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Voyage en Égypte, en Nubie, dans les déserts de Beyouda, des Bicharys et sur les côtes de la mer Rouge

Edmond Combes · 1846 · Scanned text

173,516 words · about 12 h 9 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Edmond Combes
Language
French
Published
1846
Length
173,516 words · about 12 h 9 min
Sections
18 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (18)
  1. Front matter about 16 min
  2. Chapitre I about 27 min
  3. Chapitre II about 33 min
  4. Chapitre III about 28 min
  5. Chapitre IV about 10 min
  6. Chapitre V about 25 min
  7. Chapitre VI about 1 h 7 min
  8. Chapitre VIII about 1 h 54 min
  9. Chapitre IX under 1 min
  10. Chapitre X about 3 min
  11. Chapitre 1 about 1 h 27 min
  12. Chapitre III about 37 min
  13. Chapitre IV about 37 min
  14. Chapitre V about 20 min
  15. Chapitre VI about 1 h 37 min
  16. Chapitre VIII about 42 min
  17. Chapitre IX about 1 h 27 min
  18. Chapitre X about 1 min

Continue:

Front matter

VOYAGE M ÉGYPTE, EN NUBIE DANS LES DÉSERTS DE REYOUDA, DES RICHARYS, ET Stil tKS COTES l)E LA IIEIt ROUGE. Corbeil, imp. de CltÉTÉ. VOYAGE EN ÉGYPTE, EN NUBIE DANd LES DÉSERTS DE BEYOUDA, DES BICHARYS, HT Stil LES COTES OE U HER ROfJGE, PAR EDMOND COMBES, Yiee-consul de France, et l'un des auteurs du Voyage cn Abyssinie I PARIS, DESESSART, LIBRAIRE- ÉDITEUR, rue des Beaux - Arts. EDMOND COMBES. AVANT-PROPOS. « La géographie est une de ces sciences qu'il faudra toujours perfectionner. Quelque peine qu'on ait prise, il n'a pas été possible jusqu'à présent d'avoir une description exacte de la terre. II faudrait que tous les souverains s'en tendissent et se pré tassent des secours mutuelspour ce grand ouvrage. « II est bien difficile, en géographie comme en morale, de connaître le monde sans sortir de chez soi.

(Voltaire, Dictionnaire Philosophique, au mot Géographie.) « Depuis trois ou quatre cents ans que les habitants de l'Europe inondent les autres parties du monde, et publient saus cesse de nouveaux recueils de voyages et de relations, je suis persuadé que nous ne connaissons d'hommes que les seuls Européens, encore paraît-il, aux préjugés ridicules qui ne sont pas même éteints parmi les gens de lettres, que i. A AVANT-PROPOS. II chacun ne fait guère, sous le nom pompeux d'étude de l'homme, que celle des hommes de son pays. Les particuliers ont beau aller et venir, il semble que la philosophie ne voyage point : aussi, celle de chaque peuple est-elle peu propre pour un autre. La cause de ceci est manifeste, au moins pour les contrées éloignées : il n'y a guère que quatre sortes d'hommes qui fassent des voyages de long cours, les marins, les marchands, les soldats et les missionnaires.

Or, on ne doit guère s'attendre que les trois premières classes fournissent de bons observateurs ; et quant à ceux de la quatrième, occupés de la vocation sublime qui les appelle, quand ils ne seraient pas sujets à des préjugés d'état comme tous les autres, on doit croire qu'ils ne se livreraient pas vo lontiers à des recherches qui paraissent de pure curiosité et qui les détourneraient des travaux plus importants aux quels ils se destinent. D'ailleurs, pour prêcher utilement l'Évangile, il ne faut que du zèle, et Dieu donne le reste ; mais pour étudier les hommes, il faut des talents que Dieu ne s'engage à donner à personne et qui ne sont pas toujours le partage des saints. On n'ouvre pas un livre de voyages où l'on ne trouve des descriptions de caractères et de mœurs, mais on est tout étonné de voir que ces gens qui ont tant décrit de choses, n'ont dit que ce que chacun savait déjà, n'ont su apercevoir à l'autre bout du monde, que ce qu'il n'eût tenu qu'à eux de remarquer sans sortir de leur rue , et que ces traits vrais qui distinguent les nations et qui frap pent les yeux faits pour voir, ont presque toujours échappé aux leurs.

