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République Française. Collection de documents pour servir à l'histoire de la chute la Maison d'Orléans et de l'établissement de la République

Eugène Pelletan · 1848 · Scanned text

167,243 words · about 11 h 43 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Eugène Pelletan
Language
French
Published
1848
Length
167,243 words · about 11 h 43 min
Sections
2 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (2)
  1. Introduction about 8 h 59 min
  2. Livre II about 2 h 44 min

Continue:

Introduction

. L'œuvre des révolutions n'appartient ni à l'homme ni aux hommes. Elles surprennent , elles étonnent presque toujours autant ceux qui les ont faites que ceux qui les ont subies. Elles se préparent on ne sait dans quelles profondours mystérieuses , elles éclatent on ne sait a quelle heure. Elles s'élaborent vaguement, sourdement, dans les esprits et dans les choses. Ce qui aujourd'hui n'est qu'une espérance indéterminée , sera demain une révolution. C'est une vaste conjuration tacite où une époque entière se trouve impliquée; les premiers conspirateurs sont les rois eux-mêmes : poussés par une fatalité secrète, ils courent au-devant du flot qui doit les emporter. Les révolutions, Dieu merci, existent toujours au fond de limbes inconnus. Comme les tempêtes, elles flottent dans les airs; il suffit d'un coup de vent pour les accumuler aux flancs de l'horizon.

Les rois y sont toujours trompés. Les événements, les hommes, toute une fantasmagorie officielle, toutes les formes extérieures de la puissance, les glorifient de leur grandeur. Ils comptent leurs armées, leurs flottes; ils prennent Topinion de ceux qui les entourent pour Topinion de tous; ils ont confiance dans le dévouement des tribunaux, dans la crainte des peines, dans Tégoïsme et la somnolence de certaines classes. Tout cela les couvre, mais, au jour dit, s'écarte brusquement , et laisse passer jusqu'à leur poitrine la main qui les frappe. Eugène Pelletan. fieras indépendante. 1" février 1842. Nous essayons de raconter les trois journées de février, parce que, mêlé aux scènes et aux acteurs de ce grand drame, nous avons pu en connaître toutes les péripéties. Nous ne venons cependant pas exa gérer notre rôle, ni glisser subrepticement notre nom sous un rayon de la gloire du peuple.

Notre part dans ce mouvement n'a été que de Tadmiration. Nous ne demandons qu'à l'exprimer avec toute la sérénité, toute la sincérité qui conviennent à la majesté de Tévé nement. La révolution s'est consommée le 24 février, mais elle était déjà faite dans les esprits. Elle grandit le jour où M. Guizot monta au pouvoir. La question d'Orient venait de se vider. Par le fait de la coalition de TAngleterre , de la Prusse, de la Russie et de ('Autriche, la France voyait révoquer ses titres de grande puissance. Elle des cendait d'un degré dans la hiérarchie des nations. L'opinion s'émut, le gouvernement arma, les fortifications s'élevè rent , et quand la fibre nationale fut partout irritée , le ministère se replia sur la note du 8 octobre , rappela la flotte du théâtre des événements , et après cet acte de condescendance à la volonté du roi , il tomba surpris et immolé au momenl précis de sa faiblesse, pour qu'il emportât Timpopularité de sa faute dans les rangs de Toppo sition.

De tous les bruits de guerre, de tous les armements, de tous les VI 1NTB0DLCT10N. appels à Tindignation du peuple, il ne resta plus que Tabdicalion bruyante de la France et Tenceinte des fortifications, qui germait sourdement du sol, autour de la capitale des idées. En prenant le portefeuille des affaires étrangères, M. Guizot acceptait une double commission : La première, de comprimer Tirritation nationale, d'étouffer du pied la mèche qui fumait encore à terre, et de signer la déchéance défini tive de la France dans les conseils de TEurope. La seconde, d'effacer le dernier vestige de la coalition. La coalition, si on veut la juger favorablement, pouvait être considérée comme une tentative de ressaisir, par la chambre elle-même, la vé rité du régime représentatif. M. Guizot avait été Tâme, la parole, la colère de la coalition.

