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Histoire de l'Amérique par W. Robertson. Traduction de J. B. Suard et Morellet. Sixième édition, avec des notes de Humboldt, Bulloch, Warden, Clavigero, Jefferson, etc, recueillies par de la Rouette

William Robertson · 1845 · Scanned text

204,530 words · about 14 h 19 min to read

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About this book

Author
William Robertson
Language
French
Published
1845
Length
204,530 words · about 14 h 19 min
Sections
6 reader sections
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (6)
  1. Front matter about 19 min
  2. Livre I about 1 h 17 min
  3. Livre II about 2 h 32 min
  4. Livre III about 1 h 31 min
  5. Livre IV about 4 h 2 min
  6. Livre V about 4 h 40 min

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HISTOIRE DE L AMÉRIQUE TOME I HISTOIRE 1)K L'AMÉRIQUE PAR W. ROBERTSON TRADUCTION DE J -B. SUARD ET MORELLET cl» l'Aiadémie {..,„,;.,,,, S\x\ème 6à\Uoi\ UF.S NOTES DE MM. DE HUMBIH-DT, BLILLoeil. \YARÍ»K\, i:LAVir,ERn. JEFFERSON, ETC. recueillies PAR M. DE t \ ll»VII III TOMB I PARIS DIDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR :15, Ql'AI DES AUGUSTINS IKií. A M. LE B^ ALEXANDRE DE HUMBOLDT. Monsieur le Bauon, Lorsque j'eus l' honneur de vous soumettre le projet que j'a vais formé de publier une édition nouvelle de YHistoire d'Ame rique de Robertson, vous voulûtes bien m'encourager, m'aider de vos conseils, et me donner quelques notes encore inédites. Vous m'engageâtes en même temps à puiser d'autres sujets de notes, non-seulement dans vos ouvrages, mais aussi dans les écrits des historiens qui se sont occupés de l'Amérique, et vous eûtes la bonté de fixer mon attention sur ceux qui vous paraissaient mériter le plus de confiance.

Vous avez ajouté, Monsieur le Baron, à tant de témoignages de bienveillance, une faveur à laquelle j'attache le plus haut prix : vous m'avez per mis de vous dédier la nouvelle édition de YHistoire d'Amérique. J'éprouve le besoin de vous renouveler ici l'hommage de ma vive reconnaissance : veuillez l'agréer, et accorder quelque indulgence à mon travail. Je suis avec respect, Monsieur LE BARON, Votre très-humble et tròsobéissant serviteur, DE LA ROQUETTE. Paris, le to avril 1827. 1 I. AVERTISSEMENT. « La découverte d'un Nouveau-Monde , disait-on dans l'édition « précédente de I'Hstoire d'Amérique , l'événement le plus remar « quable et le plus important du règne de Charles-Quint, devait na « turellement former un épisode essentiel de. Thistoire de ce règne que « Robertson a traitée avec tant de talent, et l'on aurait vivement re « gretté que cet écrivain ne l'eùt point fait entrer dans son plan, si, « ne pouvant se résoudre à n'en retracer que les détails relatifs au « règne de Charles-Quint, il n'en eût fait le sujet d'un ouvrage à part, u et n'eût ainsi amplement dédommagé le public de cette omission « volontaire. « Jaloux d'élever un monument durable et de rassembler dans son « nouvel ouvrage toutes les lumières qu'il était possible de recueillir « sur Thistoire d'Amérique, il se livra pendant plusieurs années aux « travaux préparatoires les plus étendus.

