Introduction
. n'est pas, comme on le crois généralement, parée des mêmes charmes ipie la voluptueuse Italie. A quelques provinces maritimes près, elle offre presque partout un aspect sombre, grave, mélancolique, mais toujours grandiose. Ce sont, le plus souvent, des plaines immenses, nues, sans un seul arbre, brûlées par un soleil dévorant, où règnent un silence éternel et la solitude de la tombe.... On bien, ce sont des montagnes arides, aussi hautes que les nues, bornant l'horizon de ces plaines désertes, solitaires, comme les océans de sable qu'on voit en Afrique; des montagnes au-dessus desquelles planent l'aigle et le vautour, farouches habitants des rochers Vous y trouverez encore des landes sablonneuses peuplées par des milliers d'outardes, el par semées de bruyères roses et de genêts sauvages au panache doré; mais pas un coin de terre dans ces plaines, pas un plateau dans ces montagnes que la main de l'homme ait défriché.
Quelquefois, cependant, des provinces entières, admirablement cultivées, s'offrent à vous ; des champs à perle de vue, hérissés d'épis qui balancent leur tête dorée dans une atmosphère de feu. Ou bien, si c'est vers le milieu du pi inlemps.vous verrez se dérouler devant vous une immense nappe de verdure parsemée de magnifiques pavots rouges; mais c'est en vain qu'au milieu de ces vastes champs, l'œîl cherche à découvrir la main qui les a ensemencés On ne renconlre d'habitations qu'à des distances de plusieurs lieues, et encore ne sont-elles point, comme en France, groupées en manière de pelites villes rianles et animées; ce sont de grands villages, bâtis sur le versant des collines, souvent au bord des précipices, ou sur les flancs abruptes des montagnes, serpentant comme un long boa dont la têle est le plus souvent une vieille forteresse en ruine, entourée de murailles déman telées, el flanquée, comme aux femps de la chevalerie, de tours crénelées qui ont encore l'air de proléger un amas de maisonnettes peintes en rouge qui s'abritent à leur pied.
L'Espagne vénère toujours ses châteaux féodaux, ces châteaux dont les maîtres disputaient pied à pied le terrain aux Maures, et alimentaient les affreuses guerres civiles qui, de lout temps, ont dévoré ce malheureux pays Cependant l'Espagne est belle, malgré la solitude et (.'aridité de ses plaines. malgré l'aspérité de ses montagnes; belle, pcut-êlre, à cause de celte solitude et de celte aridité mêmes, qui, au premier coupd'œil, inspirent la tristesse ; car si elle manque du charme voluptueux d'une riche végétation, son aspecl est noble et sévère, et dans cette absence même de beauté, il y a quelque chose de tristement sublime. La physionomie de l'Espagne ressemble â celle de ses habitants. Ne serait-ce pas que le caractère de l'homme lient d'une manière infime à la nature du sol qu'il habite , et n'en est pour ainsi dire que la conséquence? 11 faut certainement avoir vu ce pays pour apprécier
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. 3 l 'orgueilleux, le hardi, le sobre Espagnol, et sou dédain superbe pour tout ce qui est bas ou mesquin, et le calme avec lequel il délie les plus grands malheurs, el le mépris que lui inspirent les elr.es lâches ou efféminés. — El ses violentes passions, et son cœur ardent, et ton amilié à Ioule épreuve, et son impérissable amour ; car hommes el pays se ressemblent, en eux rien n'est médiocre.... La solitude el l'aridité, les plaines et les montagnes, la vertu et le crime, tout y porle ['empreinte d'une forte et puissante nature. Toutefois les principaux traits du paysage sont la sévérité el la simplicité. Le philosophe qui parcourt pour la première fois celte contrée, unique dans son genre , se sent frappé d'une religieuse terreur en traversant les deux Castilles et la Manche, dont la nudité et l'étendue lui semblent un rêve.