II s'était fait Tadversaire de la royauté pour lui substituer la prépondérance du parlement, el maintenant il rentrait au pouvoir pour subordonner le régime représentatif à la couronne. II arrivait ainsi aux affaires avec un double démenti à sa conduite de la veille, avec deux otages pris dans son passé qu'il donnait con tre lui-même à la monarchie. Désarmé par ce désaveu tacite de ses opinions, pardonné, humilié, il s'était ôté d'avance tout pouvoir de modifier ou de reclifier la politique de Louis-Philippe. Sa situation devenait plus forte que son intelligence, plus despotique que sa volonté. Or, en politique, les situations sont encore plus dangereuses que les doctrines; elles ont une logique irrésistible, qui entraîne méme les plus grands talents à leur abîme. Quelle était donc cette politique que M. Guizot se condamnait à toujours servir, sans halle, sans restriction, sans réticence ?

La voici : Dès le premier jour où Louis-Philippe prit la couronne du front d'une aulre dynastie, il s'était dit : Je suis monté au trône par la révolution, j'en tomberai par les forces mêmes de la révolution. La garde nationale est une armée révolutionnaire, je bifferai la garde nationale. La liberté de la presse est une arme révolutionnaire, je la briserai par la fiscalité. Le jury est un tribunal révolutionnaire, je ferai nommer les jurés par les préfets. La justice est révolutionnaire par son principe, d'égalité, je mettrai Tépée de mes vengeances dans les mains de la pairie. La maxime le roi ne gouverne pas est une maxime révolutionnaire, je réfuterai la maxime en achetant, à bureau ouvert , les élections des députés. La monarchie de juillet se relournait ainsi contre toutes les idées qui lavaient portée au pouvoir.

Son règne ne fut donc qu'une protestation cachée contre son avè nement, un complot permanent contre la liberté. En même temps que le roi retirait une à une toules les forces vives de la révolution, il ressuscitait toutes les traditions mortes du INTROnilCTION. VII passé. La cour était rétablie, ['étiquette était reprise, la noblesse patronnée, ('anoblissement prodigué, la diplomatie exclusivement peuplée de gentilshommes. Les grandes familles étaient circonvenues, appelées, caressées, les défections récompensées. Les corporations religieuses étaient tolérées, la main-morte autorisée, les prétentions ultramontaines encouragées. Les princes, dérisoirement promenés un seul instant à travers les grades inférieurs , par une hypocrisie d'égalité, se trouvaient subitement jetés à la tête de la guerre et de la marine.

La royauté, passant ainsi par-dessus les intermédiaires res ponsables du pouvoir, allait s'étendre comme un réseau sur toute l'armée. Et comme couronnement de cette politique de compression, elle élevait autour des flancs de Paris , une enceinte continue de forts dé tachés , pour faire parler de plus haut sa volonté par la bouche de trois mille pièces de canon. Non-seulement Louis-Philippe prétendait absorber toute la France dans sa dynastie et Télever ensuite a de fantastiques hauteurs, au dessus et cn dehors de la nation, au sommet d'une pyramide sur deux ou trois étages de privilèges ; l'isoler dans le vide de je ne sais quel moi royal, multiplié dans ses fils, dans quelques courtisans et quelques hauts dignitaires;- mais encore il avait voulu modeler sa politique extérieure sur sa politique intérieure; aux alliances de liberté substituer les alliances de famille; mettre un gendre à Bruxelles, un fils à Madrid, et tenir ainsi, au bout du télégraphe, le cercle indéfi niment élargi de sa maison.

