Preface
Au moment ou se celebrent, dans toute la France, les fetes officielles du « Centenaire de la Revolution » , I' opinion publique se reporte avec une vive curiosite vers les evenements memorables de Fannee 1189. Quels que soient, en effet, les sentiments personnels et les sympathies politiques, il est impossible de se faire une opinion precise sur les conse quences de la Revolution frangaise sans connaitre, dans les moindres details, son histoire, ses causes et ses origines. Desireux de faciliter la tdche aux esprits sinceres et independants, les erudits, qui ont pour mission de reconstituer V histoire d'apres les sources originates, se sont mis vaillam ment au travail. Sur tous les points de la France, depuis plusieurs mois, la Revolution a ete Vobjet d'un nombre considerable de livres, ecrits, pour la plupart avec impar tiality, dans le seul but de retablir la verite des faits.
Nous avons pense que notre pays du Maine , apres avoir contribue si honorablement , il y a quelques annees, a la renaissance des sciences historiques, ne pouvait r ester etran ger a ce grand mouvement « d'actualite » , et qu'a F occasion du celebre « Centenaire », il devait fournir, lui aussi, une petite pierre a Fœuvre commune. De la cette etude sur L'Annee 1789 au Mans et dans le Haut-Maine. Jusqu'ici, les evenements de 1189, dans le Maine, avaient ete seulement esquisses. Aucun de nos historiens locaux VI n'avait pu les appro fondir. L heure etait favorable pour tenter de combler cette lacune et de rendre, autant que possible, a une epoque fameuse entre toutes, sa physionomie veritable. A divers points de vue, ce travail offrait, on peut le dire, un incontestable interet. D'une part, il etait necessaire, au point de vue historique, pour faire mieux connaitre les debuts de la Revolution dans la region et le caractere du mouvement de 1189.
D'autre part, il s'imposait comme la base essentielle de toutes les comparaisons entre Fetat du Maine a la fin du siecle dernier et sa situation presente. Dans Fespoir de repondre plus surement a ce double but, il nous a semble utile, avant d'aborder le recit des evenements, de tracer en quelques pages un tableau exact de Fancienne societe provinciale du Maine et des institutions politiques ou administratives qui Fencadraient ; puis, de resumer, a Faide des Cahiers de doleances, les principales reformes demandees par nos per es en 1189. Cest une œuvre de « vulgarisation » , fort instructive en elle-meme, et d'au tant plus importante qu'elle a pour resultat de faire ressortir de nouveau les differences sensibles qui existent entre les besoins reels des populations et les theories revolutionnaires.
On ne saurait trop repeter qu'en 1189, ces deplorables theories n 'etaient pas celles du vrai peuple de France ; dans le Maine comme partout, la plupart sont nees des enseigne ments de la philosophie naturaliste et des doctrines de la Franc-Magonnerie, dont nous signalons, pour la premiere fois au Mans, F active influence. Les chapitres consacres au rdcit des evenements presentent plus particulierement Fattrait dHune œuvre nouvelle. Com poses en grande partie d'apres des documents inedits, Us revelent un certain nombre de faits inconnus jusqtiici , et jettent une lumiere plus vive sur les premiers mois de la Revolution dans les environs du Mans. C'est ainsi, par exemple, que des documents officiels, d' ordre administratif et judiciaire, nous ont mis en mesure de reconstituer, avec une grande abondance de details, les emeutes qui ont precede la prise de la Rastille, et le massacre de MM.
Cureau et de Montesson a Ration, le 23 juillet 1189, un des episodes les plus dramatiques de Fhistoire revolutionnaire du Maine. Nous osons croire que ces recits seront favorablement accueillis, la date du Centenaire leur redonnant, en quelque sorte, un interet d'actualite. Mais si ce livre est un livre « d'actualite » , ce n'est pas une œuvre de polemique et encore moins une œuvre de parti. C'est, nous Fesperons, un travail historique, appuye sur des documents authentiques , sur des notes nombreuses, fruit de longues recherches. En toutes cir Constances, nous avons tenu a honneur de dire, avec une impartiality absolue, ce que nous regardions comme Fexpression exacte de la Virite. R en resulte que, tout en rendant pleine justice a Fancienne societe, trop souvent calonmiee, nous n' avons menage aucune classe, aucune institution, et que nous n'avons point dissimule les defaillances de nos amis.
