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LONDRES El LES ANGLAIS DES TEMPS MODERNES o- -o IMPRIMERIE DE HENM'YER ET C, RUE I. F. MERCIER , 24. Batignolles. LONDRES ET LES ANGLAIS DES TEMPS MODERNES PAR LE D' BUREAUD-RIOFREY, DE LA FACULTÉ HE MÉDECINE DE PARIS, MEMBRE CORRESPONDANT DE L'ACADÉMIE IMPÉRIALE DE SAINT-PETERSBOURG, DE L'ACADÉMIE DE! LINCEI A ROME, DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE DE MADRID, DES SOCIÉTÉS D'ÉMULATION ET DE STATISTIQUE DE PARIS, DES SCIENCES NATURELLES ET MÉDICALES DE BRUXELLES, DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS D'ANVERS, DES SOCIÉTÉS MÉDICALES DE WESTMINSTER, LONDRES, EDIMBOURG, LISBONNE, MARSEILLE, GAND, BRUGES, ETC., ETC., ETC. TOME PREMIER. PARIS TRUCHY, LIBRAIRE-ÉDITEUR, BOULEVARD DES ITALIENS, 18. TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER. Paget. Ijttbodcction tl
Chapitre I
Grandeur et opulence de la ville de Londres. — Avantages de l'étude d'une ville. — Traces des grandes époques. — Monuments vivants des races. — Le caractère intime ne change point. — Amour du progrès chez les Anglais. — Des classes supérieures et inférieures. — Vraie civilisation. — Influence du gouvernement sur la santé publique. — Du paupérisme. — Intolérance religieuse. — Jacques II. — Révolution de 1688 31
Chapitre II
Révolution de 1688. — Causes de cette révolution. — Convocation d'une assemblée nationale. — La nation anglaise choisit son souverain. — La révolution était déjà faite dans les mœurs. — Déclaration des droits acceptée par Guillaume et changée en bill des droits. — Charte du peuple. — Effets de la révolution. — Haine de Guillaume contre Louis XIV. — Tolérance. — Industrie. — État de Londres à cette époque. — Kensington, demeure royale. — Gouvernement mixte anglais. — Liberté du commerce des laines, influence de la laine sur la santé. — Établissement de la Banque, charte ou privilège de la Banque. — F.xten- Pages. sion du commerce. — Liberté de la presse. — Paix de Ris wick. — Traité de commerce. — Industrie française transportée à Londres. — Vaisseaux pris par les corsaires. — Guerre avec la France. — Mort de Guillaume 53
Chapitre III
État de Londres à la tin du dix-septième siècle. — Amélioration de Tintérìenr des maisons. — Cheminées. — Vêtements de laine. — Nourriture du peuple. — Boissons. — Abondance d'eau pour les besoins domestiques. — Aspect de la ville; construction de maisons hors la ville. — Moeurs des Londoniens. — Origine des clubs. — Sévérité des lois. — Brutalité du peuple. — Avantages du présent sur le passé. — De la presse. — Écrivains exposés au pilori. — Defoe. — Marlborough. — Des vins français en Angleterre. — Sinistres du mois de novembre. — Bataille de Blenheim. — Prise de Gilbrattar. — Les Anglais n'en comprennent pas d'abord l'importance. — Police à Londres. — Whigs et tories; union de l'Écosse à PAngleterre. — Ambassadeur arrêté pour dettes. — Privilège de ne pas payer ses dettes. — Nouveau privilège accordé à la Banque. — Compagnie des Indes. — Luttes des whigs et des tories. — Définition de ces deux titres. — Procès de Sacheveul. — Triompha d«s tories. — Paix d'Utrecht 76
Chapitre IV