Chapitre I

". Je venais de parcourir et d'admirer les grandioses paysages du Jura, Genève et son beau lac, lorsque le 7 août 1833 je m' embarquai à Mar seille sur le navire de commerce autrichien le Té légraphe, qui mettait à la voile pour Alexandrie d'Égypte. II y avait à cette époque un entraîne ment général vers l' Orient : l' Orient était le rêve des imaginations ardentes , et les hommes graves et positifs comprenaient que de grands événements, des événements qui devaient peut être changer la face du monde, s'y préparaient sourdement. Je partageais l'engouement général, car c'était un véritable engouement ; j'aimais les voyages et j'allais en Orient ; je partis donc le cœur plein de joie, et, poussé par un ventfavorable, je vis sans regret disparaître la terre de France. Et après avoirsalué la Corse , admiré la richesse du sol de la Sicile , après avoir louvoyé devant Malte et donné un souvenir à la vieille mythologie païenne à la vue du mont Ida en Crète , je débarquai à Alexandrie vingt jours après mon départ de Marseille.

Alexandrie a vu de fréquentes révolutions s'o pérer dans son sein : cette ville a eu ses phases de grandeur et d'abaissement, mais, dans toutes les époques, elle a été un point de commerce important. On se préoccupe vivement, tout le monde le sait, du percement des isthmes de Suez et de Panama; des ingénieurs distingués ont été envoyés sur les lieux pour les étudier avec soin, et si, comme tout porte à le croire dans un temps de merveilles industrielles, ces grands tra vaux s'exécutent, si un canal réunit cle nouveau EN NU1ÌIE , ETC. 5 la Méditerranée à la mer Rouge , ou du moins la mer Rouge au Nil , Alexandrie , unie au grand fleuve par le canal du Mahmoudié , deviendra une des premières villes commerciales du monde. On a longtemps douté de l'existence dans le passé d'une communication semblable entre la Méditerranée et la mer Rouge, et de nos jours encore , j'ai quelquefois entendu débattre la question de savoir si cette communication avait réellement existé (1).

Je me bornerai à dire que les hommes spéciaux qui ont découvert et suivi les traces de ce magnifique travail, se sont déclarés pour l'affìrmative, et si l'on va dans l'antiquité chercher des preuves à l'appui de leur décision , (1) Toul le monde ne convient pas que le canal attribué aux rois d'Egyple ait été ouvert et conduit jusqu'à, la mer Houge; mais suivant M. de Lalande, l'aulorilé de Slrabonne nous permet pas d'en douter, et il semble même, d'après cet ancien géogra phe, que l'ouvrage avait été achevé avant Sésoslris. Quel que soit, au reste, le prince qui l'ait conduit k sa fin, il est bien sûr, ajoule le savant académicien, qu'il a été terminé. Cependant M. de Buffon regarde ce fait comme douteux, à cause des grandes précaulions qu'il aurait fallu prendre pour arrêter les eaux et contenir les inondations dans le temps des grandes marées...

Quoiqu'il paraisse constant par le témoignage des anciens écrivains que le lac dont nous parlons a élé effectivement achevé, il est fort douteux que la navigation y ait été jamais bien établie. Ces mêmes écrivains ne disent rien des avantages consi dérables que TEgypte aurait dû en relirer; et on a tout lieu d'inférer de leur silence, que le canal dépérit avant que le com merce eût pris cours de ce côté-là. {Géographie ancienne, sacrée Hérodote et Homère, l'historien et le poëte, en fournissent, selon moi, de suffisantes (1)... Le mal de mer m'avait cruellement éprouvé, mais j'étais en Orient, et j'oubliai bien vite mes souffrances. J'avais lu les Mille et une Nuits, les Orientales de M. Hugo, et j'arrivais à Alexandrie avec de grands préjugés et de grandes illusions : aussi mon désenchantement fut-il amer en tra versant les rues de la ville : je ne voyais partout que des misérables déguenillés, et les odeurs fé tides qui s'exhalaient de tous côtés me soule vaient le coeur.

