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PAR M. Aurélien VIVIE, Vice-Président de la Société des Archives historiques de la Gironde, Lauréat de l 'Académie de Bordeaux. L'Histoire est un témoin. (Voltaire, Hist. de Charles XII.) La vérité exige que tout soit dit, absolument tout. (L. Blanc, Hist. de la Révol. franc.) Pour bien écrire L'histoire, il faut être dans un pays libre. (Voltaire.) TOME I BORDEAUX FERET ET FILS, LIBRAIRES-ÉDITEURS l5, COURS de l'intendance, i5 +f+>|' >t< 'M^ >£ i* 'fr JM' fr( 'fr 'í' 'fr 'H^H44^ LISTE DES SOUSCRIPTEURS cÀ L'HISTOIRE VE LA TERREUR A BORDEAUX. Son Éminence Monseigneur le Cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux. Son Excellence Monsieur Jules Dutaure, président du Conseil des ministres , garde des sceaux, ministre de la Justice et des Cultes. Sa Grandeur M6' De La Bouillerie, coadjuteur. Sa Grandeur M,r Fonteneau, évêque d' Agen.
Son Excellence Monsieur le duc Decazes, ministre des Aflaires étrangères. MM. MM. Devienne, premier président de la Cour de cassation. L. de Villers, trésori-T-payeur général. Tambour, secrétaire général de la Préfecture de la Seine. Lévy (S.), grand-rabbin de Bordeaux. Astruc (Aristide), grand-rabbin de Belgique Hubert-Delisle, sénateur. Henry (A.), auditeur au Conseil d'État, secrétaire général de la Préfectare de la Gironde. Vicomte de Pelleport-B-irète, sénateur. Raoul Duval père, sénateur. Gellibert (L.), président honoraire à la Cour d'appel. Armand Béhic, sénateur. Daguenet, sénateur. Bretenet, président du Tribunal civil. Petiton-Saínt-Mard, procureur de la République à Bordeaux. Clauzet, député. Baron Jérôme David, député. Dréolle (Ernest), député. Tond ut, pr cureurdela République à Blaye.
Rivière- Bodin, vice-président du Tribunal civil de Bordeaux. Izoard, premier président de la Cour d'appel. Daudin-Clavaud, président du Tribunal civil de Blaye. Ferdinand Duval, préfet de la Seine. Albert Decraïs, préfet de la Gironde. Charles Autran, commissaire général de la marine. Comte de Gabrielli, procureur général de M,r Cirot de La Ville, prélat romain, doyen de la Faculté de théologie. Abria, doyen de la Faculté des sciences. Teìsserenc de Bort (Edmond), chef du cabinet du ministre de l'agriculture et du commerce. Bordeaux. Larouverade (de), procureur général à Rouen. Chambre de Commerce de Bordeaux. Bibliothèque de la ville de Bordeaux. Baron Jorant, procureur général à Douai. Vaucher (A.), président de chambre à la Cour d'appel. Alban Bourgade, président de chambre à la Cour d'appel.
Preface
. XIX effets à la Delacroix : il a raconté dans un style exempt des redondances, des subtilités ou des recherches de phrase et de langage d'une certaine école moderne, les événements d'une sombre et terrible époque; il a pensé que s'il restait vrai et s'il n'omettait rien d'essentiel, il aurait, par la force même des choses, atteint le degré de coloris et de peinture qui convient au récit des douleurs de la patrie locale. L'auteur ne s'est pas dissimulé que des esprits chagrins l'accuseraient de jeter la pierre à la Répu blique et de la rendre responsable des atrocités de la Terreur. II ne se défendra contre une pareille accusation qu'en affirmant ses principes bien connus d'indé pendance et de libéralisme, et en répétant qu'il n'a voulu écrire ni un pamphlet ni une œuvre de parti Ç1). II a, avec d'excellents esprits, de l'amitié desquels il s'honore et qui appartiennent aux partis les plus opposés, reconnu depuis longtemps qLi'au point de vue du gouvernement des peuples et de l'autorité, deux seuls principes divisent le monde moderne : la monarchie et la souveraineté populaire.
