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HISTOIRE DE LA VENDÉE V ANGERS. IJirnl-lERlEI^CnÈSE ET DOLBEAU _<?tt a -_rïjv->_ HISTOIRE DE LA VENDÉE D'APKÈS DES DOCUMENTS NOUVEAUX ET INÉDITS Par M. l'abbé DENIAU Cure du Voide (Maine-et-Loire DÉDIÉE A. S. G. MgrFBJBPPEL EVEQUE D'ANGERS TOME CINQUIÈME Melìus est nos mori in bello quam videre mala gerttis nostrœ et sanctorum. (I. Machab., m. 50.) II vaut mieux que nous mourions les armes à la main, ijue de voir la ruine de notre patrie et la destruction de nos autels. ANGEES BRIAND ET HERVÉ 9, RDE SA1NT-LAUD LACHÈSE ET DOLBEAU 13, CHAUSSÉE St-PIERRE Le Voide, chez l'auteur Tous droits réservés.
LA GUERKE DE LA YENDÊE CINQUIÈME PÉRIODE (Du 28 décembre 1791 au 16 février 1800) IiA PACIFICATION CHAPITRE PREMIER Légitime défiance des paysans envers la République. — Ruelle et les filles de Couëtus. — Mm0 Gasnier-Chambon. — Ses rapports avec Prieur de la Marne. — Elle indique à Ruelle les moyens d'arriver à la paix. — Mlle de Charette. — Bureau de la Batardière. — Départ pour Belleville de Mmo Gasnier, de M110 de Charette et de Bureau. — Bureau pris par les Vendéens. — Entrevue de Charette et de Bureau. — Armistice conclu à Roche-Boulogne. — De retour à Nantes, Bureau est chargé de correspondre avec Charette. — Décision en faveur de la paix prise à Vieillevigne par Charette. — De Béjarry et de Bruc choisis comme négociateurs. — Ils discutent à Nantes avec les Représentants. — fête des Rois célébrée à Belleville. — Entrevue de Dupérat avec les Représentants. — Ruelle à la Convention. — Pleins pouvoirs accordés aux Représentants. — Proclamation de Stofflet. — Eutrevue du pont de Lys. — Attaque du camp de Chiche. — Charette députe de nouveau de Béjarry et de Bruc vers Ruelle, à son retour de Paris. — Conférence à Nantes. — La Jaunais. — Emissaires envoyés à Stofflet et aux Chouans de la Bretagne. — Stofflet et les Chouans députent quelques hommes auprès des Conventionnels. — Ceux de Stofflet signent secrètement. — Discours de Trottouin et de Rostaing. — Nouveaux émissaires de Stofflet ; plusieurs sont gagnés à prix d'argent. — Intrigues à Belleville contre Stofflet. — Plusieurs députés de Stofflet résistent à la séduction. — Stofflet part pour la Jaunais. — Charette V. s'y rend entouré de soldats et d'officiers. — Crainte des Représentants. — Contraste de l'escorte des Vendéens et de celle des Républicains. — Conférence du 17 février à la Jaunais. — Conclusion de la paix. — Arrêtés signés par les Républicains. — Déclaration signée par Stofflet et ses officiers. — Clauses secrètes du traité de la Jaunais.
Les nouvelles propositions de paix faites par la Répu blique seraient encore demeurées sans effet, Texécution de Carrier et des membres de son Comité révolutionnaire auraient peu influencé les décisions des Royalistes, si d'heureuses circonstances, dues pour ainsi dire au basard, n'avaient surgi dans le moment. II importait peu, en effet, à tous ces braves gens, que ce fùt Robespierre ou Tallien ou Barras qui tint les rênes du gouvernement ; la différence qui existait enire de tels bommes n'était guère sensible à leurs yeux ; ils ne voyaient en eux que des régicides, et la disparition, de dessus la scène politique, du sans-culotte mème le plus exalté ne leur paraissait pas devoir modifier beaucoup le régime révolutionnaire qu'ils exécraient. On ne sait combien de temps encore l'état de guerre se fût prolongé, tant la défiance des "Vendéens était grande.