Reconnaissance des tories envers leur parti. — Construction de cinquante églises sur les confins de Londres. — Saint- Georges. — Rue d'Oxfort. — Tyburn , place d'exécution. — Où reposent les restes de Cronìwell. — Dénomination des rues pendant le gouvernement des whigs. — Attaques de Swift contre Marlborough. — Addison et le Spectateur. — te Français Guiscard. — Attaques de Swift contre la France. — Réponse d'un Français. — Marlborough, obligé de ë'expatrier à la suite du Traité d'Utrecht. — Le prince Eugène visite Londres. — Le docteur Radelifle. — Le courage anglais.— Guerre de pamphlets. — Steele et la crise. Pages. — Mort de la reine Anne. — Radcliflè, Locke, Bolingbroke. — Swift et Gulliver 120
Chapitre V
1714. — Georges I", électeur de Hanovre, succède à la reine Anne.— Réaction whig. — Émeutes. Riot act. — Bolingbroke exilé. — Addison et Walpole nommés ministres. — Amortissement. — Alliance avec la France. — Dubois à Londres. — Lawen France, compagnie du Sud en Angleterre. — Atterbury exilé. — Vénalité des charges. — Plan commercial de Walpole. — Origine de la politique commerciale de l'Angleterre. — Améliorations dans la construction des maisons. — MortdesirCh.Wren.— CathédraledeSaint-Paul. — Mesures de quarantaine prisesàLondres,ausujetde la peste de Marseille. — La crainte de la peste iitpaver la ville. — Fabrique de calicot. — Émeutes. — Suspension de V h abeas corpus. — Qu'est-ce que Vhabeas corpus? — Insalubrité des prisons à Londres. — Newgate. — Peste des prisons. — L'inoculation importée à Londres, Mead. — Voltaire et Montesquieu à Londres. — Newton et ses découvertes. — Influence de la littérature anglaise sur la littérature française. — Opinion de Montesquieu sur les Anglais. — Partialité des écrivains français envers les Anglais. — Legoûtpour la musique se répand parmi les hautes classes. — Mort de Georges 1er. 166
Chapitre VI
Georges II. — Walpole. — Son ministère, sa connaissance des hommes. — Attaque contre Walpole. — Voltaire et ses remarques. — Discrédit des Bains. — Maladies. — Épidémie. — Usure. — Éclairage. — Ivrognerie. — Protection accordée aux Anglais dans les pays étrangers, — L'amiral Vernon. — Rigueur de l'biver (1740) .— Mortalité.— Thomas Coram.— Foundling hospital.— Résignation de Walpole. — Effetduluxe(1745).— Ansou et Carthagène.— Menace d'une invasion par la France. — Panique de la Banque. — Camp formé à Fincbley commou au nord de Londres. — Bataille de Culloden. — Hogarth et ses caricatures.— Exécution des officiers vaincus. — Abus de la peine de mort. — Crédulité des Anglais. — Tremblement de terre. — Fièvre dans la prison de Newgate Pages.
Chapitre VII
Agrandissement de Londres. — Jonction de Londres et de Westminster. — Fleet street. — Johnson. — Goldsmith. — Temple-Bar. — Tavernes. — Le Strand et les villas. — Charing cross — Whitehall. — Pont de Westminster, 1750. — Elections tumultueuses. — Prorogation de la Chambre des communes. — Miss Canning. — Préjugés contre les Juifs. — Cheselden et l'art chirurgical. — Des hôpitaux à Londres. — Le docteur Sloane et la botanique. — Musée national. — Agressions de l'Angleterre contre la France. — Conseils de Lally. — Guerre entre les deux pays. —Menace d'invasion. — Mort de l'amiral Byng. — William Pilt, premier ministre en Angleterre. — Mme de Pompadour, premier ministre en France. — Les Anglais attaquent les côtes de France et sont repoussés. — Utilité des institutions municipales à Londres. — Pont de William Pitt ou de Black Friars. — Des prosliluées à Londres. — Projets de descente en Angleterre. — Ridicule de ces tenlalives avortées, stigmatisées par Hogarth. — Pertes des Anglais pendant la guerre. — Handel et la musique, Roubillac et la sculpture. — Lord Ferrers exécuté avec une corde de soie aux gibets de Tyburn. — Mort de Georges II 254
