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La Russie et les Russes

Nikolai Ivanovich Turgenev · 1847 · Scanned text

136,684 words · about 9 h 34 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Nikolai Ivanovich Turgenev
Language
French
Published
1847
Length
136,684 words · about 9 h 34 min
Sections
7 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (7)
  1. Front matter about 18 min
  2. Chapitre II about 14 min
  3. Chapitre III about 26 min
  4. Chapitre IV about 18 min
  5. Chapitre V about 2 h 8 min
  6. Epilogue about 11 min
  7. Introduction about 6 h

Continue:

Front matter

LA RUSSIE I I LES RUSSES. imprimerie de giiraudet et JOUAUST , Rue Saint-Honoré , 518. AU LA RUSSIE n LES RUSSES PAR N. TOURGUENEFF. Hemoriam quoque ipsam cuni voce perdidissemus , si tam in nastra pn lestate cssct oblivisci quam tacere. Tacite. TOME 1". MÉMOIRES D'UN PROSCRIT. PARIS, COMPTOIR DES IMPRIMEURS-UNIS, quai malaquais, 15; LEDOYEN, PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 31 PRÉFACE Ce livre n'est point une de ces fantaisies légères comme se plaisent à en broder des touristes à l'imagination brillante et facile , une de ces ébauches superficielles qui ne reflètent que les formes extérieures d'une nation , qui ne rendent que quelques uns de ses traits les plus saillants, esquissés au hasard , encourant, à vol d'oiseau. C'est l'expression d'une pensée long-temps mûrie au fond du cœur, c'est le fruit des médita tions de toute la vie d'un homme qui a touché du doigt les plaies de son pays , et qui n'a cessé de rêver pour lui un meil leur avenir.

Que l'on ne croie pourtant pas que j 'attache à ces pages plus d'importance qu'elles n'en ont réellement ; en les livrant à la publicité , c'est à ma conscience que j'obéis , c'est un de voir que je crois remplir. Quelques mots suffiront à prouver l'esprit qui les a dictées, en montrant comment j'ai été amené à les commencer, et comment ensuite elles se sont ajoutées in sensiblement l'une à l'autre , et pour ainsi dire à mon insu. Appartenant par ma naissance à la classe des propriétai res d'esclaves , je connus dès mon enfance la dure condition de ces millions d'hommes qui gémissent en Russie dans les liens de la servitude; le spectacle d'une si criante injustice frappa vivement ma jeune imagination, et laissa dans mon âme une impression qui ne devait jamais s'effacer. Mes études à l'université de Gœttingue ne firent que fortifier cette im pression , en même temps qu'elles m'éclairèrent sur la faus seté des institutions qui régissaient mon pays.

Des excursions en Allemagne , en France , en Suisse , en Italie , en Angle terre , achevèrent de m'initier aux sciences politiques et éco nomiques. Je rentrai en Russie plein du désir de me rendre utile à mes concitoyens. C'était après la dernière campagne de France, que j'avais faite comme employé civil. Avec les troupes qui retournaient dans leurs foyers, quelques idées libérales avaient franchi la frontière : il semblait qu'une ère nouvelle allait se lever pour la Russie. Mes écrits m'eurent bientôt mis en rapport avec les hom mes les plus libéraux; quelques uns d'entre eux, pour don ner aux tendances nouvelles une impulsion régulière et effi cace , ayant essayé de réunir dans une association organisée à l'instar des sociétés secrètes de l'Allemagne tous ceux qu'animait l 'amour du bien public, je n'hésitai point à m'associer à eux.

Chapitre II

Campagne de 1812. De nombreux écrits ont paru sur la campagne de 1812, on a publié des récils officiels, des dépêches, etc.; mais nulle part on ne trouve aucune indication du plan que le gouvernement russe pouvait avoir adopté à Tapproche de la guerre. La conclusion la plus logique que Ton puisse en tirer, c'est qu'il n'en avait aucun. Un instinct général faisait pressentir que la Russie ne pouvait combattre avec succès Ten nemi qu'en le laissant pénétrer au centre du pays, mais rien ne prouve que cette tactique ait foimé la base d'un système préalablement adopté. Ni le choix des points fortifiés , ni Tétablissement des magasins indispensables pour la subsistance de l'armée , n'annonçait l'intention d'opérer , dès le dé but de la campagne, un mouvement rétrograde. Ces magasins, ainsi que le camp de Drissa, se trouvaient établis tout près de la frontière.

