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Un Témoignage sur un point d'histoire. La Campagne monarchique d'octobre 1873

Pierre Charles Chesnelong · 1895 · Scanned text

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About this book

Author
Pierre Charles Chesnelong
Language
French
Published
1895
Length
151,634 words · about 10 h 37 min
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Contents (10)

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UN TÉMOIGNAGE SUR UN POINT D'HISTOIRE LA CAMPAGNE MONARCHIQUE D'OCTOBRE L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduc tion et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y com pris la Suède et la Norvège. Ce volume a été déposé au ministère de Tintérieur (section de la librairie) en octobre 1895. PAR, S. — TVP. DE E. PLON, NOURRIT ET C''°, 8, RUE GARANClÈRE — 67 I . UN TÉMOIGNAGE SUR UN POINT D'HISTOIRE LA CAMPAGNE MONARCHIQUE D'OCTOBRE 1873 PAR CHARLES CHESNELONG PARIS LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT et C», IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE CARANC1F.RE, 10 1895 Tous droits réservé', UN TÉMOIGNAGE SUR UN POINT D'HISTOIRE LA CAMPAGNE MONARCHIQUE D'OCTOBRE 1873 AVANT-PROPOS I Si le parti royaliste avait eu en tout temps mes res pects, je n'avais pas, jusqu'en 1871, été dans ses rangs.

Entré dans la vie publique, en 1852, comme membre du conseil général de mon département, je fus élu, à la fin de 1865, député au Corps législatif. J'étais alors ce que j'avais toujours été, ce que je reste toujours, un catholique dévoué avant tout à TÉglise et à la France. Je prêtai, comme député, un concours loyal à l'Em pire, sans sacrifier toutefois la moindre parcelle de ma conscience et de mon indépendance. Je ne cher chai, dans aucune circonstance, à ébranler son pouvoir; je désirais qu'il se consolidât en s'améliorant et à quelques égards en se transformant. Si je n'hésitais 1873. pas à marquer mon dissentiment sur des points essentiels lorsque le bien du pays me semblait l'exiger, je ne me prêtai jamais à aucune coalition avec Topposi tion républicaine qui aspirait à le renverser. Jusqu'à la dernière heure de l'Empire , cette attitude fut la mienne .

Je n'ai ni à la désavouer, ni à la regretter. Mais en 1871, au moment où il s'agissait d'engager dans de nouveaux chemins la France que de tragiques événements avaient jetée hors des voies où elle mar chait, bien que je ne fisse pas encore partie de TAs semblée nationale, je ne me désintéressais pas de la situation du pays; mes réflexions et la leçon des événements me conduisirent à cette pensée, que le retour au vrai principe monarchique pouvait' seul rendre et garantir à cette France bien-aimée les conditions né cessaires de son relèvement social et national. Je ne pouvais pas méconnaître que le pays ne s'était pas bien trouvé d'avoir divorcé avec la grande tradi tion de son histoire, que le droit nouveau était loin d'avoir tenu tout ce qu'on en espérait, que Tinstabi lité dans le pouvoir avait été pour le pays une cause incessante d'affaiblissement, que si le pouvoir doit être contrôlé dans son exercice, il importe aussi, dans un intérêt de stabilité sociale, qu'il soit placé par son principe en dehors des compétitions rivales et au-dessus des caprices populaires.

Chapitre II La

RÉUNION DU 4 OCTOBRK ET LA COMMISSION DES NEUF. Réunion chez M. Aubry. — Présidence du général Changarnier et sa proposition. — Discussion : MM. d'Haussonville, de la Rochette, Relier, le duc Pasquier, Baragnon, Gasslonde, Talon, de Meaux, Desjardins, Grivart, Chesnelong. — Nomination de la commission des neuf. — Un dîner avec M. de Falloux. — Un entretien avec M. Ernoul. — La phrase envoyée par le Prince sur le drapeau. — La première séance de la commission des neuf. — Discussion et deux propositions sur la question du drapeau. — MM. le général Changarnier, le comte Daru, le duc Pasquier, Callet, Baron de Larcy, Baragnon, de Tarteron, Combier. — Réplique de M. le duc Pasquier. — Ma réponse. — Proposition transactionnelle adoptée. — La commission me délègue auprès de Monsieur le comte de Chambord. — Avant raon départ. — Entretien avec M. le duc de Broglie. — Entrevue acceptée par le Prince pour le 14 octobre. i Le 4 octobre, je me trouvai, à l'heure convenue, chez notre collègue M. Aubry, qui avait mis ses salons à la disposition de la réunion.

