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VOYAGE AUX CHATEAUX HISTORIQUES DE LA CHAINE DES VOSGES a été tiré de cet ouvrage 30 exemplaires numérotés à la presse : 10 sur papier du Japon (N05 1 à 10). 10 sur papier de Hollande (Nos 11 à 20). 10 sur papier Chamois (N°s 21 à 30). Châteaux historiques des Vosges . Imp et- Lth. Uex-geT-Lmîtilt et o-Jiancy. VOYAGE AUX CHATEAUX HISTORIQUES DES VOSGES SEPTENTRIONALES PAR HENRY GANIER ET JULES FRŒLICH ILLUSTRÉ DE 207 DESSINS ORIGINAUX PARIS BEKGER-LEVRAULT ET C'% EIBRAIRES-ÉDITEURS MÊME MAISON A NANCY 1889 Tous droits réservés AVANT-PROPOS et ouvrage doit son existence à l'accueil favorable qu'ont rencontré nos Récits et Légendes d'Alsace ', publiés en collaboration avec notre ami re gretté Edmond Tuefferd, l'arcliéologue distingué, que la mort a si brusque ment enlevé à notre affection. Notre intention était d'abordde donner une modeste suite à ce premier album.
Mais en réunissant les matériaux nécessaires, nous nous 1 . Récits et Légendes d'Alsace. Album in-4°, avec 44 sujets dans le texte et 12 grandes compositions hors texte gravées sur bois, d'après les dessins originaux de U. Ganier. 1884. Paris et Nancy, Berger-Levrault et Gie. AVANT -PROPOS. VI sommes heurtés à cette difficulté que nous connaissions déjà si bien : l'embarras du choix, au milieu des nombreux documents qui constituent le côté intéressant du passé de notre province. C'est alors que — sans trop nous flatter de réussir à justifier notre présomption — nous avons résolu d'entreprendre hardiment ce travail d'ensemble, et de faire d'abord une promenade à coups de crayon d'un bout à l'autre de nos belles montagnes, en réser vant pour un second ouvrage la plaine et les grands centres habités.
Notre course artistique commence au point où les contreforts extrêmes des Vosges viennent se perdre dans le Palatinat ; elle s'arrêtera à la base des Alpes et du Jura. Nous parcourons toutes les crêtes , nous escaladons tous les sommets, pour y chercher les vestiges préhistoriques, monuments mystérieux des âges reculés. Sur les flancs de la montagne, nous nous arrêtons devant la tour démantelée du vieux manoir. Descendant dans les vallées, nous y trouvons les vénérables sanc tuaires, ruines de nos abbayes, à côté des mignonnes cités, autrefois libres et impériales, restées bien vivantes, mais tout impré gnées encore des tons richement variés du moyen âge. Dans le texte, nous nous contentons d'esquisser à grands traits les faits historiques se rattachant aux monuments qui nous occu pent. Nous ne leur donnons pas un plus grand développement, dans la crainte de paraître prétentieux à nos lecteurs, et nous laissons la description, l'anecdote et la légende occuper la place principale dans notre Voyage.
Chapitre II Wegelnbourg
— HOHENBOURG — LOEWENSTEIN FLECKENSTEIN — FRŒNSBOURG — WASIGENSTEIN — BLUMENSTEIN KLEIN-ARNSBERG — LUTZELHARDT 1. Le château de Wegelnbourg. L'artillei-ie strasbourgeoise et le vert d'Ulm. Le Fauteuil du crapaud et la demoiselle de Wegelnbourg. — 2. Le château de Hohenbourg. Le minnesinger Puller. Wiric et Richard de Hohenbourg. La dame blanche du Hohenbourg. — 3. Le château de Lœwenstein. La légende du Lindenschmidt. — ■ 4. Le château de Fleckenstein. La légende du puits. — 5. Le château de Frœnsbourg. Les deux amis. Le géant de la vallée. — si. Le château de Wasigenstein. Walther et Hildegonde, ou le Waltharilied. — 7. Le château de Blumenstein. La légende des fleurs. — <S. Le château de Klein-Arnsberg. — 9. Le château de Lutzelhardt ou Fitzhart. La Table du diable, ou Judenhiitl. Le tambour et la belle Katel. 1. — Wegelnboueg.
