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LA GRÈCE TELLE QU'ELLE EST Typographie di P1EBHE P E R R I S , Athènes. LA GRÈCE TELLE QU'ELLE EST PAR PIERRE A. M0RA1TINIS ANCIEN CONSUL DE GRÈCE, f\ CHEVALIER DE l' ORDRE DU SAUVEUR ET DE L* ORDRE DE S. MME DE RTSSIE . PRÉCÉDÉ D'UNE LETTRE DE M. LE M,s DE QUEUX DE SAINT-HILAIRE. PARIS FIRMIN DIDOT ET CIE, LIBRAIRES -ÉDITEURS 56, Ruo Jacob, 56 ATHÈNES, BERLIN, LIBRAIRIE KARL WILBERG 77, Ra. d'Hermès, 77 LIBRAIRIE A. ASHER ET C*5 5, l'.it.T _en Linden, 5 TYPOORAPHIE DE PIERRE PERRIS. ATHENES A SA MAJESTÉ GEORGES F" ROI DES HELLÈNES Sire, C'est à Votre Majesté, dont Tunique souci est de faire le bonheur de la Grèce sur laquelle la Providence La appelée à régner, que Fauteur a l'in signe honneur de dédier cet ouvrage. Que Votre Majesté daigne l'agréer comme un témoignage de son profond dévouement et du respect avec lequel il a l'honneur d'être De Votre Majesté Le très-humble et très-fidèle sujet, PIERRE A. MORAÏTINIS Mon cher Monsieur Moraïtinis, Je vous remercie de fhonorable proposition que vous m'avez faite de vous écrire une lettre d'introduction que vous puissiez mettre au commencement de votre ouvrage, car vous savez tout l'intérêt que je porte à votre livre.
J'ai Ju et j'ai donné à lire à mon savant ami , M. Egger, les feuilles que vous m'avez envoyées. M. Egger, dont on connaît les sentiments à l'égard de la Grèce, et dont la sincérité se montre dans les critiques même qu'il mêle parfois à ses éloges, m'a autorisé à vous dire tous les vœux qu'il fait avec moi pour le succès d'un livre si plein de savoir et de sentiments patriotiques. Les détails statistiques que vous donnez sur l'état actuel de la Grèce sont , en effet , fort opportuns , au jourd'hui surtout qu'il s'agit de bien faire connaître à l'Europe les progrès que votre pays n'a cessé de faire depuis qu'il a été rendu à la vie indépendante. II est bon de rappeler, en ce moment, ces efforts et ces pro grès à l'Europe qui les méconnaît par insouciance , ou qui, parfois, par défiance, cherche à les ignorer.
II est utile pour nous et aussi pour vous de montrer la Grèce telle qu'elle est ; c'èst-à-dire , l'avant-garde de la civili sation , et la sentinelle avancée et vigilante de l'Europe en Orient. C'est par la publication d'ouvrages tels que le vôtre, que se fera, pour nous, la lumière. C'est par de telles manifestations, à la fois pacifiques et scientifiques , que l'Europe sera conduite à comprendre , et , je n'en doute pas , à réparer l'étrange injustice qui a été commise à votre préjudice lors de la délimitation de vos frontières. C'est par là, que vous arriverez sans effusion de sang — je l'espère du moins avec toute mon ardeur de philhellène et mon cœur d'homme qui considère toujours le sang versé inutilement comme un ir réparable malheur — à obtenir ce que vous ne cessez de revendiquer , et ce que la force des choses et la diplo matie peuvent seules vous donner, la réunion au royaume de Grèce des provinces et des îles grecques qui sont encore sous la domination ottomane.