Chapitre VIII
Avènement de Georges III. — Continuation de la guerre contre la France. — Préparatifs de Pitt. — Exigences de ce ministre. — Opinions antisociales de Pitt. — Conseils de Pitt contre l'Espagne. — Pilt quitte le ministère. — Route de Paddington. — Élargissement des rues. — Ministèrede lord Bute. — Guerre contre l'Espague. — Riche capture des Anglais sur les Espagnols. — Traité de Paris. — Paix entre ('Angleterre et la France. — Avantages que l'Angleterre retire de la guerre. — Accroissement de Londres.— Biographie de lord Bute. — Le north Briton et Wilkes. — M. de la Condamine à Londres. — Abus du général Warrant ou des lettres de cachet. — Liberté individuelle anglaise. — Wilkes, membre d'opposition. — Le docteur Heberden
Chapitre IX
Pages. Étrangers à Londres. — Émeutes des ouvriers en soie. — Indication du nom des rues. — Égouts. — J.-J. Rousseau à Londres. — Lettres du roi de Prusse. — Ses souffrances morales. — Son départ. — Horace Walpole. — Hume. — Le chevalier d'Éon— Dangers des sépulturesdansleséglises. — Mortalilé des enfants à Londres. — Nouvelles taxes.— Calamité du froid pour les pauvres. —Richesses de l'Inde. — Misère des classes pauvres. — Élections tumultueuses. — Abus de la prérogative royale. — Pierre le Sauvage. — Enquête sur les actes des agents do la Compagnie des Indes. — I.ord Clive. — Famine. — Sterne. — Entrée de Fox au Parlement. — Erreurs populaires. — Presse des marins. — Le lord-maire Crosby. — Statistique du docteur Price. — Prix de l 'adultère en Angleterre. — Les îles Caraïbes. — Adam Smith. — Prélude de la guerre de l'Anglelerre avec ses colonies du nord de l'Amérique. — Révolte de Boston. — Effet produit à Londres 358 TÌV DE LA TABLE DC TOME PREMIER
Introduction
. Lorsque je m'établis a Londres, je suivis le pré cepte d'Hippocrate el j'étudiai l'inlluence des agents physiques sur l'homme. Ce fut l'objet d'un premier ouvrage, dans lequel je considérai, dans fintérêt de ma profession, l'état physique de Londres ancien et de Londres du moyen âge. Ce premier essai donna naissance a l'ouvrage que je présente au public. Dans celui-ci le sujet s'est étendu sous ma plume et s'est agrandi; ce n'est plus Londres souffrant que je dé cris, mais Londres social, Londres prospère, Londres modifié et civilisé. Mes recherches sur l'histoirem'ont démontré un fait constant, c'est que la santé publique et individuelle s'améliore en même temps que l'état social. Cela pourrait-il être autrement? l'état social embrasse toutes les découvertes et toutes les améliorations de l'intelligence et de l'industrie humaine.
La prospérité d'un peuple est un résultat complexe, elle dépend des faits moraux aussi bien que des faits matériels; de sorte que, pour apprécier los éléments qui ont amené cette prospérité, il faut décomposer ces mêmes éléments, les observer d'abord séparé ment, puis dans leur ensemble et dans leurs relations. Dans la prospérité d'un peuple, les faits moraux jouent un rôle aussi grand que les faits physiques; il faut donc tenir compte des institutions, des lois, des changements politiques, des croyances, des pré jugés même, entin du mouvement intellectuel des masses. Les faits matériels embrassent tout ce que comprend Faclivité humaine dans la satisfaction de ses besoins réels ou factices. Ces besoins portent l'homme a assainir le sol, à créer des produits, k dompter les éléments, a multiplier sans cesse les échanges.