En comparant la réalité à mes rêves, je me sentais mystifié , et si je n'avais pas eu la bosse des voyages, j'aurais difficilement supporté une aussi cruelle déception : j'étais accablé, stupéfait. Rientòt cependant je repris courage , et profane, par M. Gibrat, prêtre de la doctrine chrétienne, tome 4, pages 19 et 20.) (ì) II (Nécus) commença le canal qui conduit a la mer Rouge, et Darius, roi de Perse, le fit ensuite achever. Ce canal a, de longueur, quatre journées de navigation, et a la largeur de deux galères. L'eau dont il est rempli vient du Nil, un peu au-dessus de Bubastis; il passe proche d'une ville d'Arabie, appelée Pa turaon, et coule de là dans la mer Rouge. II commence dans la plaine d'Egypte, vers l'Arabie, et continue par le haut de cette plaine, le long de la montagne où sont les carrières, et qui est proche de Memphis.

Ainsi ce grand canal est conduit par le pied de cette montagne, de l'Occident à l'Orient, el de là il coule dans le golfe d'Arabie, par les ouvertures de la montagne qui mènent vers le Midi (Hérodote, livre 2, page 167, traduction de Du-Ryer). Dans le quatrième chant de l'Odyssée, page 156, Homère fait » 7 et revenu de cet éblouissement que j'avais apporté d'Europe, je ne tardai pas à trouver autour de moi de nombreux sujets de distraction et d'étude. Sous un ciel toujours bleu, se balançaient avec une grâce égale et sans pareille des femmes droi tes comme des palmiers, et des palmiers flexibles comme ces femmes insouciantes et paresseuses. Souvent je m'arrêtai saisi d'admiration à la vue de ces brunes Égyptiennes portant l'amphore an tique sur leurs épaules à la manière d'Agar et de Rébecca; ce qui me ravissait surtout , c'étaient leurs posesetleurscostúmesgracieux qu'on ne re trouve plus en Occident que sur les toiles immor telles de grands artistes, et ce qu'il y avait de plus surprenant encore, c'est que de misérables haillons servaient à dessiner sur le corps ondoyant de ces femmes des draperies inimitables.

Presque tout ce que je voyais était nouveau pour moi et m' intéressait vivement : ici c'é taient des enfants blancs entièrement nus se que rellant ou gambadant dans les rues d'Alexandrie, comme des singes dans les bois; ailleurs c'était dire à Ménélas : « Jouet des tempêtes, j'ai parcouru Cypre, la Phénicie et TEgypte; j'ai vu TEthiopie, Sidon, les Erembes. » Les Erembes habitaient íes côtes de la mer Rouge. Ménélas n'avait certainement pas doublé le cap de Bonne-Espérance. une troupe de trente ou quarante aveugles mar chant F un derrière l'autre en se donnant la main ; ils avaient à leur tête un borgne qui leur servait de guide ; un œil pour quarante personnes ! C'é tait un triste et douloureux spectacle : ils al laient implorant la pitié publique. II y avait alors à Alexandrie un grand nombre de mendiants.