Chapitre I. Instruction
Les Grecs ont encore de nos jours la passion des lettres. C'est dire que dans cette voie aucun encouragement n'a été ni ne sera nécessaire pour les faire marcher ; et le mot passion est ici employé avec intention, car, de l'opinion de quelques amis de la Grèce, Famour des études a dépassé souvent chez eux les limites que notre siècle considère comme nécessaires et sages. C'est dans Fétude des lettres que le Grec a pensé pendant plusieurs années, depuis sa délivrance, devoir chercher ex clusivement la gloire, l'ordre, la paix, l'avenir. 11 les a donc cultivés avec ardeur. Mais naturellement les Hellènes se sont mis à étudier avant tout les œuvres de leurs ancêtres, et Fétude de ces œuvres faisant naître une tendance outrée vers les sciences abstraites, les sciences positives ont été pendant quelques années négligées.
Doit-on le regretter? Ce n'est pas notre opinion. La nation était sortie de fesclavage; ce qu'il y avait à souhaiter avant tout c'était que les travers acquis fussent dès le INSTRUCTION principe frappés et flagellés dans son esprit. Or cette œuvre sa lutaire ne pouvait s'accomplir avec plus de promptitude que par Fétude des anciens. La domination d'un conquérant d'une profonde ignorance s'était interposée entre les pères et les fils, et pendant des siè cles les lumières de ceux-là n'avaient pu éclairer ceux-ci. Tout à-coup le voile tombe ; qui pouvait rétablir la tradition inter rompue sinon Fétude dans laquelle toute la jeunesse grecque s'est précipitée ? Celle-ci a porté droit au cœur ; par elle la jeunesse s'est reportée tout-à-coup au milieu des hommes de Plutarque; les temps glorieux de Fantiquité se sont présentés à l'esprit du peuple comme des événements qui ne dateraient que de la veille; les vertus, les grands principes qui avaient dirigé les actes et les hauts faits de ces ancêtres, honorés par l'humanité entière, ont fini par hanter ces esprits enthousiastes ; la nation peu à peu a oublié la domination des Véni tiens, des Latins, des Turcs pour ne se rappeler que le temps de Périclès.
Alors un amour-propre sans égal prit naissance dans les cœurs et y acquit une grande puissance. Cette lutte du passé contre le présent a été tellement vive, l'enthousiasme a été tel lement surexcité par l'enseignement et les discours de maîtres, qui, eux-mêmes, étaient très-ardents, que l'éducation de la na tion a marché avec une vitesse qu'on peut qualifier d'étonnan te, si on la compare à la marche ordinaire des choses hu maines ; et cette éducation a combattu sans merci les faiblesses morales des Hellènes, et guéri avec une promptitude dépassant toute attente les tristes plaies que Fesclavage avait ouvertes. Elle a formé les caractères. Plus tard, quand Fœuvre de cette étude passionnée était déjà bien avancée, les exigences de notre siècle ont aussi commencé la leur ; elles ont rappelé la nation aux réalités de la vie.
INSTRUCTION 73 Alors les Grecs ont répondu à l'appel ; quittant le terrain idéal des sciences abstraites sur lequel ils s'étaient exclusive ment placés, ils sont descendus sur celui plus positif des arts et du bien-être matériel, où les peuples de nos jours se cher chent et se rencontrent. (*) Dans cette arène les autres qualités de la nation ont eu libre cours à leur tour, et dans ces con ditions Fœuvre du progrès, fortement secondée par l'instruction déjà acquise, a pris un élan remarquable. Aussi M. le marquis de St.-Hilaire disait-il dans une conférence littéraire à Paris : « On est frappé d'étonnement et d'admiration lors » qu'on voit ce petit royaume sans frontières définies, à peine » aussi grand qu'un simple département français, produire » déjà tant de choses, tandis qu'il n'existe d'une vie propre » que depuis un demi-siècle à peine, et qu'il sort de la plus » affreuse guerre, et de la plus profonde barbarie, où il était » resté plongé depuis plus de dix siècles. » (**) Mais n'antici pons pas sur les faits ; ils doivent seuls former la conviction du lecteur.
