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De l'état moral, politique et littéraire de l'Allemagne

A. Jacques Matter · 1847 · Scanned text

197,854 words · about 13 h 51 min to read

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About this book

Author
A. Jacques Matter
Language
French
Published
1847
Length
197,854 words · about 13 h 51 min
Sections
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DE L'ÉTAT MORAL , POLITIQUE ET LITTERAIRE DE LALLEMAGNE PAR M. MATTER INSPECTEUR siÉNÉRAL HONORAÌRE ET CONSEILLER ORDINAIRE DE L'UNIVERSITÉ TOME PREMIER PARIS : AMYOT, RUE DE LA PAIX DE L'ÉTAT MORAL, POLITIQUE ET LITTÉRAIRE DE LALLEMAGNE AUTRES ouvrages du même auteur. Lettres et pièces rares ou inédites, accompagnées d'introductions et de notes, 1 vol. in-8. Histoire de l'école d'alexandrie, 2° édition, 3 vol. in-8. Histoire du gnosticisme , 2e édition, 3 vol. in-8. Histoire cénérale du christianisme, 2e édition, 4 vol. in-8. Histoire des doctrines morales et politiques , 3 vol. in-8. De l'influence des moeurs sur les lois, 2e édition, 1 vol. in-8. La philosophie de schelling , 3e édition, 1 vol. in-8. DE 1,'lMPRIMERIE DE CRAPELET, RUE DE VAUGIRARD , 9. DE LÉTAT MORAL , POLITIQUE ET LITTÉRAIRE hé L'ALLEMAGNE PAR M. MATTER INSPECTEUR GÉNÉRAL HONORAIRE ET CONSEILLER ORDINAIRE DE L'UNIVERSITÉ TOME PREMIER PARIS : AMYOT, RUE DE LA PAIX r

Preface

. En publiant ces observations sur l'état actuel de TAllemagne, c'est mon dessein formel de m'attacher au point de vue moral et politique. Si je parle de l'état des lettres, de renseignement, de la librairie, des bibliothèques, des musées et des galeries, c'est en définitive par rapport aux mœurs, et par la rai son qu'il est impossible d'en faire abstraction dans le tableau d'un pays dont les études philosophiques et religieuses expliquent toutes les tendances. En indiquant , dans le titre de ces volumes , l'état littéraire de TAllemagne comme un des objets de mes notes , je crois n'avoir pas annoncé au delà de ce qui a été fait. Mais je ne voudrais pas néanmoins qu'on se trompât sur mes inten tions à cet égard. L'état littéraire de TAllemagne n'est pour moi qu'un objet secondaire , qu'un AI.LEM.

I. a moyen d'en expliquer l'état politique , qu'une révé lation sur sa crise morale. La crise politique, qui amènera une transforma tion mais non pas une révolution, est mon but prin cipal. Je n'ai pas toutefois Tambition de donner sur cette question un traité complet, pas même celle de dire tout ce que j'ai vu. Mon but est de rendre compte très-simplement sinon succincte ment du résultat général de mon dernier voyage. J'en avais fait en Allemagne plusieurs autres depuis trente ans. J'y avais passé une année entière comme étudiant, parlant et écrivant Tallemand. J'y avais suivi des cours de philosophie, de religion et de politique. Depuis cette époque , j'avais donné à la littérature allemande une constante attention. Et cependant, quand je suis arrivé la dernière fois à Berlin et à Vienne , j'ai vu avec surprise que je connaissais peu TAllemagne.

J'en ai conclu que ceux d'entre nous qui ne se sont pas trouvés dans des circonstances aussi favorables que moi peuvent la connaître encore moins. II est certain que nous ne suivons pas ce pays au même degré qu'il nous suit. Abstraction faite de quelques matières spéciales, et qui sont abordées dans nos Revues, nous sommes généralement en arrière ou dans le vague sur la situation des esprits de l'autre rive. Pour la bien saisir nous manquons même de notions premières sur l'état de nos voisins, d'un fonds d'in struction générale qui nous permette d'y rattacher les nouvelles des feuilles publiques. Ai-je un peu suppléé à cette lacune dans les premiers chapitres de mon ouvrage? J'en ai eu Tintention. Malheureusement TAllemagne ne nous inspire pas d'intérêt continu. Nous ne portons nos regards de son côté qu'autant qu'elle s'agite, qu'il s'y fait quelque mouvement extraordinaire.