Le ministre de la guerre, Rarclay de Tolly, qui avait réorganisé l'armée , était désigné pour la com mander , mais non sans partage : le général Bagra tion devait avoir un commandement égal. II y eut donc deux commandants en chef, l'empereur n'ayant jamais voulu prendre officiellement le titre de com mandant suprême. C'était une première faute : on pouvait avoir deux armées , mais le bon sens disait que pour ces deux armées il ne fallait qu'un seul chef quand elles devaient agir ensemble , et surtout agir contre un adversaire tel que Napoléon. La campagne de 1812 commença, comme on sait, par la retraite de l'armée russe vers l'intérieur. Les étrangers admirèrent cette retraite ; en Russie, au contraire, Topinion du pays, ainsi que celle de l'armée , s'éleva contre le général en chef Barclay de Tolly.

Cependant l'empereur, qui était à Saint-Péters bourg, conservait son appui et sa confiance à l'hom me de son choix. Mais, après Toccupation de Smo lensk par Tennemi, malgré les sentiments bien con nus de l'empereur, on demanda avec plus de force que jamais Téloignement du ministre de la guerre. En même temps, sur l'invitation du général Yermolofï, quartier-maître général de la grande armée , plusieurs généraux se réunirent pour adresser à l'empereur une représentation à Teffet d'obtenir le rappel de Barclay de Tolly et son remplacement par le général Koutousoíf, qui venait de conclure la paix avec la Turquie après une campagne qui n'avait pas été sans gloire, et que désignait Topinion générale. Alexandre linit par céder. En s'éloignant de l'armée, Barclay saillit être victime de la fureur populaire.

Mais le public, qui n'est jamais longtemps injuste, même en Russie, revint, parla suite, de ses préven tions contre Barclay de Tolly. Les militaires sauront apprécier son mérite comme général, et les hommes qui jugent sans passion rendront hommage à sa pro bité et à la loyauté de son caractère. Un éloge manquerait à Barclay si je bornais là mon appréciation de cet homme remarquable. Tous les Busses qui savent quels effroyables malheurs Téta hlissement des colonies militaires a causés à leur pays doivent de la reconnaissance à l'homme qui, seul dans tout Tempire , osa désapprouver en face de l'empereur cette institution aussi absurde que cruelle. Peut-être Barclay ne laconsidérait-il que sous le rapport militaire; mais, quel qu'en fût le motif, la manifestation de son opinion n'en était p;is moins di gne d'éloges dans un pays ou tout le monde condamnait cette institution, mais où personne n'avait assez de dévoûment et de hardiesse pour s'exprimer fran chement devant l'empereur : on se taisait , et un au tocrate qui se voit si haut placé ne daigne pas descen dre jusqu'à interpréter le silence de ses sujets.

On a observé que le conquérant ne trouva en Rus sie ni traîtres, ni complaisants même. II n'y eut qu'un pauvre évêque qui consentit à mentionner dans les prières de la messe le nom de Napoléon , et cette faiblesse ne fut que trop sévèrement punie par le gouvernement : Tévéque fut dégradé , c'est-à-dire dé pouillé de sa dignité d'évêque , chose presque inouïe en Russie. Sur la terre russe Napoléon ne rencontra que des ennemis; souvent même il éprouva une éclatante résistance de la part d'individus isolés. La province de Smolensk vit quelques gentilshommes mourir de la mort des martyrs en résistant au vainqueur. Le fameux Rostopchine mit le feu à sa maison de campa gne , et y laissa un écriteau où les Français purent lire que partout une semblable réception les attendait. Appelé au gouvernement de Moscou , Rostopchine ternit son patriotisme par plusieurs actes de violence et d'atrocité.

La veille de Tentrée de Tennemi dans cette capitale, il ordonna qu'on allât chercher un jeune homme qu'il avait fait jeter en prison quelque temps auparavant, et qu'on Tamenàt devant son palais. Là, il déclara à la populace assemblée que c'était un traître, qui avait vendu la ville aux Français ; « Je le livre à votre vengeance ! », s'écria-t-il. Une voix, dans la foule, lui répondit : « Nous ne sommes pas des bour reaux. » Rostopchine, sans doute pressé de fuir, et vou lant en lìnir promptement avec cette vie d'homme qui Timportunail, donna Tordre à un gendarme de sabrer le malheureux. Cet ordre reçut un commencement d'exécution. L'ivresse du sang prit alors à la popu lace, qui, se jetant avec des cris de fureur sur le martyr désigné à ses coups, Teut bientôt achevé, et traîna ensuite son corps dans les rues.