Quelquefois le soir, en rentrant dans mon hum ble demeure, je rencontrais des femmes vêtues de noir, voilées de la tête aux pieds, s' avançant lentement et en silence comme des fantômes, je les suivais longtemps des yeux avec une sorte d'anxiété, et je n'oserais pas affirmer que, dans les commencements, ces rencontres ne m'inspi raient aucune crainte. L' Orient est le pays des contrastes , et , dans le cours de cette relation, j'aurai sans doute plus d'une occasion de le faire remarquer : ainsi , après avoir perdu de vue la femme mystérieuse et voilée, je me trouvais en présence de pauvres filles nues ou presque nues , tant leur misère était grande, et tandis que la clame vêtue, et dont on n'apercevait que les yeux, affrontait hardi ment les regards insolents des Européens nouvellement débarqués, les pauvres filles, plus em pressées de cacher leur visage que les autres parties de leur corps, se détournaient avec vivacité et s'éloignaient en murmurant.

Un fait digne de remarque, c'est que, dans les pays musulmans, les dames de condition se mon trent peu en public. Sauf cle rares circonstances où l' usage et la bienséance leur permettent de sortir, elles ne quittent presque jamais le harem, tandis que les femmes pauvres fourmillent dansles rues ; c'est généralement le contraire en Occident. A Alexandrie et au Caire, les ânes tiennent lieu de voitures de place; ils sont d'une force et d'une agilité remarquables : monté sur ces animaux infatigables, je visitai les anciennes catacombes, la colonne de Pompée et les aiguilles de Cléopâ tre, restes précieux de l' antique Héliopolis ; je me transportai également dans la belle plaine d'Aboukir, célèbre par notre victoire. Dans cette excursion, je découvris de loin en loin quelques vieux boulets à moitié enfouis dans les sables.

On me montra le bagne où se trouvaient alors plusieurs condamnés de condition, et notamment un ministre de Mohammed-Ali, pacha : on me dit que cet homme, en déposant sa chaîne, se rait probablement réintégré dans ses premières fonctions : cette justice si différente de la nôtre inspire de sérieuses réflexions. En Orient, il n'y a pas de flétrissure indélébile : un homme est condamné à être bâtonné, il subit courageuse ment sa peine et se relève sans hon le, il a expié sa faute, personne ne le repousse , personne ne le méprise; on ne se montre pas plus sévère à l'égard des prisonniers et des galériens : quand la justice est satisfaite, ils reprennent leur position, rentrent dans la vie publique sans scandale. parce que des mœurs inexorables ne les poursui vent pas sans relâche , et l'on a remarqué que leur conduite est généralement aussi bonne sinon meilleure que celle des hommes clont le passé est demeuré irréprochable.

Cette manière d'agir me semble juste : que dirai t-on, en effet, si les pé cheurs condamnés au feu du purgatoire et admis en paradis après l'expiation de leurs fautes, étaient accueillis par les bienheureux comme le sont dans notre société civilisée les malheureux for çats libérés? Alexandrie est environnée de sables stériles : ce n'est qu'à grand'peine et à force de soins qu'on a pu planter et entretenir les jardins qu'on découvre avec une vive satisfaction après avoir franchi les remparts de la ville. On aperçoit sur plusieurs points des groupes de palmiers : le pal mier est Tarbre des poésies anciennes et sacrées, et jamais je ne me suis reposé sous son ombre avec indifférence, même après plusieurs années de séjour dans le Levant. Je dois, du reste, m'em presser de déclarer que j'ai toujours été plus sensible aux beautés de la nature qu'aux mer veilles de l'art; je ne suis pas archéologue; l'arbre séculaire chargé cle rameaux verts, avait pour moi autant de prix que le squelette d'un monu ment, et la vue d'une jeune et belle femme m'in téressait aussi vivement que l' aspect imposant d'un vieux temple en ruines.

Cette préférence pour la nature vivante que j'ai cru devoir signa ler en passant, contribuera à expliquer mon apparente négligence pour certaines recherches et ma complaisance pour d'autres. Nous étions en septembre, et les palmiers pliaient sous le poids de leurs fruits presque mûrs ; d'énormes grappes cle dattes de qualités diverses et de couleur rouge et jaune se balançaient sous les palmes et flattaient les regards. La plupart des fruits du Levant, et je citerai par ticulièrement la datte et la banane, ont conservé une saveur primitive, je dirai presque sauvage, qui les empêche d'être appréciés de prime abord par les Européens. Notre sol, moins favorisé par le climat, produit cependant, grâce à une culture intelligente, des fruits exquis dépouillés cle leur crudité première, et il faut que notre palais s'ha bitue aux fruits parfumés mais incultes du Levant, avant de leur rendre la justice qu'ils méritent.