L'Eglise catholique n'a rien a redouter de la Verite. De tout temps elle Fa ensei gnde et elle Fa voulue, car sa mission divine la place bien au-dessus des miseres humaines. Si nous avons laisse entre voir par fois des sympathies personnelles , c'est en faveur du peuple, en faveur des populations rurales surtout, demeurees jusqu'en 1189, dans le Maine, honnetes, croyantes et devouees. Sans les excitations criminelles de certains meneurs, elles n' auraient point commis d' exces. Elles ont droit, assurement, aux circonstances attenuantes. Cependant, tout en cherchant exclusivement a faire œuvre de justice, a rendre d chacun ce qui lui est du, nous avons conserve une extreme reserve a Fegard des families et des ■personnes. A plusieurs reprises, des noms propres etaient indispensables pour animer le tableau.
Nous avons pris, autant que possible, pour regie generate, de les citer seule ment lorsqu'il y avait du bien a dire. Enfin, dans la plupart de nos appreciations, nous nous sommes efforce d'apporter un esprit veritablement liberal, etranger a toute coterie, a tout systeme precongu ; et c'est, nous pouvons le dire, cet esprit meme qui nous a inspire" les critiques les plus severes contre le mouvement revolutionnaire. La Revolution, en 1189, avait promis la liberte. Elle Fa donnee surtout sur le papier et sur le fronton des edifices publics. Pour nous, qui avons horreur des denonciations politiques, des menees tenebreuses et des persecutions religieuses, nous la voulons dans les institutions et dans les mœurs administratives. Nous croyons done qu'il reste beaucoup a faire, et qu'au lieu de celebrer, sur un ton d'enthousiasme lyrique, Fapotheose des conquetes de 1189, qui n'ont pas toutes ete conservees (1), il est preferable de mediter avec calme les grandes legons de I'histoire, afin de marcher en avant vers des conquetes plus durables et plus completes.
Robert TRIGER. Les Talvasieres, 5 mai 1889. (1) « Les Gentenaires ne sont la saute de personne ; on ne peut empecher les siecles d'avoir cent ans. C'est bien facheux cependant.... Les centenaires appellent les apotheoses ; c'est trop. Une absoute solennelle avec panegyrique, rien de mieux ; un embaumement oil le mort est enveloppe de bandelettes, pour qu'il ne ressuscite plus, nous plairait aussi infiniment ».... Discours de M. E. Renan a VAcademie francaise, fevrier 1889. LANNEE 1789 AU MANS ET DANS LE HAUT-MAINE CHAPITRE PREMIER LA SOClfiTfi PROVINCIALE DU MAINE A LA VEILLE DE LA REVOLUTION Le Maine en 1789 ; structure generate de la societe provinciale. I. le cleiige : Teveque et les chapitres, les cures et les vicaires, les ordres religieux. — II. la. noblesse : noblesse de cour, noblesse de province et noblesse d'argent.
Droits et privileges. Rapports de la noblesse, dans les campagnes avec ses vassaux, et dans les villes avec la bourgeoisie. La vie mondaine au Mans a la sin du XVIII0 siecle. — III. le tiers-etat. La Bourgeoisie. Le Peuple : classes ouvrieres et classes agricoles. L'hiver de 1789. Misere des campagnes. Considere dans son ensemble, le mouvement de 1789, qui a creuse entre l'ancienne et la nouvelle France un abime si profond, ne peut se comprendre sans une analyse preliminaire de la societe du XVIII0 siecle. C'est dans Tetat de cette societe, en efiet, que se trouvent les principales causes de la Revolution, et des lors la plupart des revela tions qui permettent de saisir l'enchainement des faits ou le develop pement des idees. La meme methode s'impose pour une etude limitee a une seule province, dont le premier but est de completer ou de rectifier, par une analyse plus detaillee, les conclusions de Thistoire generate.