Un employé du quartier général de l'armée russe, qui entrait dans la ville , mit fin à un spectacle aussi révoltant en fai sant enlever les restes informes sur lesquels s'assou vissait la rage de la populace. Le crime de cet homme était une prétendue traduction d'une prétendue pro clamation de Napoléon, faite à Dresde et publiée dans un journal de Hambourg, et que la police de Rostop chine avait trouvée dans les papiers de Tinfortuné. Après la retraite des armées françaises, le père de la victime demanda justice à l'empereur contre le meurtrier. Le fait fut raconté dans toute sa nudité re poussante. Alexandre eut horreur de Tacte de Ros topchine; il ordonna Texamen de la plainte. Mais le sénat se trouva tellement embarrassé en se voyant réduit à accuser un gouverneur général, un lieute nant de Tempereur, du crime d'assassinat, que Taf faire n'alla pas plus loin et fut étouffée. 11 est très pro bable que ce sanglant incident contribua beaucoup à Téloignement que l'empereur montra dans la suite pour Rostopchine.

Rentré à Moscou, celui-ci fit en core saisir quelques prétendus traîtres. Le plus mar quant d'entre eux était un Français , maître de lan gues, homme tranquille et estimable , qu'à Tentrée de Napoléon dans la ville on avait forcé de servir d'interprête à une soi-disant députation composée de deux ou trois boutiquiers qui devait complimenter le vainqueur, car on voulait à toute force une députation. Un autre individu, d'une condition également mo deste , et non moins estimable , fut accusé d'avoir fait la police de la ville pendant Toccupation française. Rostopchine fit travailler ces deux hommes dans les rues comme des forçats , mais un ordre de l'empereur ne tarda pas à les délivrer. Un fait de plus va caractériser Rostopchine. Parmi les mesures de haute administration qu'il crut devoir adopter, se trouvait la défense aux marchandes démo des de se servir de la langue française sur les ensei gnes de leurs boutiques.

Bostopchine était pourtant un homme de beaucoup d'esprit, et reconnu pour tel non seulement en Russie, mais dans d'autres pays civilisés. On a beaucoup parlé de Tincendie de Moscou. Par qui fut-il allumé? Les Français prétendirent, ce qui était vrai , qu'à leur entrée à Moscou les tlammes se manifestaient déjà dans plusieurs endroits ; les auto rités françaises firent même pendre quelques malheureux qu'elles disaient avoir été saisis en flagrant dé lit. Cette preuve , nous le savons bien, ne serait pas concluante , car nulle part les autorités ne se font scrupule d'employer toutes sortes d'arguments , voire même la potence, quand elles veulent que Ton ajoute foi à leurs assertions. Mais le simple bon sens dit que ce ne sont pas les Français qu'on pourrait raisonnablement accuser de cet événement, contraire à tous leurs intérêts.

D'un autre côté, il est certain que cet incendie a merveilleusement servi la cause de Tempire russe, en excitant la fureur du peuple contre Tennemi et en privant celui-ci d'immenses moyens de subsis tance. Plusieurs faits d'ailleurs paraissent indiquer que le feu fut mis par les Russes eux-mêmes. Les autorités de Moscou, en évacuant la ville, avaient emmené les pompes à incendie. II est notoire aussi que les prisons furent ouvertes. On disait même que des torches, pré parées à cet effet , avaient été distribuées par des agents de police. Ces torches, ajoutait-on, avaient été fabriquées par un physicien élranger, qui était chargé par le pouvoir de construire un immense bal lon qu'il pourrait gouverner à volonté et au moyen duquel il devait , cn s'élançant dans les airs , jeter dans le camp ennemi toutes sortes de matières in flammables (1).

Quoi qu'il en soit, on n'a jamais voulu éclaircir ce fait. Ce qu'il y a de certain , c'est que le gouvernement, c'est-à-dire l'empereur, fut complète ment étranger à tout ce qui se rapporte à Tincendie ; qu'il ne donna jamais aucun ordre, aucune autorisa- (1) Ce n'est pas une plaisanterie; ce projet de ballon a fait le sujet d'une sérieuse correspondance diplomatique. tion à cet égard. II est probable que, Timpulsion ayant été donnée par les autorités locales , le reste se sera faitpar imitation. Des soldats russes en quittant la ville, des habitants isolés auront peut-être mis le feu çà et là , et ses progrès auront été d'autant plus rapides et plus'grands que Ton manquait de tout moyen pour Té teindre. Ce qui est certain, c'est que, long-temps avant la prise de Moscou, quelques personnes par laient de Tincendie de la ville comme d'une nécessité en cas d'occupation par Tennemi.