Chapitre II
Stofflet à la Jaunais. — Son départ pour Maulévrier. — Pillage du château de Beaurepaire. — Arrestation et mort de Prodhomme. — Serment de ne pas trahir la Royauté. — Sédition à Belleville. — Charette rétablit le calme. — Les auteurs de la sédition se réfugient auprès de Stofflet. — Entrevue de Charette et de l'abbé Jagault. — L'abbé Jagault à Maulévrier. — Stofflet jure de ne pas se lier avec Charette. — Entrée solennelle de Charette à Nantes. — Inquiétude secrète de Charette. — Charette à la société populaire. — Proclamations des Représentants. — Charette au théâtre. — Proclamation justificative de Charette à Belleville. — Les chefs des Chouans signent la paix. — Plusieurs chefs mécontents la signent aussi. — Trottouin justifie sa signature auprès de Stofflet. — Révélation criminelle de l'effectif des troupes de Stofflet. — Les Représentants informent la Convention du succès de leurs négociations. — Affluence des campagnards à Nantes. — Accueil sympathique fait aux officiers de Charette.
Les conventions étaient à peine signées, que Stofflet, Tabbé Bernier et leur escorte arrivaient à la Jaunais. Cha rette venait de partir pour Belleville afin d'y étouffer une sédition que Delaunay, Savin et Le Moelle y avaient excitée, comme nous Texpliquerons bientôt. Ruelle, Bureau de la Batardière, Cormatin et Sohlhac allèrent aussitôt trouver le général angevin dans le château même, et essayèrent par d'habiles paroles de Tamener à accéder aux engagements de Charette. Stofflet, qui venait d'apprendre que Charette avait traité sans lui, fit entendre le langage de la plus extrême violence ; il eut des altercations avec tous ceux qui avaient conféré sur la paix. Cormatin fut l'un de ceux qui se firent alors le plus remarquer en faveur de la pacification. Pendant que Stofflet et les Représentants dis cutaient ensemble, Solilhac et Beauvais se promenaient avec lui dans le jardin ; il fit tous ses efforts dans ce moment pour détourner Beauvais de sa résolution de continuer la guerre ; son langage fut même si excessif que Solilhac ne put s'empêcher de lui dire : ft Mais, Cormatin, je suis «pétrifié de votre manière de parler.
Nous sommes « envoyés ici seulement pour savoir si les bruits relative « ment à la paix étaient vrais, et non pour en traiter. Au « contraire, au cas qu'il soit question de la paix, nous « sommes chargés de faire le possible pour en empêcher^ .f en disant aux chefs vendéens que, si définitivement ils « traitaient, la Bretagne, quoique abandonnée par eux, « ferait néanmoins la guerre. — S'il en est ainsi, Solilhac, « dit Beauvais, allez promptement rendre compte de votre « mission à Stofflet. — Beauvais, interrompit brusquement « Cormatin, vous mettez le feu aux étoupes. — F...., Mon te sieur, répliqua Beauvais, on ne peut trop brûler, quand « c'est pour le Roi. » En rentrant dans le château, Solilhac répéta à Stofflet ce qu'il avait dit dans le jardin : et Eh bien ! dit Stofflet à Cor matin, vous êtes donc chargé de faire la paix? n Cormatin ne fit que balbutier; ce que voyant, plusieurs chefs de division mirent la main sur la garde de leurs sabres, et jurèrent qu'ils couperaient le cou au premier j... f qui oserait désormais parler de paix.