Avant d'aborder le recit de Tannee 1789 au Mans, il nous semble done indispensable de rappeler, dans ses grandes lignes, la situation exacte de la societe provinciale du Maine a la fin du siecle dernier, de rechercher surtout les traits principaux qui peuvent la caracteriser et imprimer aux evenements posterieurs une marche particuliere. En 1789, la province du Maine, un peu moins etendue que le diocese du Mans, auquel se rattachent en plus Domfront et le Passais, com prend le departement actuel de la Sarthe, a Texception des territoires de La Fleche et du Lude qui font partie de TAnjou, et le departement actuel de la Mayenne, moins les territoires de Chateau-Gontier et de Craon, egalement de TAnjou. Elle a quarante-cinq lieues de longueur, de Test a Touest, vingt du nord au sud ; son circuit est d'environ quatre-vingt-dix lieues (1).
Elle joint, du cote de Test, le Perche, le pays Chartrain et le Rlesois, a Touest la Dretagne et TAnjou, au nord la Normandie, au sud TAnjou et la Touraine. Sa population, evaluee approximativement, atteint pres de 600,000 habitants (2). Le Maine se divise en deux parties distinctes : le Haut-Maine, qui correspond a peu de chose pres au departement de la Sarthe, et le Bas-Maine a celui de la Mayenne. La capitale, Le Mans, est au moment de la Revolution une ville de 18,000 habitants, de beaucoup la plus importante de la province. Les autres villes principales sont dans le Haut-Maine, la Ferte-Bernard, Bonnetable, Mamers, Fresnay, Sille, Beaumont, Sable, Chateau-du-Loir et Saint-Calais; dans le Das-Maine, Laval, Mayenne, Ernee, Lassag, Evron et Sainte-Suzanne. Depuis 1771, le comte du Maine a ete donne en apanage a Louis- Stanislas - Xavier, comte de Provence, devenu, a Tavenement de Louis XVI, Monsieur, frere du Roi : il forme, avec le comte de Laval et le Perche, un des trente-deux grands gouvernements.
Au point de vue administratif, la province entiere fait partie de la generalite de Tours et possede une assemblee provinciale, creee en 1787. Au point de vue judiciaire, elle releve du parlement de Paris, et au point de vue religieux elle constitue, avec le Passais, un des dioceses les plus vastes de France, qui depend de Tarcheveche de Tours. Lorsqu'on se propose, dans ce cadre ainsi trace, d'analyser ou mieux (1) Le Paige, Dictionnaire topographique et historique du Maine. Le Mans, 1777. Tome II, p. 26. (2) II est impossible saute de recensements ofsiciels d'evaluer avec une precision rigoureuse la population du Maine avant la Revolution. La Commission intermediaire du Maine indiquera un chiffre minimum de 570,000 ames, lors de la fixation du nombre des deputes aux Ktats-Generaux. Archives de la Sarthe, C. 90, p. 137. de dissequer la societe locale a Theure meme de son agonie, au moment oil elle va disparaitre dans une convulsion supreme* on se trouve tout d'abord en presence de trois elements constitutifs, de trois ordres distincts, bases essentielles de la societe provinciale aussi bien que celles de l'Etat : le Clerge, la Noblesse et le Tiers-Etat.
Les deux pre miers forment la classe des priviiegtes, et jouissent, paisiblement encore, des prerogatives que leur ont meritees leurs services passes. Le troisieme, infiniment plus nombreux que les deux autres, ne jouit d'aucun privilege : il occupe le dernier rang et il supporte toutes les charges. Nous analyserons successivement ces trois ordres, les elements secondaires qui les composcnt, et les liens communs, de plus en plus multiplies, qui tendent chaque jour a les rapprocher davantage. I. le clerge. — Le Clerge etait, d'apres la constitution du royaume, le premier ordre politique, et il avait le pas, en toutes circonstances, sur la Noblesse et le Tiers-Etat. II se divisait, comme maintenant, en clerge seculier et en clerge regulier, comprenant Tun, les eveques, les chapitres, les cures, les vicaires et les chapelains, Tautre, les religieux des dislerentes abbayes, couvents et prieures.