Ces conversations avaient lieu en présence de Rostopchine et chez lui. Un sénateur , entre autres , dont la fortune entière consistait en maisons situées dans le quartier le plus populeux et le plus marchand , disait qu'il n'hésiterait pas à y mettre le feu si les Français entraient à Mos cou. Rostopchine manifestait hautement les mêmes dispositions. Cependant, long-temps après, ce dernier crut de voir publier, à Paris, .me brochure dans laquelle il se défendait d'avoir été') _uleur de Tincendie de Moscou. Cette déclaration surprit tout le monde. Ses compatriotes ont trouvé triste qu'il fût entré dans la pensée d'un Russe de se défendre d'avoir accompli une grande action. Néanmoins, quelques personnes, qui ont vécu dans son intimité , demeurent persuadées qu'il a dit la vérité en assurant qu'il n'avait pas donné Tordre de brûler Moscou .

Si le fait que Rostopchine est Tauteur de Tincendie de Moscou est aussi vrai qu'il est probable , on ne conçoit pas, en vérité, quel a pu être le motif de sa brochure. A son apparition, quelques personnes , accoutumées à voir les hommes de cour prendre toutes sortes de chemins pour entrer ou rentrer en faveur , crurent que ce moyen pouvait , comme un autre , mener Rostopchine au but qu'il se proposait d'atteindre. Mais la cour de Russie, pas plus que Topinion publique , ne lui faisait un crime d'avoir brûlé une des capitales de Tempire. Les atro cités qu'il avait commises inspiraient seules à tous les hommes de cœur la répulsion dont il était Tobjet ; ce pendant il ne se défendait pas de ces atrocités, bien que sa conscience les lui reprochât durement et incessam ment. Au surplus , avant la publication de cet écrit, Rostopchine semblait avoir adopté tout à fait un rôle qui ne manquait pas de grandeur, celui de brûleur de Moscou, et partant de sauveur de Tempire.

Autre ment, comment eùt-il pu savourer les démonstrations enthousiastes dont les bons Allemands Taccablèrent pendant ses voyages dans leur pays? Quoi qu'il en soit, les proclamations que Rostop chine lit publier, en style grotesque et en forme de bulletins , ne contenaient rien de relatif à ce moyen extrême; il y faisait , au contraire , sentir aux habitants la nécessité de défendre la ville , et cherchait même à leur inspirer une parfaite sécurité en leur as surant que Tennemi n'y entrerait jamais. Le fait est qu'il ne prévoyait pas qu'il dût en sortir sitôt lui-mè- T. I. me. II était à ce sujet en correspondance suivie avec le feld-maréchal Koutousoff , commandant en chef de l'armée ; il voulait que celui-ci combinât avec lui les mesures à prendre pour la conservation de la capitale. Le maréchal , se souciant fort peu , à ce qu'il paraît, d'admettre le gouverneur de Moscou dans le par tage et dans la discussion de ses plans , lui donnait les meilleurs espérances pour la sécurité de la ville ; il en répondait sur ses cheveux blancs , et disait que les Français n'y entreraient qu'en lui passant sur le corps.

Mais en même temps que le vieux maréchal faisait ces protestations, il tenait un conseil de guerre où lui et tous les généraux , un seul excepté , le chef d'état major (U), opinaient pour Tabandon de Moscou. Cependant Rostopchine transmettait les assurances du maréchal aux habitants, et comme on n'en pou vait suspecter la sincérité, personne ne pensait à mettre ses richesses à couvert . Moscou renferme tou jours de grandes quantités de marchandises en dé pôt, destinées à être expédiées dans les différentes provinces de Tempire. Tout y resta et tout y périt. Ce ne fut presque que la veille de Tentrée des Français que les habitants songèrent à fuir et à emporter avec eux ce qu'ils purent sauver. Des 300,000 habitants (1) Le brave, i'honnête Ronovnitzine. Son fils est en Sibé rie depuis 1826. qui peuplaient Moscou, il n'en restait guère que 60,000 quand les Français prirent possession de la ville (I).