Pour connaître et apprécier l'état de pro spérité d'un peuple, il faut donc le considérer sous ces deux points de vue: sous le point de vue moral, sous le point de vue physique. L'étude de l'homme n'est complète qu'à cette condition. D'après {'histoire de Londres, il est aisé de reconnaître que l'état sanitaire du peuple est en rapport avec sa civilisation. Les progrès sociaux, comme les calamités publiques, ont le pouvoir de modifier les individus et les masses. On ne peut donc apprécier les grandes modifications des peuples sans recourir à l'hisloire et sans tenir compte des événements phy siques et sociaux qui activent ou paralysent les forces physiques et morales de l'homme. J'ai indiqué ailleurs l'influence du climat, je si gnale celle des races, des institutions et des partis. En Angleterre, sous les Saxons, les Danois, les Nor mands, l'influence des races fut très-puissante ; pendant le moyen âge, elle fit place à celle de l'Ëglise; depuis 1688, commencement de l'ère représentative, il est impossible d'étudier avec fruit l'histoire de ce peuple étonnant, sans faire connaître les partis dans lesquels se sont fondues, et cependant se remarquent encore, les influences des races et de l'Ëglise.
Dans ce pays, où l'aristocratie naturelle joue un rôle actif, quelquefois un citoyen résume en lui les plus grands intérêts, et il devient alors modificateur de l'état social anglais. J'entends par aristocratie natu relle celle du talent et du mérite qui servent de base à l'aristocratie de naissance ; malgré les préjugés de ceux qui n'ont eu que la peine de naître, l'homme de talent est véritablement noble. « Par une dispensation admirable de la Providence, a dit M. Guizot, il y a entre l'état général de la patrie et la disposition intérieure des citoyens, un lien mystérieux, un retentissement obscur, mais assuré, qui unit leurs progrès comme leur destinée, et qui fait que l'agriculteur dans ses champs, le négociant dans son comptoir, l'ouvrier dans son atelier, de viennent plus confiants et plus fiers à mesure que la société au sein de laquelle ils vivent grandit et se fortifie. » J'ajouterai a cette observation que tous les progrès physiques et sociaux se traduisent par plus de bien être, moins de souffrances physiques et morales, et enfin par une prolongation de la durée de la vie.
Ainsi, le progrès général d'un pays se répand sur toutes les classes et descend jusqu'aux derniers éche lons de la société. A mes yeux, l'histoire nous instruit bien moins par les grandes catastrophes que par l'étude de la vie sociale. Les éclairs et le tonnerre forcent l'attention, tandis qu'on observe à peine la plante qui perce lentement le sol en croissant et qui enrichit l'homme de ses fruits. Dans mon ouvrage sur Londres, je montre la société passant par une multitude de circonstances généralement inaperçues, mais réelles, de la peste a la salubrité, de la pauvreté à l'opulence, de l'oppression à la liberté, de la barbarie à la civi lisation. Le plus souvent les hommes ne voient que les faits accomplis, pour eux l'aiguille ne marque l'heureque lorsque l'airain vibre ! C'est ainsi que l'Europe en tière, trompée par des clameurs contre l'ambition de la France, ne s'est aperçue de la puissance colossale de l'Angleterre que lorsque cette puissance a été ac quise.
J'indique dans cet ouvrage par quels moyens lents, mais successifs et constants, les Anglais ont atteint leur haute destinée. Je suis surtout his torien des faits, et quand je présente les hommes, je les représente en action et les laisse parler; l'Angleterre peut être ainsi jugée par elle-même. En me lisant, on voit l'Angleterre progresser & chaque pas et profiter même de ses erreurs et de ses fautes. Pendant tout le dix -huitième siècle, le peuple anglais marche patiemment, mais sans relâche, vers la domination universelle, but constant de ses efforts. La France seule pouvant s'opposer â ses destinées, c'est sur rabaissement de la France que l'Angleterre concentre ses efforts. La lutte de l'An gleterre et de la France se voit donc naturellement k chaque page de mon livre. Sans être pessimiste, et tout en partageant au con traire les sublimes rêveries de l'abbé de Saint-Pierre, il m'est permis de supposer que si des luttes se renou vellent quelque jour entre la France et l'Angleterre, j'aurai rendu un service à inon pays en lui faisant connaître plus intimement le peuple avec lequel il peut avoir a se mesurer.