En 1789, on distinguait en outre dans le clerge trois classes parfaitement distinctes par les origines, les idees et les tendances : 1° les archeveques et eveques ; 2° les chanoines, les beneficiers, les abbes et les religieux; 3° les cures et les vicaires. Cette derniere classe, de beaucoup la plus nombreuse, constituait ce qu'on appelait alors le bas clerge, et quelquefois le Tiers- Etat de l'ordre du clerge, par opposition aux deux premiers groupes nommes le haut clerge. Elle se recrutait, en grande majorite, dans le peuple et la petite bourgeoisie, tandis que les ecclesiastiques issus de la noblesse et de la haute bourgeoisie possedaient presque tous des benefices qui les rattachaient au haut clerge. De la, aux premieres heures de la Revolution, une rivalite tres regrettable entre le haut et le bas clerge, rivalite que la persecution religieuse pourra seule effacer.
Tous les membres du clerge jouissaient de I'immunite personnels qui les exemptait de la juridiction civile, des taxes, des impots et notamment de la taille. Leurs biens jouissaient de I'immunite reelle qui les soumettait a un regime particulier de protection et de faveur. Le clerge du Maine aussi bien que le clerge de France tout entier, avait merite cette situation privilegiee par de longs et incontestables services * nous n'avons pas a les rappeler ici, et ils sont loyalement reconnus depuis longtemps par tous les esprits independants, respectueux de la verite historique (1). A la tete du clerge du Maine se trouve, depuis 1777, Tillustrissime et reverendissime eveque, Msr Frangois-Gaspard de Jouffroy-Gonssans. C'est, au dire d'un contemporain peu suspect de partialite, « le prelat le plus regulier de tout le royaume » (2) et Tun des plus recommanda bles de son temps.
Successeur de Louis-Andre de Grimaldi, le type de Teveque grand seigneur, il a pris a tache de reformer les abus, de retablir la discipline, de consolider la foi des populations deja ebranlee par les doctrines philosophiques. Visites pastorales dans toutes les parties de son vaste diocese, etablissement de retraites ecclesiastiques, institution d'un concours pour la nomination aux benefices, reunion d'un synode, creation d'un bureau de charite dans sa ville episcopate, seances litteraires donnees sous sa presidence aux colleges du Mans et de Domfront, il ne neglige rien pour amener sans secousses et sans violences les reformes necessaires, pour secourir les miseres du peuple, pour favoriser le developpement d'une bonne et saine instruction. Cependant, malgre ces efforts incessants, et en raison meme de ce zele sacerdotal, les difficultes ne manquent pas au venerable prelat.
Dans son clerge, dans son chapitre meme, se rencontrent des esprits etroits ou frondeurs, des ecclesiastiques trop attaches a son predeces seur qui meconnaissent ses intentions et ses qualites. Tel chanoine, dont la valeur intellectuelle est bien inferieure, certes, k celle de son eveque, lui reproche « de n'avoir confiance en personne, de vouloir tout faire par lui-meme sans avoir assez de connaissances pour cela » ; tel autre insinue « qu'il est trop simple et ne fait pas de depense » ; quelques-uns Taccuseront d'avarice parce qu'il n'est pas courtisan et qu'il n'aime pas assez « a regaler les compagnies » (3). L'elite du clerge, il est vrai, et la plupart des gens du monde apprecient plus dignement les qualites de Teveque, ses mœurs irreprochables, son amour du travail, sa douceur affectueuse, son esprit sage et conciliant.