Aucun des secours qui pou « vaient lui être nécessaires ne lui fut refusé ; il rassembla de toutes <t parts les documents les plus authentiques. « L'historien avait à surmonter de grandes difficultés. Décrire une « terre nouvelle, développer des intérêts d'un ordre nouveau, racon, « ter des événements qui ne ressemblent en rien à ceux que jusqu'a « lors avait retracés Thistoire : quel riche, quel magnifique, mais, en « même temps, quel difficile sujet! Robertson était digne de le traiter; « il en a surmonté tous les obstacles avec un talent qu'on ne saurait « trop admirer. On trouve dans son Histoire d'Amérique toutes les « qualités qui brillent dans ses ouvrages précédents, avec une variété « de ton proportionnée à la variété des objets. » Cette histoire, que M. le baron de Humboldt appelle classique1, que l'abbé Jean Nuix, malgré ses préventions, considère « comme l'ouvrage d'un des meilleurs historiens du siècle2,» et à laquelle Cla vigero lui-même rend justice ', a obtenu un succès européen ; et Ton 1 Vues des Cordillères et monuments des peuples indigènes de l'Ainérique, t. I, p. 217. • lleflexiones imparciales sobre la humanidad de los Espatìoles en las Indias , contra los prctendidos filosofos y politicos, etc., p. ll. 1 Storia anlica del Messico.

Livre I

Progrès de la navigation chez les anciens. — Leurs découvertes ont préparé celles des modernes. — Imperfection de la navigation et de la géographie parmi les anciens. — Doctrine des zones. — L'irruption des nations barbares arrête les progrès des nouvelles découvertes. — Connaissance de la géographie conservée en Orient et parmi les Arabes. — Renaissance du commerce et de la navigation eu Europe. — lis sont favorisés par les croisais ; — Étendus par les voyages en Orient — La navigation perfectionnée par l'invention de la boussole. — Premier plan régulier pour faire des découvertes, formé par les Porlugais. — État du Portugal. — Projets du prince Henri. — Faiblesse de ses premières-tentatives. — Les Portugais s'avancent le long de la cote occidentale de l'Afrique. — Espérance de s'ouvrir une nouvelle route aux Indes orientales. — Tentatives qu'on fait pour y parvenir. — Apparence de succès.

Les hommes ne sont parvenus à découvrir et à peupler les différentes parties de la terre que par des progrès extrêmement lents. II s'écoula plusieurs siècles avant qu'ils pussent s'éloigner des heureuses et fertiles régions où ils avaient été d'abord placés par le Créateur. On connaît l'occasion de leur première dispersion générale ; mais nous ignorons le cours de leurs émi grations et le temps où ils prirent possession des différentes contrées qu'ils habitent aujourd'hui. Ni Thistoire , ni la tradition ne nous ont laissé, sur ces temps reculés, assez de lumières pour nous mettre en état de suivre avec quelque certitude les procédés du genre humain dans Tenfance des sociétés. Nous pouvons conjecturer cependant que les premières émigrations des hommes se firent toutes par terre. L'Océan , qui partout environne la terre habitable , et les différents bras de mer qui séparent une région de l'autre, quoique destinés à faciliter la communication entre les pays éloignés, semblent d'a bord n'avoir été formés que pour arrêter la marche de Thomme et pour marquer les limites de cette portion du globe où la nature Tavait enfermé.

Nous devons croire que ne ce fut qu'après un long espace de temps que les hommes tentèrent de franchir cette formidable barrière, et acquirent assez d'habileté et d'au dace pour se livser à la merci des vents et des vagues , et pour quitter leur pays natal, dans la vue d'aller chercher des régions lointaines et inconnues. La navigation et la construction des vaisseaux sont des arts si délicats et si compliqués , qu'on a eu besoin de Tindustrie et de Texpérience de plusieurs siècles pour leur donner quelque degré de perfection. Du radeau ou du canot , qui le premier servit à un sauvage pour passer la rivière qui Tarrêtait dans sa chasse, jusqu'à la construction d'un vaisseau capable de transporter avec sûreté un grand nombre d'hommes ensemble à une côte éloignée, le progrès de Tindustrie est prodigieux. 11 a fallu faire bien des efforts , tenter bien des expériences , employer beaucoup de travail et d'adresse, pour venir à bout de cette grande et difficile entreprise.

