Introduction
Lorsqu'une heureuse révolution, survenue dans le goût national, remit récemment en honneur les arts du moyen âge, une croyance, établie de longue date el profondément enracinée, nuisit singulièrement en France aux premières études dont ils furent l'objet. Depuis la Renaissance, on s'était accoutumé à penser que notre pays, en fait d'art, n'avait à revendiquer aucune initiative : qu'il avait toujours imité, jamais créé; toujours reçu l'impulsion, sans la donner jamais. Lors donc qu'il fallut, pour la première fois, nommer les styles principaux qui se partagent les monuments de l'ancienne France, et leur assigner une origine, celui que caractérise le plein cintre fut d'abord signalé comme venant de l'Orient en ligne droite, et s'appela tout naturellement byzantin. En donnant ce titre à notre travail : « L'Architecture byzantine en France » , viendrions-nous reprendre, pour notre compte, cette vieille erreur; viendrions-nous étayer un système qui croule déjà de toutes parts? — Non, sans doute, nous avons hâte de le dire.
Nous croyons , au contraire , que l'analogie qui peut exister entre les églises de l'ancien empire grec et celles qui s'élevaient en France aux xie et xue siècles, n'est ni très-évidente, ni très-étendue, et n'autoYisait nullement à les confondre dans un même nom et une même origine. Nous croyons, en un mot, que l'on n'a vu chez nous tant d'édifices byzantins, que parce que l'on connaissait fort mal ceux de l'Orient.
L'architecture byzantine, c'est pour nous l'architecture de l'ancien empire grec. Les églises byzantines, ce sont celles qui furent bâties, depuis Justinien, là, où régnaient les empereurs grecs , là, où dominait la civilisation byzantine. Ce sont Saint-Vital de Ravenne et Saint-Marc de Venise, et même les églises plus récentes de la Russie : parce qu'à l'époque où s'élevèrent Saint-Vital et Saint-Marc, Ravenne et même Venise n'avaient point encore rompu tous les liens qui les attachaient à l'empire grec1; parce que la Russie est vraiment l'héritière et la continuatrice de cet empire. — Ce que ces édifices
1. Jusqu'en 998, les doges de Venise envoyèrent locs les ans un manteau de drap d'or aux empereurs de Constantinople.
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ont de commun entre eux et d'exceptionnel à l'égard des autres monuments chrétiens; ce qui leur assigne une place et un style à part dans l'histoire de l'architecture , c'est, avant tout, la coupole. Ils ont tous, et, sauf des exceptions infiniment rares, ils ont seuls dans l'architecture chrétienne la coupole pour principe générateur. La coupole n'y est point un accident, une simple modification de la voûte, comme dans les églises de l'Occident où elle ne se montre guère qu'à la hase des tours, et quelquefois à l'intersection des nefs. Elle est constamment, systématiquement employée; elle fait la base de toutes les combinaisons architecturales.
Or il existe, au fond de nos provinces centrales, de semblables édifices. Sans racines dans le pays, isolés dans l'art national, ils nous ont paru, malgré leur rudesse et leur simplicité, révéler clairement, incontestablement, une origine orientale. Ce sont ces édifices, ou la coupole forme toujours, comme dans les églises grecques, la base des combinaisons architecturales, que nous nous sommes proposé de faire connaître.
Déjà un savant architecte qui venait de l'Orient, M. Albert Lenoir, avait remarqué en passant et signalé depuis, dans un cours public, la physionomie éminemment byzantine des églises de Cahors et de Souliac. Il mettait sur la même ligne l'église de Saint-Étienne de Périgueux , qu'il ne connaissait que par une mauvaise gravure. Des recherches patientes , poursuivies pendant dix années , nous ont successivement fait constater l'existence de plus de quarante monuments, tous empreints à des degrés différents du même style, tous de la même famille. — Mais le plus ancien, le plus vaste, le plus complet, le plus curieux de tous, c'est l'ancienne abbaye de Saint-Front, aujourd'hui cathédrale de Périgueux.