Aujour d'hui , tous les historiens sont unanimes pour saluer , en Msr de (1) Taine, L' Ancien regime. Paris, Hachette, 1878, in-8, liv. I. (2) Prudhomme de la Boussiniere. Notes inscrites sur tes Registres paroissiaux du Crucifix. (3) Memoires du chanoine Nepveu de la Manouillere, publies par l'abbe G. Esnault. Le Mans, 1877-1878, 2 vol. in-8, I, p. 330, 332, II, p. 2i, 31. Gonssans, une des gloires les plus pures de Tepiscopat francais, a la sin du siecle dernier (1). L'eveque etait le plus grand personnage de la province. A son entree dans sa ville episcopate, toutes les cloches sonnaient, les compagnies, telles que le Chapitre, le Presidial, THdtel-de-ville, lui envoyaient des deputations, lui adressaient des harangues et lui offraient te vin d'honneur. C'etait ensuite une serie continue de brillantes receptions et de diners que tes compagnies rendaient successivement en s'efforcant de se surpasser les unes les autres.
Dans les paroisses de campagne, Tarrivee de Teveque etait encore, s'il est possible, un plus grand evenement et mettait en mouvement des populations entieres. Le 5 juillet 1778, tous les habitants d'Yvre, sous tes armes, tant a pie*d qu'a cheval, viennent chercher M«r de Gonssans en son palais episcopal, pour Temmener dans leur paroisse dont il est seigneur. Le carrosse du prelat s'avance solennellement, au pas, precede des gens a pied, le fusil sur Tepaule, tambours en tete, suivi d'une escorte de cavaliers commandee par le vicaire et par le comte de Droc qui porte le drapeau de la paroisse (2). A Coudrecieux, le 28 juin 1781, la jeunesse s'assemble avec sifres et tambours, et salue d'une decharge de mousqueterie Tarrivee de Teveque qui vient donner la confirmation. « Les jeunes gens ranges en haie, le genoux en terre » et presentant les armes, recoivent la benediction, puis ils conduisent » Msr de Gonssans, tambour battant, jusqu'a la cour du presby » tere, tout le peuple etant it genoux sur deux lignes, le long des » rues.
L'entree du prelat est annoncee par une triple decharge, au » son des cloches, des sifres et des tambours ». Le lendemain, il donne la confirmation a une foule immense et preside une procession solen nelle qu'escorte une compagnie de milice, venue tout expres de la ville voisine (3). Cette preeminence de Teveque se retrouve en toutes circonstances. Lorsque Msr de Gonssans daigne celebrer la messe de rentree du presidial, deux conseillers en robe rouge Tattendent dans la cour du palais et quatre autres, plus anciens, au haut de Tescalier. Lorsqu'il (1) Dom Piolin, Histoire de l'Eglise du Mans, VI, p. 653. — L'abbe Pichon, Vie de M. Marquis-Ducastel. Le Mans, 1873, in-8, p. 112. (2) La Manouillere, Memoires, I, 317. (3) Registres paroissiaux de Coudrecieux, dans V Invent air e sommaire des Archives de la Sarthe.
Le Mans, 1870, in-i°, Supplement. C'est a cet ouvrage que se rapporte ront toutes les citations postcrieures des Registres des paroisses rurales de la Sarthe. se rend a Versailles, son titre de conseiller du roi en tous ses conseils, et plus encore Testime particuliere de Louis XVI, lui assurent un credit considerable. Chef d'un des dioceses les plus vastes de France, k une epoque oil l'Eglise et l'Etat sont etroitement unis, Teveque du Mans occupe partout et toujours te premier rang dans la societe provinciale. Apres Teveque vient le chapitre cathedral, « le plus grand corps ecclesiastique du Maine ». Compose en 1788 de quarante-cinq membres, au nombre desquels compte le roi de France, comme premier chanoine prebende, le chapitre de Tinsigne eglise du Mans a une influence et une puissance autrement considerables que de nos jours (1).