Je le dis à regret, l'An gleterre n'est pas connue. Entre l'Angleterre et la France, la distance est immense : d'un côté, il y a un système habilement suivi et tellement inoculé jusque dans les dernières ramifications du corps social, qu'il n'y a pas un Anglais, de près ou de loin, en Angle terre ou aux antipodes, qui ne travaille et ne concoure au triomphe de lamèrepalrie,maisil n'enestpasaussi que la mère patrie ne protège. En contemplant ce qu'il a acquis, l'Anglais se sent fort de ses conquê tes, de ses richesses, de sa puissance, de son crédit, de son gouvernement; enfin il est fier d'être An glais, et il a raison de l'être. En France, hélas! il y a peu d'unité patriotique. La jalousie dévore la France, et presque tous ses ci toyens sont infectés de ce vice; ils se déchirent mu tuellement et ils usent leurs forces a se faire du mal.
II faut reconnaître que Dieu protège la France, pour se rendre compte de son existence après tant de fautes et tant de malheurs. Je me suis attaché, dans cet ouvrage, à faire con naître les hommes qui ont influé sur les destinées de l'Angleterre et, par contre-coup, sur celles de la France : Walpole, Chatham et Pilt personnifient le système commercial et politique de l'Angleterre. En parlant de ces hommes, j'ai nettement dit ma pensée ; je suis de ceux qui ne jugent pas de la moralité des actes par le succès, et qui pensent qu'il n'y a plus rien à dire et à faire lorsqu'un fait est accompli. La gloire des gens qui gouvernent ne saurait con sister à faire les nations grandes par l'injustice. L'Angleterre s'est donné le monopole de tous les nouveaux systèmes et de toules les découvertes nouvelles.
Je ne l'en blâme point , cela fait l'éloge de sa sagacité. Ce que je blâme en elle, c'est de colorer ses actes des plus belles apparences d'humanité et de philanthropie. ■2 La traite des nègres fut longtemps le commerce le plus productif. L'Angleterre n'y a renoncé que lorsqu'elle a eu d'autres intérêts. Tant que l'Angle terre fut la puissance industrielle la plus productive, elle mit des entraves à l'importation des objets étran gers; lorsque les autres peuples deviennent manufac turiers, on la voit abaisser ses tarifs et ses prohibi tions sur la consommation, pour mettre ses machines vivantes a même de soutenir la concurrence avec les autres peuples. La liberté du commerce annoncera de la part de l'Angleterre l'impossibilitédecontinuer son ancien monopole. Et cependant l'Angleterre est un pays de monopole en dépit de la libéralité de ses institutions.
II y a monopole de la terre et monopole du commerce. Pour posséder en paix le premier, l'aristocratie a créé le monopole commercial pour les classes moyennes. Le temps usera l'un et l'autre sans doute, alors l'Angleterre se mettra à la tête de la liberté du commerce, pour avoir encore le monopole de celte nouvelle forme. Pays habile et hardi dans ses conceptions comme dans ses calculs, l'Angleterre ne saurait être étudiée avec trop de soin. Tout en citant les paroles de Burke, Léon Faucher, dans son livre ingénieux de Contrastes sur l'Angle terre, a dit que les Anglais n'empruntaient rien qu'à eux-mêmes. II était difficile de tomber dans une plus grande erreur. Les Anglais, comme les Romains d'au trefois, prennent de tous les peuples ce qu'ils jugent utile. La nationalité, dit M. Nisard, ne va pas chez eux jusqu'à se faire du mal, ni même jusqu'à se priver d'un bien, dussent-ils ('empruntera autrui.