II accepte ces deux formes de l'autorité humaine, et, sans se prononcer sur leur valeur réciproque, il déclare en âme et conscience qu'il n'est pas homme à reprocher à ces principes les fautes ou les crimes commis durant leur application et qu'il ne leur en fait pas remonter la responsabilité. (í) Interest reipublicce cognosci malos. (Bayle, dans sa dissertation sur les libelles diffamatoires.) XX Sans partager toutes les idées de réminent auteur de la dernière Histoire de la Révolution française [*), il dira avec lui et sans réserve : « ... Efforçons-nous d'être justes. » Déplorons du fond de l'âme la Terreur. » Condamnons énergiquement la dictature en » principe. » Vouons au mépris le CLilte de la force. » Maudissons les excès et flétrissons les crimes... » Tels sont les principes généraux qui ont dirigé l'auteur dans la composition de son livre.
II l'a cru utile; il a pensé que l'heure était venue de recueillir, sans haine et sans crainte, des docu ments déjà bien dispersés et dont le temps pourrait encore compromettre l'existence; il a écrit sur les pièces officielles, d'après les récits des contemporains, et s'est imposé comme première loi la plus entière impartialité. A ce point de vue, il demande à signaler comme preuve de cette impartialité la reproduction faite volontairement et dans une large proportion, de documents inédits ou importants qui lui ont paru devoir passer intégralement sous les yeux du lecteur. II a dû sacrifier parfois, mais sans le regretter, la concision du récit à la nécessité de l'éclairer par les paroles ou les actes des personnages qui ont joué un rôle dans les événements qu'il raconte. En résumé, l'auteur le dit avec conviction : Son livre manquait, il a composé son livre. 0 M. Louis Blanc.
PREFACE.
. XXI II ne terminera pas ces lignes préparatoires sans adresser du fond de son cœur des remercîments sincères aux nombreux amis (') qui l'ont aidé de leurs conseils et de leurs recherches, soutenu par leurs encouragements et loué de son initiative. 11 leur devra d'avoir mené son œuvre à bonne fin. Toutes nos histoires locales sont muettes, on peut le dire hardiment, sur Tépoque de la Terreur à Bordeaux. La lacune sera comblée aujourd'hui; l'auteur l'espère du moins; il n'a pas toutefois la prétention d'avoir épuisé le sujet, et de plus habiles que lui pourront peut-être le compléter plus tard et ajouter des pierres nouvelles au monument qu'il a tenté d'élever, non sans se dissimuler l'imperfection de son œuvre, pour servir à Tinstruction de ses concitoyens. Reconnaissance et merci aux amis connus et inconnus qui ont assisté ou qui assisteront l'auteur pour le succès de son livre.
Telle est sa dernière parole avant de se livrer au jugement des lecteurs. A. V. 7 Avril 187 1 . (0 II y aurait ingratitude de notre part à ne pas nommer ici M. Gouget, archiviste du département, et MM. Ducaunnès-Duval et Roborel de Climens, ses deux intelligents collaborateurs. Leurs communications, faites avec une rare obligeance, ont grandement facilité notre travail. Son Éminence Msr le Cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, a daigné adresser la lettre suivante à l'auteur de ï Histoire de la Terreur à Bordeaux : ARCHEVÊCHÉ DE BORDEAUX. « Monsieur, » Je viens de terminer la lecture de votre manuscrit et m'empresse de vous offrir mes félicitations. » Vous avez raconté avec exactitude, précision et clarté, les » faits qui composent Y Histoire de Bordeaux pendant la longue » tourmente révolutionnaire.
Nulle part je n'ai vu peinte avec » autant de vigueur la physionomie de notre ville à cette » sombre époque, comme aussi je n'ai pas trouvé ailleurs, du » moins aussi bien groupés, des faits importants dont vous » indiquez avec une rare sûreté de coup d'ceil les causes et les » conséquences. » Dans votre étude et vos recherches, vous avez rencontré r, soit à sa formation, soit dans ses développements, le schisme » officiel qui s'appela l'Eglise constitutionnelle de Bordeaux et » vous en avez parlé en catholique. J'ai pris soin toutefois de « marquer certains passages où votre pensée ne ressort pas » assez clairement; un mot ajouté, une phrase refaite suffira i> pour dissiper toute obscurité (0. » Quels documents, Monsieur, que ceux que vous avez y> empruntés aux archives judiciaires! On les lit avec un y poignant intérêt, mais en même temps avec une sorte d'effroi. » Les sentences du tribunal révolutionnaire de Bordeaux et les (í) L'auteur a corrigé les légères imperfections signalées par l'éminent prince de l'Eglise.