Et comment ne pas éprouver un sentiment pareil en se trouvant seul au milieu de cet océan terrestre où l'ceil rencontre à peine un êlre animé, où l'homme manque à la terre, où l'œuvre de la création semble être restée incomplète! Quelques rares troupeaux perdus dans cet espace que l'œil ne saurait embrasser, broutent çà el là les riches pâturages dont la nature a doté ces terres sans mailres, et sont gardés par un berger velu , comme le saint Jean du désert, de la peau île ses brebis. Parfois, vous rencontre rez une longue chaîne de mules qui marchent lentement sous la conduite
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. 4 d'un seul homme appelé arriero (muletier). Cet homme est nonchalamment assis sur le dos de la mule qui forme la tête de la troupe ; il porte toujours avec lui son long poignard, sa tine escopetle, et son redoutable trabuco (tromblon) ; car, dans ce pays à moitié désert, le voyageur est souvent en danger, et l'on ne s'y aventure pas sans précautions. Si, quittant la plaine, on s'engage dans le Puerto (montagnes de Somosierra) qui, ainsi qu'une barrière, sépare la Yieille-Caslille de la Nou velle, ou que, vers le sud de l'Espagne, on entre dans la Sierra-Morena, la scène change. Vous êtes sur une route royale magnifiquement entre tenue, bordée d'un côté par de hautes montagnes, de l'autre par des préci pices sans fond. Alors vous voyez des petites caravanes de muletiers, qui se réunissent afin de traverser ces parages, toujours infestés de voleurs, sans s'exposer à perdre les objets qu'ils transportent d'une province à l'autre sur le dos de leurs mulets.
Ces rencontres sont très-fréquentes en Espagne, mais surtout en Anda lousie et dans l'ancien royaume de Grenade, pays montueuxs'il en fut, et presque entièrement couvert de sierras ou cordilières sur lesquelles jamais un arbre n'a pris racine. Sur le flanc de ces montagnes on voit des masses énormes de granit et de marbre de toutes les couleurs, et leurs têles sont des pics inaccessibles, qui se perdent dans f azur foncé d'un ciel toujours pur. Toutefois on se tromperait étrangement si, de l'aspect aride et désolé des sierras, on concluait que tout le pays est aussi nu et aussi triste. Dans le sein de ces mêmes cordilières se cachent des vallons fertiles où la végétation luxuriante et variée offre une richesse et une beauté que Timagination d'un étranger aurait peine à concevoir ; des vallons frais et ravissants où des plantes aromatiques et des fleurs parfumées croissent innombrables dans un air pur qu'elles embaument; des vallons qui, selon la poétique expression du pays, semblent avoir élé cultivés par la main des anges.
En traversant la Sierra-Nevada, ou la Serrania-de-Ronda, vous restez frappé d'admiration à la vue des divers objets qui s'offrent à vous. Là, ce sont des tours en ruine sur la pointe des rochers, élevées dans le temps des guerres, et destinées autrefois à servir de vedettes; mainlenant, frappées par l'impi lovable main des siècles ou la hache du vandalisme, elles servent de retraite aux oiseaux de proie. Leur aspect vous reporte malgré vous à ces temps fabuleux et chevaleresques des guerres des chrétiens contre les Maures, a l'époque brillante des conquêtes de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle la Catholique. Mais en parcourant ces sierras, vous serez souvent obligé de mettre pied à terre, et de prendre votre monture par la bride pour la conduire avec précau-
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. 5 lion, lantôt entre deux gouffres béants à vos pieds, dont nulle barrière ne vous garantit; tanlôt sur une descente rapide et tortueuse, moins semblable à une route qu'à un escalier de granit dont les piarches auraient été à demi brisées. Peut-être serez-vous obligé de traverser un rocher pelé que la na ture parait avoir jeté comme un pont entre deux montagnes, au-dessus d'un précipice dont l'incommensurable profondeur donne le vertige. Plus loin, vous serez arrêté par un immense marais ou par un torrent dont le gué n'est connu de personne, si ce n'est du hardi contrabandista qui le passe chaque nuit. Quelquefois encore vous rencontrerez un tas de petites pierres surmonté d'une croix de bois. Cette croix indique toujours que le lieu où on l'a placée a été le théâtre d'un assassinat. Peut-être, pendant que vous dites une prière pour Pâme du trépassé, au pied de ce monument de sinistre au gure, un bandit, caché non loin de là, médile-t-il un aulre crime dont vous êtes l'objet ?
