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Histoire des découvertes géographiques des nations européennes dans les diverses parties du monde

Louis Vivien De Saint Martin · 1845 · Scanned text

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Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
Louis Vivien De Saint Martin
Language
French
Published
1845
Length
229,383 words · about 16 h 4 min
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HISTOIRE DF.S DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES DES NATIONS EUROPÉENNES. ô PARIS. — IMPRIMERIE DE F AIN ET THUNOT, RUE RACIX1., 28, PRÉS lli: l.'ODÊOS. © HISTOIRE DES ittfvmns cmiihmis «NATIONS EUROPÉENNES IS DIVERSES PARTIES DU MONDE; I-RÉSENTANT, DAPRÈS LES SOURCES ORIGINALES POUR CHAQUE NATION , LE PRÉCIS DES VOYAGES EXÉCUTÉS PAR TERRE ET PAR MER DEPUIS LA PLUS HAUTE ANTIQUITÉ JUSQU'A NOS JOURS, ET PLUS SPÉCIALEMENT DEPUIS LA FIN DU QUINZIEME SIÉCLE ; et olTranl LE TABLEAU COMPLET DE NOS CONNAISSANCES ACTUELLES SUR LES PAYS ET LES PEUPLES DE L'ASIE , DE L'AFRIQUE, DE L'AMÉRIQUE ET DE L OCÉANIE. Avec un grand nombre DE CARTES GÉOGRAPHIQUES DRESSÉES SUR LES RELATIONS MÊMES DES VOYAOEURS ET SUR LES AUTRES DOCUMENTS LES PLUS CERTAINS, ET UNE BIBLIOGRAPHIE COMPLÈTE DES VOYAGES ; PAR L. VIVIEN DE SAINT-MARTIN , secrétaire général de la société de géographie , direAbur des nouvelles annales des voyages, 1BRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE PAKIS , ET DE LA SOCIÉTÉ D'BTHNOLOGÍE. TOME II. PARIS. ARTHUS-BERTRAND , LIBRAIRE-ÉDITEUR , Rue Hautefeuille,*». 1845. PREMIÈRE SECTION. ASIE.

Introduction

GÉNÉRALE A L'HISTOIRE GÉOGRAPHIQUE DE L'ASIE. ASIE MINEURE. PRÉFACE. Un des traits les plus frappants que présente aux mé ditations du penseur le tableau si vaste et si varié de Thistoire du Genre Humain , est la diversité des rôles que la Providence organisatrice semble y avoir assignés aux races différentes qui peuplent le Globe. Aux unes, engourdissement profond dont rien encore n'annonce le terme ; à d'autres stagnation et immobilité après leurs premiers pas dans les voies de la civilisation ; au petit nombre seulement le développement complet des facultés dévolues à l'esprit humain, avec cette activité incessante qui appelle et hâte le progrès. Là, les tribus sauvages des contrées polaires et des régions tropicales ; ailleurs les hordes barbares des nations nomades et les civili sations incomplètes de TAsie Orientale ; ici les peuples de TEurope. policée.

A quelle cause, primitive ou accidentelle, remonte cette diversité profonde des membres de la grande famille? Quelle loi préside à cet inégal développement de Tintelligence de Thomme dans les différentes parties du Monde? Cette cause est-elle dans Thomme même et dans les particularités cTorganisme propres aux races différentes, ou ne se rattache-t-elle qu'à des influences secondaires de climat, d' régime ou d'habitation géographique?- graves questions bien ri: ií r ace. VIII dignes de toute Tattention du philosophe et de Thisto rien, mais sur lesquelles, nonobstant des opinions anti cipées, et par cela même contradictoires, la science n'a pas réuni encore assez de documents précis pour se pro noncer d'une manière définitive. Quelle que soit, au surplus, la solution réservée à ce vaste problème par les investigations rigoureuses de la moderne Anthropologie, le fait n'en existe pas moins, éclatant d'évidence , en tête du grand livre de Thistoire universelle, dominant de son incontestable réalité Tin certitude des interprétations et les erreurs mêmes de la science humaine.