Tous les membres con voqués étaient présents ou s'étaient fait excuser. La présidence de cette réunion fut donnée, de lavis de tous, à M. le général Changarnier, qui prononça quelques paroles assez brèves, mais fières et résolues d'accent, en méme temps que très sages et très conciliantes au fond. 1873. Après nous avoir souhaité la bienvenue, le général nous dit (1) que la réunion, bien que motivée par la gravité et la délicatesse de la situation, était peut-étre un peu prématurée. II lui semblait, en tout cas, qu'on devait se garder de prendre une résolution immédiate et surtout de la livrer à la publicité. Quelle qu'elle fût, elle serait déchiquetée par la discussion avant de naître dans TAssemblée. Puis, le général ajouta : « Si nous voulons réussir, — et pour le bien du pays, il faut que nous réussissions, — ce qui importe. c'est d'agir avec méthode.

Et la méthode, c'est le con cert discret avant la lutte, et la discipline pendant le combat. Pour organiser ce concert et assurer cette discipline, ne convíendrait-il pas de remettre à des délégués, choisis par la réunion, investis de sa con fiance, le soin de préparer les solutions et de grouper les volontés? D'ailleurs aucune discussion n'est néces saire sur le but à atteindre. Nous sommes tous d'accordée dirai mème que nous n'avons pas le choix. Nous sommes placés entre le salut du pays par le réta blissement de la monarchie ou sa perte certaine par l'avènement prochain du radicalisme triomphant; nous ne pouvons pas hésiter. Nous avons un bon et honnête prince; nous connaissons ses sentiments; ít nous inspire confiance. Nous voulons tous faire la monarchie avec lui, une monarchie forte et en hard) Je reproduis pour cette réunion, comme pour toutes celles dont j'aurai à rendre compte dans la suite de ce récit, les paroles des divers opinants, d'après des notes que je rédigeai à l'époque même où ces réunions se tinrent.

Ce n'est qu'une analyse qui ne donne pas, bien entendu, le texte mème des paroles prononcées, mais qui en reproduit exactement et fidèlement le sens et autant que possible l'accent. PROPOSITION DU GÉNÉRAL CHANGARNIER. 59 monie avec les sentiments et les besoins du pays. Nous voulons tous arriver à la faire accepter par Tarmée et la nation; et en mème temps, nous avons tous le désir de respecter la dignité du Prince. Donc, pas de discussions inutiles; mettons-nous à Tœuvre et organisons Taction ; et, pour cela, nommons une com mission de cinq membres au moins, de neuf membres au plus, choisis dans les bureaux des quatre groupes, et donnons-lui la mission de préparer la solution et d'arréter le plan de la bataille. Voilà ma proposition; je la crois pratique, et j'espère qu elle sera efficace. » Ces paroles furent bien accueillies ; il sembla un instant qu'aucune contradiction n'allait se produire.

Après quelques minutes de silence pendant les quelles les membres de chaque groupe échangèrent leurs réflexions à voix basse, M. d'Haussonville, membre du centre droit, sans élever d'objections contre la nomination d'une commission, fit remar quer qu'il fallait cependant et avant tout s'entendre sur la mission à donner aux commissaires et sur les conditions à réaliser avant de s'engager décidément dans le projet de restauration monarchique. M. de la Rochette, membre de lextrême droite, soutint au contraire que, à ce moment, toute discussion serait prématurée, et que la commission elle-même serait nommée trop tôt. Il émit lavis qu'il n'y avait encore rien à faire et qu'il convenait d'ajourner aussi bien toute préparation de la lutte que toute discussion sur le fond mème des choses. M. Relier, comme le général Changarnier, croyait à la nécessité de former une commission et à Tinutilité d'une discussion préalable.