Si vous échappez aux dangers sans nombre qui planent sur vous à chaque pas, dans ces vastes serranias , si, après avoir bravé la mort sous toutes les formes, vous arrivez à un de ces vallons fertiles que les Andalous désignent sous le nom de dehesas (pâturages), vous le trouverez rempli de mugissements de taureaux, animaux indomptés et farouches qui n'ont jamais vu d'autre face humaine que celle du berger qui les garde, du berger, aussi farouche qu'eux, ses uniques compagnons. II est là, sa longue pique à la main, une fronde en bandoulière, monlé sur un de ces chevaux fougueux et infatigables que produit la belle Andalousie, et que les Espagnols doivent aux Arabes. C'est un spectacle effrayant à voir que ces bandes de taureaux sauvages, doués d'une force et d'une activité prodigieuses, parcourant en pleine liberté les gras pâturages de l'Andalousie.
Mais enfin vous arrivez dans une ville ou dans une bourgade ; là, vous apercevez des visages humains, des hommes tels que vous n'en avez rencontré nulle pars, issus qu'ils sont de cette belle race d'Arabes, que la stupide férocité de l'inquisition a chassés de l'Espagne par milliers. Ils sonl tous, hommes et femmes, réunis en groupes à la porte de leurs cortijos (maisons de campagne, chaumières), racontant des histoires merveilleuses; caries Espagnols, et principalement les Andalous, ont une passion orientale pour lout ce qui est conte, légende ou fabuleuse histoire. Ces contes sont dits avec tant de grâce, avec tant d'abandon et de bonne foi; ils vous bercent de rêveries tellement irrésistibles, ils endorment dans de si molles extases la sévère raison de l'homme, qu'en les écoutant on se croit transporté dans un pays fantastique où la vie n'est qu'une illusion continuelle...
Aussi, lorsque, après avoir séjourné au milieu des Andalous, vous retournez dans les sierras qui coupent l'ancien domaine des Maures, tout vous semble avoir changé d'aspect; ces milles tours en ruine s'ani ment dans votre imagination ; vous avez fait connaissance avecfleur génie familier; vous savez quel trésor elles recèlent, quel talisman mauresque est enfermé dans leur sein ; chacune d'elles est comme une page vivante du temps passé, si fécond en croyances absurdes et en hommes à foi vive. Si jamais vous voyagez dans ce pays excentrique, demandez à voire mule lier de vous raconter ce qu'il sait des abîmes que vous rencontrerez, des tours à demi écroulées qui frapperont vos regards, des murs lézardés qui entourent encore les vieilles cités du royaume de Grenade ; là il n'est pas une pierre qui n'ait ses souvenirs, il n'est pas jusqu'aux grottes des montagnes qui n'aient été le théâtre de la vie de quelque pieux imbécile ou d'un célèbre hypocrite, dont la crédulité du peuple et les jongleries des moines ont plus tard fait un saint miraculeux.
L'Espagne n'est-elle pas le pays de la foi , et par conséquent celui des miracles? Et pourtant, sur ce sol primitif, de combien de merveilles l'art a le droit de s'enorgueillir ! Que d'hommes de génie il a vus naître, que de peintres sublimes, quels écrivains pleins de verve et d'originalité ! mais surtout que de monuments à peine appréciés aujourd'hui des naturels du pays, et devant lesquels le voyageur s'arrête ravi en extase; car ce que nous appelons aujourd'hui des chefs-d'œuvre pâlit devant ces merveilles du passé, pages de granit et de marbre sur lesquelles les Goths et les Maures ont ciselé toute l'histoire de l'Espagne des temps gothiques et de celle du moyen âge. Nous le répétons encore, avant de terminer ce chapitre , qui n'est qu'une introduction à ceux qui vont suivre, le type distinctif de l'Espagne est le grandiose.