II avait besoin surtout de rentrer en grâce auprès des monar chies de TEurope, et pour cela de faire taire derrière lui la révolution. II voulait paraître roi aux mêmes titres, aux mémes conditions, aux mêmes prérogatives que les autres rois. II niait partout notre âme, notre force et notre cœur, quand cette âme, cette force, ce cœur éclataient en liberté autour de nous. Abandon de la Pologne, de la Suisse, de TItalie, de TEspagne lorsqu'il s'agissait d'y secourir la révolution. Intervention diplomatique ou armée en Italie, en Espagne, en Suisse, en Portugal, lorsqu'il s'agissait d'y étouffer la révolution. Ainsi donc , en deçà comme au delà des frontières , Louis-Philippe n'avait qu'une ambition exclusive, instante, incessante : arracher du cœur de la nation les idées, les espérances, les sympathies qu'un siècle y avait déposées, et en porter les lambeaux aux princes étran gers, comme la rançon de la monarchie de Juillet.

Son caractère d'ailleurs semblait trempé pour cette destruction par place et en détail de la démocratie. Esprit étroit, intraitable, irritable à la contradiction; confiant dans ce qu'il nommait sa vieille expérience, il avait le despotisme de ses idées. Homme d'un autre temps, élevé par une femme habile, uniquement pour cette vie d'habileté qui consiste à parlementer avec les circonstances plutôt qu'à les do-

INTRODUCTION.

. miner; battu par la tempête pendant vingt ans, aigri plutôt qu'en seigné par le malheur, tour à t^ur persécuté et triomphant par deux causes, la révolution et la légitimité , il s'était habitué à concilier ces deux causes dans un même scepticisme. II s'en servait à tour de rôle, selon les besoins de la circonstance. Les principes n'étaient pour lui que les artifices de Tambition. Ne pouvant s'élever, ni par éducation, ni par nature, à cette haute sympathie des aspirations du temps, qui est le vrai génie de la politique, il ne s'attachait qu'à nier les sentiments el les idées. II ne voulait voir, dans la société, que des faits et des intérêts, jamais des doctrines et des convictions. Soyons justes, cependant, cette erreur était surtout la faute de cetle position exceptionnelle, excessive, que la souveraineté lui faisait.

Le trône est la plus mauvaise place pour juger les autres hom mes. Comme la monarchie tient dans ses mains toutes les faveurs, elle ne voit approcher d'elle que des candidatures. Elle ne connaît des hommes que leurs ambitions. Elle est ainsi autorisée à croire que la nation tout entière n'est qu'une vaste collection de cupidités. La vérité ne peut plus traverser cette atmosphère de mensonges officiels pour arriver jusqu'au souverain. Le souverain n'écoute pas, il parle; il ne discute pas, il dicte. L'approbation continue devient la première forme de Cétiquette. La sincérité est une inconvenance. De plus, en acceptant la couronne après la révolution de Juillet, Louis-Philippe ne pouvait se dissimuler par qui, comment, et de quelles mains il avait reçu cette couronne. II l'avait évidemment reçue, dans un esprit de conservation, de la classe la plus directement intéressée à la politique de conservation.

II voyait dans la charte, dans la théorie, dans la pensée des hautes classes, la royauté posée partout comme une borne , et il croyait entrer dans Tesprit de son rôle , en repoussant toutes les innovations. II en était venu à considérer Timmobilité comme la condition même de sa monarchie. II croyait que toute réforme amène forcément une autre réforme , sans qu'il soit possible de s'arrêter ailleurs que dans une république, et, du haut de cette erreur, il regardait toute concession à Tesprit de l'époque comme une destitution partielle de la royauté. Ainsi, son caractère d'homme, sou caractère de roi, la situation qui lui était faite par la charte et par son origine, par les théories de royauté constitutionnelle, conspiraient à le précipiter dans cette politique de résistance. M. Guizot pouvait sans doute, par ses études et par ses antécédents , comprendre le danger qu'il y avait pour la monarchie à vouloir confisquer toutes les idées, toutes les sympathies, toutes les destinées d'une nation.