Et pourtant une attention un peu suivie sur le berceau de nos pères nous serait aujourd'hui plus utile que ja mais. Ce qui agite le plus TAllemagne, c'est pré cisément la grande chose qui nous agite le plus aussi, la religion. Je sais bien que le moude po litique ne convient pas de cela. Mais il n'ignore pas lui-même que la religion a toujours joué un grand rôle en France , et que toute notre situation se dessine d'après une sorte de transaction qui a lieu entre nos opinions religieuses et nos lumières philosophiques. Or, sous ce rapport précisément, TAllemagne se trouve dans une crise instructive pour tout le monde. C'est là ce qui m'a décidé à la publication de plusieurs de ces chapitres. Mais, je le répète, je ne veux donner sur ce su jet que mes impressions. Envisagé dans son en semble, Tétat moral et religieux de TAllemagne est une question immense.

En effet, Tétat moral et religieux de ce pays ne se voit pas seulement dans ses livres de morale et de religion, dans ses institutions et dans ses mœurs : il se voit dans son édu cation et dans ses écoles, dans son enseignement primaire et dans ses universités , dans sa littérature et dans ses arts. II ne se voit même que d'une manière générale dans ces généralités, et c'est dans les faits spéciaux qu'offre à ce sujet chacun des pays qui composent la fédération germanique qu'il faut chercher ce qui la caractérise le mieux. Cela est si vrai que mes études sur Berlin et Halle, Leipzig et Vienne , Munich et Stouttgart , V Ileidelberg et Fribourg, en un mot, les détails de mon voyage m'ont conduit, non-seulement à des considérations plus intimes et plus délicates, mais m'ont opposé plus de difficultés que les questions plus générales.

La situation politique d'un pays qui se compose de tant d'États différents , dont la population tient à plusieurs races, et qui est dominée par ses idées morales d'une façon qui ne se compare guère à C3 que nous voyons ailleurs, est toujours fort compli quée. Mais dans le moment actuel la situation religieuse de TAllemagne Test à ce point qu'il est également difficile d'en détacher certaines parties et de la traiter dans son ensemble. Elle change d'ailleurs de face, d'heure en heure, et se passionne au point qu'il faut et la suivre partout et s'en déDer constamment. La question religieuse est animée en Allema gne, même en temps de calme. Elle Test, à plus forte raison , au milieu de tant d'orages. Avec plus d'amour - propre on craindrait de s'embarquer, même en simple observateur, sur cet océan agité VI par la tempête , et de confier sa nacelle à des tour mentes qui se croisent dans tous les sens.

Mais, je le vois chaque jour davantage, de toutes les folies de Thomme, Tambition de plaire à tout le monde est une des plus grandes. J'ajouterai que plus on est indulgent pour les erreurs des partis, plus on est en droit de réclamer leur indulgence sur les erreurs où Ton tombe à leur égard. Je suis loin de voir avec indifférence les aberrations des néo-catholiques, des néo-protestants, des néo-juifs; mais, si c'est mon droit de le dire comme je Tentends, je considère pourtant comme un devoir de le faire avec de justes égards pour les personnes. Je suis absolument dans les mêmes dispositions d'esprit pour certaines tendances politiques et philosophiques, mais j'exposerai mes idées avec tous les ménagements que demandent les positions. Ai-je besoin de proclamer cette indépendance ? Elle est un droit, quoiqu'elle choque tout le monde.

La mienne n'a pas la prétention d'être absolue ; je ne demande que la liberté d'être vrai , et je la demande au pays que j'ai été visiter comme à celui qui est l'objet de mes préoccupations les plus con stantes. Je demande aux personnes comme aux in stitutions qui m'ont le plus séduit, la permission de louer et de blâmer selon ma conscience. L' Allemagne, qui aime à fournir, à ceux qui la consultent, T érudition la plus complète, désire na turellement la retrouver dans les notes du voyageur qu'elle a dirigé. Je ne pourrai la satisfaire entièrement sous ce rapport. Dans la quantité des maté riaux que j'ai eus à ma disposition, j'ai dû choisir ce qui allait à mon but et omettre ce qui était se condaire. 11 pourra donc m'arriver de paraître in docile aux instructions qu'on m'a prodiguées avec tant de libéralité.