La basilique de Saint-Front nous avait vivement frappé. Par la croix grecque de son plan , par ses terrasses dallées, par ses cinq coupoles entièrement dégagées de la toiture primitive, enfin par la pureté et par l'unité de son style, elle annonçait avec les édifices religieux de l'Orient une parenté singulièrement étroite et directe. Nous voulûmes la comparer aux principaux de ces édifices et, à notre grand étonnement, nous découvrîmes qu'il en était un, la célèbre basilique de Saint-Marc de Venise, dont elle reproduisait le plan, la forme, les proportions et presque les dimensions. Saint-Front n'était, en quelque sorte, que la copie de Saint-Marc.
C'était un fait sans analogues et d'une haute importance pour l'histoire de l'art. Nous avons cru devoir l'étudier dans tous ses détails, dans toutes ses conséquences.
Montrer comment un type byzantin avait été introduit tout d'une pièce dans notre architecture; dire à quelle époque, dans quelles circonstances, à quelles conditions, c'était faire la monographie de Saint-Front.
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Faire voir ensuite comment cet élément byzantin avait fructifié ; comment et dans quelle mesure restreinte il s'était fondu dans l'architecture nationale; le poursuivre dans tous les édifices qui s'en sont imprégnés, même dans les plus pauvres et les plus obscurs , c'était traiter de l'architecture byzantine en France. Car, chose étrange, tous les édifices byzantins à peu près, ou, ce qui est la même chose pour nous, tous les édifices à coupoles, actuellement existants en France, s'élèvent autour et à l'imitation de Saint- Front qui les domine et les explique tous. Aucun n'a dépassé les limites de l'antique Aquitaine, quoique l'influence des coupoles de Fontevrault se fasse sentir dans le style roman et le premier style ogival de tout l'Anjou, et même ils sont loin d'occuper toutes les parties de cette vaste région du Sud-Ouest. On n'en trouve pas au sud de la Garonne, c'est-à-dire au midi de l'Aquitaine. Au Nord, immédiatement en deçà de la Loire et à l'Est, ils sont très-clair-semés. C'est au Centre et à l'Ouest, dans les diocèses de Périgueux, d'Angoulême, de Cahors et de Saintes, qu'ils sont presque tous rassemblés. Nous ne les reconnaissons pas pour byzantins par cela seul qu'ils ont des coupoles, car toutes les voûtes de ce genre ne sont pas imitées de celles de l'Orient ; cela dépend de la forme de leurs pendentifs. Toutes les coupoles à pendentifs en section de sphère, ne méritent pas non plus l'attention. En Périgord et en Angoumois elles sont innombrables. Il faut qu'elles forment une série. Mais, cette distinction faite, il importait, on le conçoit, sinon de ne laisser de côté aucun monument à série de coupoles, du moins de découvrir tous ceux qui sont très-anciens ou très-considérables, et qui pouvaient nous offrir quelque vue nouvelle, quelque lumière d'abord inaperçue.
Cette recherche nous a pris bien du temps; et nous serions honteux d'avoir été si lent à remplir la lâche que nous nous étions librement imposée, si nous n'avions pas pour excuse les cent petits voyages, souvent inutiles, souvent fastidieux, qu'il nous fallait successivement entreprendre, tantôt seul , tantôt en compagnie de dessinateurs moins maladroits que nous. Dans l'intervalle sont venus se placer d'autres essais archéologiques moins difficiles; puis, de nombreux contre-temps, particuliers aux provinciaux. Il est permis d'invoquer enfin cette révolution de 1848, qui ne finit pas, et qui semblait peu faite pour encourager les publications scientifiques.
Le choix d'un collaborateur principal , pour la monographie de Saint-Front, nous a aussi longtemps embarrassé. Enfin, M. Léon Gaucherel a bien voulu se charger et de nos gravures, et de la plupart de nos dessins. Il n'est pas architecte de profession; nous, encore moins. Mais pourtant, à nous deux, nous avons fait œuvre d'architecte. Un homme du métier nous aurait peut-être garantis de quelques légères incorrections ; nous avons cru pouvoir racheter notre insuffisance mutuelle par un excès de zèle et de
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minutieuse attention. Nous tenions surtout à ce que le « Corinthianisme » particulier de l'ornementation de Saint-Front fût scrupuleusement rendu; et cela présentait de véritables difficultés à cause des dimensions de nos planches, que l'on ne pouvait pourtant augmenter sans faire un in-folio illisible ou un atlas indépendant du texte, les pires choses qui soient en archéologie. Sous ce rapport, nous ne pouvions mieux nous adresser qu'au correct et brillant dessinateur de toute la statuaire de Notre-Dame de Chartres.