Sous la domination turque les Hellènes instruits, étouffant sous les étreintes de la barbarie, n'avaient pu rester dans leur (*) Les sciences positives, qui, il y a vingt ans, ne comptaient dans l'Univer sité qu'une dizaine d 'élèves, en comptent aujourd'hui au-delà d'une centaine. L'E cole des beaux-arts qui était fréquentée de 20 élèves, en voit affluer maintenant dans ses salons 300. (**) A propos de cette influence incontestable de l'étude des anciens, notre mémoire nous rappelle sur ces mots de François I, que l'on trouve dans un acte royal concernant la typographie grecque: « Des hommes distingués dans les lettres — écrivait ce Prince éclairé — nous ont représenté que les arts, l'histoire, la morale, la philosophie, et presque toutes les autres connaissances découlent des écrivains Grecs, comme des ruisseaux de leurs sources. » (Crapelet.
Étu des pratiques, p. 8D. — E. Egger. Hellénisme en France p. 167.) INSTRUCTION 74 patrie. Des milliers de familles s'expatrièrent pour respirer au dehors l'air salutaire de la civilisation, de la science et du progrès, et leurs enfants sur le sol étranger ont pu continuer à s'instruire. Plusieurs membres de ces familles, érudits, philosophes et lettrés, apportèrent à l'Occident leurs lumiè res et furent acclamés maîtres dans les Facultés de l'Italie, de la France, de FAngleterre. C'est ainsi qu'on trouve au XVII siècle dans la seule Université de Padoue, qui était alors dans sa splendeur, 13 professeurs Grecs. De même 14 maîtres Grecs ont enseigné à FEcole de Venise, et 3 dans ITnstitution Flanghinienne. D'autre part nous trouvons à la même époque dans les Facultés de l'Occident plus de 150 étudiants Grecs.
Mais cette émigration des lettres, dont FOccident a plus ou moins profité, a eu pour FOrient les conséquences opposées, car, par Fostracisme forcé des hommes instruits, les lumières, déplacées, laissèrent FOrient dans Fombre ; l'instruction y fut généralement éteinte, et si elle s'avisait de jeter de temps à autre quelques éclairs, le conquérant s'empressait de les é touffer. Dans ces conditions les études n'ont pu être sauvées qu'avec grand'peine sur le sol foulé par les Osmanlis ; ce fut au sein de quelques rares familles, qui, favorisées par la for tune et par des positions sociales puissantes, ont eu le privi lège de les cultiver sous les yeux mêmes du tyran. Cet enseignement ainsi limité et restreint aussi bien à l'é tranger que dans l'intérieur du pays, a pu conserver à la pa trie une pléiade précieuse de savants, mais non lui faire profiter du bénéfice d'une instruction générale ; aussi le peuple fut-il plongé dans une ignorance complète.
Cependant cet état de choses, n'étant qu'une conséquence de la force brutale de la tyrannie, devait cesser le jour où cette force commencerait à faiblir elle-même. INSTRUCTION 75 Le traité de 1774, signé à Kutchuk-Kaïnardji entre la Rus sie et la Porte, lui porta la première blessure ; pour les Grecs, ce traité a eu comme conséquence salutaire de favoriser d'une manière indirecte le développement de leur marine et de leur commerce ; or, ce mouvement a poussé les navigateurs vers les ports de l'Occident, et leurs relations avec les peuples ci vilisés ont produit la diffusion des lumières. « Les négociants » qui visitaient FEurope dit M. de Presle recueillaient les » idées qui circulaient alors, et que la philosophie française a » vait répandues partout. Ils les rapportaient ensuite dans » leurs foyers.
L'intelligence ouverte de cette race, toujours » douée, malgré son ignorance, de la même pénétration et de » la même curiosité d'esprit, lui fit saisir avec rapidité et » propager avec ardeur des connaissances et des principes si » éloignés des préjugés immobiles et despotiques des Ot » tomans. » (*) Alors l'Europe a assisté au spectacle d'un mouvement littéraire unique peut-être dans Fhistoire : « En général — dit M. Gordon — la marche des connaissances est lente et gra duelle ; mais parmi le peuple grec elle ressembla à une explo sion soudaine ; ce fut quelque chose de presque miraculeux, une révolution d'idées qui contrastait singulièrement avec le flegme et la patiente immobilité des autres rayas. A peine l'e xemple avait-il été donné par quelques-unes des principales familles de Constantinople, à peine Fétendard avait-il été levé et des secours avaient-ils été offerts par quelques riches mar chands établis à l'étranger qui prenaient un vif intérêt à l'a mélioration du sort de leurs concitoyens, que de tous côtés on vit surgir des écoles, des collèges, àdes bibliothèques. » (**) (*) Brunet de Presle.