U Palatinat, nous passons maintenant en Alsace , et nous consacrons ce deuxième chapitre à la description des monuments historiques compris entre la frontière au nord, et les rivières de Sauerbach et de Steinbach au sud. La transition naturelle entre les deux provinces nous est fournie par le châ teau de Wegelnbourg, situé sur un ter ritoire véritablement « contesté », à en juger par les cartes des états-majors français et bavarois , qui , de part et d'autre, l'ont compris en deçà de leurs frontières respectives. Mai la possession de ce château, avec son petit territoire de forêts dé sertes, ne donnera jamais lieu qu'à des revendications toutes pla toniques. II n'est pas à craindre, en effet, qu'on en vienne à se disputer pour une ruine à laquelle les seuls archéologues, amateurs des vestiges curieux des temps passés, peuvent attacher quelque intérêt.
A T époque où le château de Wegelnbourg jouait son rôle actif dans le grand concert discordant de la féodalité, et où son histoire était intimement liée aux fastes des chroniques alsaciennes, les bornes frontières ne passaient, du reste, ni à droite ni à gauche de ses impo santes murailles. La raison pour laquelle nous avons cru devoir comprendre le Wegelnbourg dans la description des châteaux alsaciens proprement dits, plutôt que de terminer par lui Tétude de ceux du Palatinat, ne doit donc pas être attribuée à une passion annexionniste, mais uni quement à ce fait que le Wegelnbourg est un des éléments de cette imposante constellation de manoirs féodaux, situés tous, à part lui, à Textrémité septentrionale de l'Alsace. Nous les trouvons groupés, en rangs serrés, sur une surface de quelques kilomètres carrés, entre la frontière bavaroise et les rivières de Steinbach et de Sauerbach.
Presque chaque colline, dans cet espace si restreint, est couronnée de sa ruine émergeant des forêts et dominant de petites vallées, tantôt boisées, tantôt soigneusement cultivées. La ruine du Wegelnbourg, peu importante en elle-même, intéresse plutôt le visiteur par les souvenirs qui s'y rattachent et par la vue remarquable qu'elle lui ménage. Elle est située, non loin du village bavarois de Nothweiler, sur la plus haute montagne de la contrée, à 575 mètres d'altitude. De Notlnveiler, un chemin sous bois monte obliquement le long de la côte, pour se continuer, sur le versant méridional, à travers une forêt plus épaisse, et aboutir enfin aux ruines par un sentier agréable au milieu de la broussaille. Les restes du château, qui se composent principalement d'un don jon massif, quoique bien délabré, et où Ton trouve une table d'orien- WEGELNBOURG. 61 tation, sont entourés de débris de toutes dimensions.
On y remarque encore une pierre portant le millésime de 1587. On pénètre dans la tour par un escalier aboutissant à une porte cintrée. Tout près de cet endroit élevé, nous découvrons une cave taillée dans le massif rocheux. En escaladant le rocher pour nous diriger du côté de Test, nous arrivons à une terrasse unie, d'où nous jouissons d'une vue étendue sur toutes les montagnes d'alentour. Vers le sud , sur une hauteur toute proche, nous sommes frappés d'abord par l'aspect ro mantique du château de Hohenbourg , ancienne propriété des Sickingen; derrière lui, mais un peu plus bas, un autre mas sif de gigantesques constructions nous repré sente Tadmirable château de Fleckeustein ; entre les deux, est si tué le ch â te a u d e Lindenschmidt , invisi sible à cause de sa si tuation à mi-côte. Nous aurons à visiter successivement ces remarqua blés monuments historiques.