L'état d'imperfection où se trouve la navigation chez les peuples qui ne sont pas encore complètement civilisés, justifie Tidée que nous donnons ici de ses progrès, et prouve clairement que dans les premiers temps Tart n'était pas assez avancé pour mettre les hommesenétatd'entre prendre de longs voyages et de tenter au loin des découvertes. Mais, dès que Tart de la navigation fut connu , il s'établit parmi les hommes un nouveau genre de correspondance : voilà Tépoque d'où nous devons dater le commencement de cette communication entre les peuples qui mérite le nom de com merce. La civilisation devait être assez avancée avant que le commerce devint un objet d'une grande importance ; car les hommes ont du avoir acquis déjà Tidée de la propriété, et en avoir fixé les principes avec assez de précision pour connaître le plus simple de tous les contrats , celui d'échanger une denrée grossière contre une autre.

Mais ce principe important une fois établi, lorsque chaque individu sentit qu'il avail un droit exclusif à posséder ou à aliéner tout ce qu'il avait acquis par son tra vail et par son adresse, ses propres besoins et son industrie lui suggérèrent bientôt un nouveau moyen d'augmenter ses ac quisitions et ses jouissances , en disposant de ce qu'il avait de superflu pour se procurer ce qui pouvait lui être agréable ou utile dans le superflu des autres. C'est ainsi que le com merce s'introduisit parmi les membres de la même société ; ils découvrirent ensuite par degrés que des tribus voisines possé daient ce qui leur manquait, ou jouissaient de quelque com modité qu'ils désiraient de partager. Alors il se forma un com merce avec les autres tribus ou nations , de la même manière et sur les mêmes principes que s'était établi le trafic domestique dans Tintérieur de la société.

L'intérêt et les besoins mutuels des différentes peuplades, leur rendant également agréable cette communication réciproque, amenèrent insensi blement les maximes et les lois qui en facilitent les progrès et en assurent les opérations. Cependant il ne peut pas se former un commerce fort étendu entre des provinces contiguës, dont le sol et le climat étant à peu près les mêmes , ne donnent que des productions du même genre. D'un autre côté , des peuples éloignés ne peuvent porter par terre leurs denrées dans les lieux où la rareté de ces denrées les ferait rechercher et y mettrait un grand prix. C'est la navigation qui a procuré aux hommes le pouvoir de transporter le superflu d'une partie de la terre pour subvenir aux besoins d'une autre : dès lors les productions d'un climat particulier ne sont plus bornées à un seul canton ; le commerce en communique la jouissance aux régions les plus lointaines.

La communication entre les peuples s'étendit à mesure que la connaissance des avantages offerts par la navigation et le commerce continua de se répandre. L'ambition des conquêtes et le besoin de se procurer de nouveaux établissements ne fu rent plus les seuls motifs des émigrations. Le désir du gain devint un nouvel aiguillon pour Tactivité : il fit naître des aventuriers qui entreprirent de longs voyages pour chercher des pays dont les productions ou les besoins pussent augmenter la circulation, qui seule entretient et étend le commerce. Devenu dès lors une grande source de découvertes, le com merce s'ouvrit des mers inconnues, pénétra dans des régions nouvelles, et contribua, plus qu'aucune autre cause, à faire connaître aux hommes la situation, la nature et les productions des différentes parties du globe.

Cependant, quoiqu'il y eût un commerce régulier établi dans le monde, quoique la civilisation eût fait de grands progrès, et que les sciences et les arts sus sent cultivés avec autant d'ardeur que de succès, la navigation resta si imparfaite qu'à peine peut-on la regarder comme sortie de Tenfance dans l'ancien monde. La construction des vaisseaux chez les anciens était extrê mement grossière, et la manière de les manœuvrer n'était pas moins défectueuse. Ils ignoraient absolument quelques-uns des grands principes et des opérations principales qui sont aujour d'hui regardés comme les premiers éléments de la navigation. Ils connaissaient à la vérité la propriété qu'a l'aimant d'attirer le fer; mais la propriété, plus merveilleuse et plus importante qui le dirige vers le pôle avait entièrement échappé à leurs ob servations.