Idem. p. 400. {") History os the greek révolution. Introduction p. 37. INSTRUCTION 76 II y avait déjà à cette époque un petit nombre d'écoles ; bientôt elles se multiplièrent, et on en a vu quelques-unes acquérir une grande importance à Constantinople, à Dimitzana, à Za gori ; de même à Vathopédi, un des monastères du Mont- Athos, à Chio et dans Fîle de Pathmos, où le célèbre hellé niste d'Anse de Villoison, voyageant après Choiseul-Gouffier, eut le plaisir d'entendre réciter Homère et les grands tra giques. II en a été de même à Bucharest dont le Lycée était en 1795 fier de son professeur de belles-lettres Lambros Pho tiadès, qui forma à son tour Néophyte Doukas. Une autre école fut fondée à Jannina même par un riche négociant Zoï Ca plani, « où les jeunes enfants de Souli allaient apprendre de la bouche de leurs maîtres les exploits de leurs ancêtres libres. » A Athènes une société s'était établie, sous le titre Société des Philomuses, dont le but principal était de prendre soin les ruines sacrées qui subissaient des outrages barbares, et de les faire respecter.
Cette société établit des écoles en différentes parties de la Grèce d'après le système de Fenseignement mu tuel; elle en institua deux à Athènes. Ainsi donc toutes les communautés rivalisaient d'amour propre ; aussitôt qu'un allégement de l'oppression tyrannique permettait à une d'entre elles de faire quelque chose, elle créait une école. Dans FAsie Mineure une ville se formait depuis quelques années. Un simple moine, nommé Oeconomos, à force d'insi nuations et de prières, et « par cette volonté de l'homme de bien qui réussit quelque fois à tout vaincre, » était parvenu à obtenir de la Porte Féloignement des musulmans de son petit village d'Evali, et Férection de ce village en municipalité indépendante sous le nom de Cydonie. « Aussitôt, écrit M. INSTRUCTION 77 Villemain, une ville élégante s'éleva sur les ruines du pau vre village; des nombreuses églises la décorèrent; des ma nufactures peu connues dans FOrient y portaient les arts de l'Europe ; la liberté, la richesse embellirent Cydonie, placée sous le ciel le plus pur, près du rivage de la mer. » (*) Et M. de Presle nous dit qu'aussitôt « la population se dé cupla, la ville s'enrichit de monuments et d'habitations élé gantes, et le commerce y fit affluer des richesses, » ce qui a prouvé une fois de plus que les Grecs, aussitôt libres, con courrent à la grande œuvre de la civilisation.
Or, dès Forigine de cette ville une école y avait été fondée, et était devenue rapidement une des plus remarquables. Quelques années plus tard, après le traité de Kaïnardji et dans le mouvement intellectuel général, la prospérité de Cydonie augmentant toujours, un savant ouvre parmi les habitants une souscription, et fonde un collège (1790). M. Pouqueville le visite en 1817, et le trouve tellement florissant, que, lorsqu'il en parle plus tard, il abonde en éloges, admirant l'esprit de philanthropie qui y présidait, et la gratuité de l'enseignement qui était accompagnée par de généreux subsides distribués aux élèves ; de même « la science et les notions sérieuses des professeurs, et le zèle, le respect, on pourrait dire religieux, avec lequel les jeunes gens se comportaient à Fégard de leurs maîtres. » Cet auteur se rappelait avec bonheur — écrivait-il -. — les soirées qu'il avait passées à Cydonie à lire avec quelques élèves les auteurs anciens, pendant que d'autres élèves prépa raient des représentations des anciennes tragédies.