PREFACE.
. XXIII d interrogatoires sommaires des victimes frappent de stupeur; on se demande comment ont été possibles des monstruosités pareilles. » Mon Dieu, une pareille lecture pourrait-elle ne pas pro duire sur le lecteur une impression salutaire et faudrait-il à ce point désespérer de nos contemporains, que le tableau des crimes d'autrefois ne leur fît pas flétrir les passions qui qui les ont enfantés? Non, sans doute, et cet espoir fait futilité et l' opportunité de votre livre. » Je fais des vœux pour son succès et vous prie de me croire, Monsieur, votre bien dévoué, y Ferdinand, cardinal Donnet, » Archevêque de Bordeaux. » Bordeaux, le 19 février 1872. » 4-+H" >V 't' % fr&4 >t< >fr fr >H+444"H4*4"fr4- HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX LIVRE PREMIER BORDEAUX POLITIQUE ET RELIGIEUX DE I 789 A I792.
Chapitre I Bordeaux Avant
I789. — COUP d'œIL RÉTROSPECTIF. Bordeaux sous Louis XVI. — Turgot et la liberté commerciale. — Les négociants boi délais. — Haïti et le port de Bordeaux. — La guerre d'Amérique.— Paix de i7S3. — Traité de 1786. — Exportation des vins de Bordeaux. — Le commerce et les beaux-arts. — Académie de Peinture. — Académie de Bordeaux. — Le Musée. — Les belles-lettres à la fin du xvnie siècle. — Le clergé bordelais.— Le maréchal de Richelieu. — Le Grand-Théâtre — Le Château-Trompette. — La société bordelaise et les salons. — Le barreau. — Le Parlement de Bordeaux. — Michel de Montaigne, La Boétie et Montesquieu. — Les alluvions. La ville de Bordeaux était arrivée à l'apogée de sa prospérité sous le règne du roi Louis XVI. Les événements qui s'étaient accomplis de 1774 à 1783 avaient eu, pour le développement de la richesse publique en France, les plus heureuses conséquences : les idées libérales de Turgot en matière commerciale répondaient à des besoins généraux et furent accueillies avec une vive reconnaissance dans tout le royaume.
T. 1. Si l'essor de ces idées fut en partie arrêté durant quelques instants par la faiblesse du roi, par les résistances des courtisans ou par l'impéritie du ministre Clugny, ancien intendant de Bordeaux, il n'en est pas moins vrai que le mouvement était imprimé aux esprits, que le commerce avait suivi sa voie, et qu'il n'était pas plus possible de le faire rétrograder que d'obliger le torrent à remonter vers sa source. Bordeaux, toutefois, n'avait pas à retirer un profit immédiat de l'application des idées de Turgot. Depuis longtemps, en effet, cette ville était devenue le premier port de France, et, grâce à l'activité et au génie commercial de ses habitants, les navires bordelais flottaient sur toutes les mers; ils étaient les instruments d'une richesse incalculable, et la célébrité des négociants de Bordeaux s'étendait jusqu'aux confins du monde, avec une réputation de probité sans tache.
II était vraiment beau de voir toute une pléiade d'hommes honorables, dont le nom se pesait au poids de l'or, agiter modestement, dans des comptoirs que dédaignerait le lUpXe de nos jours, les intérêts les plus graves et les plus importants ! Les Aquart, les Gradis, les Bonnaffé, les Leroy et Capelle, les d'Egmont, les Furtado, les Ferrière, les Johnston, les Barton, les Lopès-Dubec, les Journu, les Wustenberg, les Nairac, les Letellier, les Sauvage, les Baour, les Raba, les Fégère-Gramont, les Guestier, les Tarteiron, les Balguerie, et tant d'autres que nous pourrions nommer, formaient l'élite de cette génération puissante qui fut l'honneur de la cité. Par son immense commerce avec Saint -Domin°-ue Bordeaux était en quelque sorte et la métropole coloniale du midi de l' Europe ». Dès 1784, le commerce d'Haïti était accaparé presque BORDEAUX AVANT I78Q. 3 exclusivement par le port de Bordeaux, et près de 200 navires, appartenant tous à des armateurs de cette ville, la mettaient en relation avec tous les ports de Saint- Domingue.