Privés de ce guide fidèle , qui conduit aujourd'hui le pilote avec tant de certitude dans Timmensité des mers, soit dans Tûbscurité de la nuit, soit quand le ciel est obscurci par les nuages ; les anciens n'avaient d'autres moyens de régler leur route que Tobservation du soleil et des étoiles. Leur navigation était par conséquent incertaine et timide; rarement osaient-ils perdre de vue la terre : ils se traînaient le long des côtes, re tardés par tous les obstacles , exposés à tous les dangers insé parables de cette manière de naviguer. II fallait un temps in croyable pour exécuter des voyages qu'on achève aujourd'hui en quelques semaines. Mème dans les climats les plus doux et dans les mers les moins orageuses, c'était seulement pendant Tété que les anciens se hasardaient à sortir de leurs ports.

Le reste de Tannée se perdait dans l'inaction : on aurait regardé comme une imprudence téméraire d'affronter durant Thiver la fureur des vents et des flots '. ' Vcgetius, de Re milit , lib. Dans Tétat d'imperfection où étaient la science et la pratique de la navigation , c'était donc une entreprise aussi difficile que dangereuse de se porter dans des régions lointaines. L'activité du commerce lutta contre tous ces obstacles; les Égyptiens, peu de temps après Tétablissement de leur monarchie , établirent, dit-on, un trafic entre le golfe Arabique, ou la mer Rouge et la côte occidentale du grand continent de Tlnde. Les marchandises qu'ils tiraient de l'Orient étaient transportées par terre du golfe Arabique jusqu'au bord du Nil, et descendaient ce fleuve jusqu'àla Méditerranée ; mais Tattention que les Égyp tiens donnèrent dans les premiers temps au commerce ne fut pas de longue durée.

La fertilité du sol et la douceur du climat de TÉgypte leur fournissaient toutes les choses nécessaires et agréables, avec une profusion qui les rendait indépendants de tous les autres pays : aussi ce peuple , dont les idées et les in stitutions diffèrent presque en tout point de celles des autres peuples, eut pour maximes de renoncer à toute communi cation avec les étrangers ; en conséquence les Égyptiens ne sortirent bientôt plus de leur pays; ils détestèrent tous les navigateurs comme des impies et des profanes; ils fortifièrent leurs ports, et n'y admirent aucun étranger 1 : ce ne fut que lors du déclin de leur puissance qu'ils les rouvrirent, qu'ils re prirent et rétablirent quelque communication avec les autres peuples. Le caractère et la situation des Phéniciens étaient aussi favorables à Tesprit de commerce et de découverte que ceux des Égyptiens y étaient contraires : leurs mœurs et leurs institutions n'étaient distinguées par aucune particularité marquée; ils n'avaient aucune forme de culte, aucune superstition con traire à la sociabilité; ils pouvaient enfin, sans scrupule et sans répugnance, se mêler avec les autres peuples.

Le territoire qu'ils possédaient n'était ni grand ni fertile ; le commerce était donc Tunique source qui pouvait leur donner la puissance et la richesse : aussi les Phéniciens de Sidon et de Tyr établirent-ils le commerce le plus étendu et le plus hardi que Ton connaisse chez les anciens. Le génie de ce peuple, la nature de son goui Diod. Cicul. lib. I, p. 78. Ed. Wessclin_;i. Amst. 1756.'— Strabo, lib. XV p, ii/|ï. Ed. Amst. 1707. I. vernement, Tesprit de ses lois, se rapportaient entièrement au même but : c'était une nation de marchands , qui prétendit à l'empire de la mer et qui Tobtint. Leurs vaisseaux fréquentè rent tous les ports de la Méditerranée ; ils osèrent même fran chir les anciennes limites de la navigation, et, passant le détroit de Gadès, ils visitèrent les côtes occidentales de TEspagne et de TAfrique. * Dans plusieurs des lieux où ils abordèrent ils fondèrent des colonies, et communiquèrent aux grossiers habitants du pays quelque connaissance de leurs arts et de leur industrie.