Stofflet, ne voulant pas dans ce premier moment d'irritation opposer lui seul un refus formel aux stipulations convenues entre les Poitevins et la République, députa Bérard à Nantes pour informer les autorités de cette ville de Topposition qu'il trouvait parmi ses conseillers, et leur demanda de ne pas insister pour la reconnaissance de la République. Bérard, comme il s'y attendait, revint le lendemain, sur les onze heures, sans avoir rien obtenu '. Ce fut à ce moment-là même qu'on vint raconter à Stof flet les menées de Prodhomme ; son esprit est aussitôt en proie aux sentiments les plus sombres et aux plus grandes 1 Mémoires de Beauvais, p. 69. — M. de Colbert dit que Stofflet avait d'abord accédé aux propositions de paix, mais qu'ayant trouvé une vive opposition dans son armée il se rétracta. — Aucun historien que je sache ne mentionne cette acceptation et cette rétractation. CINQUHÎME PÉRIODE. —
CHAPITRE II.
49 perplexités ; désormais il lui faut redouter, pense-t-il, ses amis autant que ses ennemis. Son escorte partage sa fureur ; Tabbé Bernier lui représente qu'on Ta trahi comme on a trahi la cause de Dieu et du Roi. Tout en roulant dans sa tête des projets de vengeance, il monte à cheval, part au galop avec Tabbé Bernier et ses dragons, agite son chapeau et s'écrie : « Vive le Roi ! Au diable la Répu « blique 1 Au diable Charette ! » Les cavaliers qui remplissent la cour, électrisés par sa courageuse détermination, lui répondent en poussant un immense cri de : Vive le Roi ' ! En reprenant la route de Maulévrier, Stofflet détache une partie de ses dragons pour surprendre Sapinaud et La Fleuriaye, au quartier général de Beaurepaire ; il veut leur faire expier la lâche défection qu'ils viennent de con sommer ■ ; mais heureusement qu'ils peuvent s'échapper à la faveur de la nuit.
Alors les cavaliers de Stofflet livrent au pillage le château de Beaurepaire et en enlèvent tout Targent, les chevaux, les armes et les effets précieux qu'ils y trouvent 3. En même temps Stofflet et Tabbé Bernier font arrêter Prodhomme, à Saint-Macaire, au milieu même de sa divi sion ; on Tamène ensuite à Maulévrier. Sur leur ordre on s'empare de Martin, aîné, et de Jean Lejeune ; Bérard et Rostaing, dont on suspecte la fidélité, sont gardés à vue. Et pour frapper de terreur tous ceux qui seraient tentés de 1 Manuscrits de Beauvais, p. 72. — 11 paraîl que dans ce moment d'irritation il fut question parmi quelques Royalistes d'aller assassiner Charette afin d'empêcher les conséquences funestes de son traité avec la République ; mais ce moyen extrême finit par leur faire horreur, et Beauvais ajoute que même il fit tout ce qui était en son pouvoir pour détourner ses camarades d'un si criminel dessein.
(P. 18.) s M. Edmond Stofflet dit que c'était pour se venger de l'affront qu'il lui avait fait subir en l'entraînant à la Jaunais. 3 Sapinaud, paraît-il, fut indemnisé par les Représentants, des pertes qu'il subit en ce moment. Dans une de leurs lettres confidentielles il est dit : « Dormier a reçu vingt-cinq mille livres, qu'il a remis à Sapinaud, sur les indemnités qu'il a à réclamer, pour les vols qui lui ont été faits par quelques officiers de l'armée de Stofflet. » (Savary.) v. réclamer la paix, Stofflet parcourt le pays à la tête de ses compagnies d'élite, et envahit le canton de Cerisais pour en expulser Richard.