II opina dans ce sens : 1873. 60 « J'arrive d'Alsace, dit-il. Hier encore, on n'y comptait pas de royalistes ; aujourd'hui et dans tous les rangs de la société, on y aspire à une solution monarchique. Tel est aussi le vœu de la portion de l'AIsace que la guerre nous a enlevée, mais qui reste toujours française par le cœur. Ceci indique bien la signification nationale du mouvement qui se produit en ce moment dans tout le pays. N'arrêtons pas cette impulsion instinctive du bon sens public qui est aussi un élan de patriotisme; ne Taffaiblissons pas par des discussions qui accroîtraient les difficultés sans les résoudre. Les difficultés, nous les trouverons bien assez vite. Montrons au pays que le but auquel il aspire est aussi le nôtre, et pour cela, nommons des commissaires en leur donnant mission de nous y con duire.

La recherche des moyens d'aboutir, ce sera Taffaire de la commission. N'anticipons pas sur son œuvre; à chaque jour suffit sa peine. » La commission adhéra, par de nombreuses appro bations, à ce langage si sensé et si ferme. M. le duc d'Audriffret-Pasquier, président du centre droit, prit à ce moment la parole et donna immédiatement au débat une allure plus ardente qui engagea très nettement la discussion sur le fond : « Je ne voudrais pas, dit-il, troubler Taccord si nécessaire dans les circonstances ou nous sommes et devant la grande résolution que nous devons préparer. Cet accord, je le désire passionnément; mais je ne veux pas d'équivoque; Téquivoque nous perdrait. « Oui, nous avons tous un but commun, la monar chie, la monarchie reposant sur la reconnaissance du droit royal héréditaire de Monsieur le comte de Cham- DISCUSSION. — M. LE DUC PASQUIER. 61 bord.

Nous sommes tous unanimes dans notre respect pocr le haut caractère du Prince qui, je Tespère, sera notie Roi. Mais, je dois le dire, nous sommes profondément convaincus, mes amis du centre droit et moi, que la monarchie n'est possible qu'à condition d'être une monarchie constitutionnelle et d'être la monarchie du drapeau tricolore. Je ne suis pas inquiet sur le premier point; je crois qu'à cet égard nous serons facilement d'accord avec le Prince. Mais sur le second point, sur le drapeau, où en est-on"? C'est ce qu il importerait de savoir. « Je le dirai avec une entière franchise, parce qu'à cette heure la franchise la plus absolue est un devoir de loyauté envers le Prince comme envers nous mêmes. Si, avant tout et au préalable, il n'est pas entendu que le drapeau tricolore sera maintenu par le Roi, s'il n'est pas entendu que le maintien de ce drapeau sera stipulé dans Tacte mème qui rappellera le Roi au trône de ses pères, le centre droit est con vaincu que Tentreprise monarchique ne peut être conduite au succès. « U a fait jusqu'ici à Tunion du parti royaliste tous les sacrifices qui lui ont été demandés; il a sacrifié ses préférences, ses princes eux-mêmes.

Au 24 mai, il aurait voulu appeler Mgr le duc d'Aumale à la tête de TÉtat; ce prince en était digne par sa haute valeur personnelle; c'eût été la transition la meilleure pour arriver sans secousse à la monarchie. Une partie de la droite ne Ta pas accepté ; le centre droit s'est incliné, et il a conduit la campagne au profit du glorieux et respecté maréchal Mac Mahon. Le comte de Paris est allé lui-même incliner devant le droit tradi- 1873. tionnel du comte de Chambord le droit plus récent dont il aurait pu revendiquer le bénéfice. Ce n'était pas une concession, si vous le voulez, parce que c'était un devoir; mais ce devoir a été noblement rempli, et le centre droit tout entier a applaudi. « Aujourd'hui, nous sommes au bout des sacrifices possibles; nous ne pouvons pas abdiquer le drapeau de la France.