Entre toutes les races que des diffé rences natives de couleur, de conformation et de physionomie séparent en groupes profondément distincts, la race blanche se détache par une immense supériorité ; elle s'élève au-dessus de toutes les autres et les domine toutes , non par la force brute de la matière , mais par un ascendant plus puissant et plus durable , celui de Tintel ligence. C'est surtout dans le sein de cette race favorisée que Dieu versa le rayon vivifiant de cette intelligence qui élève Thomme au-dessus de la nature matérielle et le rapproche de la source divine d'où il est émané. Des peuples de race différente la devancèrent dans la carrière de la civilisation; aucun n'y a marché d'un pas aussi ferme et ne s'y est avancé autant qu'elle. Douée à un suprême degré de la faculté d'assimilation, dont les autres races semblent à peine offrir quelques faibles indices, la race européenne — pour réunir dans úne grande unité inorale les diversités subordonnées— la race européenne, disons-nous, s'est successivement approprié les con quêtes intellectuelles des peuples qui se sont développés dans une aulre sphère; et non-seulement elle se les est ÌMÌIÍFACI!.

IX appropriées . mais elle y a prodigieusement ajouté de son propre fonds, elle les a perfectionnées, elle les a étendues par d'incessants efforts. Les nations de race différente — et nous entendons les plus avancées — paraissent à jamais confinées dans un cercle limité d'activité et d'in telligence; l' Européen seul étend son intelligence et son activité jusqu'aux confins de Tinfini. C'est en Europe , et cn Europe seulement, que se sont accomplis les grands progrès de la civilisation ; c'est là qu'ont eu lieu ou qu'ont été portées à toute leur perfection les inventions et les découvertes qui soumettent la Nature à THomme et Thomme à son semblable. C'est là que les sciences ont trouvé leurs plus sublimes spéculations et leurs applica tions les plus utiles; les arts, leurs plus admirables chefs d'œuvre; les lettres, leurs plus magnifiques inspirations : c'est là que Tesprit humain se déploie dans toute sa grandeur et dans tout son éclat.

Cette activité infatigable que Thomme d'Europe porte dans toutes les voies ouvertes à la curiosité humaine, a eu en effet T Univers entier pour théâtre. Tout ce que Thomme peut rechercher et découvrir, tout ce qu'il lui est donné de savoir et de connaître, T Européen a voulu le rechercher et le savoir. Sa pensée audacieuse s'est élancée dans les incommensurables profondeurs du monde immatériel, son regard a sondé les espaces infinis où gravitent les astres, ses pas ont sillonné dans tous les sens Thabitation ter restre que Dieu lui a donnée pour domaine. Les mers qui couvrent de vastes parties du Globe ont été pour lui d'im puissantes barrières; des constructions flottantes, œuvres de son génie, l'ont transporté vers les contrées et sous les climats qui semblaient lui devoir rester à jamais étran gers.

II n'a été arrêté ni par les glaces du pôle ni par les PIÌ1ÍFAC1Ì. X feux du tropique ; sa curiosité , qui semble s'accroître à chaque découverte , Ta conduit partout où habitent d'au tres hommes. 11 a recherché sous chaque climat les pro ductions du sol pour en enrichir sa propre patrie. II a mesuré et décrit tous les pays qu'il a visités. 11 s'est élevé sur les plus hautes montagnes pour y observer les phénomènes de T atmosphère qui nous enveloppe ; il est descendu clans les entrailles mêmes de la terre pour en connaître la formation et en rechercher Torigine. La Nature tout entière, dans sa vaste étendue et dans son infinie diversité, est ainsi devenue pour ['Européen un immense champ d'études qu'a fécondé sa haute intel ligence, et dont les limites se reculent incessamment devant lui. Parmi toutes les nations et toutes les races qui partagent avec TEuropéen Thabitation du Globe , lui seul a donc porté sa pensée et ses investigations au delà des bornes étroites de sa contrée natale.