Tandis que d'un côté ils poussaient leurs découvertes au nord et à Touest, ils ne négligèrent pas de pénétrer dans les régions plus riches et plus fertiles de Test et du midi. Après s'être rendus maîtres de plusieurs ports commodes au fond du golfe Arabique, ils établirent, à Texemple des Égyptiens , une correspondance régulière avec TArabie et le continent de Tlnde d'une part, et avec la côte orientale d'Afrique de l'autre. Ils tirèrent de ces contrées différentes denrées précieuses, inconnues au reste du monde, et pendant un long période de temps ils joui rent seuls de cetle branche lucrative de commerce '. Les richesses immenses que les Phéniciens acquirent par le commerce exclusif qu'ils faisaient sur la mer Rouge excitèrent leurs voisins, les Juifs, sous les règnes prospères de David et de Salomon , à entreprendre d'en partager les bénéfices.

Us y réussirent en partie par la conquête de Tldumée, qui s'étend le long de la mer Rouge, et en partie par l'alliance qu'ils con tractèrent avec Hiram, roi de Tyr. Salomon équipa des flottes qui , sous la conduite de pilotes phéniciens, naviguèrent de la mer Rouge à Tarsis et à Ophir, qui probablement étaient des ports de Tlnde ou de TAfrique, fréquentés par leurs conduc teurs. Ces flottes en revinrent avec des cargaisons si précieuses, qu'elles répandirent tout d'un coup la richesse et la magnificence dans le royaume d'Israël 2. Les institutions singulières que le divin législateur des Juifs avait établies, dans la vue de préserver ce peuple de la contagion de Tidolâtrie en le séparant Y oyez !a Note i, à la fin de ce volume. » Voyez un mtímoire sur le paysd'Ophir, par M. d'Aiivìlle, dans les mémoires de l' Académie des iuscripiions, tom.

XXX, p. 83. des autres, lui avaient donné un caractère national incapable de se prêter à cette communication franche et ouverte avec les étrangers, que le commerce exige. L'espril insociable des Juifs, joint aux désastres qui tombèrent sur le royaume d'I sraël , empêcha les progrès de Tesprit de commerce que les rois avaient cherché à introduire parmi eux; ainsi ce peuple ne peut être compté parmi les nations qui ont contribué à perfectionner la navigation et à étendre les découvertes. Si Instruction et les exemples des Phéniciens ne furent pas assez puissants pour modifier les mœurs et le caractère des Juifs et lutter contre la tendance de leurs lois, il n'en fut pas de même des Carthaginois, qui, descendant des Phéniciens, reçurent d'eux Tesprit de commerce et s'y adonnèrent, ainsi qu'aux arts de la navigation, avec une ardeur, une industrie et un succès dignes de leurs maîtres.

La république de Carthage fut bientôt la rivale de Tyr, et la surpassa ensuite en puissance et en richesse; mais il ne parait pas qu'elle ait cherché à partager le commerce de Tlnde. Les Phéniciens s'en étaient emparés, et avaient dans la mer Rouge une force qui leur assurait la possession exclusive de cette branche lucrative de commerce. L'activité des Carthaginois se porta d'un autre côté. Ne voulant pas disputera leur métropole le commerce del'Orient, ils dirigèrent particulièrement leur navigation vers Toccident et le nord. Ils suivirent la route que les Phéniciens s'étaient ouverte : passant le détroit de Gadès et poussant leurs découvertes beaucoup plus loin , ils visitèrent non-seulement toutes les côtes d'Espagne, mais encore celles des Gaules, et s'avancèrent à la fin jusqu'en Angleterre.

En même temps qu'ils acquéraient la connaissance de contrées nouvelles dans cette partie du globe, ils étendaient par degrés leurs recherches vers le midi : ils pénétrèrent très-avant par terre dans les provinces intérieures de TAfrique, établirent un commerce avec quelques-unes, et m soumirent d'autres à leur empire. Us naviguèrent le long de la côte occidentale de ce grand continent, presque jusqu'au tro pique du Cancer, et y fondèrent plusieurs colonies, dans la vue de civiliser les naturels du pays et de les accoutumer au commerce. Ils découvrirent enfin les Tes Fortunées, connues aujourd'hui sous le nom de Canaries, lesquelles formaient la dernière limite de la navigation des anciens dans l'Océan atlantique '. Les progrès que firent les Phéniciens et les Carthaginois dans la connaissance du globe ne furent pas uniquement TeflVt du désir d'étendre leur trafic d'un pays à un autre.