Nous demandons pour le pays et pour la stabilité de la monarchie elle-même le maintien du drapeau tricolore. Nous nous prêterons à tous les accords honorables sur tout le reste; mais sur ce point, nous ne posons pas au Prince, nous nous posons à nous-mêmes, ou plutôt le pays nous pose une condition sine quâ non. Si elle est remplie, notre dévouement est prêt à tout; si elle manque, la campagne monarchique n'aboutira pas. Voilà notre pensée ; nous vous la livrons sans en rien dissimuler. « Et alors, mes chers collègues de droite, je me permets de vous demander : sommes-nous d'accord? S'il y a des oppositions, je vous supplie de les produire ici et dès aujourd'hui; car le pire de tout, ce serait de nous unir dans un faux accord qui ne ferait que pré parer et aggraver la rupture du lendemain. » Toul cela fut dit avec force, avec chaleur, avec talent, et aussi avec un accent de très lovale sin cérité.

M. Baragnon, qui appartenait à la droite modérée, se plaça dans sa réponse sur le terrain du droit constitutionnel. « Pour mon compte personnel, dit-il, je désire très vivement que le Roi consente à accepter le drapeau tricolore ; je crois qu'il entrerait ainsi dans le vœu DISCUSSION. — M. RARAGNON. 63 général du pays et qu'il faciliterait beaucoup son avènement. Mais il me semble qu'il serait peu conforme aux principes d'exiger du Prince Tacceptation préalable du drapeau. En matière de lois constitution nelles, vous admettez, je n'en doute pas, la nécessité du concert du Roi et de TAssemblée. Ne devriez-vous pas en faire autant pour le drapeau et déclarer que la question sera résolue par une loi, c'est-à-dire par Taccord du Roi et de TAssemblée? Dans ces conditions, d'un côté le drapeau tricolore aurait en quelque sorte le possessoire, et d'un autre côté TAssemblée serait maîtresse au fond de la décision ultérieure, puisque cette décision ne pourrait résulter que d'une loi qui ne pourrait être faite sans elle.

Quoi! nous sommes d'accord sur le principe du gouvernement, sur la personne du Prince , sur les institutions à donner au pays, et parce qu'il y a une question spéciale sur laquelle peut-être Taccord actuel n'existe pas, nous renoncerions à tout! II me semble que nous avons mieux à faire. Maintenons le statu quo ; mais ne com promettons rien par des exigences prématurées. Ne contestons pas au Roi son initiative et donnons à la question son vrai caractère en la traitant comme une question constitutionnelle, dont la solution ne peut appartenir ni au Roi seul, ni à TAssemblée seule, et doit résulter du concert des deux. » La proposition de M. Baragnon souleva d'assez nombreuses contradictions. M. Gasslonde, sans la repousser à priori, fit beaucoup de réserves et y trouvait beaucoup d'inconvénients.

M. Talon la combattit à fond, n'y vit que des périls et maintint Tultimatum de M. le duc Pasquier. 1873. 64 M. de Meaux reprit alors la thèse de M. Baragnon, et la soutint par de très solides raisons, et des argu ments très brillamment présentés. MM. Desjardins et Grivart lui répondirent, et s'efforcèrent de démontrer que Tentreprise monarchique aboutirait à un échec inévitable, si on ne Tengageait pas avec la certitude acquise d'avance du maintien du drapeau tricolore. J'entrai à mon tour dans le débat. Je désirais obte nir que la commission fût nommée en dehors de tout mandat impératif, et gardât toute liberté de recher cher les moyens de conciliation, en s'attachant à ménager la dignité du Roi, à respecter sa prérogative, et à tenir compte de ses sentiments. Je présentai les considérations suivantes : « 11 faut, avant tout, voir la question dans toute sa grandeur.