Les peuples mêmes les plus anciennement civilisés de TAsie, les Hindous et les Chinois, n'ont jamais étendu leurs connaissances bien loin au delà des mers ou des montagnes qui les bornent : pour eux, tout Tunivers est dans leur patrie. La patrie de TEuropéen , c'est le monde. Isolé par sa religion et ses institutions, repoussant T étranger qu'il craint par instinct de faiblesse et qu'il méprise par ignorance, T Asiatique aurait pu voir s'accumuler encore des milliers d'années avant de sortir de cet isolement moral qui Teût condamné à une éternelle enfance , si nos navigateurs n'avaient été lui apprendre qu'au delà des mers qu'il re gardait comme les dernières limites du monde, il existe d'autres contrées plus vastes que celles qui lui étaient connues, et d'autres peuples plus industrieux, plus sa- PRÉFACE.

XI vants et plus puissants. Des mobiles de plus d'une sorte ont poussé TEuropéen vers les climats étrangers. Tantôt le désir de la gloire et T ambition des conquêtes Tont con duit à d'aventureuses entreprises sur les pas d'un Alexandre ; plus fréquemment, la puissante incitation de Tesprit de commerce lui a fait chercher au loin de nou veaux débouchés et de nouveaux éléments d'échange, ou le zèle de nos missionnaires a porté la parole de TÉvan gile au milieu des peuples étrangers à notre foi ; enfin , l' amour de la science , non moins ardent et non moins intrépide , a eu comme le prosélytisme religieux ses missionnaires et ses martyrs. Mais quelle qu'ait été Torigine de nos courses lointaines, ambition , commerce, zèle re ligieux ou curiosité scientifique , la somme des connais sances générales s'en est incessamment accrue , et la civilisation y a gagné de nouveaux progrès.

Et qu'on ne demande pas si notre apparition parmi les nations des autres parties du monde a contribué en effet à leur bon heur et au nôtre. Dieu, en jetant à la surface de notre Globe les agglomérations d'hommes qui s'y développè rent, n'a pas voulu qu'elles y demeurassent éternellement isolées : le progrès est de Tessence humaine, et la con dition du progrès c'est le contact. La race qui s'est faite en quelque sorte la chaîne vivante de cette communication universelle , est donc celle qui répond le mieux aux vues éternelles de la suprême Intelligence. Une nation orientale précéda cependant les peuples de TOccident dans la carrière des explorations lointaines : ce sont les Arabes. Sous le nom de Phéniciens , qui ap partenait à une de leurs branches, les Arabes accom plirent très-anciennement d'importantes découvertes maritimes, de même qu'après T apparition de Mohammed PRÉFACE.

XII ils exécutèrent de nombreux voyages dans une partie considérable du monde connu. Mais c'est que les Arabes appartiennent eux-mêmes à la souche des peuples blancs, en qui sont innés le besoin du mouvement et la passion des découvertes ; ce sont les Européens de TAsie , s'il est permis de rapprocher deux dénominations qui semblent s'exclure. Toutefois , aucune des nombreuses ramifica tions de la race arabe ne se trouva placée sous des con ditions parfaitement favorables au complet développement des qualités qui la distinguent; Tesprit asiatique les a toujours plus ou moins comprimées, et la civilisation gé nérale n'en a pas retiré tout le fruit qu'elle semblait en devoir attendre. C'est en Grèce seulement , au sein de cette race hellé nique si heureusement douée , que nous apparaît Tastre qui va désormais guider T Humanité dans les voies du progrès intellectuel ; c'est là que nous voyons naître et grandir la civilisation expansive de TOccident, devant laquelle pâliront bientôt les civilisations concentrées de Timmobile Orient.