C'était, entre la perle des Antilles et la cité d'Ausone, un échange incessant : le sucre, l'indigo, le café, le cacao, l'acajou abondaient sur notre place et y apportaient la richesse et le mouvement commercial le plus extraordinaire. La guerre d'Amérique amena toutefois un temps d'arrêt dans ce mouvement; les escadres anglaises couvrirent la mer des Antilles et firent la chasse aux bâtiments marchands; mais la marine royale, commandée par les comtes d'Estaing, de Guichen, de La Motte-Piquet, d'Orvilliers et de Grasse, parut à Saint-Domingue et protégea efficacement les transactions de la marine marchande. Des convois de bâtiments furent à diverses reprises escortés par les flottes de Louis XVI, et c'est à cette protection que le commerce de Bordeaux dut de ne pas péricliter entièrement. La paix de 1783 vint mettre un terme aux dangers qui menaçaient la prospérité bordelaise.
Trois ans plus tard, le célèbre traité de 1786, conclu entre la France et l'Angleterre et qui consacrait le principe de la liberté commerciale, fut un coup de fortune pour le commerce français et pour celui du port de Bordeaux en particulier : il créa une source inépuisable de débouchés et de transactions dont profitèrent largement à la fois les consommateurs, les producteurs, les négociants et la marine marchande elle-même. Grâce à ce traité, les vins de Bordeaux purent entrer en Angleterre avec des droits diminués de près de moitié, et les marchandises anglaises, à leur tour, abondèrent sur nos marchés et devinrent accessibles aux bourses les plus modestes. La ville de Bordeaux, si riche déjà, atteignit alors le plus haut degré de puissance et de prospérité, et durant les dernières années du règne de Louis XVI, ses exportations de vins, pour ne parler que de cette branche importante à coup sûr de son commerce, arrivèrent au chiffre énorme de 120,000 tonneaux par an W. C'était dans le port de cette ville une activité qui avait pris des proportions véritablement inouïes jusqu'alors; les quais étaient encombrés d'une manière permanente de marchandises en chargement ou en déchargement; la rivière était couverte d'une flotte pacifique et sans cesse renouvelée qui la sillonnait en tous sens, apportant les plus riches produits coloniaux ou exportant les vins renommés de la Gironde.
Que l'on ne s'y trompe pas cependant : l'esprit commer cial n'avait pas éteint chez nos pères ces qualités aimables qui forment, avant tout, le fond de la race méridionale. Ils ne sacrifiaient pas exclusivement aux nécessités du négoce, aux désirs immodérés du lucre. La poésie, les belles-lettres, la philosophie, les sciences et l'économie politique étaient en honneur à Bordeaux à la fin du xvme siècle. Le goût des arts et des choses de l'esprit y était généralement répandu, et de nombreuses associations aidaient au développement et à la diffusion des connais sances humaines dans toutes les classes de la population. C'est ainsi notamment que {Académie de Peinture, fondée par des artistes et des amateurs, favorisait à Bordeaux, par des cours publics et des expositions solen nelles, l'étude des beaux-arts.
Le peintre Lacour père en fut longtemps le recteur. En récompense des services qu'elle avait rendus, l'Académie obtint en 1779 la consécration légale de son existence par des lettres -patentes du roi (0 Henri Ribadieu, Histoire de Bordeaux pendant le règne de Louis XVI p. 59 et 60. Louis XVI. Elle était emportée quelques années plus tard par la tourmente révolutionnaire. L'Académie royale des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Bordeaux, fondée en 17 12, et qui a eu l'honneur de compter au nombre de ses membres associés Voltaire et bien d'autres illustrations du xvme siècle, publiait des travaux importants, stimulait par son exemple les littérateurs et les hommes d'étude, et jetait les fondements d'une réputation justement méritée. Une pléiade d'hommes éminents et distingués à des titres divers continue, de nos jours, les traditions de cette savante compagnie.