Dans la direction du nord surgissent, du sein des fertiles vallées palatines, les nombreuses cimes des montagnes que nous avons déjà parcourues ; leurs flancs sont irrégulièrement revêtus de forêts de toutes dimensions ; leur structure en cônes aigus est tout à fait caracté ristique. Nous distinguons aussi au loin, dans la même direction, les curieuses petites roches effilées du pays de Dahn, qui paraissent avoir servi de maquettes à l'architecte de toutes ces bizarres montagnes du Palatinat. Au sud, la forme des montagnes des Vosges d'Alsace est différente ; ce sont de puissantes coupoles entièrement couvertes de forêts tellement drues, qu'elles paraissent impénétrables. Aucune éclaircie ne vient distraire l'œil qui parcourt avec étonnement cette vaste étendue de sombre et vigoureuse verdure.
Vers Test, la vue est également interceptée par des rideaux de forêts qui masquent en grande partie les campagnes du Rhin ; à peine si quelques échappées permettent de distinguer d'une part FOdenwald, de l'autre la Forêt-Noire, et quand le temps est clair, on peut reconnaître encore, dans la direction du sud, la flèche de Stras bourg. En bas, dans la vallée, vis-à-vis du Kulmenfels, le village de Nothweiler se cache derrière les arbres fruitiers. •^» Sous les empereurs saliens et les Hohenstaufen, le Wegelnbourg dépendait du chef de l'Etat; c'était, par conséquent, une forteresse d'empire, gardée, comme telle, par un burgrave au nom de Tempère ur. En 1272, Albert de Geroldseck, qui détenait le château en qualité de burgrave, s'était permis de piller et de rançonner les marchands qui passaient à proximité de ses murs.
Nos braves compatriotes, les Strasbourgeois, qui, à cette époque déjà, avaient le sang assez bouillant, résolurent d'infliger une verte punition à cc détrousseur de grands chemins. Conduits par le landgrave d'Alsace, Otto d'Ochsenstein, ils vinrent mettre le siège devant le Wegelnbourg. A ' , C'est pendant ce siège, qui se termina par la prise et la destruction de la forteresse, que les Strasbourgeois, non encore secondés par leur brillante artillerie, s'avisèrent d'un moyen de balistique fort original. II leur réussit même si bien, que dans la suite ils s'en ser virent en mainte autre occasion. Après avoir lancé dans la place, sans grand résultat, force volées de pierraille, ils eurent Tingénieuse idée de charger sur leurs onagres, ou Katzen, sortes de catapultes, des barillets remplis de matières fécales.
L'effet de ces nouveaux projec- WEGELNBOURG. tiles, peu meurtriers, mais néanmoins très malfaisants, ne tarda pas à se faire sentir. La garnison s'en trouva fortement incommodée ; les approvisionnements se gâtèrent, les hom mes devinrent ma lades ; enfin, tout entra en une telle putréfaction , que pour échapper à la peste, dont les ger mes commençaient déjà à se déclarer, les défenseurs survivants n'eurent plus d'autre ressource que de se rendre à merci. Les Stras bourgeois bapti sèrent ce projectile de leur invention du nom iï Ulmer-G riin , vert d'Ulm. Le sens étymologique de ce terme si pittoresque paraît s'être perdu ; les ar chéologues n'ont pas cru devoir Tapprofondir , et nos lecteurs nous pardonneront d'imiter leur discrétion en la matière. L'empereur Louis de Bavière plaça, en 1322, le château sous la juridiction de la ville de Haguenau ; en 1330, il le mit en gage, avec d'autres possessions, à ses neveux, les comtes palatins Rodolphe II et Robert Ier.
A partir de 1410, le château fut compris dans le domaine des ducs de Deux-Ponts. Pendant la guerre de Trente ans, le Wegelnbourg, déjà fort endommagé et hors d'état de se défendre, servit de refuge et de retraite à un grand nombre de fugitifs. Attaqués par les Croates, les malheureux purent se sauver par un passage souter rain, qu'heureusement pour eux leurs persécuteurs ne connaissaient pas. Enfin, en 1680, le château fut entièrement détruit par les Français sous la conduite de Montclar. •*■ De nombreuses légendes s'attachent au souvenir de ces ruines et se sont transmises de génération en génération dans la mémoire des gens du pays. Les frères Grimm, Ludwig Bechstein et le poète alsa cien-allemand Adolphe Stœber en ont noté un certain nombre. On raconte, entre autres, qu'une princesse ensorcelée, enfermée par les maléfices d'un puissant enchanteur dans un caveau rempli d'or et d'argent, aspire à recouvrer sa liberté.