Le com merce eut chez ces deux peuples Tinfluence qu'il a eue partout ; il éveilla la curiosité , agrandit les idées et les désirs des hommes, et les excita aux entreprises hardies. On fit des voyages, dont le seul objet était de découvrir de nouvelles con trées et de parcourir des mers inconnues : telles surent, pendant la prospérité de la république carlhaginoise, les navigations fameuses de Hannon et de Himilcon. On leur donna des flottes équipées par ordre du sénat et aux frais du public : Hannon fut chargé de cingler vers le sud , le long des côtes d'Afrique , et semble s'être avancé beaucoup plus près de la ligne équinoxiale qu'aucun navigateur précédent2. Himilcon eut ordre de naviguer vers le nord, et d'examiner les côtes occidentales du continent d'Europe 3. La navigation extraordinaire des Phéni ciens autour de TAfrique était de la même nature.

On nous dit qu'une flotte phénicienne équipée par Necho, roi d'Egypte, partit d'un port de la mer Rouge, environ 604 ans avant l'ère chrétienne, doubla le cap méridional d'Afrique, et, après un voyage de trois ans, revint par le détroit de Gadès à Tembou chure du Nil4. On prétend qu'Eudoxe de Cyzique a exécuté aussi cette périlleuse navigation en suivant la môme route s. Si ces expéditions se sont réellement faites de la manière que je viens d'exposer, on peut avec raison les regarder comme le plus grand effort de la navigation chez les anciens ; et en réflé chissant à Tétat d'imperfection où Tart était alors, il est difficile de juger si Ton doit admirer davantage ou la hardiesse et la sagacité du projet, ou la sagesse et le bonheur de Texé cution ; mais malheureusement le temps a détruit toutes les • Plinii Nat.

Hist. lib. VI, cap. 37, edit. in usum Delph. in-40. 16R5. • Plinii Nat. Hist. lib. V. cap. 1. — Hannonis Periplus ap. Geograph. Minores, edit., fludsoni, vol. I, p. 1. 3 Plinii Nat. Hist. lib. II, cap. 67. — Festus Avienus apud Bochart, Geograph. sacr. lib. I, cap. 60, p. 652. — Oper. vol. III, L. Bal. 1707. * Herodot. lib. IV, cap. 42. » Plinii Nat. Hist. lib. II, cap. 67. traditions originales et authentiques des voyages que les Phé niciens et les Carthaginois entreprirent, soit par ordre public, soit pour le compte des particuliers. Ce que nous trouvons sur cet objet dans les auteurs grecs et romains est non-seulement obscur et inexact, mais, si nous en exceptons un récit très court àfi Texpédition de Hannon, Tauthenticité en est même très-suspecte '. Les Phéniciens et les Carthaginois, animés d'une jalousie mercantile, cachaient avec soin aux autres peu ples la connaissance des pays éloignés avec lesquels ils avaient formé des liaisons.

Toutes les circonstances de leur navigation étaient non-seulement des mystères de commerce, mais encore des secrets d'état. On raconte des traits extraordinaires des précautions qu'ils prenaient pour empêcher les autres nations de pénétrer ce qu'ils avaient intérêt de leur cacher 2. En effet, la connaissance d'une partie de leurs découvertes semble avoir été renfermée dans l'enceinte de leur territoire. La navigation autour de TAfrique, en particulier, est citée par les auteurs grecs et romains plutôt comme une histoire amusante et ex traordinaire, difficile à comprendre ou à croire, que comme un fait réel, propre à leur donner des idées et des lumières nou velles 3. Comme les Phéniciens et les Carthaginois n'ont fait connaître au reste du monde ni les progrès de leurs découvertes, ni Tétendue de leur navigation, toutes les traces de leurs travaux et de leurs connaissances dans cet art semblent avoir disparu en grande partie, lorsque la puissance maritime des premiers fut anéantie à la conquête de Tyr par Alexandre, et que l'empire des derniers fut détruit par les armes ro maines.