Mais M. Guizot s'était retiré ce droit. II arrivait aux affaires, mutilé dans sa conviction et dans son caractère. II venait payer en actes le prix d'une amnistie. II ne pouvait plus redresser la

INTRODUCTION.

. IX politique, il ne pouvait que la servir. II ne monlait au pouvoir que par le roi et avec l'appui du roi, et s'il était tombé, où serait-il tombé? Ce n'était pas assurément dans les rangs d'une nouvelle coalition. Sa politique lui était donc fatalement dictée; il dut soutenir par des moyens faux une situation fausse. II n'eut plus que le choix entre le subterfuge et la corruption. II brise , en entrant au pouvoir, la coalition qu'il avait fondée. II contredit dans son ministère la politique qu'il avait servie dans son ambassade. II signe, pour entrer dans ('alliance anglaise, le droit de visite, et, pour garder le portefeuille, il désavoue sa signa ture. A Constantinople, il déclare le nouveau gouvernement de la Syrie contraire aux intérêts du Liban , et le proclame à Paris con forme aux intérêts de ce même Liban.

II prend Tengagement d'inter dire la vente des offices, et il pratique lui-même cette vente à l'abri de son interdiction. Sous le coup d'un vote, il demande un sursis pour apporter de nouveaux documents et n'en apporte aucuns à Texpiration du sursis. A la veille des élections, il annonce une poli tique de progrès et rejette son programme le lendemain des élections. II recherche Talliance anglaise et la brise par le mariage du duc de Montpensier. II dénonce à TEurope la paix à tout prix et sus pend sur la tête de la France une perpétuelle menace de guerre. II repousse la guerre de Kabylie et l'aulorise secrètement dans ses dé pêches. Pendant sept années il n'enseigne à la France qu'à douter de la parole du pouvoir. Le ministère tout entier suivait ce déplorable exemple : M. Martin prend Tengagement de ne pas retourner, contre la liberté de la presse, une loi d'annonces, et sa loi à la main il supprime la plupart des journaux de province.

Une autre loi réduit le nombre des auditeurs au conseil d'État, et en vertu de cette mesure M. Martin augmente le nombre des auditeurs, sous prétexte qu'il s'était trompé dans Tinterprétation. Lorsqu'on n'a pas, ou qu'on ne peut plus avoir une politique fran che, avouée, patente, tirée d'une doctrine, d'une intuition des inté rêts d'un pays, quand on a, au contraire, une politique empruntée, imposée, une politique de derrière, il faut bien la déguiser. Le men songe chez M. Guizot n'était donc que le mensonge de sa situation qui montait à la tribune. II lui fallait de plus, dans une assemblée douteuse, chancelante, inquiète de voir ainsi rebrousser le véritable esprit, le véritable intérêt du pays, trouver de nouveaux complices, étendre, fortifier ou ressaisir sa majorité. Le ministère lit donc irruption dans toutes les consciences, une prime à la main; les boules blanches furent ache tées non pas à prix d'argent — qui vendrait sa voix pour un écu? mais par des places largement rétribuées. L'opposition se vit décimée

INTRODUCTION.

. X par le conseil d'État, la cour des comptes et les parquels. La corruption descendil du parlement dans le corps électoral. Les votes furent marchandés, vendus, payés d'un privilège, d'un service, d'une faveur. Le droit d'élire ne fut plus qu'une exploitation, de compte a demi, entre le pouvoir et Télecteur, de toutes les ressources du pays. Le ministère vota , comme Tavait dit Royer-Collard , par tous les emplois, par toutes les faveurs qu'il distribuait, et l'élection passa de la nation au gouvernement. Vainement de rares enquêtes, énergiquement réclamées par Top position, non moins énergiquement repoussées par le ministère, venaient dénoncer toute Tétendue, toute Tintensité de Tépidémie. Le pouvoir en appelait à sa majorité des scandales de sa majorité. La logique de la position était invincible.