Dès leurs premiers pas dans la car rière brillante qu'ils se sont ouverte , les Hellènes mon trent ce qu'ils vont être et ce que seront après eux les peuples auxquels se transmettra leur riche héritage. C'est une chose assurément digne de remarque que leur plus ancienne tradition épique, celle de Texpédition à demi fabuleuse des Argonautes, soit une relation de voyage; et le second poème de Timmortel Homère, l'O dyssée, n'est lui-même, on le sait, que le récit des cour ses de deux des chefs de Tarmée grecque clans toute Té tendue du monde alors connu , après la destruction du royaume de Priam. C'est donc à Tantiquité hellénique que remonte ce que PRÉFACE. XIII Ton peut nommer la littérature des voyages; dès le 6e siècle avant notre ère , plus de 50 ans avant Hérodote, les Grecs de TAsie Mineure, précurseurs de ceux d'Europe , avaient des Périodes et des Périples où étaient décrits les pays que des voyageurs avaient visités , et surtout ceux que fréquentaient les navigateurs.

C'était princi palement aux rivages de la Méditerranée, depuis les côtes phéniciennes jusqu'aux colonnes d'Hercule, que se rapportaient ces premiers monuments de la science géo graphique. Le nombre s'en accrut considérablement lorsque les expéditions d'Alexandre eurent ouvert TAsie à Tavide curiosité de ses compatriotes, et plus encore après la vaste extension des armes romaines. Mais c'est surtout dans les temps modernes, depuis la fin du quinzième siècle, époque mémorable où la double découverte du Nouveau-Monde et du passage aux Indes par le sud de l'Afrique fournit un plus vaste champ à la passion toujours croissante des Européens pour les entreprises loin taines, c'est surtout depuis cette époque que la littérature des voyages a pris de larges proportions. Le génie des découvertes, longtemps emprisonné dans d'étroites li mites au sein de T obscurité du Moyen-Age, s'élança d'un vol rapide vers les nouveaux horizons qui s'ouvraient devant lui, et plana bientôt sur le Globe tout entier.

Chaque année , depuis lors, a vu la connaissance de la terre et des peuples qui Thabitent s'enrichir de quelque observation nouvelle. Le nombre des voyageurs ne tarda pas à s'accroître, et, en même temps que le nombre des voyageurs , celui des relations où beaucoup d'entre eux déposaient à leur retour le récit de leurs longues pérégrinations. Aux yeux sévères de la critique, ces anciennes relations sont loin sans doute d'être toutes PRÉFACE. de même valeur; néanmoins il en est bien peu, même parmi les moins importantes , qui n'apportent leur tribut à la masse commune, et qui ne réclament une place, si humble soit-elle, dans les archives de Thistoire géographique du Monde. Dans les premiers temps qui suivirent les découvertes de Christophe Colomb et de Vasco de Gama , les relations de voyages étaient loin, cependant, d'offrir les amples développements que ces sortes d'ouvrages ont pris plus tard.

Nos premiers découvreurs étaient gens plus enten dus à tenir le gouvernail ou à manier Tépée qu'à se ser vir de la plume ; et quand ils se décidaient à mettre par écrit ce qu'ils avaient vu ou ce qu'ils avaient fait, quelques pages leur suffisaient d'ordinaire pour raconter leurs courses périlleuses et leurs lointaines découvertes. Si cette sobriété avait ses avantages, elle avait aussi ses inconvénients. L'un des plus grands était d'exposer de min ces volumes à se perdre ou à se détruire aisément : Tex cessive rareté de ces relations originales , après un laps de moins de trois siècles et demi , nous prouve assez au jourd'hui que cet inconvénient était réel. On ne tarda pas à le sentir ; et des hommes zélés pour la géographie es pérèrent en prévenir les suites en réunissant ces opus cules épars dans des Recueils où ils se conserveraient plus aisément.