II faut donc abandonner à la curiosité et aux conjectures des savants les récits obscurs et pompeux des expéditions phéni ciennes et carthaginoises : Thistorien doit se contenter de rechercher les progrès de la navigation et des découvertes chez les Grecs et les Romains ; la tradition en a moins d'éclat , mais plus de certitude et de lumière. II est évidentque les Phéniciens, qui ont été les maîtres des Grecs dans les arts et dans les Voyez la Note 2. » Strabo, Geogr. lib. III, p. 263; lib. XVII I, p. 1154. 3 Voyez la Note 3. sciences utiles, ne leur ont pas communiqué toutes les con naissances qu'ils avaient acquises dans Tart de la navigation, et les Romains d'un autre côté n'avaient pas adopté cet esprit de commerce et cette ardeur pour les découvertes qui distinguaient les Carthaginois.

Quoique la Grèce fùt presque entièrement environnée de la mer, qui formait sur ses côtes un grand nombre de baies spacieuses et de havres commodes ; quoiqu'elle fùt entourée de tous côtés d'îles fertiles, et qu'une situation si favorable dût inviter ses industrieux habitants à s'adonner à la navigation ; cependant il s'écoula un long espace de temps avant que cet art y fût porté à un certain degré de perfection. Les premiers voyages des Grecs, dont Tobjet était la piraterie plutôt que le commerce, furent si peu considé rables que Texpédition des Argonautes, des côtes de la Thes salie au Pont-Euxin, fut regardée comme un prodige d'habileté et de courage, qui en fit mettre les chefs au nombre des demi dieux, et donna à leur vaisseau un rang parmi les constella tions. En descendant à un période moins reculé, lorsque les Grecs entreprirent le fameux siège de Troie, il ne paraît pas qu'ils eussent fait encore de grands progrès dans la navigation.

Selon le récit d'Homère, le seul poëte dont Thistoire ose invo quer Tautorité, et qui, par son exactitude scrupuleuse à décrire les mœurs et les arts des premiers temps, a mérité cette singulière distinction, la science de la navigation était encore dans son enfance. Les Grecs ignoraient alors l'usage du fer \ ce métal le plus utile de tous, et sans lequel on ne peut faire que très-peu de progrès dans les arts mécaniques. Leurs vaisseaux petits, et la plupart sans ponts, n'avaient qu'un seul mât, qu'on élevait ou qu'on abaissait à volonté : ils ne se servaient point d'ancre, et les manœuvres des voiles étaient simples et grossières. Ils n'avaient, pour régler leur route, que Tobserva tion des étoiles, et leur manière de les observer était fautive et trompeuse. Lorsqu'ils avaient achevé un voyage, ils retiraient leurs misérables barques sur le rivage, comme les sauvages ' Nous pensons que Robertson se trompe.

Le fer était rare, il est vrai, dans les temps héroïques de la Crèce; mais on s'en servait cependant pour le labourage, les arts, la guerre, etc. C'est à tort qu'il cite Homère, dont les vers prouvent précisément le contraire de ce qu'il lui fait dire. Hom. Iliad. L. XXIII et Odys (D. L. R.). font aujourd'hui de leurs canots, et les y laissaient jusqu'à la saison de se remettre en mer. Ce n'est donc pas dans les temps héroïques de la Grèce que nous devons nous attendre à voir la science de la navigation et Tesprit de découverte faire des pro grès sensibles; dans ce période d'ignorance et de barbarie, mille causes concouraient à resserrer dans des bornes étroites la curiosité et Tactivité de Thomme. Mais les Grecs passèrent rapidement à un état de civilisation et de lumières. Les formes les plus parfaites d'un gouvernement libre s'établirent dans les villes de la Grèce : de bonnes lois et une police régulière s'y introduisirent par degrés ; les sciences et les arts qui servent à Tutilité ou à Tagrément de la vie y furent portés à une grande perfection, et plusieurs des républiques grecques s'adonnèrent au commerce avec tant d'ardeur et de succès qu'elles surent regardées par les anciens comme des puissances maritimes du premier ordre ; cependant les victoires navales des Grecs doivent être attribuées plutôt à Tactivité naturelle de ce peuple et au courage qu'inspire la liberté, qu'à son habileté dans Tart de la navigation.