Cène sera qu'une apparence. Je n'ai rien dédaigné; j'ai ajourné des communica tions très-importantes. L' Allemagne verra au moins combien je Thonore dans le soin avec lequel je la recherche partout, dans les pays germaniques comme dans les régions semi-germaniques , où elle s'est répandue avec sa langue , où ses mœurs et son génie respirent encore. Elle verrait au besoin ma docilité pour ses direc tions dans Tempressement avec lequel je profiterais des rectifications qu'elle m'indiquerait pour ces pages. Ces pages je les ai toutes écrites avec bonheur. II n'en est pas une peut-être, je puis le dire, où je n'aie fait des efforts pour combattre les souve nirs les plus précieux et les plus propres à égarer Timpartialité par la reconnaissance. Paris, septembre 1847. LALLEMAGNE CONSIDÉRÉE SOIS LE POINT DE VIE MORAL , POLITIQUE ET LITTÉRAIRE.

CHAPITRE PREMIER. LA FRANCE EN ALLEMAGNE. — LA LANGUE FRANÇAISE AU DELA DU RHIN. — NOS OUVRAGES DE SCIENCE ET D'ÉRUDITION. — NOS ROMANS, NOS JOURNAUX ET NOTRE THEATRE. D ordinaire ce n'est pas la France qu'on cherche en Allemagne, et je n'ai pas été dans ce pays pour y chercher des traces de ma patrie. Mais il m'a été impossible de ne pas en remarquer partout , et j'ai trouvé cette espèce de France au delà du Rhin si différente de ce qu'elle est en deçà, qu'il m'a paru encore plus utile que piquant d'en faire l'objet d'un de mes chapitres. Plus utile. En effet, faire voir à la France et à TAllemagne combien Tune a tort de mal poser, l'autre de mal peindre ; montrer aux Français qu'ils n'auraient qu'à nc pas poser du ALLEM. I. tout, qu à se présenter avec les simples grâces de leur esprit et de leurs mœurs pour plaire dans le pays du monde qui apprécie le mieux et adopte le plus volontiers ce qui les distingue, et montrer aux Allemands que si nous faisons aisément la faute de mal poser, leur esprit fait avec plaisir celle de nous mal peindre, en dépit de leur cœur, ce serait, je crois, rendre service aux uns et aux autres.

Mais je n'ai pas au fond cette ambition. Si vrai qu'on soit, si habile ou si conciliant, on n'éclaire pas réellement deux nations Tune sur l'autre; et je n'ai aucun titre pour devenir le pré cepteur de celles qui m'ont élevé. Je suis pourtant le fils dévoué de Tune, et Thôte reconnaissant de l'autre; et j'éprouverais une joie extrême si, par un peu plus de jour répandu sur toutes deux , je pouvais aider, non plus les esprits d'élite, mais les autres aussi, à bien comprendre que dans Tunion morale de la France et de TAllemagne, dans leur entente la plus cordiale sur le domaine des idées, de celles de ce siècle surtout, est une des plus grandes gloires de toutes deux. Voilà un début un peu grave. Je m'en applaudis. 11 annonce l'esprit de mon li vre, qui n'est pas une simple impression de voyage, qui est sérieux.

Et comment ne le serail-il pas, puis que Tétat moral et politique du pays le plus religieux et le plus métaphysique du monde en est l'objet? Mais la France n'étant pas du tout dans les mêmes voies et n'ayant pas la prétention d'être aussi le pays le plus métaphysique ou le plus religieux, travailler à la mettre en harmonie avec TAllemagne, n'est-ce pas poursuivre un but plus utopique que pratique, et plus sentimental qu'il ne faut? Pour utopique, mon dessein ne Test pas du tout. Je ne rêve pas le moins du monde quand je dis que la nation allemande est, pour nous, la plus cordiale de toutes celles qui nous entourent; qu'elle nous accueille mieux que nulle autre et qu'elle n'accueille nulle autre; que ni l'Italie , ni T Angleterre, ni l'Espagne, ni la Belgique ne nous reçoivent et ne nous apprécient comme elle fait.

Or, nous faisons la même chose à son égard dans le domaine de la science, de la critique, de Térudition. Cela étant, TAllemagne ne ferait-elle point un pas encore , si nous Taidions un peu davantage : ne sympathiserait-elle pas aussi avec nos lois et nos institutions, si nous parvenions à mieux lui faire apprécier l'esprit et la nature de notre politique, qui Teffarouche jusqu'ici? Je le pense, et puisque TAllemagne , quoique en beaucoup de choses notre antipode social sinon naturel, est encore notre amie la meilleure, pourquoi ne serait elle pas une amie tout de bon ? N'est-elle pas notre plus proche parente comme elle est notre toute proche voisine? Or, si des nations qui se touchent de si près et que la guerre cesse de diviser, s affectionnent incomplètement, cela ne tient-il pas avant tout à la situation morale et aux préventions politiques de Tune et de l'autre?