Le plus ancien de ces Recueils est celui du Vincentin Montalboddo Francanzo , imprimé à Vi cence en 1507 , sous le titre de Paesi tiovamente retrovati, dans Tannée même qui suivit la mort de Christophe Co lomb. U se compose de six morceaux traduits du portu gais et de Tespagnol , et comprend les navigations des Portugais le long des côtes de l'Afrique depuis le célèbre voyage de Ca da Mosto en U54 jusqu'à la découverte PRÉFACE. XV du cap de Bonne-Espérance en '1680 ; les premières navigations de la même nation dans TInde à partir de 1607 ; enlin, les navigations de Christophe Colomb et d'Americ Vespuce au Nouveau-Monde. Le tout ne forme encore qu'un petit volume in-/i" de 120 feuillets. Cette première collection fut suivie successivement, dans le cours du seizième siècle, de plusieurs autres Re cueils analogues de plus en plus considérables.

Le premier dans Tordre des dates est celui que Samuel Grynœus donna à Bâle en 1532, sous le titre de Novus Orbis re gionum ac iiisulurtun Yetcribus incognilarum , en un volume petit in-folio. Le second , plus célèbre que les précédents, et dont le mérite, chose rare, surpasse encore la célébrité, est celui du laborieux et savant Ramusio, dont le premier volume parut en 1550 , et les deux autres en 1550 et 1559. Le troisième est le Recueil beaucoup trop vanté des frères de Bry , publié à Francfort-sur-le- Mein de T590 à 1036 , en vingt-sept parties in-folio di visées en deux séries, Tune, dite des Grands Voyages, consacrée à T Amérique; l'autre, dite des Petits Voyages, à l'Afrique et aux Indes-Orientales. Enfin, un Recueil allemand, exclusivement composé de voyages par mer traduits du néerlandais et de Tanglais, fut publié à Nu remberg de 1598 à 1050 , en vingt-six volumes in-6% par le libraire Levinus Hulsius et ses héritiers.

Jusque-là les collecteurs avaient pu donner à leurs Recueils un certain caractère d'universalité que leur per mettait le nombre encore modéré des relations publiées par les voyageurs; mais peu à peu la matière venant à déborder de toutes parts, les Collections ultérieures du rent être resserrées dans de plus étroites limites. II fallut dès lors s'imposer un choix dans le nombre toujours crois- PRÉFACE. XVI s.mt des relations, et très-; nuvent en outre y faire des retranchements, déterminés ou par le goût de Téditeur ou par la place dont il disposait. Tel est le nouveau ca ractère de la généralité des collections de voyages du dix-septième et du dix-huitième siècles. L'Anglais Huk luyt, dans ses trois épais volumes donnés en 1599 et 1000, se limita aux voyageurs de sa nation; Purchas , son continuateur (1025-20, *5 volumes in-folio), bien qu'ayant adopté un plan beaucoup plus étendu, ou plutôt même à raison de Tétendue de son plan, ne donna dans leur entier qu'un petit nombre de relations.

Son Recueil n'en est pas moins , avec ceux de Hakluyt et de Ramusio, le plus précieux répertoire que Ton ait à consulter aujour d'hui pour Thistoire des découvertes géographiques jus qu'à la fin du seizième siècle. Nous devons réserver aussi une place fort honorable, quoique sur une ligne inférieure, à la collection française de Melchisédech Tltévenot, publiée de 1003 à 1072 en quatre parties in-folio. Nous n'entreprendrons pas d'énumérer tous les Recueils de voyages édités en Angleterre, en France, en Allemagne et en Hollande dans le cours des deux derniers siècles et depuis le commencement du siècle actuel; il nous suffira de rappeler, parmi les plus dignes d'attention , le Recueil des Voyages qui ont servi à l' établissement etauxprogrès de la Compagnie hollandaise des Indes-Orientales, 1702 et années suivantes; les Collections anglaises de John Churchill et de Harris , la première donnée en 1704 en quatre volumes in-folio et augmentée de deux volumes en 1732 ; la seconde publiée en 1705 en deux volumes in-folio et fort augmentée en 1744; le Recueil hollandais du libraire Van der Au, 1700, huit volumes m-foho; le Recueil de, Voyages an.Yord, 1715 et années PRÉFACE.