Elle emportait hommes et choses à une inévitable conclusion. La politique du ministère ne pouvait plus être que Torganisation systématique et savante d'une cor ruption qui allait du pouvoir au parlement, — du parlement au corps électoral, — flottant, ondulant, et circulant ainsi sous toutes les couches de Tadministration. Le poison était partout; les symptômes éclataient, soudains et terribles, dans les profondeurs du pouvoir. La France voyait, réfléchissait et attendait. Les dernières fictions qui soutenaient le régime constitutionnel n'élaient pas toutes évanouies. L'illusion pouvait encore être permise. Mais les huit mois qui précédèrent la révolution ne devaient plus laisser de prétextes à la crédulité. Les scandales s'accumulèrent dans ce court espace de temps, comme pour donner à tous les esprits un dernier avertissement.

La France apprit que le ministère vendait les privilèges de théâtre, pour acquitter les dettes de ses condottiers de journaux; qu'il laissait mettre aux enchères, par ces mêmes journaux, des projets de lois, dans des études de notaires, et n'osait ensuite poursuivre les auda cieuses usurpations de son nom, sous le prétexte qu'il ne croyait pas aux faits, quand ces faits étaient avoués par les coupables eux mêmes, par des témoins, par des tribunaux. L'immoralité ne s'arrête pas là. A quelques jours de la session on apprend, par un mémoire d'un receveur particulier de Corbeil, que malgré la promesse formelle publiquement donnée devant les cham bres , de ne plus autoriser la vente des offices , M. Guizot a fait offrir à deux candidats une recette générale et une recette particulière, à la condition qu'ils payeraient, à frais communs, la démission d'un conseiller de la cour des comptes, pour donner cette place de con seiller à un député.

Et c'est à la porte du cabinet de M. Guizot, à ('insu du ministre des finances , que le marché a été ouvert , traité , conclu, et comme si cette affaire n'était pas encore assez immorale, il s'y mêle je ne sais quel vague parfum d'alcôve. Et ce n'est pas tout encore. On trouve dans le dossier d'un procès

INTRODUCTION.

. XI la lettre d'un ancien ministre. Cette lettre est imprimée. On y lit ces mois : Le pouvoir est dans des mains avides et corrompues. Une en quête es! poursuivie devant la chambre des pairs sur celte dénoncia tion, et celle enquête apprend que deux anciens ministres sont con vaincus, l'un d'avoir vendu, l'autre d'avoir acheté une concession de mines, et tous deux disparaissent de la scène politique dégradés, sur leurs bancs de pairs, de la main de la pairie. L'un d'eux, le plus coupable, ne croit pouvoir survivre à sa con damnation , se tire un coup de pistolet dans la poitrine et survit. Une sorte de destinée tragique semble planer sur le ministère. M. Humann entre un matin dans son cabinet et ne revient plus. On le trouve le front tombé sur un livre de prières. II avait été fou droyé par une attaque d'apoplexie.

M. Villemain est foudroyé aussi, mais pour revivre, et sur son masque morne, convulsif, il garde encore la trace de Tinvisible ton nerre qui a traversé son esprit. Et, chose étrange, il sort de cette rude épreuve rajeuni, retrempé, remis en possession de tout son talent. M. Martin du Nord disparaît emporté dans un mystère, sans que la conscience publique ait jamais pu savoir s'il était victime, oui ou non, d'une calomnie, car il est tel chuchottement à voix basse, fût-il véridique, qui doit s'arrêter devant un tombeau. Enfin M. Rresson, ce ministre d'un jour, à travers les airs, sur l'aile du télégraphe ; cel ambassadeur intime de la maison d'Orléans, se promène toute une nuit, à Naples, dans sa chambre, à pas préci pités, et tombe palpitant, dans les spasmes de Tagonie. II venait de se couper la gorge avec un rasoir.