Martin, aîné, et Jean Lejeune réussissent à s'échapper de prison, mais Prodhomme, convaincu d'avoir abandonné son général et d'avoir fomenté des défections dans l'armée, est condamné à mort par le Conseil militaire, en ces termes : « Le Conseil militaire des armées catholiques et royales de la Vendée, sur les conclusions de M. Barbot, faisant les fonctions de major général, a condamné le nommé Julien Prodhomme, ci-devant chef de la division du Loroux, à la résidence du Fief-Sauvin, à être fusillé jusqu'à ce que mort s'en suive, étant atteint et convaincu d'avoir semé la dissension entre les trois armées , d'avoir dilapidé les finances, changé les bons royaux en assignats républicains, d'avoir discrédité ensuite les mêmes bons, de n'avoir soldé que deux mois et demi ses soldats, d'avoir refusé le service militaire, et de faire marcher ses soldats aux postes du Layon ; d'avoir cherché à débaucher ses officiers et ses soldats pour passer au service de la République ; enfin, d'avoir abandonné le parti royaliste pour passer dans celui de la dite République; MM. de Céris, Richard, de Beauvais, Forestier, Launay, Valois et de Jousselin, n'ayant pro noncé que sur ce dernier chef, déclarant ne pouvoir con naître les autres : et a arrêté que le présent jugement sera lu, publié et affiché partout où besoin sera. « Fait au Conseil militaire, à Maulévrier, le 12 mars 1795, Tan IIIe du règne de Louis XVII. « Signé : Stofflet, de Rostaing, de Jousselin, Forestier, Dubouet, le chevalier de Céris, J. Chalon, Vannier, Launay, Palierne, Bondu, Valois, Nicolas, Cesbron, Richard, de Beauvais, Barbot et Barré, secrétaire général. » En exécution de cet arrêté, les chasseurs de Stofflet massacrent Prodhomme à coups de sabre. Non satisfait de cet acte de rigueur, Stofflet veut faire —
CHAPITRE II.
51 partager à ses officiers la haine qui Tanime contre tous ceux qui ont trahi la cause royale. II les rassemble à Jal lais et leur fait jurer qu'ils ne se rendront jamais à la République. II se pose en défenseur unique de la Royauté. L'abbé Bernier flatte son amour-propre en lui faisant entre voir que son autorité va bientôt s'étendre sur toute la Vendée. Stofflet alors lance une proclamation pour offrir un point de ralliement à tous ceux qui veulent continuer à soutenir les intérêts du trône et de Tautel ; il promet de conserver leurs grades aux officiers du centre et de" la basse Vendée, et menace quiconque tentera de rompre Tunion qui doit désormais lier irrévocablement entre eux les Royalistes restés fidèles à leur parti. A cette proclama tion il joint Tarrêté suivant : « Nous, général en chef et officiers généraux, membres du Conseil militaire de l'armée catholique et royale d'Anjou et du haut Poitou, et officiers des deux autres armées, réunis en conseil ; « Instruits et vivement affectés du lâche abandon qu'ont fait de leurs postes MM.
Charette, Couëtus, Sapinaud, Fleuriot, de Bruc, Béjarry, et de leur réunion aux ennemis de TÉtat, « Considérant que cette réunion n'a pu s'effectuer qu'à des conditions également contraires au bien général, aux intérêts des peuples, et aux droits imprescriptibles et sacrés de Tautel et du trône, a Voulant, par des mesures promptes et vigoureuses, arrêter les progrès de la séduction, et offrir aux peuples restés fidèles à Dieu et au Roi un centre d'union et un point de ralliement, « Avons unanimement déclaré et arrêté, déclarons et arrê tons ce qui suit : (Viennent alors les dispositions que nous avons relatées plus haut.) « Donné à Jallais, le 2 mars 1795, Tan IIIe du règne de Louis XVII. » (Suivent les signatures '.) 1 Beauchamp, t. III, p. 557. C'était pour ainsi dire déclarer la guerre à Charette.
Aussi, quand ce général eut pris lecture de Tarrêté de Jallais, il haussa les épaules et dit à ceux qui Tentouraient : « Stofflet est fou, Bernier le perdra ! » Mais pendant que cet état d'hostilité se dessinait en Anjou contre Charette, un autre danger le menaçait ailleurs. De violents murmures s'étaient élevés à la Jaunais pendant qu'il signait la paix avec la République. Delaunay, Savin et Le Moelle, qui n'avaient cessé de protester contre un'tel acte, s'étaient mis à la tête des mécontents et avaient représenté leur général comme un lâche transfuge de la cause royale : « Charette est un traître, s'écriaient-ils, il « s'est laissé corrompre pour de Targent, il s'est fait Répu « blicain. Vous allez bientôt le voir à la tête d'une armée « considérable marcher contre la Vendée '. » Puis, après de tels propos, refusant de signer, ils avaient brusquement quitté la Jaunais.