II s'agit, comme le disait avec raison notre respecté président, du salut du pays ou de sa ruine. Derrière nous comme derrière le pays, les ponts sont coupés. II n'y a, à vrai dire, en dehors de la solution monarchique, ni aucune retraite sûre, ni aucun bon refuge. Nous n'avons qu'une heure dont nous puis sions disposer, qu'une victoire qui puisse nous dé gager; c'est l'heure actuelle, et la victoire monar chique. Si nous laissions échapper cette heure et cette victoire, soit que, livrant le combat, nous n'assuras sions pas les moyens de vaincre, mais aussi soit que, ne le livrant pas, nous fissions acte d'impuissance, nous serions bien vite à la merci du radicalisme, qui guettera notre défaite ou notre abdication pour en pro fiter. Donc, pour le pays, c'est le port ou c'est l'abîme; DISCUSSION. — M. CHESNELONG. 65 pour TAssemblée, c'est son honneur devant Thistoire ou c'est sa condamnation.

Nous ne devons dès lors ni renoncer à Tentreprise à cause de ses difficultés, ni négliger de mettre de notre côté les meilleures chances de succès; nous sommes tenus de la poursuivre et, autant que cela peut dépendre de notre prévoyance et de nos efforts, de la mener à bonne fin. « Pour le succès, deux conditions sont absolument nécessaires : la première, c'est de grouper sur un ter r.iin bien choisi une majorité assurée; la seconde, c'est d'obtenir que le Roi se place sur ce terrain. Sans la majorité, le Roi ne réussirait pas sans doute à faire la monarchie; mais aussi sans le Roi, la majorité s'agi terait dans de vains efforts pour atteindre le but. Ils ne peuvent rien l'un sans l'autre; le triomphe ne peut venir que de leur action concertée et de leur concours réciproque. « Or, pas de majorité d'abord sans Tunion très étroite de tous les groupes monarchiques de TAssem blée.

Isolés, ces groupes ne seraient que des faiblesses, se faisant réciproquement obstacle; unis, ils de viennent une force, et ils sont les maîtres de la situa tion. « Pourrait-on obtenir cette union des groupes, qui est la condition hors de laquelle la majorité ferait défaut, sur le terrain de la répudiation du drapeau tricolore? Non évidemment, et si parmi nos collègues il s'en trouvait pour dire : «La monarchie, avec la répudiation du drapeau tricolore, ou pas de monarchie » , je repousserais énergiquement cet ultimatum. >< Mais ne posons pas un ultimatum d'une autre sorte et ne disons pas : « La monarchie avec Taccep- 1873. 66 tation du drapeau tricolore garantie d'avance par le Prince , la monarchie avec le maintien du drapeau tricolore stipulé d'avance, ou pas de monarchie. » Nous nous exposerions à ne pas obtenir Tadhésion du Roi, et permettez-moi de Tajouter, nous n'aurions pas pour sa prérogative les égards qui lui sont dus.

La prétention serait excessive; elle serait de nature à com promettre le succès. « Et puis, il faut tenir compte de la position où s'est placé le Roi par le manifeste de Chambord. Assurément, dans ce manifeste si noblement élevé, où il y a des parties très belles auxquelles nous avons tous applaudi, j'aurais beaucoup voulu ne pas rencontrer sur le drapeau la déclaration qui s'y trouve. Je n'étais pas alors dans TAssemblée, mais j'ai partagé de loin Timpression que vous en avez éprouvée. Quoi qu'il en soit, le manifeste existe; il n'est au pouvoir de per sonne de Teffacer. Le Prince ne peut pas Toublier, et nous devons nous-mêmes nous en souvenir et en tenir grand compte. Personne de nous ne voudrait amoindrir moralement le Roi; nous avons besoin qu'il garde toute sa dignité pour qu'il ait toute sa force. « Est-ce à dire que toute issue soit fermée?