Je le crois, et quand je vois que, sous ce rapport, TAllemagne marche, et la France se ralentit, ou du moins passe du do maine des belles théories dans celui des faits utiles, le résultat que j'espère ne me paraît pas utopique et mon dessein pas sentimental. Mais il n'en est pas plus aisé. En effet, pour unir la France et TAllemagne moralement et politiquement, il ne s'agit de rien moins que de changer les idées vul gaires qui règnent dans Tune et l'autre sur toutes deux; de rien moins que de montrer que ces idées n'ont plus aujourd'hui de fondement; que Tétat moral et politique de la vraie France n'est pas du tout ce que ferait supposer cette espèce de France qu'on connaît en Allemagne. C'est à cela que je m'attacherai un peu dans mon premier chapitre. Je montrerai ensuite que Tétat moral et politique de TAllemagne n'est pas non plus ce que ferait croire TAllemagne vue en France, et j'emploierai lc reste de Touvrage à dire ce qu'elle est dans ses mœurs, son enseignement, sa littérature. ."» L'Allemagne peut-elle se faire une idée de la vraie France d'après Tespèce de copie, j'allais dire de fantôme sans vie qu'elle en a sous les yeux?

D'ordinaire nous disons oui, et nous passons har diment le Rhin avec Topinion, que si ce fleuve est une limite matérielle, il n'est pas une limite morale. De l'autre côté , nous disons-nous, est une France encore : il y a nos mœurs et notre langue. Et cette image, nous nous en flattons, est d'au tant plus belle qu'elle ne reproduit que les grands traits. Cette image est d'autant plus respectable que, grâce à la dislance, on ignore là ce qu'on n'y a pas besoin de savoir, et que nous y jouissons plus sûrement du privilège, major e longinquo reve renlia. Quand nous avons pris le café, je ne dis pas le vin de Champagne, nous aimons même à dire, que la France est partout, dans le monde entier. Nous aimons à dire surtout, que sa langue et sa littérature, ses mœurs et ses modes, ont passé le Rhin avec nos guerres et nos compatriotes; et notre imagination se fait alors en Allemagne une France idéale tellement belle, si brillante de génie et si pleine de grâce , que personne ne résiste à ses séductions.

Dans ces moments, et nous avons de ces rêves à toutes les heures du jour, nous ne de mandons pas moins pour la France que les hommages de Tunivers. Tout l'esprit de nos chefs de journalisme ou de tribune ne les préserve pas de ces illusions, et ce n'est pas sans surprise que 1 on entend parfois au parlement des tirades d'une jac tance à peine tolérable au feuilleton. Or, c'est la tête remplie de ces tirades que nous voyageons, que nous passons, qui le Rhin, qui les Alpes, qui les Pyrénées, qui la Manche , poser en idoles prêtes à recevoir des flots d'encens de la tête aux pieds. C'est là un grand tort. Au delà des Pyrénées et des Alpes la folie est courte. Du côté de la Manche, elle expire à Folk slone. Elle tient un peu dans les régions du Rhin, et je le conçois. C'est que dans nos rêveries fantasti ques tout n'est pas vanité des vanités.

II y a quelque chose de vrai dans cette poésie de Tamour national qui s'efforce d'étendre la France un peu plus loin que ne le fait la géographie de Balbi. II est très-vrai que, dans les lettres, dans la diplomatie et dans la guerre, le génie de la France a jeté ses rayons sur la moitié du globe civilisé. Mais il en est de même de toutes les nations qui ont du génie, et il est sage à nous de renoncer au monopole, au moins en voyage. A combien de serpents se heurte le pied du voyageur qui s'imagine qu'une fois hors de son pays il en trouvera ailleurs encore les opinions et les amitiés, la langue, les mœurs et l'esprit, en un mot ce je ne sais quoi que nous appelons le pays, que T Anglais appelle son home, et qui donne le heimweh à TAllemand. Étudions les choses sérieusement. Elles en valent la peine.