Ils rentrèrent dans la basse Vendée, par coururent les campagnes, provoquèrent des rassemblements à Belleville où ils répétèrent leurs paroles sédi tieuses, et montèrent la tête des paysans, dont la plupart, aussi confiants dans leurs forces qu'au commencement, étaient restés les partisans de la guerre : « Si notre « général nous abandonne, disaient-ils, nous saurons bien « nous battre sans lui ; nous Tavons déjà fait. » Les choses prenaient un caractère tout à fait alarmant , et déjà Delaunay, cédant à des idées d'ambition, se croyait assuré de supplanter Charette. Celui-ci, averti de la sédition de Belleville, quitte préci pitamment les Conventionnels, comme nous Tavons remar qué, et vole au milieu de ses soldats mutinés. Son arrivée subite les déconcerte. II rassemble ses officiers, et avec une grande fermeté il s'écrie : « Croyez-vous donc que je sois v devenu Républicain depuis hier? Sachez que ce que j'ai « fait était nécessaire, et que je l'ai fait dans Tintérêt de ' Lebouvier, p. 360. —
CHAPITRE II.
53 « notre cause. Si vous connaissiez mes vues, vous les « approuveriez. Vive le Roi ! ce n'est pas la paix que je « viens de conclure, c'est une trêve que les besoins prêts sents rendent indispensable. J'y trouve les moyens « assurés d'atteindre le but que nous nous proposons tous. « Nous avons de nombreux amis avec lesquels il faut s'en tt tendre, et leur donner le temps de nous arriver. Je ne « parle pas des Anglais, car je me défie de leurs pro « messes, mais des Français monarchiques répandus sur ft tout le territoire de la France, et même de TEurope ; je « parle de nos Princes qui ne voudront pas toujours nous « laisser mourir pour leur cause sans nous rejoindre. tf D'autre part les intelligences que j'entretiendrai de tous « côtés avanceront mieux nos affaires que les victoires que « nous pourrions remporter.
Étant d'accord momentané « ment avec les Républicains, je pourrai tirer de leur part « de Targent et obtenir clandestinement des armes, des « munitions, des vivres et des effets d'équipement. J'atti « rerai dans nos rangs leurs soldats, et déjà des corps tt entiers me sont assurés, pour le moment où leur con « cours nous sera nécessaire. Après tout, qu'avez-vous à t> craindre ? Nous gardons nos armes, notre drapeau ; je « reste avec vous. Et s'il était vrai qu'on nous eût tendu un « piège, nous pourrions toujours le déjouer, puisque nous « le prévoyons. Nos ennemis s'étant démasqués, tout le « tort serait de leur côté, Topinion se tournerait contre « eux, et nous les combattrions avec plus d'avantages '. » Puis s'adressant aux soldats : « Camarades, leur dit-il, « on vous trompe, retournez chez vous, soyez tranquilles tt et sans inquiétude, la paix est faite, n Ce discours apaisa la sédition, car les Poitevins aimaient leur général, et, le voyant leur parler avec tant d'assurance, ils cessèrent leurs soupçons. 1 Beauchamp, t. III, p. 129. — Lebouvier, p. 360. — Crétineau-Joly, t. II, p. 307.
Quand tout fut rentré dans le calme, Charette donna des ordres pour arrêter Delaunay, Savin et Le Moelle, les pro moteurs de toutes ces menées séditieuses. Delaunay résidait au château de la Bouchère où il s'était établi avec une espèce d'état-major. Sur Tavis que des cavaliers étaient envoyés pour se saisir de sa personne, il s'évada avec sa caisse et ses meilleurs chevaux, et se réfugia auprès de Stofflet. Quelques mois auparavant , au conseil de guerre de Beaurepaire , il s'était pourtant déclaré son ennemi irréconciliable et avait même réclamé sa tête ; mais dans la crainte d'être pris, il oublia tout à coup le passé et s'estima heureux de pouvoir trouver un asile parmi ses troupes. Stofflet, de son côté, voyant que Delaunay pouvait lui rendre des services réels, et que sa désertion du camp de Charette favoriserait celle d'autres Poitevins, lui accorda un pardon entier, et Taccueillit avec joie.