Le collège comptait alors 300 élèves ; il prospérait, il contenait des ri chesses littéraires, une bibliothèque, une imprimerie (*) Id. p. 293. INSTRUCTION 78 Quatre ans après, FOrient était en feu, Cydonie n'existait plus. Hélas ! voilà par quelle transition brusque nous sommes obligés de conduire notre lecteur à Fanéantissement cruel de cette instruction jeune et prospère ! Quel pénible spectacle que celui d'une création à peine née et pleine de promesses, tom bant d'un seul coup sous la hache du barbare. « Les écoles furent dissoutes, les bibliothèques détruites, les professeurs périrent ou furent dispersés. » (*) C'est dans ce triste état que le premier gouvernement re connu après le réveil national a trouvé les études en 1822. Alors ses membres, n'écoutant que leur patriotisme, se dévouent à la direction de l'esquif si faible de la patrie.
Mais engagés à travers tant d'écueils, accablés des désastres de la guerre, dans un moment où leur mission était avant tout de la soute nir et de la continuer, que pouvaient-ils faire pour l'instruction malgré tout leur patriotisme et leurs grandes aptitudes? C'est à peine s'ils occupaient quelques coins de terre ; toutes les provinces étaient encore soumises à l'ennemi ; ce n'est donc pas encore dans cette période de combat que nous pou vons chercher la pleine éclosion des études; et cependant cette période même a été témoin de beaucoup d'efforts. Les écoles des îles, épaves insignifiantes qu'on avait pu sauver du nau frage général, devenues un objet de sollicitudes, ont été amé liorées et rendues viables. En même temps on a ouvert quel ques autres petites écoles, et « à peine la tranquillité reparut elle dans quelques provinces que ce gouvernement patriotique et intelligent s'occupa de l'éducation, et que l'enseignement mutuel fut introduit. » (**) (*) Thiersch.
(") Ibid. INSTRUCTION Mais, encore une fois, ce n'est que plus tard, depuis l'arrivée du président Capodistria, que ces efforts ont pu présenter des résultats sérieux. En effet depuis ce jour le cercle d'action s'étend, les moyens augmentent, l'Autorité devient plus forte, et ses efforts peuvent être appuyés ; nous assistons alors à un travail fort rapide de renaissance intellectuelle ; plusieurs membres de ces familles, qui s'étaient expatriés sous la domination des Turcs, abandonnent le bien-être occidental et accourent pour être utiles à la patrie. Sacrifices et privations ils veulent tout subir; ils prévoient mais ne redoutent pas les afflictions amères qui les attendent; instruits, ils veulent répandre leurs connaissances ; vieillards, ils ambitionnent de prêter leur expérience ; jeunes, ils brûlent de dépenser leurs forces.
Dans leurs rangs la patrie trouve des hommes de lettres et des juristes, des philologues et de juges. Alors quelques maîtres illustres, comme Gazis, Oeconomos, Vambas, Doukas, Couinas, Gennadìos, payant les uns de leurs personnes, les autres de leurs écrits, et appuyés par le Président et par les hommes d'Etat de la Grèce, armés aussi des écrits récents du grand Coray, épuisent leurs efforts pour propager leurs lumières. Ces hommes « doués tous, » comme le dit un écrivain français, « de cette souplesse de l'esprit grec, capable d'en- » seigner simultanément dans les établissements d'instruction » publique de leur patrie les sciences les plus différentes, de » même qu'ils traitaient dans leurs écrits les objets et les » questions scientifiques les plus variées, » ces hommes, di sons-nous, font des efforts sublimes pour répandre leur savoir.