Mais tous ceux qui ont voulu pénétrer dans les souterrains du château pour la délivrer ont été égarés par des esprits malfaisants, et sont tombés dans des puits sans fond, où ils ont péri misérablement. La légende la plus remarquable et la plus complète se trouve dans le recueil des légendes d'Alsace de Stœber : Au temps jadis, demeurait au castel de Wegelnbourg une belle demoiselle, fille du seigneur du lieu. Nombreux étaient ses adora teurs ; mais comme sous ses dehors séduisants se cachait un cœur insensible et hautain, elle repoussait froidement tous les prétendants, déclarant qu'elle n'éprouvait nul besoin d'être aimée. D'aucuns en dépérirent d'amour à tel point, que c'était pitié de les voir se dessécher et s'épuiser comme des plantes privées d'eau. Plu sieurs même se donnèrent la mort de désespoir.
Pour punition de tant WEGELNBOURG. de dureté de cœur, la cruelle jeune fille dut quitter le monde des vivants à la fleur de l'âge, mais non pour goûter le repos éternel. Changée en un esprit errant, elle se tient encore aujourd'hui, près du manoir, sous un rocher d'où découle une source d'eau glacée. Une fois par semaine, le vendredi à minuit, elle reprend une forme visible pour les humains. Sortant alors de son rocher, la pre mière fois elle apparaît sous l'aspect d'un serpent, le deuxième vendredi sous celui d'un énorme crapaud, et la troisième fois enfin, il lui est permis de se faire admirer dans sa beauté de vierge marmo réenne. Assise sur son rocher, après s'être baignée dans la source, elle attend que quelqu'un vienne la délivrer, seraitil grand seigneur ou simple charbonnier. Celui qui veut tenter Taventure doit gravir le rocher, et au som met il trouvera un coffret renfermant des écailles jaunes de serpent, un lambeau de peau de crapaud et une boucle de beaux cheveux blonds.
Muni de ces objets, le vendredi suivant il retournera à minuit, par le clair de lune, sur le rocher désert, pour attendre que la jeune fille vienne se laver à la fontaine. Pendant trois vendredis de suite, il assistera ainsi à chacune des trois transformations, et chaque fois il embrassera la malheureuse créature sur la bouche. Si sans dégoût et sans terreur il peut accomplir cet acte, la belle châtelaine est délivrée ; il obtient sa main et son cœur, et reçoit en dot la cassette, dont le contenu se transforme en pierres précieuses d'une richesse incalculable. Beaucoup de prétendants ont tenté de faire la conquête de la belle et du coffret ; plus d'un est mort d'épouvanté à Taspect du monstre. Un jour, un pauvre bûcheron, poussé par la misère, plus effroyable encore que la mort, eut le courage de risquer l' entreprise.
A la pre mière épreuve il réussit à baiser sur la bouche le serpent ; mais le deuxième vendredi, en se voyant en présence du hideux crapaud, il ne put vaincre l'effroi qui s'empara de lui, et il prit la fuite, plein d'horreur et de dégoût. Le rocher où cette infortunée attend sa délivrance porte le nom de Rocher du crapaud ou Fauteuil du crapaud. 5 CHATEAUX DES VOSGES. 2. — Hohenbourg. En descendant du Wegeln bourg, nous prenons, au ver sant méridional, un chemin commode qui nous mène di rectement aux ruines du beau château de Hohenbourg. Le trajet n'est que d'une demi heure. Avant de monter au sommet que couronnent ces intéressants vestiges du moyen âge, nous nous arrêtons, au pied de la montagne , devant une fontaine dont le Club vosgien a fait capter les eaux pour les réunir dans un bassin.