Napoléon avait toujours pensé que Toccupation de Moscou conduirait promptement à une paix dont il dicterait les conditions. Cette pensée préoccupait aussi Topinion publique en Russie , et inquiétait ce lui-là même qui , par la suite , fut salué comme le sauveur du pays; car, en envoyant annoncera l'em pereur Tabandon de Moscou , le prince Koutousoff insistait surtout pour qu'on ne traitât pas avec Ten nemi. Alexandre prouva qu'il savait être ferme quand il le voulait. On a été jusqu'à dire , dans le temps , qu'il était résolu à s'exposer à tout, à se retirer même jusqu'en Sibérie , plutôt que d'entrer en négociations. II est une aulre particularité de la guerre de 1812 qu'on n'a pu empêcher de se produire , mais que Ton s'est efforcé de faire passer inaperçue ; la voici. A la vue de Tétranger, les habitants des campagnes ( i; Le chef de la police à Moscou , en quittant la ville , ad ressa un rapport à l'empereur, et, suivant les formes officielles usitées en pareil cas, qui ne permettent pas de se contenter de ''honneur, quand on s'adresse à l'empereur , niais qui veulent que l'on soit heuretix chaque fois qu'on lui parle . ce fonc tionnaire disait : « J'ai le bonheur d'annoncer à Votre Ma jesté que les Français ont occupé Moscou, etc., etc. » se levèrent spontanément.

Partout , dans les provin ces russes proprement dites, les paysans firent la guerre en partisans et combattirent avec vigueur. Quand Tennemi se fut retiré, ceux d'entre eux qui étaient serfs crurent tout naturellement qu'une ré sistance si héroïque, que tant de dangers affrontés avec courage , tant de privations endurées avec rési gnation pour la délivrance commune, leur avaient bien mérité la liberté. Dans cette conviction, les pay sans serfs de plusieurs localités ne voulurent plus reconnaître Taulorité de leurs seigneurs. Les esclaves russes ne sont pas, comme je le prouverai ailleurs, aussi dégradés qu'on le croit généralement en Eu rope. II n'y eut donc rien d'étonnant, pour ceux qui les connaissaient , à les voir repousser la servitude domestique , après avoir contribué avec succès à repousser le joug que Télranger avait tenté d'imposer au pays.

Dans cette conjoncture, la conduite du gou vernement , comme celle des autorités locales et des propriétaires eux-mêmes, fut on ne peut plus pru dente. Au lieu de recourir à la violence, cet unique argument des possesseurs d'esclaves , ils s'abstinrent d'agir ; ils laissèrent faire les paysans, remettant à des circonstances propices le recouvrement de ce qu'ils considéraient comme leurs droits. Peut-être même quelques scrupules de conscience les empè chèrent-ils de sévir contre des hommes dont les sa crifices avaient été si grands et la conduite si patriotique. Ce ne sut qu'assez long-temps après, quand la première effervescence des paysans se fut calmée d'elle-même, et quand Tadministration eut repris sa marche régulière , que tout rentra dans Tordre habi tuel, ordre, hélas! trop semblable à celui qu'un homme d'état déclarait régner à Varsovie après la dernière insurrection polonaise.

Si l'armée russe eût alors contenu dans son sein les éléments de progrès dont elle a présenté depuis quelques germes , il est probable que des tentatives d'affranchissement se seraient manifestées ailleurs que parmi les serfs, tant le peuple russe avait, en ce moment, le sentiment de sa force et de sa dignité. Le passage de la Bérésina avait clos la campagne. Ce fut alors que l'empereur vint à l'armée. Le maréchal Koutousoff, si courtisan pendant toute sa vie, cessa de Têtre , dit-on , quand il se vit proclamer le sauveur de sa patrie. II avait la conscience de Tem pire qu'exerçait son nom sur les esprits , et sa con duite publique y répondait en tous points. Mais il ne jouit pas long-temps de cette glorieuse position : la mort vint le frapper peu de jours après ses derniers triomphes. On dit qu'Alexandre et son frère Constantin , mais ce dernier surtout, le caporal par excellence, et qui ne rachetait pas, comme l'empereur, cette ma nie par des qualités éminentes , furent choqués de trouver l'armée dans la tenue peu régulière , peu conforme aux règlements , qu'elle devait nécessairement présenter alors.