L'Espagne est grande dans sa solitude, grande dans ses préjugés, grande dans sa foi, grande dans ses malheurs, comme ses enfants sont grands dans leur amour et dans leur haine, grands dans leurs passions et dans leurs vertus. Mais cette nation qu'on a si mal jugée est encore un problème pour le reste de l'Europe ; ce problème, nous avons entrepris de le résoudre. Mon trer sous leur vrai jour, dans le passé et dans le présent, ce pays et ce peuple encore incompris, tel est le but de ce livre. Que le lecteur nous suive, et nous lui serons parcourir, province par pro vince, ces contrées d'aspects si divers, ces populations si différentes entre elles de mœurs, de costumes et d'habiludes, bien que réunies par un lien commun, la loyauté et le patriotisme; qu'il nous suive, depuis la Biscaye jusqu'au Portugal, cetle ancienne province espagnole, depuis les Asturies jusqu'au royaume d'Andalousie, ces provinces qui ressemblent aussi peu au reste de la Péninsule que la France ressemble peu à l'Ilalie, et après
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. 7 qu'il aura sail une enlière connaissance avec les Espagnols de loute l'Espagne . lorsqu'il saura d'une manière certaine leurs mœurs , leurs usages, lorsqu'il connaîtra leurs costumes, lorsqu'il les aura suivis dans les dramatiques péripéties de leur existence politique et dans les gracieux détails de leur vie intime, il conviendra avec nous que, sous ses dehors sombres et graves, sous cetle teinte mélancolique qui la couvre, l'Espagne offre, partout et toujours, un type de noblesse et de grandeur. CHAPITRE PREMIER CAHTABfifE. La Cantabria, ou Cantabrie, se composait autrefois de celte partie de l'Espagne qui est adossée aux Pyrénées, bornée, au nord, par les eaux de l'Océan. à Test, par les Asturies, au sud, par l'Aragonet la Vieille- Castille. Elle est aujourd'hui divisée en cinq provinces, la Navarre, la province de San tander et les trois provinces basques, connues sous le nom générique de Biscaye, et dési gnées par les noms de Guipuzcoa, Biscaye proprement dite, et Alava.
C'est par le Guipuzcoa, ce pays •ì L'ESPAGNE riTTORESQUE 10 héroïque, théâtre de tant d'exploits, que nous commencerons notre voyage. Avant d'aller plus loin, nous demanderons à nos lecteurs la permission de visiter avec eux une petite colonie de femmes charmantes de grâce , de jeunesse el d'innocence, établie depuis des siècles sur les bords de la Bidassoa, et qui, de nos jours encore, conserve, dans toute leur pureté, les mœurs antiques que les guerres, les révolutions, les perfectionnements de la civilisation, ont si bien et si promptement altérées partout ailleurs, et qui, les chemins de fer aidant, n'existeront bientôt plus nulle pari. Nous voulons parler des batelières de la Bidassoa, anciennement appelée el rio de Andaye, la rivière d' Andaye. Pour faire connaissance avec ces belles et gracieuses citoyennes d'une république toute féminine, nous traverserons le pont qui sépare la France du sol espagnol, et nous irons d'abord jusqu'à Iriin : lrun que les Guipuzcoans appellent indifféremment Oranzu ou Aranzu ; puis, après avoir jeté un coup d'œil rapide sur cette ville el ses environs, nous descendrons la Bidassoa jusqu'à Saint-Sébastien.