Donc, il y a justement dix années que nous avions, dans une notice insérée au premier volume, quatrième cahier, du « Bulletin Archéologique du Comité historique des arts et monuments » , exposé le plan et annoncé les premiers résultats de nos recherches. Nous avons depuis, à diverses reprises, tenu le public archéologique au courant de leurs progrès, notamment dans le «Bulletin Monumental» de 1847, sur le désir que M. de Caumont avait bien voulu nous témoigner. Quelques-unes de nos idées se sont naturellement modifiées depuis la première de ces deux époques. Mais nos convictions n'ont fait d'ailleurs, nous pouvons le dire, que se fortifier; et c'est bien le travail que nous annoncions alors au Comité des arts, qui est maintenant livré par nous au public.
Nous n'avons pas reculé devant la hardiesse, l'étrangeté peut-être de notre sujet; devant la difficulté et quelquefois l'aridité de notre labeur. Après tout, l'histoire de l'art français n'offre pas de plus obscur, ni de plus curieux problème que celui que nous avions posé pour la première fois, et nous avons la ferme espérance que nous en apportons la solution.
FÉLIX DE VeRNEII.H,
L'ARCHITECTURE BYZANTINE
PREMIÈRE PARTIE
MONOGRAPHIE DE SAINT-FRONT
Chapitre Premier Analogie
I) K
SAINT-FRONT DE PÉRIGUEUX
SAINT-MARC DE VENISE
ANALOGIE
DE SAINT-FRONT DE PÉRIGUEUX
ET DE
SAINT-MARC DE VENISE.
Entre la splendide chapelle des doges de Venise et la plus pauvre peut-être de nos cathédrales, on croirait difficilement, nous en convenons, à une analogie, à une parenté quelconques. L'apparence des deux édifices est en effet bien loin d'être la même. Mais leur ressemblance n'est point de celles qui saisissent; elle est intime, et l'analyse peut seule en faire apprécier toute l'étendue.
Les architectes de Saint-Marc voulaient construire un édifice vaste comme Sainte-Sophie de Constantinople, l'idéal que se proposèrent toujours les artistes byzantins. Ne pouvant reproduire sa coupole immense, ils en donnèrent la monnaie. Saint-Marc eut donc cinq coupoles, presque égales , copies réduites de celle de Constantinople; c'est-à-dire que chacune d'elles, considérée isolément, est exhaussée sur quatre piliers et quatre grands arcs, auxquels elle se rattache par des pendentifs; qu'enfin un cordon de petites fenêtres l'éclairé à sa base et semble l'isoler de ses supports.
Avant la construction de Sainte-Sophie, en effet, les coupoles byzantines, — si toutefois l'on peut dire que l'art byzantin existât alors, — s'élevaient sur un plan circulaire ou octogonal, comme Saint-Vital et le Saint-Sépulchre; et ce sont les seules qu'on paraisse avoir imitées en Occident, à l'époque carlovingienne, par exemple à Aix-la-Chapelle. Les célèbres architectes de Sainte-Sophie inscrivirent, eux, leur coupole dans un carré, pour en évider les supports le plus possible. Elle s'appuie donc sur quatre grands arcs, d'une ouverture égale à son diamètre. Aux angles du carré, d'immenses encorbellements triangulaires, se projetant sur le vide, viennent la saisir.
Ils portent ie nom énergique de pendentifs, et ni Brunelleschi ni Michel- Ange n'ont osé, tant la hardiesse en est prodigieuse, les reproduire dans la construction de leurs grandes coupoles, qu'ils ont élevées, non sur un carré, niais sur un octogone.