Dans l'art de la vie ils sont bien loin en avant de nous, et voilà pourquoi ils imitent de nous le moins possible, n'y trouvant que peu de choses qui vaillent ce qu'ils ont. De tout temps, d'ailleurs, les peuples ont vécu d'imitation. Aussi loin que remonte l 'histoire, nous voyons les Grecs imiter les Egyptiens, les Romains imiter les Grecs, et l'Europe entière imiter les Grecs et les Romains. Chaque peuple et chaque pays a eu une civilisation qui lui a été propre; néanmoins, cette civilisation a toujours emprunté. Vers la fin du dix-septième et pendant le dix-huitième siècle , les Anglais prirent l'initiative d'une nouvelle phase dans la régénération du monde. Le génie de l'Occident rendit avec usure aux peuples des temps anciens la lumière qu'il en avait reçue , et, comme si la civilisation de l'espèce humaine, partie d'abord de l'Orient, devait s'arrêter lorsqu'elle serait arrivée aux confins de l'ancien monde, la civilisation fit une halte, se retrempa dans les eaux de l'Océan, prit une forme nouvelle, et recommença sa course de l'occident à l'orient.
L'Angleterre devint dès lors le peuple modèle, le peuple initiateur, celui qui devait à son tour servir à l'imitation des an ciens peuples. Devenue puissance prépondérante et possédant dans ses institutions, son commerce, son industrie, un triple levier digne d'Archimède, l'Angleterre, posée sur son île, soulève à elle seule le monde entier et lui fait contre-poids. Or, il est dans la nature des hommes d'imiter les forts et les puissants. Aussi, de toutes parts c'est l'Angleterre que l'on imite et qu'on cherche à imiter; je voudrais que la France l'imitât davantage, non dans les courses de chevaux et dans la coupe des habits, mais dans son patriotisme et dans tout ce qu'elle a de bon. Je l'avoue sans détour, j'aime l'Angleterre dans ce qu'elle a de grand, comme j'aime Shakspeare et Milton dans ce qu'ils ont de beau.
Je prévois que l'on me traitera d'enthousiaste et d'anglomane : qu'on ne me juge pas sans me lire complètement. En écrivant l'histoire de Londres, j'ai la prétention de rendre service à mon pays. Si, pour flatter l'orgueil national, je diminuais la population, la valeur et la puissance d'une nation rivale, si je présentais même l'appât d'une facile conquête, serais-je meilleur citoyen? le mal que je serais, au contraire, ne serait-il pas incalculable? Rapetisser les Anglais est une pauvre satisfaction et un faux patriotisme. Lorsque Charlemagne faisait décimer les Saxons plus grands que son épée, ce grand roi proclamait aux yeux du monde la noble et haute stature de ses ennemis. Laissons à l'Angleterre toute sa hauteur, et quand nous considérons sa force, son unité, son énergie si décidée et si constante, sachons comprendre comment, en luttant avec elle, nous avons éprouvé des revers , et sachons aussi reconnaître notre propre valeur dans la pensée que la France est encore la seule puissance capable de lutter corps à corps avec elle.
L'Angleterre a fait au monde deux présents : le système représentatif et la vaccine. Ces deux présents feront le four du monde. Les bienfaits de l'un sont sujets à contestation, les bienfaits de l'autre sont prouvés par des milliers d'existences préservées con tre la difformité et la mort. C'est à la science médicale que l'on doit le second bienfait, vérifiant ainsi l'opinion de Descartes, que pour perfectionner l'es pèce humaine, c'est dans la médecine qu'il faut en chercher les moyens. En lisant l'histoire de Londres, on voit combien il a été fait pour sa salubrité : la largeur des rues, celle des trottoirs, le travail des égouts, la beauté des parcs, des squares, des jardins si frais au milieu d'un désert de brique, l'abondance des eaux, la commodité des habitations, la décence, la propreté de tous, ont fait de Londres la ville la plus saine du monde, malgré l'humidité de son sol et l'inclémence de son ciel.