Les imaginations n'étaient pas, sans doute, assez ébranlées. De nouveaux coups sont portés dans les âmes. Le respect qui se retirait du pouvoir devait se retirer aussi de Taristocratie assise à côté du pouvoir. Au milieu de Tété, dans un hôtel de la rue Saint-Honoré, un domestique entend, au petit jour, les secousses saccadées et rapi des d'une sonnette. C'était la sonnette de la chambre où couchait sa mailresse. II y court, il trouve les portes fermées ; il retourne sur ses pas, et de la cour de Thôtel il aperçoit une colonne de fumée qui monte lentement au-dessus d'une cheminée. Cette cheminée est celle de son maître ; ce qui brûle là à celte heure du matin, Dieu seul le saura. On pénètre cependant dans cette chambre à coucher si soigneusement fermée et on n'y Irouve plus qu'un cadavre affaissé sur un fauteuil.

Ce cadavre, labouré de coups de poignard, est celui de la duchesse de Praslin , et son assassin est son mari, duc et pair de France, grand écuyer de la duchesse d'Orléans. II semblait que les hautes classes se fussent réservé , dans celte triste année T le monopole du crime et de l'infamie. Un prince .vole

INTRODUCTION.

. XII des jetons , un comte de l'empire , officier d'ordonnance du duc de Nemours, Iriche au lansquenet. La société, prise dans ses hauteurs, est moralement décapitée. Aussi lorsque le peuple des faubourgs vit passer, peu de jours après la condamnation des ministres, la longue file d'épuipages qui portaient une foule titrée à la fête du duc de Montpensier, il se mit à crier : A bas les voleurs! Ce cri fut le premier acte de ce que M. de Lamartine, qui nomme toutes les situations d'un mot , appela si énergiquement la révolution du mépris. La France était profondément ébranlée. Elle se réveillait de son rêve de dix-huit ans; elle doutait, elle essayait de se saisir elle même dans sa propre vie, dans sa foi et dans son espérance, dans ce qu'elle avait voulu poursuivre et qu'elle n'avait pas atteint, depuis soixante années, par deux révolutions, à travers l'empire, la restau ration et la monarchie de juillet.

Ce fut alors qu'un homme vint donner une forme à ce qui n'était que le vague instinct des esprits. II dit : la France esl la révolution. Elle veut encore ce qu'a voulu la révolution. La révolution s'est éclipsée un momenl à nos regards. Cet interrègne de la démocratie vient d'un malentendu; il vient non des principes mais des crimes qui s'étaient frauduleusement mêlés aux principes. Séparons donc les principes des crimes, laissons tomber dans le temps ce qui appar tient au temps, aux partis et aux passions; retirons de dessous Téchafaud et rendons à son immortalité la sainte idée qui préexis tait à la révolution, qui Ta enfantée et lui a survécu. Brisant donc la pierre du tombeau et n'en laissant que les linges au fond, M. de Lamartine ressuscita la révolution. Son histoire alla porter dans tous les vents, sur toute la France, chez les humbles et les lettrés, les femmes et les enfants , la passion de la démocratie.

La révolution endormie dans le peuple se réveilla et se reconnut dans ses vraies tendances. L'électricté que Ton croyait éteinte dans la nation s'embrasa, au contact d'une seule étincelle. La voix de Dieu passa dans Téclair du génie. Le succès de VHistoire des Girondins déconcerta beaucoup de pré visions. Nous l'avions prédit. Cette histoire élait, en effel, la con science de la nation, révélée à elle-même et révélée dans ce magnifi que langage que j'appellerais volontiers Théroïsme de la pensée. Cependant à côté de M. de Lamartine d'autres historiens éminents parmi les plus éminents, soufflaient aussi sur les cendres de la ré volution. M. Louis Blanc, esprit ferme, logique, résolu, méthodique comme tin système , ardent comme une ferme conviction , jetait au peuple une langue vive , précise , éclatante , vibrante des plus nobles émotions de fraternité. Langue d'aclion autant que de pensée, de

INTRODUCTION.