En général, Thabillement et Téquipement du soldat russe ne sont calculés que pour la parade. Dès qu'il se met en marche, il doit porter sur son dos la plus grande partie de ses vêtements, tels que ses guêtres de cuir, ses panta lons, son plumet de grenadier, etc. Une campagne telle que l'armée venait d'en faire une avait dû chan ger davantage encore la mise des soldats. On les trouva, à la frontière, habillés et chaussés de la ma nière la plus appropriée aux fatigues des longues marches et à la rigueur de la saison. Ils étaient vêtus à peu près comme ils devraient l'ètre toujours, en rai son du service qu'ils ont à faire et de Tàpreté du cli mat, dût l'uniforme présenter quelque analogie avec le costume des paysans. En voyant défiler le régiment des chasseurs à pied de la garde , régiment qui s'é tait couvert de gloire pendant la campagne , le grand duc Constantin fut outré de Taspect que présentaient ces militaires; leur chaussure épaisse et disgracieuse parut surtout le choquer.

II se monlra aussi mécon tent du peu de régularité des rangs , et ne put s'em pêcher de s'écrier avec indignation : Ces gens-là ne savent que se battre ! Dans la bouche de Constantin c'était une amère critique!

Chapitre III

Sur les événements de 1813 et 1814. — M. de Stein. Quand l'armée russe franchit la frontière d'Alle magne , elle était si peu nombreuse qu'à la première revue que l'empereur en passa , en présence du roi de Prusse , à Kalisb , elle ne montait guère à plus de 15,000 hommes. Le reste était en arrière. Les choses, d'ailleurs, avaient changé de face. Tant que les Busses étaient restés sur leur territoire, ils avaient été seuls à combattre Tennemi. Mais désor mais de puissants alliés allaient joindre leurs aigles aux leurs. La Prusse se présenta la première. Les Prussiens, alliés forcés de Napoléon , ne pouvaient voir qu'avec joie les succès des Busses. Cette sympathie s'était déjà manifestée dans le corps d'armée prussien qui était entré en campagne avec les Français sous les ordres du général York.

On sait que le roi Frédéric- Guillaume ne sut pour rien dans les arrangements que prit ce général avec Diehilch , chef d'état-major de Witgenstein; ce prince garda même toujours ran cune au général York pour Tindépendance avec la quelle il se conduisit dans cette circonstance. C'est Tobéissance passive que les rois prisent avant tout. Le premier appel aux Prussiens fut également fait sans la participation du roi de Prusse. Ce fut le baron de Stein qui prit Tinitiative en cette occasion (I). Sa voix connue trouva de Técho dans les cœurs alle mands. Le roi eut beau montrer de Thuraeur, les Prussiens commencèrent à se préparer pour la lutte, et bientôt l'élan devint irrésistible : tout se leva, peuples et rois; le sentiment du patriotisme et de la ven geance les posséda tous sans distinction.

N'étaient-ils pas tous opprimés, et n'était-ce pas pour la délivrance commune qu'ils couraient aux armes et mar chaient ensemble? Aussi les souverains allemands eussent-ils pu se dispenser de faire à leurs sujets des promesses menteuses; en s'en abstenant, ils se se raient du moins épargné la honte du parjure. Quand les Français eurent évacué l'Allemagne, on songea à régulariser T administration de tous les pays occupés par les armées des trois grandes puissances , la Bussie, la Prusse et TAutriche. A cet effet Ton (1) V la note A à la fin du volume. créa le Département central. Le baron de Stein, muni des pouvoirs de ces trois puissances, en fut nommé le chef. Dans le principe, M. de Slein voulait que les dif férents états allemands du second ordre, au lieu d'être admis à se réunir purement et simplement aux gran des puissances, ne sussent reçus dans leur alliance qu'à de certaines conditions propres à favoriser la future réorganisation de Tancien corps germanique sur des bases plus conformes à ce qu'exigeaient la sûreté et le bien du pays en général.

Mais dès le dé but, c'est-à-dire dès la première réunion d'une de ces puissances secondaires à la coalition, Tespoir de voir prendre de si sages précautions fut déçu. En signant le traité d'accession de la Bavière , le mi nistre qui dirigeait le cabinet de Vienne ne parut avoir aucun souci du salut futur du peuple allemand. Cette conduite avait pu lui être inspirée par certaines vues de la politique autrichienne ; mais il n'est pas moins vrai qu'elle a été fatale aux intérêts de l'Allemagne, qui, dans cette circonstance comme dans beaucoup d'autres , se trouvaient conformes aux intérêts de la civilisation et de l'humanité , tandis que les intérêts de TAutriche ne pouvaient être que ceux d'une famille, d'une maison régnante. On sait aujourd'hui ce que veut cette puissance, comme on sait aussi que c'est de justice, de liberté, d'indépendance, que les descendants des Germains ont besoin.