En 1783, Duranteau, Saige et Lisleferme créaient, sous le patronage de la reine Marie -Antoinette et sous les auspices de l'intendant Dupré de Saint-Maur, la Société du Musée, qui a jeté un vif éclat dans les fastes littéraires de Bordeaux. Tous ceux qui cultivaient les belles-lettres firent partie de cette Société et voulurent contribuer aux dépenses des cours publics institués par elle. Le Musée tenait ses séances dans une des salles de l'intendance, gracieusement mise à sa disposition; la littérature et la musique Foccupaient principalement, et on peut lire dans le volume publié en 1787 par la Société, des vers charmants signés par des hommes qu'enrichissait le commerce et qui ne dédaignaient pas de quitter la plume du négociant pour prendre celle du poète. Des travaux individuels qui ne furent pas sans mérite secondaient d'une manière très soutenue les efforts des associations que nous venons de signaler.
Nous pourrions en donner une longue nomenclature. Bornons-nous à indiquer les principaux : De Clozanges créait le Journal de Guienne; les médecins Barbeguière et Capelle publiaient des mémoires estimés sur le mesmérisme et le régime des hôpitaux; Chevalier, Alphonse et Blanc s'occupaient des questions d'établissements publics à Bordeaux; Cizos-Duplessis écrivait Y Histoire poétique des Parlements, qui fut un instant remarquée; Dégranges fils traduisait VAgricola de Tacite; Péry, YAminte du Tasse et la Jérusalem délivrée, et l'abbé Jaubert les œuvres d'Ausone. Vigneron était couronné par l'Académie pour un Éloge du maréchal de Biron; le négociant Laffont de Ladebat employait ses loisirs à composer des ouvrages sur les finances et l'économie politique; un autre négociant, Dudevant, publiait un essai philosophique, sous le titre d Apologie du Commerce; Risteau commentait VEsprit des Lois, et Berquin conquérait son nom d'Ami des enfants et de V adolescence.
En 1776, l'abbé Desbiey publiait un remarquable travail sur les Landes, et trois ans plus tard l'ingénieur Brémontier illustrait son nom en fixant les dunes voyageuses, en les enchaînant au sol par l'ensemencement des pins. Pendant le même temps, le savant botaniste Latapie, qui fut l'ami de la famille Montesquieu , écrivait sur le pays bordelais une notice très curieuse et Un voyage en Italie qui, malheureusement, n'ont pas vu le jour; l'infatigable abbé Baurein travaillait avec une ardeur juvénile à ses Variétés bordeloises (■>; Lumière publiait des Recherches sur le droit public et les États Généraux de Guienne, et Ferrère préparait son opéra de Psyché et V Amour. Le clergé était, à cette époque, dignement représenté à Bordeaux. Mer Champion de Cicé, un prélat éminent et remarquable sous tous les rapports, était placé à la tête du (1) Nos éditeurs, MM.
Feret et fils, viennent de publier, avec le concours de M. Georges Méran, avocat, et de M. le marquis de Castelnau d'Essenault une réimpression des œuvres de Baurein, qui a obtenu le plus légitime succès. Tous les lettrés doivent des remercîments aux intelligents éditeurs et aux promoteurs si distingués de cette publication. De pareils travaux honorent notre province. diocèse de Bordeaux; des hommes d'un talent véritable et d'une irréprochable vertu l'entouraient : M. Pacareau, très versé dans les matières canoniques et dont l'érudition était recommandable, M. Pacareau qui depuis mais alors il était fidèle à sa foi; M. Langoiran, qui fut assassiné en 1792; M. Cauderès, auteur d'un Éloge du comte d'Estaing; M. Dumyrat, dont on connaît une Oraison funèbre de la princesse Marie Lecxinska, reine de France; M. Gourrèges, un prêtre plein d'enjouement et dont le nom se conserve au séminaire de Bordeaux (').