Le jardin de Moharem-Bey, à une distance d'environ trois quarts de lieue de la ville, était devenu ma promenade de prédilection : ce jar din, plus vaste que les autres, était bien cultivé, ses allées couvertes de sable et parfaitement en tretenues étaient ombragées de treilles ; les ci tronniers et les orangers chargés de fruits et de fleurs y croissaient en pleine terre, à côté du fi guier, du grenadier et du palmier ; l'eau s'y trouvait en abondance et des canaux la distribuaient dans tout le jardin. Un beau kiosque, entouré de divans et au milieu duquel jaillissait une fontaine d'un style gracieux et léger , semblait préparé tout exprès pour recevoir les promeneurs fatigués. Un esclave noir préposé à la garde du jar din cueillait les fruits les plus beaux et les offrait aux visiteurs : on lui donnait le bacchich (1) en se retirant.

A l'un des angles du jardin, s'élevait une maison de belle apparence qui semblait inha bitée; les croisées défendues par des jalousies (1) Pour-boire. ne s'ouvraient jamais, aux heures du moins où les promeneurs étaient admis. Un jour, je m'en étais approché indiscrètement, et je la considérais en détail et avec attention , lorsqu'un homme, un eunuque, vint à moi et m'invita à m'éloigner en me faisant comprendre que cette maison était oc cupée par le harem de son maître. II eût été mal séant de ne pas se rendre à cette invitation, je n'hésitai pas à me retirer. Mes idées sur les harems étaient les plus faus ses et les plus extravagantes de toutes celles que j'avais apportées d'Europe. Je m'apitoyais de la meilleure foi du monde sur la triste destinée de ces femmes condamnées à vivre sans amour et clans un état de lutte et de rivalité incessantes ; je. prêtais aux femmes musulmanes, les sentiments des femmes européennes , je les croyais aiman tes, dévouées , susceptibles cle passion et de ja lousie, et cette erreur me faisait trouver intolé rable le despotisme cle leurs maîtres.

Mais, comme le dit Rousseau : « II faut du temps et des connaissances pour nous rendre capables d'amour (I),» et j'affirme, sans crainte d'être démenti par des faits, que les musulmanes sont (1) Emile, liv. 4. encore incapables d'aimer (1) : aussi, pourvu que l'abondance règne autour d'elles, vivent elles aussi paisibles dans leur prison que les reli gieuses dans leur cloître. Le fait seul de l'existence des harems, la possibilité, la facilité de cette existence prouvent, selon moi, et d'une manière concluante, que l'amour en Orient, et chez les fem mes surtout, estun sentimentàpeu près inconnu. J'entrerai à ce sujet dans quelques explications. L'amour délicat, profond, dévoué est né du christianisme, mais la civilisation l'a prodigieu sement développé : aussi les populations barbares quoique chrétiennes du Levant, sont étrangères à ce sentiment comme les musulmans leurs maîtres.

L'amour, chez les Orientaux, c'est le désir cle la possession charnelle ; il en était de même (1) L'amour est de tous les sentiments de Thomme celui qui semble appartenir de plus près et le plus exclusivement à la na ture; et cependant ne dirait-on pas aussi qu'il est dans un certain sens et jusqu'à un certain degré dépendant de Téducation? Ne le voyons-nous pas différent de lui-même, varier avec le temps, les lieux, les gouvernements et même avec les rangs divers de la société ? Combien cet élan brutal de Thomme sauvage vers le sau vage objet de son désir , élan qui cependant est l'amour primitif, a déjà subi et doit peut-être subir encore de métamorphoses sui vant les différents degrés el les différentes formes de notre ci vilisation ! Ne voyons-nous pas l'amour lout autre en Orient qu'en Occident, tout aulre chez les Grecs que chez les Romains, lout autre chez le Français au temps de la chevalerie, que sous la ré gence?