Mais les moyens font défaut à ces maîtres remplis de zèle; comment agir? Leur nombre est faible pour former un corps enseignant, les communications sont difficiles et entravent leur INSTRUCTION action, tout est laborieux ; cependant le Président établit un mi nistère d'instruction publique; bientôt on ouvre un collège dans l'île d'Egine sous la direction de Gennadios, patriote de grand dévouement et possédant des connaissances précieuses; on y in troduit l'enseignement de la littérature ancienne, de la littérature française, de Fhistoire, de la géographie et des mathéma tiques. En même temps on établit dans la même île une école militaire ainsi qu'une école de théologie à Poros.
Peu à peu les écoles élémentaires progressent, leur nombre atteint le chiffre de 63; les communes pourvoient généreusement avec leurs faibles moyens aux frais de la construction des écoles, et de la rétribution des maîtres; le gouvernement les seconde de son mieux, tout marche, tout promet quand les troubles politiques de 1833 viennent de nouveau bouleverser, anéantir, ruiner les espérances : Les écoles élémentaires sont de nouveau dispersées; les écoles helléniques subissent le même sort ; l'école ecclésiastique de Poros, qui n'avait jamais eu plus de quinze élèves, disparaît, et la seule école militaire, transportée à Nauplie, continue d'exister avec deux ou trois écoles privées qui se sont maintenues. « Le pays, sous le rapport de l'instruction élémentaire, se voit donc à peu près reduit au même état dans lequel Capo distria le trouva lors de son avènement. » (*) Pas d'écoles, pas de livres, pas d'imprimeries et pas d'argent pour en établir ; et, ainsi que le disait le comte Pecchio : « pas seulement de grammaires, pas même de modèles d'écriture, pas d'ardoises, pas de plumes, par de crayons. » De plus, les habitants, appau vris, épuisés par une lutte de neuf ans, doivent avant tout pour voir à leur existence matérielle ; comment songer à s'instruire?
(*) Thiersch. liv. INSTRUCTION 81 Dans ces conditions on est longtemps condamné à tourner dans un cercle vicieux cruel : Pour s'instruire il faut établir des écoles et organiser l'enseignement ; pour établir des éco les il faut des capitaux, et pour gagner les capitaux il faut commencer par s'instruire. Comment sortir de là si ce n'est au prix de mille épreuves, de mille efforts et déboires ! Or, cet état désolant était celui d'il y a seulement 40 ans. Nous prions notre lecteur de vouloir bien se le rappeler et d'y réfléchir d'une manière sérieuse; nous allons entrer dans l'examen de ce que la Grèce a fait dans ce court espace. Nous trouvons comme base l'enseignement gratuit et obli gatoire, ainsi décrété dès le commencement par une loi fondamentale de 1834. La base est donc excellente, la Grèce ayant voulu favoriser l'enseignement malgré la faiblesse de son budget.
L'organisation des études est à peu près celle de la France avec quelques modifications empruntées à l'Allemagne. Cette combi naison des deux systèmes a donné, paraît-il, pour l'enseignement secondaire et inférieur un résultat envié de quelques au tres Etats. Aussi M. Bagdon, le professeur anglais bien connu, après avoir exposé ce bon résultat il y a quelques mois dans une conférence des professeurs de Londres, énonçait l'opinion que « les directeurs des écoles, lycées et universités de FAngleterre feront bien d'étudier et de suivre dans cette voie la Grèce. » L'instruction est supérieure, secondaire et primaire. Le foyer de l'instruction supérieure est l'université d'Athè nes, centre lumineux du Panheìlénium. Elle contient: LA GRÈCE INSTRUCTION 82 1° Une faculté de théologie. 2° » » des lettres (Ecole philosophique) 3° » » de droit. 4° » » de médecine.
Cette dernière comprend l'école pharmaceutique. Les études sont de 4 à 5 ans selon les Facultés. L'instruction secondaire comprend deux degrés; le degré supérieur dans les lycées (Gymnassia); le degré inférieur dans les écoles nommées Helléniques. Les Gymnassia correspondent aux classes supérieures des lycées français ; les écoles helléniques, à leurs classes élémentaires qui viennent au-dessus des écoles primaires. On voit par là que l'organisation des lycées grecs s'éloigne de celle des lycées français ; elle se rapproche de celle des allemands. Les études dans les lycées durent quatre ans. A la fin de l'année Félève subit un examen sérieux pour être admis dans la classe supérieure. Son diplôme définitif lui donne droit d'admission à FUniversité, avec liberté de choisir la Faculté dans laquelle il désire entrer.