II y a pour tout le monde quelque intérêt à savoir ce qu'est la France de l'autre côté du Rhin, et si elle y est réellement connue. Et d'abord, renonçons complètement à cette illu sion, qui n'est qu'une fatuité déjeune homme, que nous trouverons ailleurs nos opinions, nos préfé rences, nos goûts, nos manières, notre esprit national. Tout cela, passé la Champagne, ne se trouve plus entier. Tout cela ne se rencontre plus ni en Lorraine, ni en Alsace. Pourquoi le chercherions nous au delà? On ne sait plus tout le français passé Nancy. Sait-on tout le français en Allemagne? Le français est de toutes les langues étrangères celle qu'on y aime le plus et qu'on y parle le mieux. Ce fait est incontestable. Le jeune allemand , plus studieux qu'aucun autre jeune homme , apprend souvent, à côté des langues anciennes, trois à quatre langues modernes. 11 sait le français, l'ita lien et l'anglais.

Quand son éducation littéraire est complète, elle embrasse même Tespagnol et une langue du Nord. Mais, si peu de langues vivantes qu'il sache, toujours le français en est la première, et c'est celle qu'il sait quand il n'en sait qu'une. Chez nous, j'entends dans nos vieilles mœurs, point d habitude de ce genre : Thomme d'Église savait autrefois un peu d'italien; Thomme de guerre, d'allemand; Thomme de banque, d'anglais. Dans les nouvelles mœurs, c'était l'anglais qui Tem portait jusqu'ici, quand on se décidait dans le monde élégant à apprendre une langue vivante. Pour Tallemand, on s'en occupait un peu dans le monde savant et à Tarmée, mais on n'en prenait que le nécessaire le plus strictement entendu. Ni sous la république, ni sous Tempireon ne songeait à T apprendre comme les Allemands apprennent le français, et il est des milliers de nos compatriotes qui ne savent pas un mot de grammaire ni d'or thographe après avoir passé quinze ans en Alle magne.

En Allemagne, au contraire, le français marche toujours avant l'anglais, même dans les villes du commerce le plus actif avec TAngleterre, et tout Allemand qui ne parle pas le français est un homme mal classé dans la société; c'est un homme sans éducation. Ne faut-il pas conclure de tout cela que notre langue est en Allemagne la plus aimée de toutes? Le fait est qu'elle est parlée dans toutes les vil les, dans toutes les cours, dans toutes les acadé mies , dans tous les hôtels et dans un grand nombre de familles. Elle est parlée à ce point que quand mêrne vous, voyageur, vous savez Talle mand, vous faites de la peine, en le parlant, à ceux qui vous ont adressé la parole en français. Le français paraît si bien établi en Allemagne et y offrir tant de séductions, qu'en dépit de tous leurs efforts et de toutes leurs colères, les écrivains jaloux de la nationalité de leur langue , les pu ritains du teutonisme , n'ont pu en arrêter les progrès.

Ils ont eu beau décrier les gallomanes; le bon sens leur a répondu qu'il ne fallait pas plus de gallophages que de gallomanes; que c'était là deux extrêmes, et que les extrêmes sont des extravagances. Aussi les gallophages ont eu beau crier, gémir, inventer. Et que de mots, de traductions, de créations, de circonlocutions n'ont-ils pas pro posés pour remplacer dans la langue allemande tout ce qui est français! Rien n'y a fait. C'est qu'à côté de quelques mots heureux, ils ont avancé les termes les plus bizarres. Qu'en est-il résulté? Toute la terminologie de la mode, toute celle de Tart culinaire et de Tart militaire, ainsi qu'une partie très-considérable de celle des arts, de Tin dustrie et des sciences exactes, est demeurée française. Or, si le terme français est resté en dépit de tous les foudres de Téloquence teulo nique, c'est que ceux-là mêmes qui avaient le mieux cannoné Tennemi dans les livres, Tavaient gracié dans la conversation.

Cela est tout simple. Le terme français est précis et pratique. La tra duction allemande, la périphrase gothique, est vague ou didactique, c'est-à-dire obscure ou pré tentieuse, tantôt inintelligible et tantôt ridicule. Or, le patriotisme le plus farouche ne passe pas sur tant d'inconvénients, et ceux mêmes qui ap plaudissaient le matin aux philippiques de M. Arndt et de son école, étaient les premiers à manger le soir du fruit défendu. C'est que ce fruit défendu était le pain quotidien de tous. En effet, s'il se trouvait en Allemagne un marchand de nouveau tés, un restaurateur, un artiste, un fabricant, un tacticien ou un diplomate assez insensé pour vouloir à tout prix éviter la terminologie française, qui s'est établie dans la langue et que sait tout le monde, il mettrait tout le monde dans Timpuissance de faire des affaires avec lui.