BOUFFLERS. chez les anciens : « Homère, se demande Bitau bé, si habile à représenter les passions, n'avait-il point de pinceau pour celle de l'amour, ou son génie a-t-il langui en cet endroit? j'ai peine à le croire de celui qui sut peindre d'une manière si touchante les adieux d'Hector et d'Androma que (1). » Non, le grand poète ne pouvait pas avoir de pinceau pour l'amour, parce que l'a mour n'existait pas encore; Homère n'avait ja mais vécu qu'au milieu de barbares, car avant le christianisme, il n'y a pas eu de véritable civilisation ; imbu lui-même de la morale du paga nisme, il pouvait bien quelquefois, à force de génie, faire parler à ses personnages le langage d'un amour qu'il pressentait peut-être, mais il en revenait promptement aux idées positives qui caractérisaient son siècle.

Du reste, Bitaubé nous montre plus loin qu'il a compris la raison de l'im puissance de son poète à peindre ce sentiment, lors qu'il dit : « L'amour n'était pas une passion raffi née, on n'en connaissait guère que le physique. » On a recherché et diversement expliqué la cause de cette absence d'amour dans le passé ou chez les peuples qui en sont aujourd'hui les re- (1) Odyssée, traduction de Bitaubé. Remarque sur le départ d'Ulysse de Tîle de Calypso. présentants : « Le mépris des femmes, a dit Robertson (1), est la marque caractéristique des sauvages dans toutes les parties du globe. L'homme qui fait consister tout son mérite clans sa force et dans son courage regarde la femme comme une créature inférieure, et la traite avec dédain. » « On ne peut pas supposer, ajoute à son tour G. Millar (2) , que les passions qui tiennent à l'amour, aient jamais une grande activité dans l'âme d'un sauvage.

II ne peut pas faire grand cas du plaisir qu'il lui est si aisé de se pro curer.... II a satisfait ses désirs avant qu'ils eus sent assez longtemps occupé sa pensée, et il ne connaît point ces anticipations délicieuses du bonheur que l'imagination sait embellir des cou leurs les plus séduisantes. » Je dirai d'abord, pour ne pas séparer les uns des autres, que les barbares, et les Orientaux le sont encore, sont des sauvages en amour : examinant ensuite les observations de Robertson et de G. Millar, je dois avouer qu'elles ne me satisfont pas pleine ment. Les sauvages ou les barbares n'aiment pas, ne connaissent pas l'amour par la seule rai son qu'ils sont sauvages ou barbares, c'est-à-dire (1 ) Histoire de V Amérique. (2) Observations sur les commencements de la société. parce qu'ils sont grossiers, ignorants, sans édu cation et entièrement étrangers à nos formes gracieuses et séduisantes.

Robertson pense-t-il que si les femmes des sauvages se transformaient tout à coup en viragos, elles inspireraient plus d'affection à leurs maris? Pour mon compte, je ne le crois pas. Dans le moyen âge, les chevaliers qui s'honoraient de ne pas savoir signer, faisaient aussi consister tout leur mérite dans leur force et dans leur courage , et cependant, ils ne traitaient pas les femmes avec dédain, parce que si leurs formes n'étaient pas encore sans rudesse, ils avaient déjà de nobles instincts et de généreux sentiments. Je reconnaîtrai avec G. Millar que la facile satisfaction des sens est un obstacle à l'a mour, c'est une des causes de son absence chez les musulmans ; mais chez les musulmans et chez les sauvages eux-mêmes, toutes les femmes ne sont pas à la disposition de tous; d'où vient donc qu'ils n'éprouvent pas d'amour pour celles dont la possession leur est interdite? mais c'est parce qu'ils sont incapables d'aimer.