Cette source est le théâtre de fréquentes apparitions, au dire des gens du pays. Tout à l'heure, après nous être reposés au milieu des éboulis du sommet, nous essayerons d'édifier le lecteur par Tévoca tion de la plus gracieuse parmi les légendes qui se rattachent à la fontaine. *y. Les ruines étendues du Hohenbourg occupent la crête d'une hau teur très élevée. Autant qu'on peut en juger par les vestiges encore existants, l'enceinte de la forteresse devait former un pentagone irrégulier, avec ses angles principaux flanqués de tours rondes, présen tant des ouvertures aménagées pour Tartillerie. Cette enceinte s'appuie d'un côté contre un massif rocheux, qui s'évase vers le sommet. La base de ce rocher est percée de plusieurs galeries souterraines creusées dans le roc. L'examen de ces ruines amène à conclure que le château devait être , au temps de sa splendeur , une construction remarquable.
De toutes parts Tœil est attiré par des détails d'architecture d'une riche ornementation. On pénètre dans les ruines en traversant les restes de la tour d'ar- HOHENBOURG. tillerie qui protégeait l'entrée du château au sud. De là, en passant à côté des vestiges des lieux d'habitation, on gravit un escalier conduisant à une porte Renaissance, au fronton de laquelle sont inscrits, à côté de T écusson des Sickingen, les millésimes de 1573 et 1578. Les communs, ou habitations de service, ainsi que la partie réservée au seigneur (Ritterhaus) , étaient adossés, à Test et à Touest, aux flancs de T énorme rocher qui nous a d'abord frappés, et au haut duquel devait se dresser le donjon. Des escaliers en bois, munis d'ap puis, et des degrés taillés dans le roc conduisent jusqu'au sommet. De ce point élevé, le touriste découvre un paysage merveilleux de ruines et de forêts.
La galerie qui a été établie tout à T entour de la plate forme n'est pas inutile pour garantir les visiteurs contre le vertige. En parcourant le Hohenbourg, on déplore, comme en bien d'autres endroits, les sacrilèges commis par la bande stupide des chercheurs de trésors, dont les ravages sont pour T archéologue ce qu'est pour le soldat la vile besogne du maraudeur nocturne. Pour découvrir des richesses qui existaient dans leur seule imagination, ces tristes com pagnons ont bouleversé complètement les assises du manoir de Ho henbourg et détruit sans scrupules les trésors réels auxquels Tarai du passé attache tant de prix. La ruine, qui autrefois n'était accessible qu'à ces forbans des mon tagnes, est devenue d'un abord très praticable au touriste, grâce à Tinitiative du Club vosgien. Comme nous Tavons déjà dit, la vue qu'on a de la hauteur est fort belle ; on remarquera avant tout le gi gantesque rocher du Fleckenstein, qui fait écran au fond de la vallée. 4- Le château de Hohenbourg, dont l'origine est enveloppée dans la brume des âges, appartenait à Tancienne et noble famille des Puller de Hohenbourg, qui joua dès le XIIIe siècle un rôle considérable en Alsace.
Son nom patronymique s'effaça peu à peu derrière celui du domaine qu'elle acquit vers cette époque, et presque toutes les chartes, faisant abstraction du nom de Puller, la désignent sous celui de Ho henbourg. Les seigneurs de Hohenbourg étaient apparentés à ceux de Fleckenstein, avec lesquels ils possédèrent la seigneurie de Soultz sous-Forêts, fief des électeurs de Cologne. On compte parmi les membres les plus remarquables de la famille le minnesinger Conrad Puller de Hohenbourg, qui accompagna Rodolphe de Habsbourg dans son expédition contre Ottokar II, dit le Victorieux, roi de Bohême. 11 assista, en 1278, à la grande bataille du Marchfeld, qui décida du sort de cet empire slave, et où succomba le successeur de Venceslas, après avoir tenté de s'agrandir aux dépens de TAllemagne. Pendant cette campagne de deux longues années, le minnesinger Conrad Puller composa, en Fhonneur de la belle qu'il avait laissée en Alsace, six poèmes d'amour qui nous ont été conservés.