Les grandes actions de la guerre de Perse, que Téloquence de leurs historiens a rendues immortelles, surent exécutées par des flottes composées principalement de vaisseaux sans ponts1, d'où les équipages s'élançaient avec une valeur impétueuse et sans règle, pour aborder les vaisseaux ennemis. Dans la guerre du Péloponèse, leurs navires n'étaient encore considérables ni par la grandeur ni par la force, et Tétendue de leur commerce était proportionnée à leur marine. Les états maritimes de la Grèce n'envoyaient guère de vaisseaux au delà de la Méditerranée : leur principale correspondance était avec les colonies que leurs compatriotes avaient formées dans l'Asie Mineure, dans l'Italie et dans la Sicile. Ils abordaient quelquefois aux ports de l'Egypte, de la Gaule et de la Tlirace; ou, traversant THellespont, ils trafiquaient avec les peuples établis autour du Pont-Euxin.

On trouve des exemples étonnants de leur ignorance sur les pays mêmes situés entre les limites où se renfer mait leur navigation. Lorsque les Grecs eurent rassemblé à ' Thucyd. lib. I, cap. 14. Égine la flotte combinée contre Xerxès, ils jugèrent impraticable de la porter jusqu'à Samos, parce qu'ils crurent que la distance de cette île à Égine était aussi considérable que celle d'Égine aux colonnes d'Hercule l. Us ne connaissaient aucune partie du globe au delà de la Méditerranée ; du moins ce qu'ils en connaissaient était uniquement fondé sur des conjectures on sur les relations d'un petit nombre de voyageurs qui, poussés par la curiosité et l'amour des sciences, avaient pénétré par terre dans l'Asie supérieure, ou étaient allés par mer en Égypte, contrées qui ont été le berceau de la philosophie et des arts.

Malgré les instructions que les Grecs purenttirerde ces sources, ils paraissaient avoir ignoré les faits les plus importants sur lesquels doit être fondée une connaissance exacte et méthodique du globe. L'expédition d'Alexandre dans TOrient étendit sensiblement chez les Grecs la sphère de la navigation et de la science géographique. Cet homme extraordinaire, malgré les passions violentes qui le portèrent quelquefois à commettre des actions cruelles, et à former des entreprises extravagantes, était fait par ses talents, non-seulement pour conquérir, mais encore pour gouverner le monde : il était capable de concevoir ces plans hardis de politique qui donnent une nouvelle face aux choses humaines. La révolution qu'il produisit dans le commerce par la force de son génie n'était peut-être pas inférieure à celle qu'il opéra dans l'empire par le succès de ses armes.

La résistance et les efforts de la république de Tyr, qui suspendirent si longtemps le cours de ses victoires, lui fournirent probablement une occasion d'observer les grandes ressources d'une puissance maritime, et lui donnèrent quelque idée des immenses richesses que les Tyriens tiraient de leur commerce, surtout de celui qu'ils faisaient aux Indes orientales. Dès qu'Alexandre eut détruit cette république et soumis TÉgypte à sa domination, il forma le plan de rendre le nouvel empire qu'il se proposait d'établir le centre du commerce, ainsi que le siège de la puissance: c'est dans cette vue qu'il fonda une grande ville à laquelle il donna son nom, près d'une des em- ' Hérodot. lib. VIII, p |3?.. bouchuresduNil, afin que, par le moyen de la mer Méditer ranée et par la proximité du golfe Arabique, elle pût commander également le commerce de l'Orient et de TOccident '.

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