Du reste, si les Orientaux sont privés de ce sentiment et des jouissances élevées qui en résul tent, leur esprit ne demeure pas inactif et d'autres agitations bien puissantes viennent combler le vide 2 i. que laisse dans leur âme l'absence d'un amour grand et désintéressé : ils vivent sous l'empire d'illusions d'un autre ordre ; l'ignorance des lois physiques les remplit de frayeurs dont nous som mes délivrés ; leur imagination est vivement excitée par les phénomènes de la nature qu'ils ne peuvent ni expliquer , ni apprécier, et le cœur plein de préoccupations superstitieuses , ils se contentent d'un amour sensuel et grossier. Les peuples barbares ont le miracle, les prodiges, la magie ; nous avons l'amour. Je l' ai dit plus haut : l'amour en Orient est surtout inconnu aux femmes, et j'ai appelé ce sentiment chez les Orientaux, le désir de la possession charnelle; or, comme l'a fort bien remar qué Voltaire (1), « les hommes ont commu nément un tempérament trop ardent en comparaison de celui des femmes. » L'amour en Orient étant exclusivement matériel, offre donc plus de satisfaction aux hommes qu'aux femmes.

Partout généralement, ces dernières inspirent plus de désirs qu'elles n'en éprouvent, et ces désirs sont d'abord éveillés en elles, chose étrange, par une excitation morale; l'homme attire surtout la (1) Dictionnaire philosophique, au mot Femme. femme par son intelligence, par ses sentiments élevés et généreux, tandis que celle-ci attire l'homme surtout par sa beauté : mais les Orien taux ne brillent ni par leur intelligence, ni par l'élévation cle leurs sentiments, et ceux même d'entre eux qui se distinguent des autres par les qualités de leur esprit et de leur cœur, ceux-là croiraient se ravaler s'ils agissaient avec leurs femmes autrement que les derniers d'entre les leurs. Ainsi ce que les femmes recherchent et admirent principalement chez les hommes man que aux Orientaux, et voilà pourquoi l'amour est surtout inconnu aux filles d'Orient.

Les femmes, de leur côté, abruties par l'esclavage, sont restées étrangères à l'art des séductions et à tout senti ment de coquetterie délicate ; nulle d'entre elles ne sait lire, elles sont dépourvues de grâce et de charmes ; elles possèdent la beauté qui irrite les sens, mais elles ne possèdent que la beauté, et voilà pourquoi les Orientaux, comme les anciens, ne connaissent que l'amour physique. Je dirai plus tard ce qui est résulté pour les hommes de cet état de choses : quant aux fem mes, elles vivent plongées dans un matérialisme exagéré et dégradant; elles n'aiment et n'appré cient que le bien-être et la richesse : que l'homme qui les leur donne soit honorable ou infâme, jeune ou vieux, beau ou difforme, peu importe, il sera le bien venu : heureuse celle qu'un tel homme possédera, ses compagnes ne la verront pas sans envie.

Si les musulmans traitent leurs épouses en es claves, du moins n'en exigent-ils pas les vertus des femmes civilisées : ils ne croient à leur fidé lité que lorsqu'elle leur est garantie par la sur veillance impitoyable des eunuques. L'institution odieuse de semblables geôliers que les Européen nes trouveraient avec raison , injurieuse et bles sante, n'est-elle pas une nouvelle preuve de l'absence de tout sentiment élevé dans les rela tions morales en Orient. Mais les musulmanes, loin cle souffrir d'une défiance si insultante, sont fières de se montrer en public sous la protection d'un eunuque, car il n'est pas donné à toutes les fortunes de pouvoir étaler un pareil luxe, et mieux vaut encore être cheval de parade que cheval de fiacre. Dans le Levant, l'eunuque est une puissance ; il est le roi du harem confié à sa garde; les femmes le choient, le caressent, le flattent, car il dépend de lui d'alléger ou d'appesantir les chaînes de ses prisonnières.