Ce purisme-là ne serait pas seulement ce que le purisme est partout, un ridicule, il serait une absurdité, une impossibilité. En faut-il conclure que le français est indispensable en Allemagne ? Oui , sans doute , puisque tout le inonde a besoin d'en savoir ce qu'en sait tout le monde. Mais faut-il en conclure aussi que le français, le vrai français, est su réellement et connu dans ses richesses ou aimé dans ses beautés, en un mot, que la France est représentée en Ailemagne par son image la plus fidèle, par ce qui représente le mieux sa pensée, par sa langue ? II s'en faut de beaucoup. Voici ce qui en est. On parle le français, ou du moins du français en Allemagne; on écrit même du français. Mais il ne s'y trouve non-seulement ni un orateur, ni un poète, il ne s'y trouve pas même un écrivain comme Frédéric ou Leibnitz.

Sans doute, dans certaines régions, le français est parfaitement connu en Allemagne, pays où tous les princes et presque tous les hommes éminents le parlent ou Técrivent. Mais les hommes éminents et les princes sont des exceptions dans tous les pays du monde. La facilité de la parole n'atteste d'ailleurs que Tex cellence de Téducation ou la supériorité de Tintel ligence; elle ne prouve ni les goûts ni les affections, et si brillante que soit en français la conversation du roi de Prusse, si aisée que soit celle du roi de Bavière, du roi de Wurtemberg et du duc Jean de Saxe, ces princes n'en passent pas moins pour les représentants les plus purs de la nationalité allemande. J'entends admirer la parfaite netteté des dépêches françaises du prince de Metternich. Mais d'abord cet illustre diplomate a reçu en France son éducation décisive '; ensuite cette netteté qu'on - Si bien qu'à trente ans d'intervalle le prince et moi nous avons habité le même cabinet d'études. trouve si française, se remarque au même degré dans ses dépêches allemandes ou italiennes.

M. Alexandre de Humboldt, qu'on aime à citer immédiatement après M. de Metternich , a besoin du français pour déployer toute la grâce et toute la finesse de son esprit, et c'est la rédaction française de son Cosmos qu'il a lue au prince et à la princesse de Prusse. Cela est vrai. Mais pour dévoiler les mystères les plus sublimes du monde, mystères cachés encore à tant d'autres et qu'il paraît avoir découverts puisqu'il en révèle les lois avec une clarté nouvelle, il choisit de préférence sa plume allemande. Aussi , quiconque est en état de lire vingt pages de suite en allemand, admet qu'il existe deux Humboldt. D'ailleurs M. de Humboldt est, depuis la mort d'Ancillon , le seul écrivain français de TAllema gne. Quand je dis depuis la mort d'Ancillon, je me trompe, Ancillon, dans ses derniers temps, n'écrivait plus qu'en allemand.

Les autres savants d'ou tre-Rhin, si correct que soit leur style français, M. Toelken et M. de Schelling , par exemple , ne publient rien dans notre langue. M. Wachs muth lui-même, dont la correspondance fran çaise est de la plus exquise élégance et calquée sur les plus grands modèles , n'a rien tenté de sem blable. La raison en est toute simple. On n'écrit bien que dans sa langue maternelle , témoins les frères Schlegel, cl Ton écrit avant tout pour sa nation, c'est-à-dire dans Tidiome qu'elle préfère. 11 est donc bien naturel qu'un Allemand préfère Tallc mand, et il est par conséquent bien naturel qu'il n'aime pas le français. Car c'est là le vrai. En effet, non-seulement les Allemands n'ont aucune prédilection pour le français, mais ils ne Taiment pas : il leur est tout bonnement antipathi que.

Ils s'en servent comme d'un instrument, et quand ils le manient bien , ils le font avec une sorte de plaisir. Mais cette jouissance est celle de la coquetterie, ce n'est pas celle de Tamour. 11 y a des Allemands qui n'en sont pas , qui ont abdi qué leur pays et en ont adopté un autre. Je ne le nie pas; mais ce ne sont plus là des Allemands. Les Allemands véritables n'aiment pas notre langue, par une raison bien simple, c'est qu'elle ne va pas à leur génie, et qu'elle est rebelle à leur âme. Or, cela est pour eux d'une importance extrême; car ils prétendent très-sérieusement que dans leur âme se trouve toute une nuance, je ne dis pas une source de sentiments, qui n'est pas dans la nôtre et qu'ils appellent Gemiìth. La langue française, disent-ils, non-seulement n'a pas le mot, mais la nation n'a pas la chose.