Iran esl la première ville de la province de Guipuzcoa; elle est située sur le versant d'une colline qui domine une plaine d'une lieue carrée1. A sa gauche s'élèvent les monts Jaïzquibel, à la droite une chaîne de petites montagnes appelées le mont Aya. Celte antique cilé a une église principale, bâtie en pierre, qui passe pour l'un des plus beaux monuments de la province : la sacristie de cetle église renferme une magnifique fontaine de marbre alimen tée par la même source qui donne de l'eau à toute la ville. Les riiesd'lrim sont étroites, montueuses; les maisons sonl mal bâties, et plutôt entassées pêle-mêle qu'alignées dans les rues, en sorte que, sous un ciel presque toujours voilé de nuages et dans un pays richement boisé, lrun ressemble plutôt à un vaste cimetière qu'à une ville habitée par des gens aussi gais que le sont en général les Guipuzcoans.
Prèsd lrun, sur un des vastes plateaux de montagnes qui séparent leGui puzcoa de la Navarre, on trouve Saint-Marcial, devenu célèbre grâce à un combat qui eut lieu entre les Espagnols et les Français. Non loin de Saint- Marcial s'élève un petit ermitage où la piété des habitants conserve les cendres des braves des deux nations qui succombèrent dans cette bataille. Sur le fronton de Termitage, on voil une pierre sur laquelle est gravée une inscription commémorative qui rappelle ce fait d'armes. A une demi-lieue environ, et surladroile, est Fuenlerrabia (Fous rapidus, fontaine rapide), qui s'élève comme une tombe antique des splendeurs du Guipuzcoa. Entourée de fortes murailles, bâtie sur le promontoire Oleanse, Fuenterrabia élait jadis une place de guerre réputée imprenable, tant était 'Voyez la vignette on tête de ce chapitra b'ESPAGNE PITTORESQUE: 11 grande la force qu'elle tenait de sa position topographique et de ses fortifications.
C'est à cette double force que la petite ville de Fous rapidus dut sans doute le noble titre de cité que lui accorda Philippe IV en 1036, en récompense de la longue et courageuse résistance de ses habitants contre Tannée française qui l'assiégea vainement. Mais ce que les guerres n'ont pu faire, ce que des ennemis étrangers n'ont osé tenter, les révolutions politiques Tont accompli. II ne reste plus rien de tant de force ni de tant de gloire; Fontarabie n'a plus ni fortifications, ni commerce, ni industrie. Jadis, la pèche de la baleine el l'húile qu'on en retirait donnaient aux habi tants de la riche cité une grande aisance, un revenu assuré; aujourd'hui, quelques pêcheurs d'anchois, des marchands de morue et un petit nombre de contrebandiers composent presque toute sa population. Quant à ses mo numents, si Ton excepte le château royal, résidence habituelle du gouver neur, Thôlel de ville (casa del ayuntamiento),et l'église, édifice remarquable construit au quinzième siècle, rien à Fuenterrabia ne mérite de fixer l'af tenfion de Tartiste ou de Tarchéologue.
On y voil cependant un château l'on très-admiré des hommes de guerre; c'est le château de San-Telmo, bâti. dit-on, sous Philippe II. Fuenterrabia s'enorgueillit beaucoup d'avoir donné naissance à don fray Manuel de Calatayud, moine de Tordre de Cìteaux el prédicateur du mo nastère de Siteno ; ses compatriotes, et beaucoup d'étrangers qui les onl crus sur parole, tiennent ce père pour un grand écrivain. Si, par grand écrivain, ils ont entendu un homme qui écrit beaucoup, nous sommes prêt à proclamer les droits littéraires de don fray Manuel de Calatayud; mais si, pour mériter le titre de grand écrivain, il faut autre chose qu'un verbiage inépuisable et aussi nébuleux qu'un jour de la Toussaint à Londres, nous prendrons la liberté de ne point partager l'opinion des Fuenlerrabiens sur le compte de leur savant moine, dont nous connaissons les histoires el les œuvres de controverse.