Ils consistent en trois chants de mai, un chant d'été et deux chants d'hiver. Dans les premiers, le poète se souvient avec une extrême vivacité de sa belle patrie du Rhin et des moments délicieux de ses amours. Les chants d'hiver, par contre, lui rendent plus sensible sa situation déso lée en pays ennemi, et tiennent en éveil son ardent désir de rejoindre la bien-aimée. C'est ce Conrad de Hohenbourg qui paraît avoir conquis pour sa descendance l'épithète de Puller, qui équivaudrait à celle de capitaine Fracasse, en raison de la témérité arrogante et provocatrice de cet homme de guerre en présence de l'ennemi. Son frère Henri n'est cité dans les documents que sous le seul nom de Hohenbourg. Mais aussi, c'était un homme d'église, et de plus un philanthrope, qualité rare à cette époque. L'Alsace a gardé son souvenir en haute vénération, car il fut le fondateur de Thôpital de Strasbourg, aujourd'hui si riche et si important.
L'origine de ce splendide établissement remonte à Fan 1309. Ce fut d'abord un asile pour les femmes repenties, se composant de plusieurs bâtiments situés en dehors de l'enceinte de la ville. En 1315, Henri en fit don à la ville et il aida celle-ci à le reconstruire plus spacieusement à Finté rieur de son enceinte, sur le vaste emplacement qu'il occupe encore aujourd'hui. Les possessions de Hohenbourg étaient considérables. La petite ville de Wangen, à l'entrée du Kronthal, appartenait en 1373 à Bur card de Hohenbourg, et plus tard une partie de la vallée de la Bruche, avec Schirmeck, Wisches et Mutzig, entra dans le domaine de la maison, par l'engagement qu'en lit, en 1427, l'évêque de Strasbourg à HOHENBOURG. Wiric de Hohenbourg. Nous devons encore ajouter à cette nomencla ture la petite ville de Rhinau. «^» Une des pages les plus saillantes des fastes de la maison de Hohen bourg est le siège mémorable que Wiric eut à soutenir, en 1444, contre Louis V, comte palatin, l'évêque de Mayence et les comtes de Linange et de Saarwerden , secondés par les troupes de l'évêque Robert de Strasbourg, frère de Louis V. Sans déclaration de guerre préalable, ces coalisés d'occasion vinrent effrontément assiéger la petite ville de Mutzig, s'en emparèrent, la pillèrent et en exjiulsèrent tous les habitants.
Nous voyons là un de ces actes de violence, comme il s'en commettait trop fréquemment à cette époque en Alsace, alors que le danger commun aurait dû ci menter Funion entre les familles nobles. La terrible invasion des Armagnacs, qui venait de passer sur la province comme un ouragan, pouvait revenir, et elle revint en effet un peu plus tard. Wiric, cependant, s'était enfermé dans le château de Mutzig avec quelques défenseurs intrépides. L'indignation décuplant leurs forces, ils résistèrent avec tant d'héroïsme, qu'ils donnèrent à leurs bons amis les Strasbourgeois le temps d'arriver à point pour les délivrer. Le château fut dégagé, Mutzig repris, et les assiégeants ne trouvèrent leur salut que dans une fuite précipitée, à Fexception, toutefois, d'un grand nombre de gentilshommes qui eurent Fhonneur de ne pas survivre à leur défaite.
Dans cette affaire, la corporation des bouchers strasbourgeois se couvrit de gloire et eut la satisfaction de faire passer de vie à trépas tout un troupeau de la gent aristocratique. Nous venons de surprendre l'évêque de Strasbourg en lutte déclarée avec ses administrés. Ce n'est là qu'un des nombreux exemples de l'hostilité incessante entre la ville, foncièrement démocratique, et le pouvoir épiscopal, représentant du parti de la noblesse. Cet anta gonisme régnait à l'état latent, quand il ne dégénérait pas en guerre ouverte, et il ne cessa qu'à la Réformation. Les Strasbourgeois n'étaient jamais plus heureux que quand ils pouvaient se mesurer en joyeuse équipée avec les troupes de leurs princes spirituels, trop enclins, au bon vieux temps, à se mêler des choses de ce monde. Avec l' entreprenant et ingénieux Wiric, la famille de Hohenbourg avait atteint Tapogée de sa puissance et de sa gloire.