Quant à Savin et à Le Moelle, ils vinrent demander grâce à Charette qui, considérant leur repentir, les réintégra dans leurs grades. II leur avait à peine pardonné, lorsque Sapinaud et La Fleuriaye, qui avaient failli être pris et massacrés à Beau repaire par les cavaliers de Stofflet, vinrent lui raconter le danger qu'ils avaient couru. Leur récit le mit dans une telle fureur qu'il rassembla une partie de son armée et marcha contre Stofflet. Le sol vendéen eût été peut-être teint du sang de ses défenseurs, s'il eût suivi le premier mouvement de sa colère; mais les Conventionnels, qui avaient exigé qu'il ferait une entrée solennelle à Nantes, le pressèrent, dans ce moment même, de remplir sa promesse '. Ajournant 1 Le comte de Vauban, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire des guerres de la Vendée, dit : « Sa haine (de Charette) lui avait fait faire la « paix ; il Pavait poussée jusqu'à indiquer aux Républicains, par écrit, « le moyen de détruire l'armée de Stofflet et de s'emparer de sa per ■t sonne...
Les chefs républicains", toujours soigneux d'augmenter les f. divisions, avaient envoyé les lettres originales de Charette à Stofflet « lui-même, qui ne s'en était vengé qu'en les faisant connaître à tous —
CHAPITRE II.
55 alors sa vengeance, il sortit de Beaurepaire le 23, reparut à Belleville le lendemain, quitta ce poste le 25 au matin avec son état-major, et reprit la route de la Jaunais où Tattendaient les commissaires pacificateurs. II y trouva un homme dont le nom était célèbre en Vendée et dont la réputation était surtout fort intègre. Cet homme était Tabbé Jagault qui, après avoir erré longtemps en Bretagne avec Mmes de Lescure et de Donnissan, venait de repasser la Loire. II aborda Charette, et lui représenta la faute qu'il aUait commettre en entrant à Nantes et en se séparant de Stofflet. Mais laissons-le nous raconter lui-même cette entrevue avec Charette : « M. de Charette, dit cet ancien secrétaire général du Conseil supérieur , dans ses manuscrits , était dans le moment triste et joyeux ; il me reçut avec une grande bonté et me dit : ft Me blâmezvous, comme M. Bernier, « d'avoir signé une paix nécessaire? » Je lui répondis : Non, général; et, dans la situation où se trouve le pays, je vous approuve de tout mon cœur de ce que vous avez fait ; mais élait-il utile à la Vendée de vous séparer de M. Stofflet et de conclure sans lui?
M. de Charette me dit : a J'aime et -f j'estime Stofflet, c'est un bon soldat et un général intellift gent; mais il est mal entouré, et on lui a conseillé de tf résister à toutes les invitations. » Je ne voulais pas entrer dans des démêlés dont j'ignorais la cause, car alors je ne connaissais que fort inexactement les événements. Je répondis donc : J'ignore si M. Stofflet a des plaintes fondées à faire valoir ; mais, général, il est à la tête d'une a les autres chefs et Conseils royalistes qui surent par là ces tristes « détails. Stofflet avait toujours été prêt à pardonner d'aussi terribles « offenses et à se réunir, si ce n'est d'amitié, au moins de forme et de « fait, pour d'accord commun marcher vers un but général. II est dans « la nature de l'homme grand et noble de pardonner les offenses. » Un Mémoire, adressé au comte d'Artois, le 15 décembre 1795, s'exprime ainsi : « Charette fit la paix sans l'en (Stofflet) prévenir, offrit de marcher « contre lui pour l'y contraindre, et ne se réconcilia avec lui, après la « paix générale, que par la cession que lui fit ce dernier d'une portion « de son territoire. » (Stofflet et la Vendée, p. 310.) armée royale ; il dispose d'une partie du pays, et vous ne voulez certainement pas, en traitant seul, abandonner ses divisions et TAnjou à la fureur des Révolutionnaires.