Pour corroborer notre jugement à son égard, nous ajouterons que nous avons eu la patience de lire d'un bout à l'autre son Traité de la Magdelaine , lequel traité nous a paru fort lourd , vide el très-obscur. Bevenons aux batelières de T Andaye. Si nos lecteurs sont curieux de les connaître, qu'ils se rendent avec noussurla place de Fuenterrabia un dimanche après la messe de midi... Mais non, mieux vaut qu'ils nous suivent sur le port. De nombreux batelets sillonnent la rivière; ils fendent Teau, rapides comme une flèche; on voit que c'est un jour de fête! toutes les pirogues sont pavoisées de petites banderoles peintes et dorées; voyez avec quelle précision les rames baisent en mesure Teau limpide du tleuve ! C'est Theure de la marée haute; les embarcations ont à lutter contre la force du llux marin.
N importe, des bras robustes sont chargés des avirons rouges et blancs qui, à des intervalles réguliers et assez rapprochés, plongent dans Teau comme autant de têtes de goëlands; une main exercée tient le gouver nail ; ces barques sont assurément montées par d'habiles mariniers... Non ; ces bras qui rament avec tant de vigueur sont de jolis bras potelés, blancs et roses, malgré la brise de mer et les rayons du soleil qui les caressent tout le long de Tannée ; ces mains agiles et fortes sont de petites mains mi gnonnes, satinées, transparentes, effilées, et gracieuses à faire rougir une belle duchesse de pur sang noble. Tous ces trésors de beauté appartiennent aux jeunes et naïves enfants dont nous avons parlé au com mencement de ce chapitre. Ces barques, ainsi pavoisées , sont conduites par de belles filles à la taille haute, fine, droite, légèrement cambrée; aux cheveux noirs et lus trés, aux dents blanches et régulières.
Qu'elles sont jolies, parées de leur petit voile de mousseline blanche, brodé de soie et d'or, d'où s'échappent de longues tresses de cheveux terminées par un ruban rose, rouge ou bleu, qui sert à les rattacher à la ceinture! Elles portent aussi des boucles d'o reilles d'or et de perles fines, et de riches colliers de corail. A les voir ainsi, coquettement serrées dans leur justaucorps de velours, noir comme leurs yeux, mais beaucoup moins velouté, vous seriez tenté de les prendre pour des fées, ou pour de gracieux démons envoyés là tout exprès pour vous faire oublier votre pays, votre mère, votre fiancée. Ces jeunes filles sonl les batelières de l' Andaye ; vous en avez peut-être ouï parler à ceux de vos amis qui, avant vous, ont fait le voyage d'Irun à Saint -Sébastien, et qui , au lieu de s'y rendre par terre, ont préféré descendre la rivière.
C'est Theure de la messe et celle des amours. Or, quand les batelières de T Andaye veulent se marier , elles vont à Fuenterrabia à la messe de midi : c'est là que les jeunes garçons du pays qui veulent choisir une compagne se réunissent tous les jours de fêle. Plus d'une de ces jolies marinières engagera son cœur aujourd'hui, et, lorsque nous repasserons par Fuenlerrabia, elle aura changé de nom ! mais jamais elle n'oubliera ses compagnes; souvent elle quittera son ménage pour retourner sur le bord de Teau , à deux ou trois milles de la ville , passer un ou deux jours avec ses jeunes amies; peut-être même un soupir de regret soulè vera-t-il son sein, à l'aspect de ces petites cabanes où elle vivait jadis avec elles, auprès des indulgentes gardiennes qui leur servaient de mère. Les batelières de l'Andaye vivent sous la surveillance d'anciennes compagnes plus âgées , qui n'ont jamais voulu — ou jamais pu — se marier.