M. Jaubert, que nous avons déjà nommé et dont on a un Dictionnaire estimé des arts et métiers; M. Piffon, qui fut membre de la Constituante, et une multitude d'autres qui affirmèrent leur foi par l'exil ou dans des publications qui honorent leur courage. On peut dire, sans crainte de se tromper, que le clergé bordelais de la fin du xvme siècle était aussi vertueux qu'instruit, et qu'il conservait intact le dépôt des traditions de l'Eglise. Le maréchal de Richelieu était alors gouverneur de la province depuis 1758, et sous son administration, on doit le reconnaître, la ville de Bordeaux s'était rapidement embellie. Le vieux courtisan avait le goût des fêtes et des grandes manières; une cour brillante l'entourait, et c'est à lui que nous sommes redevables de plus d'un monument et du degré de magnificence auquel parvint notre cité durant son gouvernement.
L'activité des quais, l'animation des rues, les fêtes, les concerts, les relations fréquentes d'une société élégante et polie donnaient à la ville de Bordeaux une physionomie (1) II a chanté en vers faciles le Cuisinier du Séminaire, en 1767. qui n'a pas échappé à l'œil des voyageurs. Arthur Young écrivait en 1787 : « La manière de vivre qu'adoptent ici les négociants est très somptueuse; leurs maisons et leurs établissements sont d'un genre dispendieux; ils donnent de grands repas, et plusieurs sont servis en vaisselle plate. » La recherche du luxe était poussée si loin par les négociants bordelais, qu'ils expédiaient leur linge dans les colonies pour le faire blanchir: cette mode, qui ne tarda pas à être adoptée à Paris, par la cour principalement, constitue un raffinement qui valait la peine d'être noté ici et qui est assurément Findice d'un haut degré de richesse.
La construction du Grand-Théâtre fut un des actes qui honorent le plus l'administration du maréchal de Richelieu. C'est lui qui fit adopter par le ministre Calonne le plan de l'architecte Louis, et sa volonté ferme et persévérante eut raison des mauvais vouloirs de la jurade et des détracteurs acharnés du grand architecte. Dès 1780, le Grand-Théâtre ouvrait ses portes au public, et cet édifice d'un luxe scandaleux, selon l'expression de remontrances formulées par la Cour des Aides, ajoutait aux magnificences de la ville. En 1785, le roi ordonna la démolition du Château- Trompette : il s'agissait d'élever sur les ruines de cette forteresse inutile des constructions grandioses dont les plans étaient dus, comme celui du Grand -Théâtre, à l'architecte Louis. Au centre du nouveau quartier devait se trouver une place demi-circulaire, de 900 pieds de diamètre, vers laquelle convergeraient treize rues monu mentales, terminées par des arcs de triomphe et portant les noms des treize États-Unis d'Amérique.
Une colonne de 180 pieds, la colonne Ludovise, surmontée de la statue de Louis XVI, était destinée à dominer cet ensemble majestueux et à compléter une oeuvre qui n'aurait pas eu de rivale. Arthur Young vit ces plans ; il en fut ébloui C*). La pensée de Louis reçut un commencement d'exécution : quelques remparts furent démolis, des déblaiements assez considérables eurent lieu; mais les événements politiques arrêtèrent la réalisation de ce magnifique projet. Quant à Louis, sollicité de toutes parts pour élever de riches hôtels, il en construisit six ou sept (2> qui, s'ils n'ont rien ajouté à sa gloire, ont du moins consacré sa réputation parmi nous. Ces grandes constructions avaient attiré à Bordeaux des artistes et des ouvriers, comme les fêtes données par le gouverneur y attiraient de toutes parts des étrangers de distinction qui venaient se mêler à l'élite de la société bordelaise.