Tres jaloux de ses droits, tres sier de ses privileges et jouissant de revenus importants, il prend place en tete de toutes tes compagnies, joue un rose predominant dans les ceremonies publiques et intervient volontiers dans l'administration du diocese. En principe les chanoines sont nommes par Teveque ; en fait, le plus souvent, ils choisissent eux-memes leurs successeurs, en vertu du droit de presentation. Ils se recrutent, en general, parmi les families de la noblesse et de la bourgeoisie. Parfois, ils recoivent dans leurs rangs quelque sujet de regrettable memoire, tel que ce provencal a qui sa famille dut obtenir, en 1776, une lettre de cachet pour Tempecher de faire trop de dettes et de voir une trop mauvaise compagnie ; ou encore quelque chanoine d'allures bizarres, tel que Tabbe Louis, conseiller-clerc au Parlement, devenu apres la Revolution te fameux baron Louis, ministre des finances de Louis XVIII.
Mais ce sont la des exceptions. En grande majorite, le chapitre se compose d'ecclesiastiques respec tables, d'une piete sincere, tres reguliers dans Texercice de leurs devoirs religieux. La plupart vivent paisiblement et honnetement, dans un cercle d'idees assez restreint, indifferents aux graves questions de doctrines, etrangers au grand mouvement des esprits. Leurs plus serieuses preoccupations, ce sont des questions de preseance, d'eti quette et de costume. Leurs distractions p referees : c'est Tenregistre ment journalier des petites nouvelles de la ville, naissances, mariages et deces ; quelquefois c'est une critique plus ou moins juste des actes de Teveque ; dans les circonstances exceptionnelles c'est un diner de corps ou une reception chez un des principaux representants de la (1; A. Bellee, L'Ancien chapitre cathedral du Mans.
Le Mans, Monnoycr, 1875. societe mancelle (1). Hatons-nous d'ajouter que le chapitre compte aussi a sa tete des hommes distingues tels que tes vicaires generaux, Tabbe Paille, Tabbe de Sagey et surtout Tabbe Duperrier-Dumouriez mort eveque de Dayeux. Tous ses membres sont d'une orthodoxie parfaite et tres attaches a la religion catholique, comme ils le prouveront bientot. A la suite du chapitre cathedral, il convient de citer le chapitre de « Teglise royale et collegiate de Saint-Pierre-la-Cour, sainte chapelle du Mans », compose d'une vingtaine de chanoines dont tes plus celebres sont Tabbe Pichon, historiographe de Monsieur, Tabbe Savare, Tabbe Rottier de Monce, l'abbe Livre que nous retrouverons plus d'une fois dans le recit des evenements de 1789 ; puis tes chapitres de Saint- Michel-du-Cloitre et du Gue de Launay, de Notre-Dame a Sille-le- Guillaume, de Saint-Pierre a Saint-Calais, de Saint-Michel et de Saint- Thugal a Laval, etc.
Ces diflerents corps sont loin d'avoir la meme importance que le chapitre cathedral. Leurs membres sont moins connus, leurs doctrines moins sures et leur influence plus restreinte. En 1789, le diocese du Mans qui reunit tes deux departements actuels de la Sarthe et de la Mayenne, comprend environ 720 paroisses et des lors plus de 700 benefices-cures. Les cures sont presented par le patron, c'est-a-dire par le laique ou Tecclesiastique qui represente le fondateur du benefice, et ils recoivent leurs pouvoirs canoniques du collateur qui est, le plus ordinairement, Teveque. La dotation de chaque cure, si petite qu'elle soit, se compose de fonds de terre, legues a dislerentes epoques, et constituant le tem porel de la cure ; quelquefois aussi de rentes en argent. De plus, te titulaire, a part quelques exceptions, percoit la dime, c'est-a-dire qu'il preleve le treizieme sur les bestiaux et sur les produits de la terre.
Ses charges principales, sans parler des fondations et des pauvres dont te nombre est considerable, consistent dans le paiement des decimes, imposition sixee tous les dix ans par Tassemblee du clerge de France pour subvenir aux frais generaux de l'administration ecclesiastique et fournir le don gratuit annuel de plusieurs millions au tresor royal ; puis dans Tobligation de concourir, en sa qualite de decimateur, a Tentretien et meme a la reconstruction du chœur de Teglise (2). (1) Le chanoine Nepveu de la Manouillere, dans ses Memoires, fait connaitre avec une grande exactitude et une parfaite franchise les idees, les mœurs et le genre de vie de ses confreres du chapitre a cette epoque. (2) Cf. sur l'organisation du clerge avant la Revolution l*introduction aux Cahiers de Doleances des paroisses du Maine, publies par A. Bellee etV.