La jeune femme restera peu de temps, trois jours au plus, dans la colonie; une femme mariée n'y peut demeurer davantage. Quant aux hommes, il ne leur est permis, en aucune circonstance, d'y séjourner au delà d'une heure. Mais voilà assez longtemps que nous sommes à Fuenterrabia ; la grand' messe vient de finir... Les bateaux remontent la rivière... Les hommes se sont déjà réunis en petits groupes dans la plaza Magor et projetlent, pour Taprès-midi, des parties de paume et de barres , deux jeux favoris des Cantabres , dont nous vous parlerons bientôt. Les femmes courent rajus ter leur toilette pendant que la mozu (servante) ira chez le rôtisseur chercher le dîner. Voyez-vous ces femmes du peuple qui circulent dans la ville. chargées d'un grand plat couvert d'une serviette? Que pensez-vous qu'elles portent dans ce plat?
Des gigots comme les Limousins? des tranches de bœuf comme les Anglais? du cabri comme les Catalans? Bien de toul cela ; les Guipuzcoans , les Biscayens et les Alavais ont un plat national qui ne ressemble à aucun de ceux que nous venons de nommer; un mets que les Anglais rejettent, que les Français dédaignent, et que les Espagnols eux-mêmes regardent d'un air de mépris : ce sont des têtes d'agneaux, fendues en deux, farcies d'un hachis d'ail, de persil et de mie de pain, enduites de saindoux et rôties au four. C'est le plat favori des Canlabres en général el des Guipuzcoans en particulier. II n'est pas, en vérité, si mauvais qu'on pourrait le croire; il est même beaucoup meilleur que Timpitoyable malelolle des Parisiens, les ravioli des Italiens, et les gras doubles à la mode de Caen. Après les têtes d'agneaux viendra la morue, sous toutes les formes : sèche, salée, en sauce blanche... la morue au beurre noir, la morue à l'huile, la mo rue grillée, frite, farcie... car ce poisson, d'un si médiocre mérite, jouit d'une grande saveur dans les provinces basques.
Si jamais les Biscayens de viennent idolâtres, ils auront certainement une morue pour dieu tutélaire. Après la morue, c'est la salade de choux dont les Biscayens mangent régu lièrement sept cent trente fois par an, c'est-à-dire, deux fois par jour, sans compter les extra, tels que les jours de carême, où ils en font quatre repas... La sagardua est leur boisson ordinaire; la sagardua, ce cidre délicieux qui vaut au moins celui de la basse Normandie, et qui a sur ce der nier Tavanlage incontestable de ne pas être vendu par des bas Normands, c'est-à-dire, de ne pas contenir deux fois plus d'eau que de suc de pommes. II est, en outre, fait très-proprement, ce qui n'est point à dédaigner. Au dessert , les Guipuzcoans mangent des pommes , des pommes à faire tourner la tête à tous les pilotes de la Bouille et à toutes les nourrices de Lisieux ; puis encore des noix de Sanlander, si délicieuses et si renom mées, ainsi que les noisettes du même pays, qu'on les exporte jusqu'en Amérique Après le dîner, toul le monde ira s'amuser, les hommes au jeu, les femmes au sermon; ils attendront ainsi la nuit, Theure des amours, cette grande affaire de tous les Espagnols.
N'allez pourtant pas croire que tous les habitants de la Cantabrie vivenl exclusivement de têtes d'agneaux, de morue, de choux, de pommes, de sa gardua et de noix de Santander... Nous avons parlé de la nourriture habi tuelle du peuple, des mets particuliers à la localité ; mais nous sommes loin d'avoir fait la nomenclature de lous les plats connus et aimés des Biscayens ; cela nous arrêterait trop longlemps en route, et notre talent culinaire ne va pas d'ailleurs jusque-là; nous ajouterons donc seulement, pour la complète instruction du lecteur, que, dans le Guipuzcoa et dans toules les provinces basques, on fait exactement comme en France, on mange de tout ce qui esl bon, quand on a de quoi Tacheter, en Biscaye surtout! Nous ne connais sons aucun pays en Espagne, où Ton soit plus gourmand et dont les cuisi nières méritent mieux le titre de cordon bleu.