L'aisance était générale et la prospérité régnait dans toutes les classes : « A Bordeaux, a écrit plus tard Jouannet dans sa Statistique du département de la Gironde, vous trouvez une abondance facile, une abondance généralisée, celle qui en donne le sentiment à toute sorte de specta teurs; on dirait que le Pactole y coule, et coule pour le peuple. » Par les prodigalités de leur luxe et le grand train de leurs maisons, par la protection qu'ils accordaient aux lettres et aux arts, les hommes distingués placés à la tête des diverses administrations publiques du temps répan daient le bien-être autour d'eux, et prenaient une part naturelle au grand mouvement de la richesse publique qui se faisait remarquer à Bordeaux. Le duc de Mouchy, les comtes de Fumel et de Brienne, commandants en chef de la ville, les intendants Clugny, (0 De Larouverade, Les dernières années du Parlement.
(2) On peut citer les hôtels Sarget, Saige, Rolly, Fonfrède, Lamollère, Fumel, Loriagne, Legrix de Lassalle, etc., etc. Dupré de Saint-Maur et Camus de Néville, les vicomtes de Noé et du Hamel, maire et lieutenant de maire, un grand nombre de riches jurats et de négociants partagent, avec le duc de Richelieu, l'honneur d'avoir contribué à l'éclat de Bordeaux à la fin du xvme siècle. S'il était nécessaire d'invoquer des témoignages à l'appui de cette prospérité, nous rappellerions le mot du comte d'Artois devançant de quelques jours, en 1777, les visites du comte de Provence et de Joseph II, et s'écriant à diverses reprises, devant le panorama surprenant qui se déroulait sous ses yeux : « Je n'ai rien vu de plus beau!... Je n'ai rien vu de plus beau!... í1). » Gentilshommes et négociants rivalisaient de luxe ; les concerts et les grands repas se succédaient, les salons étaient ouverts, et une société brillante et choisie se pressait partout; la richesse et le plaisir débordaient.
Parmi les salons les plus remarquables et les plus fréquentés après ceux de la noblesse et de l'aristocratie commerciale, on peut citer ceux de Mme Louis, femme de l'architecte, musicienne très distinguée et l'une des beautés de Tépoque (2), de M. Lemesle, où se réunissaient les illustrations du barreau, et enfin de M. Gradis et de MM. Raba frères. D'un autre côté, Du Paty, Jean de Sèze, Duranteau, Martignac père, Cazalet, Garât, Brochon, Vergniaud, Guadet, Gensonné, Ferrère, Devignes et d'autres encore remplissaient le palais des accents de leur éloquence, ou se préparaient à jeter sur leurs noms l'éclat plus ou moins prochain des luttes politiques. Le Parlement de Bordeaux ajoutait à cet ensemble qu'on pourrait appeler féerique. (1) Mémoires de la République des Lettres, année 1777. (2) Le portrait de Madame Louis, peint par Robin, le peintre de la coupole de notre Grand-Théâtre, a figuré au Salon de 1776 ou 1777. 789. 11 Disons quelques mots de ce grand corps judiciaire et du rôle politique qu'il joua durant les dernières années du règne de Louis XVI.
Le Parlement de Bordeaux, qui était devenu l'un des plus importants du royaume par son étendue et par l'illustration de ses membres, comptait à son origine, en 1462, un président et sept conseillers; en 1789, il se composait de cent dix-sept officiers titulaires divisés en cinq Chambres, et tenait ses audiences dans Tancien palais des ducs de Guienne, au château de TOmbrière. Son existence peut être partagée en deux phases distinctes : dans la première, il lutte d'abord avec le pouvoir royal dans Tintérêt du maintien des privilèges du pays bordelais, puis pour son compte personnel, durant les guerres de la Fronde, contre le despotisme insolent des ducs d'Épernon, qui cherchaient à anéantir la puissance parlementaire. La deuxième phase commence avec le xvme siècle : les intérêts de la France semblent être devenus alors le principal objectif de ses protestations contre les envahisse ments arbitraires de la cour, contre ses désordres et ses prodigalités, contre les édits bursaux qui opprimaient le peuple en enrichissant les ministres et les courtisans.