Duchemin . Tome I, p. XHI-XIV. Les revenus des cures du Maine sont tres varies et tres inegaux. Tel cure du Das-Maine possede 10,000 livres de rentes, tandis que ses voisins en ont a peine 1,000 ou 1,200. Tel autre, dont la cure est a portion congrue, touche seulement une pension de 700 livres des pro prietaires du temporel et de la dime (1). Dans les campagnes cependant, la plupart jouissent d'une aisance sufsisante, superieure d'une part k celle des cures de nos jours qui sont tous pauvres, mais de beaucoup inferieure, d'autre part, k ce qu'on raconte souvent de Topulence et de la richesse de Tancien clerge. II n'en est pas moins certain qu'au point de vue pratique comme au point de vue honorisique, Tetat ecclesiastique offre alors, par suite de Torganisation sociale, ce qu'on appelle aujourd'hui une carriere.
De la resulte que le clerge recoit ca et la, parmi ses membres, des jeunes gens destines au sacerdoce, par leurs families, en dehors de toute vocation serieuse, ou encore des sujets qui n'ont pas le veritable esprit religieux et qui demeurent trop accessibles aux pensees d'ambition. Dieu merci, les scandales sont rares dans le Maine, mais ces jeunes gens, devenus cures, conservent fatalement Tesprit et les habitudes de la societe civile. Ils se divisent, suivant leurs origines et leurs tendances, en deux categories distinctes et presentent les deux types excepitionnels du cure paysan Qt du cure mondain. Le cure paysan s'attache avec trop de soin a faire valoir son temporel. II mene une vie tres simple, quelquefois trop rustique. II eleve des bestiaux et des chevaux, frequente toutes les foires du pays, affecte un langage trivial, une tenue negligee, manque parfois de dignite, envie les confreres plus riches que lui, et se dispute avec ses paroissiens au sujet de la dime qui devient dans ce cas une source intarissable de discussions, de jalousies et de proces ruineux (2).
Souvent il est le heros d'incidents comiques. Void par exemple un cure qui mene son cheval a Mayenne, a la foire de la Madeleine : il en refuse dix-neuf pistoles et ne trouve plus d'acquereur ; en desespoir de cause il s'avise de vendre Tanimal au poids, a six liards la livre, ce qui lui rapporte 52 livres 10 sous (3). Voici un autre cure du Passais qui refuse a plu- (1) La portion congrue des Cures, autrefois de 500 livres, avait ete elevee a 700 par une Declaration du Roi du 2 septembre 1786. (2) Cf. Besnard, Souvenirs d'un nonagenaire, publies par C. Port, 1880, 2 vol. in-8, I, 302, 313 a 315. — Bellee et Duchemin, Cahiers de Doleances, I, 314, 322, 417, 522, 683. (3) Correspondance de Aimc Lemonnier de la Jourdonnicre, publiee par E. Queruau- Lamerie. Laval, 1883, in-8, p. 14. sieurs fermiers la paille dont ils ont besoin ; la guerre eclate au village ; les brebis insultent le pasteur qui les desie avec arrogance ; sinalement elles lui tuent ses oies et lui font un proces !
(1). Le cure mondain est tout Toppose du precedent. C'est un ecclesiasti que elegant, poudre, aux manieres recherchees. II mene la vie large ment, recoit souvent ses confreres, donne des diners, connait les jeux a la mode et cultive tes arts d'agrement. Fleury, dans ses Memoires (2) nous depeint avec indignation un de ces ecclesiastiques « qui savait parfaitement jouer du violon... des menuets, des contre-danses et des gavottes ». La Manouillere nous raconte tout au long la mesaventure du cui'6 de Gourdaine, envoye trois mois au seminaire pour avoir joue gros jeu et contracts des dettes avec les officiers de dragons de la garnison du Mans (3). Trop favorise par Msr de Grimaldi , te cure mondain se pique de diriger le mouvement des esprits , s'occupe d'economie sociale, entretient de brillantes relations et partage toutes les idees du temps.