L'effroyable mutilation, désespérante pour un homme de cœur, et qui fait d'une créature de Dieu, quelque chose sans nom, n'est pas même considérée comme un malheur par ceux qui la subissent et j'ai connu des nègres esclaves qui sollicitaient de leurs maîtres la fa veur d'être émasculés. On aura peine à croire à tant d'abjection, et cela s'explique pourtant dans un pays où tous les nobles instincts de l'homme sont endormis ou sacrifiés au désir du bien-être matériel. L'amour délicat étant inconnu en Orient, comme je viens de le démontrer, l'eunu que n'est privé que de jouissances sensuelles dont le plus souvent il n'a pas même l'idée, car généra lement on le mutile fort jeune, et cette privation n'est pas sans compensation pour lui. L'eunuque est l'ami et le confident de son maître, il n'est pas exposé à ses mauvais traitements comme les autres esclaves , on ne le soumet pas à des tra vaux pénibles, il monte à cheval, porte de belles armes et se pare de vêtements magnifiques ; il vit tranquille au milieu des femmes qu'il sur veille, et jouit de cette existence molle et oisive si chère aux habitants des pays chauds.

Le musulman est brutal en amour, mais il a au plus haut degré le sentiment de la famille ; il aime passionnément ses enfants, et loin de s'effrayer de la fécondité de ses femmes, il en est fier, et ne redoute jamais la misère. Car, Allah est grand et miséricordieux. Les Orientaux, peu complaisants pour leurs épouses , ont des égards et témoignent même quelque déférence pour les mères de leurs enfants. La maternité est en hon neur chez les musulmans comme aux temps où « l'Eternel voyant que Léa était haïe, la rendit féconde (1), » sans doute pour que Jacob l' aimât : la stérilité y est toujours une tache, et Rachel en fantant après une longue attente , s'écrierait en core dans l'enivrement de sa joie : « Dieu a ôté mon opprobre (2). » Le respect pour la mater nité est poussé si loin que l'esclave qui conçoit de son maître est libre de plein droit par le seul fait de sa maternité.

Un musulman à qui on adresserait la question que madame de Staël fit à Napoléon, touchant le mérite des femmes, ne ré pondrait pas autrement que l' empereur. Malgré ces mœurs et avec des sentiments pareils, les intrigues galantes se multiplient en Orient. Une coutume singulière les favorise : lorsqu'une dame en visite une autre, elle laisse ses babouches à l'entrée de la salle de réception , (1) Genèse, xxix, 51. (2) Genèse, xxx, 25. tant pour se conformer à l'étiquette du pays que pour faire connaître saprésencedans l'intérieur du sérail. Si le maître avait la pensée de se rapprocher de ses femmes , la vue de ces chaussures dépo sées à la porte, suffirait pour l'arrêter, et il vio lerait les lois les plus sacrées de l'hospitalité, s'il ne se retirait pas aussitôt. Ce précieux respect des hautes convenances qui semblerait devoir être la sauve garde des bonnes mœurs, a suggéré à cle hardis Lovelaces, car chaque pays a les siens, l'audacieuse pensée de s'introduire sous des dé guisements de femme dans les harems où ils sont désirés.

On sait que les vêtements des Orien tales, d'ailleurs très-amples, ont beaucoup de res semblance avec nos dominos, et sont par consé quent très-favorables à ces sortes de déguise ments; ainsi grâce au voile qui couvre leur visage, les séducteurs sont admis sans défiance, et, pro tégés par leurs babouches contre les surprises du maître, ils poursuivent impunément le cours de leurs intrigues... « Pendant mon séjour à Alexandrie, j'accueil lais avec avidité les nouvelles arrivées de Tinté rieur de l' Afrique où ma pensée me devançait , et j'interrogeais avec ardeur toutes les person nes qui pouvaient me fournir les renseignements nécessaires à la réalisation de mes desseins. Ma vie de labeurs et de privations avait commencé , je couchais sur la dure et j'étais sobre comme un Bédouin du désert.

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