Sa descendance ne mit pas longtemps à fournir un exemple de plus du manque de sta bilité des institutions humaines. Richard, le fils de Wiric, semblait avoir reçu du ciel pour mission de gaspiller Fhéritage de ses ancêtres, tant il se jeta aveuglément dans les plus folles aventures, cherchant querelle à tout le monde et s'attaquant jusqu'à ses protecteurs naturels. Indigne fils du sage Wiric, il eût mérité plutôt d'être le père du Hans Trapp légendaire. Après avoir fortement compromis et diminué son superbe patri moine, Richard de Hohenbourg, bourgeois de Strasbourg par suite de son alliance avec une fille de la famille patricienne des Bock, fit comme le diable devenu vieux , et entra dans une corporation reli gieuse. Cela ne Fempêcha pas de donner prise à une grave accusation que ses concitoyens portèrent contre lui en 1482, alors qu'il devait avoir déjà sensiblement dépassé la cinquantaine.
U fut traduit devant le Sénat pour crime de sodomie et banni de la ville. A Zurich, où il se réfugia, il sut s'y prendre de si adroite façon, que les braves Suisses, subjugués par sa faconde, voulurent à toute force obtenir pour lui satisfaction de la criante injustice dont ils le croyaient victime. Et comme les Strasbourgeois faisaient la sourde oreille, les Zurichois leur déclarèrent la guerre, pour les châtier de leur iniquité. Mais les Strasbourgeois ne tenant pas à en venir à cette extrémité pour une si singulière cause, fournirent alors des preuves tellement écrasantes contre Richard, que les Zurichois, dépités de s'être fourvoyés, lui appliquèrent la loi dans toute sa rigueur et lui firent expier par une mort atroce toute la longue série des méfaits de son existence : Richard fut brûlé vif devant les murs de Zurich.
Le domaine de Hohenbourg échut ensuite à Schweickard de Sickingen, qui avait épousé Marguerite de Hohenbourg et qui fut le père du célèbre François de Sickingen, dont nous avons raconté l'histoire à propos du château de Drachenfels. La rancune des trois princes, Louis IV, électeur palatin, Richard, archevêque de Trêves, et Philippe, landgrave de Hesse, contre Fran çois de Sickingen s'exerça aussi sur le château de Hohenbourg. WIRIC DE HOHENBOURG ET LES BOUCHERS DE STRASBOURG. HOHENBOURG. 73 Guillaume de Rennenberg s'en empara, le pilla et Fincendia, le 15 mai 1523. II fut rendu en 1542 aux enfants de François, qui mirent peu d'empressement à le réédifier, et en 1680 il fut définitivement détruit par Montclar. 4- Maintenant que nous connaissons le château et son histoire, nous allons redescendre à la fontaine près de laquelle nous avons passé en gravissant la montagne, pour raconter à nos lecteurs la légende que nous leur avions promise.
Elle était consignée dans un antique parchemin d'origine inconnue , qui a péri , avec tant d'autres ri chesses, dans le bombardement de la grande bibliothèque de Stras bourg : Au temps jadis, demeuraient dans les châteaux de Wegelnbourg et de Hohenbourg deux chevaliers divisés par une longue inimitié. La haine qui les animait leur était léguée par leurs pères et conti nuait à se traduire par une série de luttes, de meurtres et de pil lages, auxquels participaient fidèlement jusqu'aux moindres serviteurs des deux camps. Un fossé de sang avait fini par se creuser entre eux. Mais en dépit de ces troubles homicides, un beau jour l'amour venant à passer, sa douce et impérieuse voix sut sc faire entendre au milieu des horreurs, et deux cœurs se rencontrèrent. Le seigneur de Hohenbourg avait une fille unique, Edwige, objet de toutes ses affec tions.