Mais le soleil commence à baisser, bâtons le pas. Nous avons encore trois lieues à faire, avant d'arriver à Sainl-Sébaslien. Voyez-vous ce cône llotlant, sur la base duquel s'étend une cité Ioule neuve? C'est le mont Urgull. La cité qui s'abrite à son pied s'appelle Sainl- Sébastien. Assise entre deux bras de nier, on la dirait née un jour, comme la Vénus des Grecs, sur les lames de l'Océan, qui la bercent éternellement de leur grandiose harmonie. Comme elle resplendit de jeunesse elde fraîcheur sous les rayons du soleil couchant ! Eh bien, ce semblant de jeunesse cache la nudité et la décrépitude ; le malheur, en passant sur elle, Ta marquée d'un sceau de stérilité. Veuve de tout ce qui fait la gloire des cités, la ville de Saint-Sébastien n'a ni bibliothèque publique, ni monuments, ni aucune de ces merveilles que l'art et le génie ont répandus avec tant de profusion sur le reste de l'Espagne, et que les révolutions el les guerres n'ont pu faire entièrement disparaître.
Elle a pourtant de riches annales, mais riches seu lement en éclatantes infortunes, en actions généreuses, en sublimes dévoile ments. Aussi l 'appel le-l-on, à juste titre, la cilé des malheurs ( Ciudad de las desdichas ). Au douzième siècle, sous le règne de Sanche le Sage, roi de Navarre, elle fut détruite par les armes. Trois siècles plus tard, sous celui de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle la Catholique , elle fut réduite en cendres après un long siège. A peine relevée de cette double ruine, elle fui de nouveau saccagée, et un grand nombre de ses loyaux et vaillants citadins furent passés au fil de Tépée, le 51 août 1815. De six cents maisons, Irente-six seulement restèrent debout, après le siège long et meurtrier que Tannée auxiliaire des Anglaise! des Portugais y avait mis. Le reste de la ville ne fut plus qu'un monceau de décombres sous lesquels avait été ensevelie l 'élite des habitants avec leurs richesses, leurs archives et leurs chartes.
La ville de Saint-Sébaslien, telle qu'on lavoil aujourd'hui, n est plus que l'ombre de ce qu'elle fut autrefois; elle a perdu ces monuments, cette physionomie pittoresque qui la rendirent si célèbre parmi les cités de la Cantabrie. Les touristes à la mode, ceux qui examinent les pays étrangers à travers la portière d'une chaise de poste , ou assis sur le pont d'un steamer, vous diront, peut-être, que la ville de Saint-Sébastien doit à tant d'infortunes d'avoir été reconstruite avec plus d'élégance; qu'aujourd'hui, les rues sont toutes alignées au cordeau; enfin, que la civilisation y a passé sa main régénératrice, et a changé un amas de maisons bigarrées, d'édifices noirs de vétusté , en une ville riante et coquelte. A ceux-là , nous répon drons , que Tesclave du Grand Seigneur, parée des plus fines perles de l'Orient et des brillants tissus de Tlnde, est moins belle à nos yeux, tanl qu'elle est esclave, que la modeste quakeresse de la Pensylvanic , si sim plement vêtue, mais fière de sa liberté.
Toutefois, telle qu'elle est encore aujourd'hui, la ville de Saint-Sébastien est Tune des plus importantes cités du Guipuzcoa, et comme port de mer, et comme place de guerre. Défen due d'un côté par la citadelle de la Mota , elle est en outre entourée d'une enceinte bastionnée. A Test de la Mota se trouve le boulevard (el balnarte del Mirador) , travail remarquable de fortification qui protège à la fois les avenues de la rivière et les abords du pont. Le Mirador est une montagne aride, déchirée et noircie en plusieurs endroits vers sa base. Les géologues prétendent que ces déchirements sont dus à un volcan éteint depuis plusieurs siècles; les habitants affirment, au contraire, qu'ils sont le résultai de la foudre qui, disent-ils, est tombée il n'y a pas longtemps sur un ma gasin à poudre qui s'y trouvait, et qu'elle fit sauter.
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