XVII suivantes ; le Recueil des voyages faits en Asie du douzième au quinzième siècle , publié sous le nom de Bergeron en 1729, deux volumes in-4" ; la Collection anglaise de Tho mas Asdey, 176-5, quatre gros volumes in-6° ; les excel lents recueils maritimes d'Alexandre Dalrymple, 1770 et 1775 ; Tintéressante collection allemande des Voyages au Levant, de Paulus , 1792 et années suivantes; enfin, pour terminer une énumération que nous n'avons pas voulu grossir de beaucoup d'ouvrages moins importants, le précieux Recueil de Voyages, Relations et Mémoires originaux pour servir à shistoire de la découverte de P Amé rique, donné de 1837 à 186-1 par M. H. Ternaux-Com pans, en vingt petits volumes in-8°. De toutes ces Collections plus ou moins utiles, il n'en est qu'une sur laquelle nous nous arrêterons ici plus par ticulièrement : c'est celle que Ton désigne communément sous le nom de Téditeur , Th.

Astley. Celle-ci a en effet pour nous un intérêt spécial , comme étant le point de départ et le modèle de toutes les his toires des Voyages publiées en France depuis un siècle. L'abbé Çrévost , déjà connu par le succès de ses romans et la fécondité de sa plume , se proposa, dès Tapparition des premiers cahiers de Touvrage anglais , d'en donner une traduction française , soutenu dans cette grande en treprise par les encouragements et les secours de tout genre du chancelier d'Aguesseau et du ministre de la marine , M. de Maurepas. Le premier volume in-6-° de Tabbé Prévost parut en Î76-0 , avec beaucoup d'estampes gravées d'après les dessins du célèbre Cochin , et des cartes géographiques dressées par M. Bellin, ingénieur géographe de la marine. Les volumes se succédèrent sans interruption jusqu'au t. XV, qui parut en 1759; les II. b PRÉFACE.

XVIII cinq volumes suivants , donnés plus tard sous forme de supplément, ne sont pas de Tabbé Prévost. Sans être in juste envers celui-ci , dont il faut louer au moins le zèle et la ponctualité, on peut dire cependant que le remarquable succès de son Histoire des Voyages tient plus à Tintérêt du sujet qu'à Touvrage en lui-même ; car il se rait difficile d'imaginer un plan plus défectueux que celui des auteurs originaux, suivis pas à pas par T écrivain français. Cet appui lui manqua d'ailleurs au milieu de la carrière , Téditeur anglais ayant suspendu sa publication après les quatre premiers volumes , qui en avaient fourni sept à la traduction. L'abbé Prévost , livré dès lors à lui même, n'avait pas assez de connaissances spéciales pour réformer un plan dont il avait plus d'une fois reconnu les défauts; il continua donc d'avancer sans regarder en arrière, et arriva ainsi tant bien que mal au terme qu'il s'était assigné.

Rien de plus trompeur que le titre d'/J/'s toire générale des Voyages que porte la volumineuse com pilation de l'auteur de Manon Lescaut. Non -seulement la plupart des relations dont elle se compose y sont en tassées sans ordre et sans critique , mais il y a dans la distribution des matières des lacunes incroyables, au point que beaucoup de régions parmi les plus intéressantes de T Ancien-Monde, telles notamment que la Perse, TAsie- Mineure, T Arabie, la Syrie, T Égypte, l' Abyssinie et les États Barbaresques , n'y sont pas même nommées. Ces omissions ont été religieusement conservées dansTabrégé superficiel publié en 1780 sous le nom de La Harpe et réimprimé depuis un grand nombre de fois, dans Tab sence d'une autre production qui pût le remplacer. L'es timable Recueil donné de 1822 à 1824 par M. Eyriès, sous le titre $ Abrégé des Voyages modernes , n'en a pu PRÉFACE.