Elle seule, par sa douceur, savait dérider le front de ce rude batailleur, qui, en retour, avait pour elle des tendresses infinies. De son côté, le sire du Wegelnbourg élevait, à l'abri des solides mu railles de son château, un rossignol au milieu des vautours ; c'était son fils Robert, gracieux damoiseau qui, lui aussi, avait le don d'en chaîner par sa gentillesse le cœur rude et sauvage de son père. U savait, tout comme le jeune David, calmant par les sons harmonieux de sa harpe les fureurs de Saiil, attendrir le farouche baron en lui contant un vieux déduit accompagné par le psaltérion. Pendant les rares périodes de trêve tacite entre les deux manoirs, Edwige aimait à s'échapper des sombres murs de sa prison féodale, pour aller respirer au dehors les senteurs des forêts. Ses pas la conduisaient alors le plus souvent près de la source, aux bords fleuris de nénuphar blanc Un jour qu'ayant laissé ses sui vantes à distance , elle était assise, rêveuse, à son endroit favori, ber cée par le doux murmure de Tonde limpide et abritée contre les ar deurs d'un soleil d'été par le feuil lage impénétrable des arbres séculaires, elle entendit soudain, dans Tépaisseur du fourré, un bruit de branches cassées.
Au même instant, un énorme sanglier apparut à ses yeux terrifiés. La bête, suivie d'une meute hurlante , était sur ses fins. Gravement blessée par une flèche encore attachée à son flanc, elle s'a vançait, furieuse, et se précipitait droit sur la jeune fille. Le choc mor tel paraissait inévitable, quand tout à coup T animal sauvage s'abattit, percé d'un coup d'épieu que venait de lui porter un beau cavalier en traîné à sa poursuite. C'était le jeune Robert de We gelnbourg qui, sautant alertement à bas de son cheval, s'approcha de la pauvre Edwige évanouie et lui dit de si douces paroles, qu'elle ne ( tarda pas à revenir à elle. Et ces deux enfants, fleurs nées au milieu des épines I 1 . p et des chardons, eurent à peine échangé quelques mots, qu'ils se comprirent et s'aimèrent. A partir de ce jour, ils se revirent bien souvent au bord de la fontaine, et les vieux arbres, en amis discrets, déployaient autour d'eux LCEWENSTEIN. 75 un feuillage plus touffu pour atténuer Féclat de leurs jolis duos d'amour.
Mais, hélas ! le bonheur de ce jeune couple ne devait pas atteindre son complet épanouissement en ce monde. Un soir, à l'heure où la fleur de bruyère, fatiguée des caresses du soleil, replie ses délicats pétales, les deux amoureux unissaient dans un dernier baiser leurs âmes candides, quand surgit le farouche chevalier de Hohenbourg qui, blême de rage à la vue de sa fille dans les bras du fils de son ennemi, plongea son épée dans le cœur de Robert. Ensuite, se tournant vers Edwige, il allait l'accabler de ses reproches, quand il la vit chanceler et s'étendre à ses pieds. Elle était morte, sans avoir exhalé une plainte, morte de douleur... Et les fleurs de nénuphar blanc aussi étaient mortes, flétries sur leur tige, et il ne restait, à la place, qu'une touffe bleue de Vergiss-mein-nicht. Depuis lors, dans la nuit étoilée, le bûcheron attardé dans la forêt voit une jeune fille au blanc suaire, descendre, à minuit, du sommet du Hohenbourg vers la fontaine, en chantant un lied d'amour.
Elle va au rendez-vous du bien-aimé, puis remonte en pleurant et en tordant, dans sa douleur, ses longues nattes de cheveux blonds, car celui qu'elle aimait n'est pas revenu. Peu à peu la forme blanche se confond dans les vapeurs de la nuit et disparaît. On n'entend plus que de vagues sanglots, se mêlant à la plainte du vent dans les sapins, 3. — Lœwenstein. Si une tradition populaire des plus répandues ne s'attachait au petit château de Lœwenstein, le touriste ne prendrait certainement pas la peine de visiter ses ruines insignifiantes. Les rares vestiges qui couvrent encore le sol sur une aire peu étendue ne comportent même plus une description, qui serait aussi malaisée que superflue. Grâce aux soins du Club vosgien, on arrive du moins sans difficulté à cette ruine, située à un quart de lieue seulement de celle du Hohenbourg.
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