La suppression des offices de tous les Parlements, en 1 77 1 , le châtia de ses résistances et de sa fermeté M. Au milieu des noms illustres que Ton pourrait citer dans ces phases diverses, trois figures au moins se détachent, qui ont jeté un vif éclat sur le Parlement : Montaigne, Timmortel auteur des Essais; La Boë'tie, son ami, qui a écrit quelques pages d'une haute et admirable philosophie sous le titre De la Servitude volontaire, et Montesquieu dont le grand nom dispense de tout éloge. (1) Baron de Brezets, Essais hist. sur le Parlement de Bordeaux. Louis XVI monta sur le trône en 1774, et les Parlements furent rappelés Tannée suivante. L'édit de rappel fut accueilli avec enthousiasme dans toute la province de Guienne, et le Parlement de Bordeaux fut réinstallé le 2 mars 1775 par le duc de Mouchy.
Ce furent pendant trois jours des fêtes de toutes sortes : Tallégresse était générale à Bordeaux; tandis que les riches négociants donnaient des réceptions brillantes, les notaires faisaient chanter un Te Deum, et les francs-maçons fondaient une messe annuelle dans la chapelle du Becquet. Nous n'entrerons ni dans Texamen ni dans le détail des travaux judiciaires et politiques du Parlement depuis la reprise de ses audiences. Une importante question doit toutefois nous occuper : celle des alluvions de la Dordogne et de la Garonne, qui pendant cinq ans motiva les débats les plus vifs entre le pouvoir et le Parlement. Un arrêt du Conseil, de 1781, avait prescrit la recherche de toutes les alluvions de ces deux rivières et ordonné leur réunion au domaine de TÉtat. ' Cette décision causa une vive émotion dans toute la province, et, d'accord avec Topinion publique, le Parlement délibéra des remontrances au roi.
Son arrêt fut cassé en 1783. 11 persista, mais le ministère lassé fit enregistrer militairement des lettres-patentes annulant les divers arrêts du Parlement et ordonnant Texécution des arrêts du Conseil relatifs aux alluvions. Des remontrances itératives furent délibérées par les magistrats bordelais ; on y remarqua cette phrase signifi cative : « qu'il convenait de rétablir ces assemblées antiques dont la convocation a été trop longtemps attendue '■'K » A cette demande non déguisée dÉtats Généraux, la cour répondit par un lit de justice tenu à Versailles en (1) Lettre au roi du 29 janvier 1785. juillet 1786. Le roi fit transcrire sur les registres du Parlement des lettres-patentes contenant ses dernières intentions. Les droits des propriétaires riverains y étaient respectés, et ce résultat était dû à Tattitude courageuse des Parlemen taires et à leur fermeté.
En juin 1787, le Parlement refusait Tenregistrement de Pédit de création de l'Assemblée provinciale du Limousin et protestait quelques mois plus tard contre Texil à Troyes du Parlement de Paris. La cour, irritée de ces résistances incessantes, prit une mesure extrême, et, par lettres de cachet, le Parlement fut exilé à Libourne M. 11 obéit, mais de nombreuses adhésions lui arrivèrent et, fort de Tassen timent public, il déclara qu'il ne reprendrait ses travaux qu'après la cessation de son exil <2'. C'est pendant son séjour à Libourne que le Parlement délibéra tout une série de remontrances, fort admirées alors, et où il abordait les questions les plus élevées de Tordre politique et social. Toute la province Tencourageait dans cette voie, et les protestations des corps constitués, du clergé et des sociétés savantes elles-mêmes ajoutaient au mouvement des esprits et à Tinquiétude qui se traduisait de toutes parts.
On était en 1788. Louis XVI venait de publier treize édits demeurés célèbres et dont Tobjet principal était de restreindre le pouvoir des Parlements en créant, au-dessous d'eux, des grands bailliages chargés d'une partie des affaires dont la connaissance leur était attribuée, et au-dessus d'eux, une cour plénière chargée de Tenregistrement des impôts et des lois pour tout le royaume. (1) Le Parlement de Bordeaux le prit sur un ton si fier, qu'on le transféra à Libourne. (Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, liv. I, chap. VI.) (2) De Larouverade, Les dernières années du Parlement. Le 8 mai, ces édits étaient présentés par le comte de Fumel au Parlement. Celui-ci refusa Tenregistrement; menacé dans ses privilèges et dans les attributions politiques qui avaient fait sa puissance, il éclata en remontrances passionnées.
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