M. de Charette se leva ; puis après s'être approché de moi : « Nous ne nous connaissons à peu près que de réputation, « me dit-il, mais vous en savez assez sur mon compte pour tf être bien persuadé que je ne laisserai jamais souffrir un « Vendéen, tant que j'aurai une épée, et nous n'abandon tf nerons pas nos armes ' ; mais avez-vous un moyen sûr ff pour faire que tout le monde s'entende ?» — Je le crois, répondis-je; il faut traiter M. Stofflet avec égards et loyauté. « Le général me dit qu'il était tout disposé à un rappro chement que Tabbé Bernier cherchait à rendre impossible, mais qu'il était tellement pressé par les Représentants de paraître à Nantes, qu'il ne croyait pas pouvoir différer. tt Ils me croiraient, ajouta-t-il, de mauvaise foi. Je sais que « ce traité n'est pas possible longtemps, Torgueil de la tt République en souffre trop.
Mais, tout en me préparant tt à une guerre que j'attends, je ne veux pas qu'on dise que « j'ai manqué de parole. » « J'offris à M. de Charette de courir à Maulévrier ; il me donna quatre cavaliers pour escorte, et me dit au moment où je montais à cheval : « Répétez bien à Stofflet que je « n'ai pour lui que de Testime, et que je suis prêt à tout « faire pour le contenter personnellement. » Je partis. Arrivé à Maulévrier, je vis le général avec lequel j'étais très-bien, surtout à dater de la campagne d'au delà de la Loire, où il avait été si dévoué : je lui fis part des senti ments de M. de Charette. L'abbé Bernier était chez Mme de La Paumelière, au château du Lavouër. M. Stofflet me pro mit de se réconcilier avec M. de Charette. « II a bien sa tête, me dit-il, mais j'ai la mienne aussi. i On voit que la colère de Charette envers Stofflet était déjà apaisée, et que la raison était revenue avec la réflexion. —
CHAPITRE II.
57 ft Je sens qu'il faut traiter, sauf à reprendre les armes « plus tard. Je traiterai donc en commun avec Charette. » « Après cet entretien je repartis aussitôt ; mais ce que le général m'avait fait pressentir arriva ; les Représentants ne lui laissèrent ni trêve ni patience. Lorsque j'arrivai à la Jaunais, il était parti pour Nantes. J'écrivis de suite à M. Stofflet, le prévenant de ce qui se passait et, surtout, lui disant que M. de Charette était innocent d'une démarche que la seule force des choses le contraignait à faire '. » Stofflet ne se voyant pas traité sur le même pied que Charette, n'accepta pas cette excuse ; il fut froissé qu'on accordât à ce général des honneurs qu'il méritait aussi bien que lui, et il jura qu'il périrait plutôt que de traiter désormais avec la République et de renouer des liens d'amitié avec Charette.
Ce concours de circonstances funestes, qui empêcha Tentente entre les deux généraux royalistes, fut un nouveau malheur pour la Vendée ; il précipita plus rapidement encore le terme de ses derniers efforts. Charette entra donc à Nantes sous la pression des com missaires pacificateurs. Ce fut le 26 février 1795 qu'eut lieu cette fête étrange. II apparut dans la ville, monté sur un magnifique cheval richement caparaçonné, vêtu de bleu, ceint d'une écharpe blanche aux franges et aux fleurs de lis d'or, et le chapeau surmonté d'un énorme panache blanc. Le général Canclaux était à sa droite, et le général Beaupuy à sa gauche, montés l'un et l'autre sur de superbes coursiers, avec Tuniforme de Tépoque, Thabit à larges basques et à parements brodés, le panache, la cocarde et Técharpe tricolores. Une salve d'artillerie annonça leur arrivée, dès qu'ils débouchèrent sur le pont dePirmil.