Géométriquement, ces pendentifs de Sainte-Sophie sont découpés, par les grands arcs, d'une part, et de l'autre, par la coupole proprement dite, ou calotte, dans une moitié de sphère d'un diamètre exactement pareil à la diagonale des piliers. Pour surcroît de témérité, la calotte est très-surbaissée, et une rangée de petites fenêtres, pratiquées à sa base, l'isole cle ses supports. — Ainsi fut créée la coupole proprement byzantine , et Procope, en analysant ses formes caractéristiques, n'a pas oublié d'en constater la nouveauté.
C'est cet ensemble, exprimé par le mot de « coupole», quand on le prend dans son acception la plus large, qui a été constamment et fidèlement reproduit dans l'architecture byzantine, mais non pas le plan général de Sainte- Sophie, car il a trouvé peu d'imitateurs. Ce plan n'est point en croix grecque, comme on le répète sans cesse : témoin Procope, qui n'en a vu qu'aux Saints-Apôtres. Loin de là, le grand vaisseau est prolongé à l'orient et à l'occident par deux demi-coupoles, qui s'appliquent à l'ouverture des deux grands arcs et qui se subdivisent ensuite en trois absides. Au contraire, au nord et au midi de la coupole centrale , les grands arcs sont fermés dans le bas par des colonnades, et dans le haut par un mur plein. Quoique la forme de tout le monument soit ramenée au carré par des sortes de bas-côtés , il n'en résulte donc point de croix.
Il était réservé aux Turcs, les plus serviles imitateurs de Sainte-Sophie, sans contredit, de faire du plan de cette glorieuse église une véritable croix grecque. Dans la mosquée d'Achmet, entre autres, aux deux demi-coupoles qui flanquaient le dôme central, ils en ont ajouté deux autres, toujours avec trois absides et trois fenêtres pour chacune d'elles, honorant ainsi, sans le vouloir, la Sainte-Trinité, en même temps que le signe révéré des chrétiens. Du reste, il faut dire à leur justification que ces changements étaient logiques, tout symbolisme à part, et que leurs mosquées, ogivales comme on sait, et aussi élégantes de proportion que pauvres d'ornements, valent mieux en croix qu'autrement.
Pour en revenir à Saint-Marc, ses cinq coupoles furent donc semblables à celle de Sainte-Sophie, mais un peu inégales entre elles. On plaça la plus grande, qui n'a cependant que quarante-deux pieds de diamètre, au lieu de cent douze, au centre d'une croix grecque. Les quatre autres couvrirent les quatre branches de la croix. Ces cinq coupoles ainsi juxtaposées, l'on
SAINT-FRONT ET SAINT-MARC.
conçoit que deux des piliers et un des grands arcs de chaque petite coupole durent se confondre avec les piliers et les grands arcs de la coupole centrale. — Ainsi s'opéra la liaison des divers membres de l'édifice.
Quoiqu'ils eussent ainsi multiplié les coupoles, les architectes de Saint- Marc restaient encore loin des dimensions de Sainte-Sophie. Pour agrandir leur plan , Us donnèrent aux grands arcs des coupoles et, par conséquent, aux piliers qui les supportent, un développement excessif et tout à fait inutile à leur solidité. Chaque pilier eut ainsi environ six mètres sur chaque face, et chaque grand arc, devenu une large voûte en berceau, fut, hormis bien entendu ceux de la coupole centrale, fermé par un mur très-mince à son ouverture extérieure.
Les piliers se trouvaient en saillie dans l'intérieur de l'édifice, qu'ils rétrécissaient de toute leur masse. Sans nuire à leur solidité, on put les évider intérieurement. Ceux du centre furent percés sur leurs quatre faces de deux ouvertures superposées. Les arcades inférieures relièrent entre eux les tronçons du bas-côté formé le long des nefs principales par l'élargissement des grands arcs. Les arcs supérieurs éclairèrent des galeries hautes pratiquées dans la masse des piliers. Pour les huit autres piliers, ils reçurent une disposition analogue; mais ils ne furent naturellement percés que sur celles de leurs faces qu'ils présentaient à l'intérieur de la basilique.