En cela donc les lycées grecs diffèrent aussi des Realschule de l'Allemagne, car leur enseignement est général et non spécial. Les études comprennent les auteurs et les poètes grecs et latins, Fhistoire, la géographie, les mathématiques, (géométrie, trigonométrie), Fanthropologie, la phsychologie, la logique; le français est obligatoire, Fan glais et Fallemand ne le sont pas. Dans les écoles helléniques les études durent trois années, et elles comprennent les auteurs grecs et latins, le catéchisme, l'arithmétique, la géographie, Fhistoire, le français, la calli graphie et le dessein. Enfin au premier degré d'instruction nous trouvons les INSTRUCTION 83 écoles primaires dont la plus grande partie procède par la méthode mutuelle.— Les écoles primaires sont communales, et les frais sont supportés partie par l'Etat partie par les com munes.
Les enfants y étudient la lecture, Fécriture, le calcul, Fhistoire et le catéchisme. La même organisation est en vigneur dans les écoles et les lycés privés. Voici en quels termes le savant professeur anglais M. Bag don s'exprime sur cette organisation ; « Les nomes (départements) correspondent à peu près aux anciennes républiques ou cités grecques; ils sont divisés en éparchies, et celles-ci en communes. Par conséquent la com mune est la dernière et la plus petite subdivision du royaume. Chacune de ces divisions doit avoir son école propre. La com mune a l'école communale, où les enfants et surtout les en fants pauvres apprennent les premiers éléments de l'instruction. L'éparchie a son école hellénique qui réunit les élèves à leur sortie des écoles communales. Chaque nome a son lycée modelé sur les lycées allemands.
Les élèves sont promus an nuellement après un examen sérieux, et reçoivent en sortant un diplôme de baccalauréat avec lequel ils sont reçus à FUni versité. « Les écoles publiques, les lycées publics, et FUniversité sont entretenus par le gouvernement. Les écoles communales le sont par le gouvernement et par les communes. » « Le système de l'enseignement en Grèce — ajoute M. Bag don — est national; il offre les éléments essentiels de l'instruction à tout le monde et aux plus pauvres des citoyens qui ont la volonté et l'aptitude d'en profiter. II ouvre à tous, sans exception, Féchelle des honneurs que la patrie peut donner aux citoyens capables et honnêtes. Sous ce rapport la Grèce INSTRUCTION a l'avantage sur FAngleterre. Le système grec n'a pas besoin d'être imposé, car il attire tout le monde. » Cherchons maintenant dans les détails si la Grèce a su mettre en œuvre dans une juste mesure cette organisation heureuse en théorie.
UNIVERSITÉ. Fondée depuis 38 ans, FUniversité est logée dans un édifice monumental, situé sur une jolie place. Ce bel édifice, d'une architecture pleine d'harmonie, a été à plusieurs reprises em belli et complété par le prytanée de FUniversité sur lesfondsdeson patrimoine. Dans les premières années de son établissement l'institution languissaitfaute de ressources. Des patriotes généreux lui sont alors venus en aide, et d'un côté par des donations et de legs, de l'autre par la progression des revenus et des moyens de l'Etat, FUniversité a pu recevoir une puissante impulsion; dès lors son développement et sa prospérité sont devenus ra pides et continus. La première construction a absorbé 813,487 dr. sur les quelles seulement 39 mille dr. ont été données par des phil hellènes ; le reste fut le fruit de la générosité nationale.