On peut envisager les grandes villes sous différents aspects. L'archéologue voit les monuments anti - ques, l'artiste voit les tableaux et les sculptures; l'ingénieur voit des routes, des ponts, des canaux; Téconomiste s'occupe du commerce et de l'industrie ; le publiciste, du gouvernement. Mais toutes ces con naissances sont éparses, et peut-être le médecin est le seul qui touche à ces différents points, parce que sa science embrasse l'homme tout entier, parce que tous les modificateurs de l'écononiie humaine doivent tomber sous son appréciation. Dans cet ouvrage sur Londres, 011 verra, en effet, que je considère l'homme sous ses différentes faces. C'est que, dans la pratique, la sagacité du médecin est appelée à s'exercer sur l'homme dans tous les rangs et dans toutes les phases de la vie ; dans la carrière médicale, et surtout dans une grande ville, la philosophie est inséparable de la médecine; or, la philosophie s'applique à l'observation d'une ville comme à l'observation du corps humain.
II y a entre une grande ville et le corps de l'iioinme plus d'analogie qu'on ne suppose, et ceux qui ont dit que l'homme était un petit monde ont indiqué cette analogie. Comme le corps de lhomme, une ville naît, croît, se maintient, décroît et tombe en ruines. Une ville vit d'une vie morale et d'une vie physique ; mais tandis que la vie d'un homme ne présente qu'une expérience de quelques années, la vie d'une ville présente l'expérience accumulée de plusieurs siècles. L'histoire de Londres et de l'enipire anglais est aussi étonnante que celle de Rome et de l'empire romain. C'est le fait le plus frappant de notre épo que. Mon ouvrage n'est point un abrégé de l'his toire d'Angleterre; c'est de l'iiygiène politique et sociale. J'ai étudié Londres comme expression de la civilisation anglaise, et jc pense que, dans Fin térêt de Fespèce humaine, il est utile de suivre et de connaître les progrès physiques et sociaux de cette grande métropole.
Londres est le résumé de l'Angleterre. C'est la tête du vaste corps qui enlace le monde. Londres est en rapport politique, commercial et religieux avec la race humaine tout entière. En prenant Londres à son origine et en le suivant jusqu'à son développement contemporain, on voit par quelles épreuves une ville peut passer avant d'arriver à la prospérité et au bonheur social. Aujourd'hui, dit un écrivain impartial, cette capi tale présente des merveilles de bon sens, de civili sation, de raison pratique.— La nation anglaise a fait en quelque sorte l'histoire de chaque besoin et des mille manières dont les individus réprouvent : elle a pourvu à tout par Fintelligence accumulée de ses générations à la fois si fidèles et pourtant si inven tives et si progressives. En Angleterre, à Londres surtout, la logique pratique est dans l'air, on la reçoit par tous les sens, on la foule sous ses pieds.
Or, voilà la métropole qu'il s'agit de faire con naître et de présenter à Fimitation des hommes. Mais les murailles n'ont pas de vie. Les ruines de Rome, d'Égypte, de Palmyrc, de Babylone, enseignent ['in stabilité des choses humaines. C'est Fostéologie des nations. Ce qu'il est utile de connaître surtout, c'est comment on édifie, comment on s'élève, par quels moyens on conserve ce que l'on a acquis. Dans Fétude que j'ai faite, on voit chaque jour la puis sance anglaise grandir, s'élever; on entend, on suit des yeux ses grands hommes, instruments animés et intelligents de cette œuvre colossale. Enfin, par un retour pénible, mais naturel, on comprend com ment la France, devant ce peuple compacte et uni , s'est laissé ravir sa noble destinée. Qu'on ne cherche pas dans mon ouvrage une des cription de masures antiques ou d'inscriptions su rannées; je parle moins des édifices, des temples, des monuments de Londres, que des moeurs, de l'es prit, de la tendance de ce peuple plus roi que les Ro mains, de ce peuple dont la puissance pèse surl'Eu rope entière et menace de Fasservir.