Ces dispositions essentielles de Saint-Marc, on les retrouve à Saint-Front, dans toute leur originalité et toute leur bizarrerie. En effet, la description analytique que nous venons de faire de la première basilique s'applique rigoureusement à la seconde. Comme elle ne saurait s'appliquer ainsi à aucun édifice connu, pas même à Saint-Antoine de Padoue, où l'on s'accorde à reconnaître, pourtant, une imitation de Saint-Marc, on ne peut nier qu'il existe entre les deux monuments une très-grande analogie.
C'est, au reste, ce que notre seconde planche aurait, à elle seule, rendu évident. La coupe, sur le transept, de Saint-Front et celle de Saint-Marc y sont données l'une au-dessus de l'autre, à la même échelle, sans les mosaïques et les marbres qui dissimulent la pesanteur de la basilique vénitienne; et c'est, peu s'en faut, un seul dessin deux fois répété. On n'a point obtenu cet effet saisissant au moyen de restaurations toujours plus ou moins contestables. Saint-Front est là , dans son état actuel , avec sa toiture moderne, qui recouvre les coupoles et ne supprime que leur couronnement.
Mais ce n'est pas assez d'établir cette analogie incontestable ; il nous faut encore l'expliquer, et nous le ferons en montrant qu'il y a dans l'un des
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SAINT-FRONT ET SAINT-MARC.
deux édifices imitation directe, immédiate, de l'autre; qu'enfin Saint-Marc est un original dont Saint-Front n'est que la copie.
Saint-Marc , il est vrai , n'est pas le seul édifice byzantin où l'on ait eu l'idée de multiplier la coupole de Sainte-Sophie. A défaut d'autres monuments , l'histoire de Procope prouverait, au contraire, l'ancienneté de cette idée. Voici comment y est décrite la nouvelle église des Saints-Apôtres, construite sous Justinien par les architectes mêmes de Sainte-Sophie :
« On a donné à l'église des Saints-Apôtres deux nefs, qui, se coupant par le milieu, forment une croix. L'une se dirige de l'occident à l'orient; l'autre du midi au nord. Outre l'enceinte extérieure des murs, elles sont circonscrites intérieurement par un double étage de colonnes. A l'endroit où les deux nefs se coupent est le sanctuaire ou le lieu interdit à tous ceux qui n'appartiennent point au clergé. Les branches transversales de la croix sont égales ; mais celle qui se dirige vers l'occident dépasse en dimensions son opposée autant qu'il le faut pour que la croix soit formée 1 . Quant à la partie de l'édifice qui couvre le sanctuaire, elle ne diffère que par ses moindres dimensions du centre de Sainte-Sophie. En effet, au-dessus de quatre grands arcs disposés et liés de la même manière, s'élève de même un édifice circulaire et percé de fenêtres que surmonte une coupole sphérique; et la fabrique est suspendue de telle sorte qu'elle paraît manquer de solidité, quoiqu'elle en ait beaucoup. Sur les côtés sont quatre faîtes, de même forme et de même grandeur, dont les coupoles sphériques manquent seulement de fenêtres 2 » .
1. Il n'y avait donc pas de croix grecque, au temps de Justinien, si cette expression devait nécessairement caractériser une croix dont les quatre branches seraient absolument égales.
SAINT-FRONT ET SAINT-MARC.
Cette analyse du temple des Saints-Apôtres, d'autant plus remarquable que les anciens écrivains semblent n'avoir pas eu le don de se rendre compte ainsi des formes architecturales, — donne de l'édifice une connaissance fort nette ; et l'on ne saurait certainement méconnaître en lui l'idée mère qui a présidé à la construction de Saint-Marc. D'un autre côté, des manuscrits grecs, attribués aux x" et XIe siècles, offrent souvent des monuments surmontés de plusieurs coupoles égales; et, sans nul doute, les édifices contemporains d'une certaine importance, dont quelques-uns d'ailleurs subsistent encore, affectaient parfois cette disposition , de façon que le principe de la prééminence d'une coupole centrale ne dominait pas exclusivement.
Qu'on ne croie point cependant que les formes communes à Saint-Marc et à Saint-Front aient été , dans l'architecture byzantine , des formes ordinaires ou banales , de telle sorte que la ressemblance des deux édifices puisse paraître tout accidentelle.