II est presque toujours gallican, quelque peu philosophe et parfois franc-magon. Frondeur et indiscipline, sans respect sufsisant de Tautorite, il se fait le champion des pretendus droits du bas clerge contre Teveque, le chapitre et les ordres religieux ; il aime a engager ses confreres dans les cabales. Ce sont des cures de ce genre qui montrerent une attitude si inconvenante et si tapageuse lors du synode de 1788 et susciterent dans te clerge manceau tes premieres divisions (4). Mais, nous Tavons dit, le cure paysan et le cure mondain ne sont que des types exceptionnels. S'ils peuvent faire un tort incontestable a leur ordre en le deconsiderant ou en le divisant, ils ne sont pas la majorite. La plupart des cures du Maine, nes dans le pays, issus de families honorables et religieuses, sont d'excellents pretres, charitables, devoues, instruits et tres attaches a leurs devoirs.
Deaucoup sont si aimes « qu'il serait a souhaiter pour la gloire de Dieu, pour rectification (1) C'» de Contades, Notice sur la commune de Saint-Maurice-du-Desert. Le Mans, Monnoyer, 1880, p. 24, 25. (2) J.-P. Fleury, Memoires sur la Revolution et le premier Empire, publies par te R. P. Dom Piolin. Le Mans, 1874, in-8, p. 54. (3) La Manouillere, Memoires, I, 259, II, 87. (4) Cf. sur ce fameux synode : La Manouillere, Memoires, II, 165, 169. — Registres paroissiaux de la Guerche, Briilon, Saint-Jean-du-Bois, Souge". — Dom Piolin, Histoire de l'Eglise du Mans, VI, 574, 601, etc.- Tie de M. Marquis-Ducastel , 363. » des fideles, pour le bien de la paix et Tagrement de la societe que de » pareils pasteurs fussent eternels » (1). II faudrait des volumes pour enregistrer les temoignages de sympathie que leur prodiguent les contemporains.
Tantot ce sont des cures « qui meurent en odeur de saintete », comme Tabbe Ragot a Conlie et Tabbe Le Sage a Saint- Symphorien, « apres avoir edifie tout le canton par une vie de piete et » de vertu, travaille avec un zele infatigable au salut des habitants et servj » de peres aux pauvres » (2). Tantot ce sont des cures, comme Tabbe Hatton, doyen de Sable, qui teguent la majeure partie de leurs biens au« pauvres (3), ou qui succombent victimes de leur devouement, comme Tabbe Renou, au Mans, et Tabbe Chesnai, a Rouesse-Vasse, en assistant leurs paroissiens atteints d'une maladie contagieuse (4). Au Mans meme, quelques annees avant la Revolution, on voit encore des pasteurs comme Tabbe Maulny, cure de la Couture, « qui etait craint, » aime et respecte dans toute sa paroisse ou il faisait beaucoup de » bien » (5).
Les habitants Tadoraient, et le 7 avril 1777 une troupe de jeunes gens, en armes, etait venue planter un mai a sa porte et lui reciter un compliment, en temoignage de reconnaissance. A chaque instant on rencontre des traits charmants de generosite et de bonte paternelle, tel que celui de ce cure de campagne qui dimait les enfants, c'est-a-dire qui se chargeait du dernier enfant dans les families nombreuses de sa paroisse (6). Dans l'impossibilite de multiplier tes citations, nous nous bornerons k invoquer, comme conclusion, les jugements des Cahiers de Doleances, qui, certes, ne sont pas suspects. On y trouve des appreciations comme celle-ci : « Les ministres si respectables de nos autels, autant par gout » que par etat, remplissent avec exactitude les fonctions de leur saint » ministere : tout entiers, ils se sacrisient pour le bien, pour le soulage » ment des malheureux qui couvrent nos campagnes ».
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