XIX remplir toutes les lacunes. Un homme dont le nom occupe à juste titre une place éminente dans le monde savant, avait entrepris, il y a dix-neuf ans, de refaire et de continuer Tœuvre de Tabbé Prévost ; et si ce travail, resté inachevé après les vingt et un premiers volumes qui renferment au plus le tiers de l'Afrique, n'a pas eu le succès que le nom de l'auteur lui devait garantir, il ne faut sans doute T attribuer qu'au vice du plan primitif, malheureusement conservé dans le nouveau travail , ainsi qu'au défaut de tempérance dans la distribution des ma tières. L'étendue donnée au début de Touvrage n'eût pas exigé , en effet , moins de trois à quatre cents volumes pour le conduire afin dans les mêmes proportions. On peut donc dire avec vérité que, pour une histoire telle quelle des voyages , nous en sommes encore réduits à Tindigeste compilation de Tabbé Prévost et au maigre abrégé de M. de La Harpe ; et cependant quel sujet était plus digne , par son intérêt immense , sa haute portée et son inépuisable variété, d'occuper une plume à la fois sa vante et exercée?

Parmi les faces diverses sous lesquelles on peut envisager les annales de Thumanité , en est-il une qui fournisse de plus riches matériaux à une grande composition historique ? — J'ai dit à une grande composition historique , et non pas seulement à une simple com pilation : car les esprits sont tellement prévenus à cet égard par la nature de tous les ouvrages, sans exception , qui ont été publiés sur ce sujet, que la première idée qu'éveille ins tinctivement le titre d'Histoire des Voyages est une idée de compilation. Nous ne saurions donc trop insister pour rectifier ce qu'une telle prévention aurait d'erroné, si on en voulait faire une application absolue. Nul sujet historique, nous le répétons , ne peut fournir XX PRÉFACE. des couleurs à la fois plus riches et plus variées à qui saura le mettre en œuvre.

Une de ses plus sérieuses difficultés est dans sa richesse même. 11 est peu de faits importants dans les fastes des sociétés humaines qui ne doivent y trouver place ; Thistoire même de Tesprit humain dans ses développements successifs s'y rattache étroitement. D'un côté Taperçu des révolutions morales et politiques qui ont préparé ou déterminé à diverses épo ques, chez les peuples européens, les grandes entreprises et les grandes découvertes géographiques; de l'autre, la description incessamment variée de toutes les contrées du Globe , de leurs productions et de leurs habitants : c'est là nous ne dirons pas la double tâche de Thistorien , mais bien le double élément d'intérêt et d'instruction que lui fournit Tinépuisable mine ouverte devant lui. Que Ton y ajoute le récit des aventures personnelles des voya geurs et des navigateurs, lorsqu'elles sont de nature soit à éclairer les mœurs , les habitudes , le caractère , les croyances ou les superstitions des peuples au milieu des quels ils ont pénétré , soit à mettre sous nos yeux quelques-unes des grandes scènes de la nature, soit à faire ressortir le caractère parfois extraordinaire de ces hommes qu'une vocation puissante a poussés à Texploration des contrées lointaines, et Ton pourra se faire une juste idée de la grandeur des tableaux et de Ia mobilité des scènes toujours vivantes dont une telle composition est susceptible.

L'histoire des découvertes géographiques, telle qu'elle nous paraît ressortir du fond même du sujet, est à la fois, dans sa plus large acception, Thistoire de T Homme et Thistoire de la Nature. Au milieu de la variété de tons et de tableaux qu'il comporte, çe magnifique ensemble a néanmoins son PRÉFACE. XXI unité qui est en même temps pour Tesprit une direction et un point de repos : cette unité, c'est le résultat même de ces explorations multipliées dont il faut raconter les incidents; c'est la connaissance du Globe terrestre. C'est là le lien commun qui réunit et fait converger vers un même centre les innombrables rayons de ce cercle im mense.