Non. Le Prince a déclaré qu'il ne répudierait jamais le drapeau blanc; il n'a pas dit qu'il répudiait le drapeau tricolore; il y a place pour une conciliation. Je ne parle qu'en mon nom; je n'ai qualité pour engager per sonne; mais j'estime pour ma part qu'une concilia tion, si elle se trouve, ne diminuerait pas le Prince, qu'elle le grandirait au contraire, le sacrifice dùt-il y avoir sa part, pourvu cependant que le sacrifice, quel qu'il soit, ne soit pas imposé, et que le Prince n'ait DISCUSSION. — M. CHESNELONG. 67 pas à subir une condition qui lui en ravirait le mérite. « Ce qu'il y a donc à chercher, et j'ajoute à trouver, — car je ne puis pas admettre qu'en dehors d'un ulti matum signifié d'avance, nous nous refusions à engager Tentreprise, — c'est un terrain qui n'implique pas, bien entendu, la répudiation du drapeau tricolore, mais où la dignité engagée du Roi se trouve à Taise et qui permette, à toutes les fractions de la majorité conservatrice d'aujourd'hui qui sera la majorité monarchique de demain, et au Roi lui-même, de se rencontrer dans une action commune pour le réta blissement de la monarchie. « Les moyens de conciliation pour arriver à un ter rain d'entente, pouvons-nous les discuter ici? pouvons nous, dans une réunion nombreuse, les rechercher, étudier les mesures à prendre, les démarches à faire pour leur ménager des chances d'aboutir?

Cela, Mes sieurs, vous le sentez tous, n'est pas possible. La pro position de M. le général Changarnier est donc la seule qui convienne à 1 heure actuelle. Tenons-nous-en là aujourd'hui, et ne prenons pas sur le fond des résolutions hâtives et absolues. « M. Baragnon a indiqué un terrain d'entente. Je ne veux ni Tapprécier, ni le discuter. Pour mon compte, je Taccepte. Il est en tout cas digne d'un sérieux examen, et je me borne à dire qu'il ne doit pas et qu'il ne peut pas être repoussé à priori. II peut y en avoir d'autres. II faudra les étudier tous, choisir le meilleur, et tâcher d'obtenir Tadhésion du Boi. Ce sera le travail de la commission, nous ne pouvons ni faire ce travail séance tenante, ni prendre un parti sur la question du drapeau avant qu'il soit fait. 1873. 68 « Nommons donc la commission , et qu'elle se mette à Tœuvre avec cette double pensée que la monarchie est nécessaire pour le salut de notre pays, et qu'elle n'est possible que par Taccord de toutes les fractions de la majorité entre elles, et de la majorité avec le Boi.

Cet accord, nous le voulons tous; il s'im pose à notre patriotisme. Et quelles que puissent être les dissidences de la première heure, le sentiment d'un devoir suprême parlera assez haut dans tous les cœurs pour rapprocher les résolutions. « Quant à moi, je ne suis pas, croyez-le bien, un adversaire du drapeau tricolore; je désire son main tien, parce que la gloire et le malheur en ont fait un drapeau national, parce qu'il est cher au pays, parce qu'il serait une force pour la monarchie restaurée. Mais si la monarchie est difficile à faire sans la garan tie du maintien de ce drapeau, elle serait impossible si le Boi ne croyait pas devoir se prêter à des résolu tions qui auraient été prises sans lui. Et avant tout, je souhaite que la monarchie se fasse. La responsabilité de l'échec serait immense; et il y aurait échec par cela seul que Tentreprise ne s'engagerait pas.

Nous nous devons à nous-mêmes de tout faire, pour que cette responsabilité ne pèse pas sur nous. « Ces observations me parurent faire une bonne impression sur la réunion. Mes amis de la droite vou lurent bien m'en féliciter; M. de Carayon-Latour, en particulier, dont le suffrage m'était précieux à tous les titres, et surtout à cause de la correspondance que j'avais échangée avec lui, fut content de mon langage et voulut bien me le dire. Personne ne me répondit, et la discussion fut close. COMMISSION DES NEUF NOMMÉE. 69 La nomination d'une commission de neuf membres fut décidée en principe. Le général Changarnier, à qui cet hommage était bien dû, en fut proclamé le président par la réunion tout entière ; pour les huit autres membres, chacun des bureaux des quatre groupes composant la réunion dut en désigner deux.