C'est donc avec la plus profonde reconnaissance que sont prononcés dans ce temple les noms des Zossimas et des autres grands bienfaiteurs de Fœuvre, et ce respect sera transmis à toutes les générations futures. Une autre somme de plus de 200 mille dr. fut dépensée pour le musée physiologique de FUniversité, et encore 109 mille pour son laboratoire chimique. Pour le maintien de ses établissements il se forme un patrimoine spécial grâce à des donations qui montent actuellement à 515 mille drachmes; quelques bons patriotes comme MM. D. Bernardaki et G. INSTRUCTION 85 Simvoulidi ont versé la plus grande partie de cette somme. En outre, FUniversité possède, comme nous le dirons plus bas, des collections d'instruments scientifiques dont la valeur dépasse 300 mille drachmes. Quant à son patrimoine en nu méraire, il monte actuellement à la somme de 1,389,640 drachmes.
Lorsqu'on arrive devant l'édifice de FUniversité on est charmé au premier coup d'œil par l'ordre extérieur qui règne partout : la place est parée de statues, d'arbustes et de fleurs, et deux bassins de marbre ajoutent encore à Fharmonie ; les dimensions architecturales de l'édifice présentent un ensemble heureux ; les belles colonnes qui le soutiennent et les marches larges et majestueuses qui le précèdent sont formées de gigantesques blocs de marbre blanc. L'ordre intérieur répond en tout point à ces premières impressions. Aussi M. Casimir Le conte, ayant visité cette Université douze années après sa fondation en 1845, s'est-il étonné d'y trouver déjà un ordre et une organisation si satisfaisants. L'Université avait alors 34 professeurs et 240 élèves. Au jourd'hui, c'est-à-dire après un court espace de trente an nées, elle est pourvue de 74 professeurs et fréquentée par 1400 élèves, dont 1150 appartiennent aux Ecoles de droit et de médecine, et 250 aux autres Facultés.
(*) L'Université est administrée par un recteur général, nommé Prytanis, quatre (*) Le nombre des élèves a suivi la progression suivante : Il était de 50 à l'ouverturc. 240 en 1845. 550 en 1855. 1182 en 1866. 1400 en 1875. La progression a donc été continue et importante. INSTRUCTION 86 doyens, dont un à la tête de chacune des quatre Facultés, et un conseil (Synclitos) formé des cinq autorités mentionnées et de trois autres professeurs. Ce conseil décide toutes les questions relatives à l'enseignement, ainsi que celles qui concernent la disposition du patrimoine. L'administration des fonds se fait avec une sollicitude vraiment incomparable. Les rétributions des professeurs et quelques autres petits frais sont supportés par l'Etat. (*) Enseignement, examens, tout est gratuit dans FUniversité ; un faible droit de 100 dr. est seule ment payé pour le diplôme.
Des vues élevées, un vaste esprit d'avenir national ont présidé à l'organisation de ce foyer des lumières helléniques. Tout ce qui rentre dans l'horizon des sciences abstraites et des sciences positives y est enseigné avec soin, et aussitôt que l'expérience démontre le besoin d'une amélioration ou d'une modification, le prytanée y procède avec zèle. N'est-ce pas ainsi que FUniversité de Gottingen, celle de Paris, et celle d'Oxford, YAthenœ Oxonienses, ont été petit à petit formées et complétées ? L'Université — avons-nous dit — est déjà riche de plusieurs collections scientifiques et comprend différentes bran ches d'études spéciales. Nous en donnons ici la liste : 1° Un musée d'histoire naturelle, comprenant : Un musée zoologique, (*) Budget de 1876 : Les quatre Facultés dr. 333,240 La bibliothèque » 33,900 L'observatoire » 14 220 Le jardin botanique > 7 760 Le service archéologique. . » 123,690 Total: 512,810 INSTRUCTION 87 Un musée minéralogique, Un musée géologique. 2" Une collection botanique, 3° Une collection d'instruments de physique expérimentale, 4° Un amphithéâtre de dissection, 5° Un musée anatomique, 6° Un laboratoire de chimie, 7° Une collection pharmaceutique, 8° Une collection médicinale, 9° Une collection de chirurgie.
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The end
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