L'Angleterre n'est pas rassasiée de conquêtes, sa soif grandit à mesure qu'elle l'apaise; elle a conquis la domination des mers, elle tend maintenant à celle du monde entier. Et qu'on ne croie pas que je calomnie l'An gleterre! Ecoutons la voix de ce pays dans les ré vélations du Times, justement appelé le Lévialhan de la presse. « Nous avons conquis, soumis à notre joug ou à « notre alliance la septième partie de la race hu « maine; nous avons dompté des peuples iudompta « blés; nous avons rendu aventureux des êtres pusil « lanimes, braves ceux-là même qui étaient lâches; « nous avons ouvert les ports et le sein des nations les « plus inhospitalières; nous avons donné la liberté « aux esclaves : il n'y a pas de lin aux miracles que « nous opérons sur le grand théâtre du monde. Nous « sommes le sujet constant des discours, de Fadmi « ration et de la jalousie des hommes.
Nos affaires « domestiques sont le sujet de toutes les conversa- « tions. L'Europe étonnée est forcée de sympa « thiser avec nous par suite des laits glorieux dont « le bruit retentit sans cesse dans notre métropole. « II semble qu'il n'y ait pas de limite à nos destinées. « Que nous réserve F avenir? Devons-nous être, « enfin, les arbitres, les maîtres, tes régénérateurs du « monde!!!! » Voilà une révélation échappée à la prudence proverbiale du Times. La tendance de l'Angle terre est aujourd'hui la domination universelle. La France s'y opposa pendant tout le dix-huitième siècle. Aussi l'Angleterre fut alors contenue dans des bornes; l'Anglelerre n'a aujourd'hui d'autres bornes que celles du monde. Allez à Londres, lecteurs, allez contempler par quels liens mystérieux l'état général de la patrie réa git sur les citoyens.
Vous ne vous étonnerez pas que le pays qui commande à la septième partie de la race humaine, présente de l'opulence et de la grandeur. Allez voir ces hommes justement fiers. Les grands théâtres forment les grands acteurs. Rien ne donne de la confiance en soi comme la conscience du pouvoir et de la force. Allez à Londres, et vous retrouverez que la force du pouvoir réagit sur toutes les branches de la société. Vous y trouverez sans doute quelques anomalies choquantes, des traces du paupérisme et de l'état de l'Irlande ; mais vous y trouverez aussi des choses grandes comme les merveilles du monde. Enfin vous pourrez ne pas aimer les Anglais, mais vous serez forcés de les admirer, et vous vous sentirez moins humiliés d'avoir été quelquefois vaincus par Fénergie et le patriotisme intelligent de ce peuple, dont nous lésions les rivaux, au lieu d'en être les émules.
Dans les temps modernes , les populations tendent à s'agglomérer au lieu de se disséminer; et c'est un bien, car le travail fécondé par la science et les ca pitaux multiplie les produits à Finfìni. Mais alors, le travail exige des forces plus nombreuses et plus con centrées qu'autrefois; aussi pour faire face aux entre prises colossalesde notre époque, faut-il avoir recours à Fassociation des individus et des forces. Sous ce rapport, les grandes villes sont éminemment favora bles aux grandes entreprises. Elles sont aussi favorables aux sciences, aux arts, aux jouissances de la vie. La liberté elle-même est plus assurée dans une capitale que dans une petite ville. On n'op prime pas impunément deux millions d'hommes, et l'on ne peut opprimer un individu à Finsu de tous. Du temps de la féodalité, les villes populeuses se défendaient et résistaient à la tyrannie, tandis que les bourgades isolées étaient opprimées.
Plus une capitale est grande, plus le citoyen est libre. A Londres, le peuple jouit de la liberté comme d'un bien de naissance; là chacun se meut dans sa sphère sans contrainte, sans bruit, avec une dignité habituelle, parce qu'il trouve dans le respect du droit d'autrui le respect à son propre droit. Dans Findustrie, dans le commerce, dans les arts, dans les sciences, dans la médecine même vous trou verez beaucoup à apprendre, car toutes les connais sances humaines se tiennent, et toutes ont progressé à Londres ; je dis plus, les Anglais marchent en avant de tous les autres peuples , car ils sont les expéri mentateurs les plus entreprenants, les plus hardis, les plus constants de la race humaine. Je sais combien les questions médicales ont peu d'attrait pour les lecteurs en général, aussi en ai-je été sobre.
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The end
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