Derrière Charette s'avançaient Sapinaud et quatre de ses principaux lieutenants; venait ensuite un groupe d'officiers républicains suivis par Tétat-major de Charette, puis 1 Crétineau-Joly, t. II, p, 312. par celui de l'armée républicaine ; tout ce cortège était à cheval. Enfin la cavalerie des deux armées, les chasseurs royalistes, l'élite des grenadiers de la garde nationale, les uns avec le drapeau blanc, les autres avec le drapeau aux trois couleurs, ayant à leur tète une musique militaire, formaient le centre du défilé ; la cavalerie nantaise escor tant deux voitures surmontées du bonnet de la liberté, et occupées par les commissaires pacificateurs, fermait la marche. Toute la garnison était sous les armes et se trouvait rangée sur deux haies pour contenir la foule qui était immense. Voir les Brigands, qu'ils avaient tant de fois maudits, entrer triomphalement dans leur ville, était un spectacle des plus étonnants et comme un rêve pour les Nantais.
Le cortège, après avoir traversé les ponts, se déroule dans les rues de la ville, et pour donner à sa marche un air plus pompeux et plus triomphant, il fait lentement le tour des places publiques. En passant sur celle du Bouffay, où avaient coulé des flots de sang vendéen, le front de Charette s'assombrit, et, par respect pour tant de victimes, il se découvre ; les généraux Canclaux et Beaupuy Timi tent ; les deux états-majors suivent Texemple de leurs chefs1. Partout Charette est accueilli avec acclamation, partout on se presse pour voir, contempler les traits de ce terrible général qui a été si souvent Teffroi de Nantes, et dont la célébrité est devenue européenne. Charette salue du geste et de la voix la multitude frémissante qui Tho nore ; on eût dit un prince bien-aimé rentrant dans sa capitale après avoir remporté d'éclatantes victoires.
Des cris de : Vive le Roi ! se font entendre de part et d'autre, et menacent d'étouffer ceux que Ton pousse en faveur de la République. Ces cris vont peut-être amener la réalisation des promesses secrètes faites à la Jaunais, et faire proclamer définitivement Louis XVII. Bureau de la Batardière, le ' Crétineau-Joly, t. II, p. 315. —
CHAPITRE II.
59 médiateur entre les deux partis, en fait encore Toffice : a Vive la paix ! s'écrie-t-il. — Vive la paix ! répètent aussitôt les Représentants en agitant par les portières de leur voiture le drapeau tricolore. — Vive la paix ! » proclament à leur tour officiers, soldats et fonctionnaires civils '. Le peuple qui les suit et qui, la veille encore, tremblait au seul nom de Charette, répète les mêmes cris et y joint celui de vive Charette ! Ainsi ceux qui avaient juré tant de fois d'exterminer les Brigands jusqu'au dernier, fraternisent avec eux ; et ces Vendéens qui, dix-huit mois auparavant, n'avaient pu pénétrer dans Nantes, malgré les efforts les plus héroïques , y sont reçus alors au milieu des chants d'allégresse et au son d'une musique nombreuse jouant Tair : Oh peut-on être mieux qu'au sein de sa famille, etc.
La perspective de voir refleurir enfin le commerce détruit par la guerre, Tassurance d'obtenir avec facilité les vivres dont la pénurie ne se faisait que trop sentir, ne contribuèrent pas peu à favoriser Texaltation de la multitude. La fête se prolongea jusqu'à une heure fort avancée de la nuit. Toutefois, au milieu de cette joie universelle, le visage de Charette demeura presque toujours sombre ; on eût dit qu'il pressentait déjà le sort funeste qu'il aurait à subir un an plus tard, dans cette même ville ; peut-être aussi était il tourmenté par la pensée d'avoir, contre sa conscience, transigé avec la République. A la fin de cette brillante ovation, dont il avait été, on peut le dire, Tunique héros, on Tamène à THôtel des Repré sentants, où Mme Gasnier s'empresse de lui faire les honneurs d'une cordiale réception.
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