Le centre droit hésitait à se faire représenter dans la commission. Il y eut une interruption de séance pendant laquelle les membres du bureau de ce groupe se tinrent à l'écart pour conférer sur l'attitude qu'ils avaient à prendre. Après une assez longue attente, M. le duc Decazes, l'un d'eux, en termes d'ailleurs très calmes, très mesu rés et très respectueux pour le Prince, reprit la thèse de M. le duc Pasquier, sans trop répondre à mes observations, et conclut en disant que le centre droit ne refusait pas de se faire représenter dans la commis sion, mais que les deux membres qu'il avait choisis n'y entreraient que sous la réserve expresse de ne rien accepter, sur la question du drapeau, en dehors du maintien du drapeau tricolore affirmé et garanti d'avance dans l'acte même qui appellerait Monsieur le comte de Chambord au trône, en vertu de son droit royal héréditaire.

En donnant acte de cette réserve à nos collègues du centre droit, nous déclarâmes, de notre côté, que nous entrions dans la commission en nous réservant de rechercher, sur la question du drapeau, une solu tion qui pût être acceptée par le Roi, et par toutes les fractions de la majorité monarchique. De part et d'autre, ces réserves, un peu opposées, furent réciproquement acceptées; et la commission 1873. des neuf fut composée, sous la présidence du général Changarnier, de MM. le duc d'Audiffret-Pasquier et Callet pour le centre droit, de Tarteron et Combier pour T extrême droite, le baron de Larcy et Baragnon pour la droite modérée, le comte Daru et Chesnelong pour le groupe Changarnier, Il fut convenu que la commission des neuf, — c'est le nom qu'elle reçut et qu'elle a gardé, — tiendrait sa première séance, le surlendemain 6 octobre, chez M. le général Changarnier, son président.

II M. de Falloux était en ce moment à Paris. M. de Cumont, son compatriote et son ami, voulut bien, à la fin de la séance, m'inviter à dîner avec Téminent académicien au café du quai d'Orsay, en me disant qu'il venait d'inviter aussi MM. de Meaux et Bara gnon. Je n'avais eu Thonneur jusque-là de me rencontrer avec M. de Falloux qu'une seule fois; c'était, en 1868, à 1 occasion de la demande d'un prix Montyon que, comme maire d'Orthez, j'avais adressée à l'Aca démie en faveur d'une honnête femme de mon pays qui, dans sa vie, avait été un modèle de dévouement désintéressé. J'avais recommandé cette bonne œuvre à M. de Falloux, sous les auspices de M. de Mackau, son parent et mon ami, et il avait mis la meilleure grâce à la faire aboutir. J'avais gardé le souvenir de ENTRETIEN AVEC M. DE FALLOUX. 71 sa conversatiou élevée, de sa haute allure, de sa poli tesse exquise, de la supériorité qui se révélait jusque dans sa physionomie.

Je fus charmé de pouvoir de nouveau m'approcher de lui, et surtout de recueillir ses impressions dans les circonstances que nous tra versions. Sa vie politique avait été courte, mais son rôle avait été grand. Écrivain distingué, il avait publié, avant de devenir un homme public, deux ouvrages d'histoire très remarquables par la sagacité des aperçus, Téléva tion des pensées et des jugements, la haute distinction et la noble élégance du style. Ces œuvres et son nom Tavaient désigné aux sympathies des électeurs de Maine-et-Loire qui, en 1846, Tavaient envoyé à la Chambre des députés. Ses débuts d'orateur furent très remarqués; ils ne donnèrent pas toutefois la mesure des succès qui lui étaient réservés. En 1848, M. de Falloux fut nommé membre de la Constituante, et c'est là qu'il montra tout ce qu'il y avait de décision dans son caractère, de courage et d'énergie dans son âme, de vigueur et de sève élo quente dans son talent.