Suivre à la fois dans le temps et dans Tespace la marche quelquefois lente et comme assoupie , quelquefois brusque et rapide , des événements de toute nature , des voyages, des recherches , des explorations et des découvertes qui ont élevé graduellement les connaissances géographiques des nations savantes au point où elles sont arrivées aujourd'hui; montrer d'une manière impartiale quelle a été la part de chaque peuple dans ce résultat final ; faire ressortir la mutuelle influence des grandes dé couvertes géographiques sur le progrès de la civilisation générale et du progrès de la civilisation sur T avancement des découvertes , et rechercher quelle action exerce cette double cause sur le bien-être individuel des peuples et sur la destinée générale de Thumanité ; étudier de ce point de vue et Thistoire géographique de la Terre dans son ensemble le plus général , et successivement celle de chaque grande région en particulier ; exposer enfin , comme dernier résultat, le tableau bien complet des no tions de toute nature que TEurope possède aujourd'hui sur les pays et les peuples des autres parties du Monde qu'elle a découvertes ou explorées, c'est-à-dire sur TAsie, l'Afrique, le Nouveau-Continent et TOcéanie : tel est le plan qui nous paraît convenir à un travail de cette nature ; tel est celui que nous nous sommes tracé.

En présence d'une composition si belle et si féconde , on aura lieu de s'étonner sans doute que parmi les hom- PRÉFACE. XXII mes éminents qui se sont consacrés chez nous aux études géographiques, il ne s'en soit trouvé aucun qui Tait abor dée avant nous. Plus que personne nous regrettons que quelque main plus habile ne nous y ait pas devancé. Si nul, jusqu'ici, ne s'est attaqué sérieusement à une sem blable tâche, c'est, il faut le croire, qu'elle n'exigeait pas moins de dévouement que de savoir; c'est qu'une vie tout entière y devait être consacrée. Quant à nous, si la pensée d'une pareille œuvre nous a dès longtemps séduit, si nous avons été irrésistiblement entraîné par Tattrait qu'éveillaient en nous ses difficultés mêmes, on peut croire que ces difficultés nous ne nous les sommes pas dissimulées.

Nous ne voulons afficher ici ni une présomp tion déplacée ni une vaine modestie. Nous pouvons donc affirmer que vingt années d'études continues, exclusivement dirigées vers ce but de toutes nos pensées et que des travaux littéraires d'une autre nature n'ont jamais entièrement interrompues , ont à peine suffi non pour dissiper, mais pour affaiblir en nous la trop juste défiance de nos forces. Toutefois, nous nous sommes dit qu'un zèle que rien ne lasse suppléerait jusqu'à un certain pointa ce qui nous manque pour fournir dignement cette immense carrière; et que si Texécutiondu monument que nous entre prenons d'édifier aux sciences géographiques ne répondait pas également dans toutes ses parties à la conception première , nous en aurions du moins assez bien dessiné les grandes lignes pour que d'autres en pussent ensuite sans trop de peine polir et perfectionner les détails.

Enfin, nous nous sommes dit aussi que le charme attaché au fond des choses nous serait un puissant auxiliaire ; et que si parfois l'auteur faiblissait à la tâche, Tintérêt du sujet ferait aisément oublier au lecteur la faiblesse de Técrivain. PRÉFACE. XXIII Nous avons indiqué sommairement la disposition gé nérale et les grandes divisions de notre travail; peut être convient-il d'entrer ici , à cet égard , dans quelques détails plus précis. Lé premier problème qui se présentait à résoudre, et la solution semblait en être difficile , était de donner à Touvrage une étendue suffisante pour que les diverses parties en fussent traitées d'une manière substantielle , sans excéder pourtant pour l'ensemble des proportions compatibles avec une lecture suivie. Quand on songe que la compilation de Tabbé Prévost forme vingt épais volumes in-4°, et que non-seulement elle ne parle pas d'un grand nombre de contrées intéressantes , mais que c'est précisément depuis Tépoque où elle s'arrête que les voyages les plus nombreux , les plus importants , les plus riches en résultats scientifiques de toute nature ont été exécutés dans toutes les parties du Monde , il ne semble guère possible de renfermer cette masse de documents dans un espace un peu restreint sans leur enlever ce qui en fait souvent le plus grand prix, le charme ou Tim portance des détails.

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