. XIII propagande autant que de démonstration, et qui retentissait, à coups précipités, comme le bruit des crosses de fusil sur le pavé des bar ricades. M. Michelet aussi secouait la révolution toute brûlante sur la jeu nesse des écoles. Pensée rêveuse et tendre , fleur de solitude qui exhale au ciel de l'art une suave odeur de poésie ; intelligence pro phétique toujours sur le trépied, toujours inspirée et frémissante des secousses de Tinspiration ; âme ardente, prédestinée, éperdue en Dieu, qui éclate en paroles brèves, sybillines , entrecoupées, arrachées el emporlées de ses lèvres, en lambeaux, par le vent qui souffle à sa face : homme de tendresse, saint Jean de la Révolution. Ces ouvrages si divers de formes furent accueillis comme les mis sionnaires du moment. La France éternelle se recueillait et se retrou vait dans les grands souvenirs de son passé.

Elle se pénétrait des exemples de nos pères, de leur courage el de leur patriotisme. Elle apprenait a leur école le secret de la délivrance. Une brise se levait dans ['atmosphère, les miasmes allaienl être balayés. C'est au moment de ce réveil du pays, de ce retour à notre véri table tradition , que naquit la pensée des banquets. Le pays cherchait à reconquérir par les banquets le pouvoir qu'il n'avait pas aliéné, qu'il ne pouvait aliéner, de faire pénétrer son opinion dans les conseils du gouvernement. II voulut, par une manifestation solennelle et irrécusable de l'état des esprits, faire crouler cet échafaudage de mensonge et de corruption qui masquait la politi que personnelle du monarque. L'avertissement fut dédaigné , les banquets se reproduisirent de tous côtés. Des appels brûlants à Tindépendance des électeurs allè rent réveiller de ville en ville le sentiment de la révolution.

Le ministère ferma Toreille. 11 ne vit dans les banquets qu'une intrigue; il sourit d'abord et s'irrita ensuite contre Topposition qui en était la parole. II avait été attaqué, il résolut de rendre Tattaque, et il inséra dans le discours de la couronne un blâme contre les députés qui s'étaient rendus à ces sessions de Topinion publique. Le blâme tomba de la bouche du roi sur cent députés. 11 devait être relevé et fut chaleureusement relevé par Topposition. Jamais les débats de Tadresse, depuis la révolution de juillet, n'avaient été aussi animés, aussi éloquents, aussi prolongés. L'op position sentait que l'áme tout entière de la France avait passé dans son sein et devait parler, menacer, tonner par sa bouche. Le débat s'ouvrit par des interpellations de M. Barrot, sur la simonie de la vente des offices.

M. Barrot fui pressant, nerveux, indigné ; il exposa nettement, fortement le débat, de manière à ne plus laisser de place au subterfuge. M. Dufaure acheva Targumentation. M. Guizot, mal défendu d'abord par M. de Peyramont, se montra

INTRODUCTION.

. XIV hautain, dédaigneux, s'étonnant des progrès inattendus qu'avait faits la moralité publique. II ne voyait pas que la défense n'était qu'une immoralité de plus, car elle supposait qu'il n'existait pas de morale. M. Guizot perdit, ce jour-là, sa vieille auréole de probité. Ou lui avait supposé jusqu'alors une certaine austérité. L'illusion disparut. II en demeura frappé sur son banc comme d'un interdit. Malgré son affectation à réagir contre la honte secrète de ces débats, on voyait, dans son attitude plus voûtée et dans son port de tête plus languis samment jeté sur Tépaule gauche, qu'il portait le poids d'une invisi ble réprobation. Plus les débats de Tadresse se prolongeaient, plus Taudace augmentait du côté de Topposition. La majorité, morne et résignée , comme si elle eût déjà la conscience de son abaissement dans Topinion, ne rebondissait que faiblement sous Taiguillon de Tattaque.