Procope loue, après Sainte-Sophie, la hardiesse de l'église des Saints- Apôtres et son manque apparent de solidité. Or, la basilique de Saint-Marc, avec ses petites coupoles resserrées entre des grands arcs énormes , n'est rien moins que hardie, et sa solidité est d'une évidence excessive. Il faut donc croire que les deux édifices étaient de proportions bien différentes. L'église des Saints-Apôtres, qui tient le second rang dans les constructions de Justinien, et qui fut l'œuvre de ses architectes ordinaires, Anthemius de Tralles et Isidore deMilet, devait effectivement, tout en multipliant comme Saint-Marc la coupole de Sainte-Sophie , lui mieux conserver son élégance et sa légèreté originelles , et aussi quelque chose de sa grandeur. Car ce n'était pas par impuissance, mais en toute liberté, qu'on la multipliait ainsi. De plus , comme les colonnes qui circonscrivent les nefs comprenaient deux ordres superposés , on doit penser que d'immenses gynécées , nécessaires à Constantinople, enveloppaient les piliers et les coupoles, de même qu'à Sainte-Sophie. Enfin, ce qui distingue essentiellement Saint-Marc, c'est le développement anormal , excessif des grands arcs des coupoles ; c'est l'arrangement singulier des piliers, dont l'intérieur renferme tout un petit édifice en croix grecque ; et , après la description si complète et si précise
de Procope, rien ne prouve, rien ne peut même faire supposer que ces caractères excentriques aient appartenu à l'église des Saints-Apôtres.
On peut en dire autant, à plus forte raison, des autres monuments byzantins à plusieurs coupoles. Jamais les piliers n'y sont évidés ni les grands arcs élargis comme à Saint-Marc. Ce sont, au surplus, des édifices peu importants en général et d'une date relativement récente. Leurs coupoles ne sont pas régulièrement au nombre de cinq, ni disposées en croix grecque. Le plus souvent même elles s'élèvent sur les angles d'un carré dont la coupole principale occupe le centre. Les manuscrits à miniatures qui se sont inspirés de ces monuments donnent lieu aux mêmes observations.
Saint-Marc reste donc, dans l'architecture byzantine, un type à part, un édifice unique. Mais alors y a-t-il deux manières d'expliquer sa ressemblance avec Saint-Front, la plus grande peut-être, et la plus réelle, qui ait jamais existé entre deux monuments ? Quel édifice byzantin était mieux que Saint- Marc à notre portée et s'offrait plus naturellement à nous comme un modèle? Par quelle meilleure voie l'art byzantin pouvait-il se faire jour dans nos contrées? Servir d'intermédiaire entre l'Orient et l'Occident; réunir ces deux mondes, qui ne se connaissaient plus ; mettre en contact ces deux civilisations rivales : — n'est-ce pas toute l'histoire de Venise au moyen âge? 1
Une remarquable coïncidence de dates existe d'ailleurs entre Saint-Marc et Saint-Front, car le premier de ces édifices n'est antérieur à l'autre que de quelques années. Il n'est point encore temps d'en donner la preuve ; il faut que, par une double description, nous ayons auparavant fait voir quelle est l'étendue de l'analogie des deux monuments. — C'est le seul moyen de rendre acceptable l'opinion que nous ne pouvons qu'indiquer ici. Mais si, par impossible, il avait existé à Constantinople quelque édifice, aujourd'hui détruit, qui eût servi à la fois de modèle à Saint-Marc et à Saint-Front; si tant d'étonnantes ressemblances pouvaient s'expliquer ainsi , disons bien que notre livre conserverait sa base et nos démonstrations leur autorité. — La basilique de Saint-Front serait la sœur de celle de Saint-Marc au lieu d'en être la fille. En les comparant l'une à l'autre, on aurait encore le meilleur point de départ pour des recherches sur l'architecture byzantine en France.
1 . C'est un prêtre de Venise, nommé Georges, qui apporta d'Orient en Occident l'orgue hydraulique, sous le règne de Louis le Débonnaire, en 826. Voir les Annales archéologiques de M. Didron, t. XIII, p. 275, « Essai sur les instruments de musique au moyen âge », par M. E. de
CoUSSEM AKER .
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