C'est de là que vient l'absence, dans notre langue, de toute la terminologie qui devrait peindre un côté spécial de Tâmc, ce qui est gemuthlich. Et les Allemands disent cela quoiqu'ils connaissent Fénélon et Racine aussi bien que nous ! 11 ne se conçoit rien de plus singulier que cette erreur, qúi est passée en Allemagne à Tétat de vérité incontestée. Et sans doute les Allemands ont parfaitement raison quand ils disent que les mots de notre langue ne leur disent pas la même chose que ceux de la leur — or le monde entier doit com prendre qu'ils jugent cette question sous leur point de vue et il serait étrangequ'ils en eussent un autre — mais ils ont parfaitement tort quand ils prétendent la juger pour nous ; car les termes de notre langue nous disent mille choses qui restent un mystère pour leur intelligence et pour leur cœur. 11 en est ainsi de toutes les langues.

Jamais langue n'a convenu à deux nations. Par cela même qu'une langue est ce qui exprime le mieux une nation, elle ne peut en ex primer qu'une. Voyez ce qui arrive à tous ceux qui écrivent ou en parlent deux. Voltaire traçait quel ques billets en Anglais et en Italien: serait-il un écrivain cité si Ton n'avait de lui que ces lettres ? Leibnitz et Frédéric le Grand ont-ils pu se faire admettre au rang de nos auteurs ? Cicéron était-il lu en Grèce; et sort-il jamais un poète grec ou un orateur latin de nos écoles? Un ancien dit: « Qui sait deux langues a deux âmes. » Mais c'est là un vain mot; si c'était un fait, il en suivrait que personne ne sait deux langues , puisque personne n'a deux âmes. Laissons donc là les vieilles senten ces et les jugements téméraires, et tenons pour cer tain, qu'aucun pays du monde ne peut aimer une langue étrangère sans préjudice pour sa nationalité.

Aussi le français est-il si peu aimé en Allemagne qu'on ne l'y garde qu'autant qu'il est utile , qu'il est indispensable. Si Ton pouvait s'en passer sans se priver de tous les avantages qu'il offre au com merce, à la politique, aux sciences, à la littéra ture, on ne s'en soucierait pas plus que du Russe. Cela est dur à croire, mais il est évident que le français n'y est pas recherché par cette seule raison, qu'il est une des plus belles formes de la pensée. On ne Tapprend pas même parce qu'il en est une des plus précises : on Tapprend uniquement par la raison qu'il est une des nécessités de la vie publique et privée. Cette élégance qui nous paraît si séduisante et que proclame le monde entier, TAllemagne Testime si peu que, loin de Taffection ner, elle la repousse. En effet, loin de la transpor ter dans le style allemand, elle l'en bannit avec ou sans soin, par la seule raison qu'elle la considère comme une coquetterie, un goût suspect, une sorte de petite frivolité de toilette plus propre à compromettre qu'à parer un bon livre.

C'est à ce point que notre belle langue, et je le comprends, n'est admise que là où Ton souffrirait davantage à s'en passer. Ainsi, on y renonce dausle lieu saint, là même où des affections sacrées Tont fait chérir comme un sujet de gloire devant les hommes et de consolation devant Dieu, dans les temples de la réforme française. Les réfugiés, qui Tont gardée pendant quatre générations, Tabandonnent à Berlin dans la cinquième. Les colons y auraient quitté en 1814 jusqu'aux noms français de leurs pères, si le fanatisme politique avait fait un seul pas de plus; s'il eût osé, dans ce siècle, ce que le fanatisme religieux avait osé au xvne. On m'a affirmé que le phi lologue Buttmann se nommait Boutemont avant d'écrire sa belle grammaire grecque et ses savantes dissertations. J'ai peine à le croire, mais il est cer tain que les chefs de la colonie proposaient sérieusement une métonomase générale , et qu'il ne fallut pas moins, pour paralyser le mouvement, que la déclaration de M. de Savigny et de M. Mollière, qu'ils garderaient les noms de leurs pères.

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