Les états allemands ont leur nationalité à établir, à faire prévaloir ; TAutriche a des nationalités à détruire ou à empêcher de se produire. Lorsque Ton considère la lutte qui s'établit alors , et qui depuis n'a cessé d'exister entre ces deux systèmes politiques, on peut dire que pour l'Allemagne le génie du bien et celui du mal se trouvèrent personnifiés , le premier dans le baron de Stein , le second dans le prince de Metter nich. M. de Stein avait eu aussi l'intention de faire sus pendre de leurs fonctions royales quelques princes souverains de la confédération du Rhin et de les rem placer provisoirement par leurs héritiers , qui mon traient plus de patriotisme, toutefois en subordon nant ceux-ci à Tautorité du département central. Nul doute qu'une telle mesure, facile alors à exécuter, n'eût exercé une influence salutaire sur Tavenir du peuple allemand ; mais elle ne fut pas adoptée.

On continua seulement à tenir éloigné de son pays le roi de Saxe , relégué en Prusse après la bataille de Leip zig; un gouverneur russe était établi dans son royau me. Toutes les contrées qu'occupèrent ensuite les ar mées alliées en France, excepté Paris, furent mises de même sous Tadministration de gouverneurs russes, prussiens ou autrichiens, dépendants du département central. Le baron de Stein avait auprès de lui un commissaire et des employés prussiens, un commissaire autrichien et un russe (1). L 'activité M. de Stein s'étendait encore au delà de ce cercle ; on le comprendra facilement. La con fiance dont il jouissait auprès de l'empereur Alexan dre, et Tidentité de leurs vues dans une foule de cir constances , lui donnaient une importance toute par ticulière. Nul homme, à cette époque, n'a joui d'un crédit égal au sien dans Tesprit de ce monarque.

M. de Stein voulait que Ton continuât la guerre avec énergie. En cela il était cordialement secondé par Blùcher et Gneisenau, ce chef d'état-major de l'armée prussienne à qui Blucher lui-même attri buait la plus grande part, après Dieu, des succès de la guerre. D'un autre côté, les Autrichiens ne vou laient pas trop s'avancer, et parlaient de cantonne ments et de camps retranchés sur le Bhin. Gneise nau , qui venait de passer ce fleuve avec Tannée prussienne, se plaignait, dans une lettré adressée à M. de Stein , de la lenteur des armées alliées, et énumé rait les avantages qu'on aurait en s'avançant avec vigueur et célérité. Le général conjurait le ministre de soumettre ces considérations à l'empereur Alexandre, et de le décider à marcher en avant , comme il l'avait (1) C'était Tauteur de cet ouvrage. déjà fait au passage de la Vistule , ce qui avait donné une impulsion décisive au cours des événements. « Si nous n'entrons pas à Paris, disait M. Gneisenau dans cette lettre remarquable, la vengeance et le triomphe seront incomplets. » La lettre, moins les compliments que le général faisait à l'homme d'état, devait être mise sous les yeux du czar ; elle me fut communiquée pour la traduction française.

A en juger par le peu que j'ai pu savoir de la con duite des affaires politiques à cette époque , les diffi cultés que l'empereur de Russie eut à surmonter du rent être immenses. Ce n'était pas lui en effet qui était le chef officiel des armées alliées : le feld-maréchal autrichien prince Schwartzenberg portait ce ti tre. II fallut à l'empereur tout l'art d'un rusé politique et d'un habile négociateur pour faire mouvoir le gé néral autrichien comme lui , Alexandre , le voulait ; mais comme ne le voulait pas le cabinet de Vienne. Blùcher, avec son armée, composée de troupes russes et de troupes prussiennes, marchait toujours en avant, s'aventurait quelquefois, et par suite éprouvait des échecs , mais par là aussi il forçait Schwartzenberg à s'avancer à son tour. On pouvait encore remarquer que ce dernier, soit qu'il voulût montrer que c'était lui qui commandait, soit par d'autres raisons , affec tait de ne pas avoir, quand cela se pouvait, son quar tier-général dans le même endroit que l'empereur Alexandre.

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