Bapporteur de la commission sur les ateliers natio naux, il se fit Torgane de propositions où une sympathie sincère pour les ouvriers qui souffraient de la crise subie par le travail s'unissait à un souci légitime de Tordre public menacé. Le débat s'engagea à l'heure même où une insurrection formidable mettait en péril la société et la patrie; Tintrépidité de Torateur se montra, dans ces tragiques circonstances, à la hau teur de la ferme prévoyance de l'homme politique. Appelé au ministère de Tinstruction publique et des 1873. 72 cultes sous la présidence du prince Louis-Napoléon, il exerça dans le conseil des ministres, par la fermeté du caractère et la pénétration des vues, malgré les ombrages que pouvaient exciter ses convictions catholiques et royalistes, un ascendant que tous ses col lègues acceptaient.

Le Prince Président Thonorait beaucoup, en le redoutant un peu. M. de Falloux ne montait pas souvent à la tribune; mais quand il prenait part aux débats, il portait des coups qui déconcertaient ses adversaires. Sa réplique foudroyante à M. Jules Favre sur la question romaine fut un chef-d'œuvre d'inspiration soudaine, de dia lectique puissante, de passion indignée, de superbe éloquence et, par moments, de hautaine et écrasante ironie. Quand il eut cessé d'être ministre, il resta un des chefs les plus autorisés de la majorité. Et à l'occasion du débat sur la revision de la constitution, il reven diqua, dans un discours très haut de pensée et très noble de forme, la grandeur historique et sociale du principe monarchique. Après le coup d'État, il se retira de la vie publique. Mais son nom restera toujours attaché à la loi de 1850 dont il fut Tinitiateur, et à la restauration du pouvoir temporel du Pape, dans laquelle il eut, en 1849, par l'habile et persévérante énergie de ses con seils, une très grande part.

Dans la soirée que nous passâmes avec lui, le 4 octobre, nous pûmes voir à quel point la pensée que la monarchie était peut-être à la veille de son rétablissement réjouissait son âme généreuse. Il exprimait ses vœux avec une ardeur très sincère ; il parlait de Mon- ENTRETIEN AVEC M. DE FALLOUX. 73 sieur le comte de Chambord dans le meilleur langage. Il n'avait toutefois qu'une demi-espérance; il necrovait guère à un succès possible qu'avec la garantie acquise d'avance du maintien du drapeau tricolore, et il craignait que le Prince n'allât pas jusqu'à donner cette garantie. Il pensait, du reste, qu'on ne devait rien brusquer, que toute exigence trop impérieusement manifestée serait repoussée par le Prince, qu'il fallait avoir tous les égards possibles pour sa dignité, se con tenter au besoin de la garantie que le drapeau tricolore ne pourrait être modifié que par la loi.

Il nous louait, à ce point de vue, de l'attitude que nous avions prise dans la réunion du jour etnous engageait à y persister. Sa conversation m'intéressa très vivement. J'ai connu peu d'hommes qui, comme M. de Falloux, donnassent, jusque dans leurs entretiens les plus fa miliers, Timpression de leur supériorité. La pensée, chez lui, était toujours haute, et elle se détachait avec un relief à la fois puissant et séduisant. III Le lendemain, j'allai à Versailles voir MM. de La Bouillerie et Ernoul, ministres, l'un de Tagriculture et du commerce, l'autre de la justice, avec qui j'avais des rapports de très affectueuse confiance; je leur demandai ce qu'ils savaient sur les dispositions du Prince. Le premier se borna à me dire qu'on avait obtenu de Monsieur le comte de Chambord une parole 1873. 74 qui pourrait fournir un terrain d'entente, mais qu'il y avait une limite que le Prince ne dépasserait pas.

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