La politique extérieure du ministère, dans cette dernière année, était une trahison trop évidente des intérêts de la France pour que M. Guizot pût tenter une sérieuse justification. M. Thiers eut bientôt, dans les deux plus admirables discours qu'il ait jamais prononcés, frappé, dénoncé, déchiré le système de la contre-révolution qui replongeait la France sous la servitude de la Sainte-Alliance. M. de Lamartine, dans une improvisation toute dé bordante de passion, de raison et de logique, fit rejaillir au grand jour cette politique exclusivement dynastique, gibeline à Rome, sa cerdotale à Berne, russe à Cracovie, autrichienne à Turin, contre révolutionnaire partout. M. Guizot hésita, équivoqua, prétendit avoir soutenu en Suisse et en Italie la cause de la liberté, repoussant chez M. de Lamartine les doctrines qu'il acceptait de M. Thiers; — bref, sentencieux, gêné, évidemment pressé d'échapper à la tribune.

Le temps d'ailleurs était aigre et froid, le vent du nord mordait sur toutes les fibres. La Seine charriait des glaçons. La chambre était lasse, les poitrines étaient brisées. Presque tous les orateurs étaient malades, les séances furent un moment interrompues ; on sentait que le règne de la tribune allait finir, et cependant les débats de Tadresse n'étaient pas terminés. Chaque parti avait la frayeur du scrutin, car le scrutin c'était le der nier mot. II y eut comme une trêve entre deux actions. Une dernière question restait à vider : c'était celle des banquets. La commission de Tadresse avait transporté, dans le projet, le blâme du discours de la couronne, et à la suite de ce blâme la chambre fut amenée à traiter le droit de réunion. Un comité du douzième arrondissement avait projeté un banquet, et le ministère, pour Tinterdire, invoquait la loi de 90, qui accorde aux municipalités le droit d'autoriser les réunions.

M. Ledru-Rollin, dans une improvisation logique, rapide et passionnée à la fois, démontra la profonde incompétence de cette législation exhumée pour les

INTRODUCTION.

. XV besoins d'un abus de pouvoir. La discussion traîna quelques jours à la tribune, dans toutes les arguties de la scolastique judiciaire, sans qu'il fût possible d'ébranler, d'un seul argument , la légalité des ban quets. Aussi Topposition, par la bouche de M. Barrot, prit-elle Ten gagement solennel de maintenir ce premier droit de tout pays libre, malgré ['interdiction du ministère. M. Hébert ramassa le défi. Ainsi le ministère allait jouer le sort de la monarchie sur une équivoque de procédure. Le débat durait encore lorsque M. de Lamartine, malade depuis quinze jours, reparut à la tribune, et retirant la question du Bulletin des lois pour Télever à sa véritable hauteur, il fit du droit de réunion le droit né de toute société. « Eh quoi! dit-il, vous voulez mettre la main de la police sur la bouche du pays ? t La chambre frémit ; puis quittant la tribune, pâle et brisé des efforts qu'il avait faits pour par ler, Torateur se tourne une dernière fois vers la majorité et lui jette ce prophétique avertissement : « Écoutez un seul mot encore.

Souvenez-vous du Jeu de Paume. » Or qu'était-ce que le Jeu de Paume et ses suites , messieurs ? Le » Jeu de Paume et le serment qui en sortit n'étaient que le droit de » réunion disputé au pays. » Une violente interruption couvre les paroles de Torateur. « Ces murmures ne m'erapêcheront pas d'accomplir mon devoir de » député ; oui, le Jeu de Paume, je le répèle, ne fut qu'un lieu de » réunion politique fermé par des minisires imprudents et rouvert, » par la main de la nation, à la représentation outragée du pays '. )< Vains efforts! un sourire d'incrédulité passa sur la figure des con servateurs, et M. de Lamartine descendit de la tribune au milieu de leurs murmures. Cependanl, sur ce paragraphe de Tadresse, Tépreuve du vote par assis et levé parut douteuse. La majorité, tout à Theure si compacte, se dissolvait sous le coup d'un mystérieux pressentiment.

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