Front matter
ROME SES MONUMENTS. — SES SOUVENIRS ROME SES MONUMENTS, SES SOUVENIRS Rome chrétienne. — Rome païenne. — Rome souterraine. — Rome artistique PAR L'ABBÉ A. BOULFROY , k. Auteur de JÉRUSALEM, ses gloires, ses malheurs Société Saint'Hugustin. — X)csclce, X>e Broutoer et C Imprimeurs des Facultés Catholiques de Lille LILLE. — mdcccxc tous droits réservés Evêché Beauvais, le $ février iSgo. DE BEAUVAIS, NOYON & SENLIS. Monsieur le Curé, Je m' empresse de vous adresser mes félicitations au sujet de F ouvrage que vous avez composé sur la Ville éternelle. Ce travail vous a été inspiré par un vif sentiment de foi et un amour ardent du Saint-Siège. Aussi je fais des vœux pour le succès de cc livre qu'une érudition solide et variée, de grandes vues et un style élégant recommandent aux hommes de goût.
Tous vous liront avec profit. Ceux qui ont pu visiter Rome sentiront se raviver en leur âme les impressions sa iules qu'éprouve tout chrétien dans la ville des Papes ; ceux qui n ont pas eu ce bonheur pourront, en lisant vos belles pages éclairées par de splendides gravures, parler de Rome comme dune ville qu'ils connaissent et qu'ils aiment, parce que vous savez la faire connaître et la faire aimer. Recevez, cher Jl/onsieur le Curé, l 'assurance de mes sentiments affectueux et dévoués en N. -S. >ì> Joseph-Maxence, Evêque de Beauvais, Noyon et Senlis. ROME SES MONUMENTS. — SES SOUVENIRS. PRÉFACE. Amor mihi Roma Roma mihi amor. OME est une ville unique au monde, une ville grave, tranquille et fière comme ses habitants. Son histoire est ineffaçablement empreinte dans sa physionomie. Nulle part, les rapports intimes entre le cadre et le tableau, les hommes et les choses, les monuments et les mœurs ne sont plus frappants ; nulle part, les regards et l'esprit du visiteur ne se reposent sur une plus complète harmonie.
Dès l'instant qu'on la voit, on lui devient ami. Aucune cité ne possède le privilège d'exercer une attraction aussi puissante, et de provoquer des attachements aussi durables. N'est-elle pas la tombe des apôtres, l'arène des martyrs, la demeure des Papes ? N'est-elle pas l'ossuaire le plus complet du christianisme, le gigantesque reliquaire des plus merveilleux souvenirs, et la custode de ce qu'il y a de plus grand et de plus saint sur la terre ? N'a-t-elle pas été la première cité du globe par le prestige que lui donne l'histoire ? Ne peut-on pas encore l'appeler avec Virgile : la plus belle des choses, rcrum pulcherrima Roma ; avec Athénée : l'abrégé du monde ; avec les anciens Romains : Urbs, la ville par excellence ? C'est qu'en effet, elle a été le berceau des héros, la capitale du plus magnifique des empires ; et elle est encore le temple des arts, avec ses forums, ses ther mes, ses fresques, ses tombeaux, ses musées et ses églises incomparables.
Chapitre I
— L'aller. La Corniche. — Gênes. — - Pise. — Sienne. — Florence. — Assise. )UT chemin mène à Rome. C'est vrai ; mais comme la route de la Corniche est celle qui donne la plus brillante idée de l'Italie par la somptuosité des monuments et la noblesse des souvenirs, suivons-la. De Paris à Lyon, c'est l'espace d'un rêve ; après s'être endormi le soir sur les bords de la Seine, on se réveille le matin sur les rives du Rhône. Antique Rome des Gaules, les pèlerins qui vont à la Rome du Pape te saluent ! Ils te souhaitent pour toujours dans l'avenir ce qui fait ta gloire dans le passé : piété envers Marie, dévouement à la foi chrétienne. Le Mont Blanc se dresse gigantesque, au fond de l'horizon, le front paré de neiges éternelles. Que de souvenirs historiques, archéologiques, enfouis dans cette vallée du Rhône ! que de ravissantes collines, que de riants tableaux aperçus au vol !
A peine si on a le temps de saluer au passage Vienne la belle, Valence où mourut Pie VI, le pèlerin apostolique, peregrinus apostolicus, Avignon avec son antique château des Papes. Voici Tarascon, patrie adoptive de sainte Marthe, l'amic si pleine de sollicitude du divin Sauveur; plus loin Arles, ce musée en plein air, si célèbre par ses antiquités romaines. Prés sauvages des Cévennes, glaciers irisés des Alpes, manoirs féodaux fière ment campés sur les flancs escarpés des montagnes, gracieux hameaux cachés dans l'anfractuosité des rochers, coquets villages assis au bord de l'eau, bosquets de platanes, d'oliviers, de cyprès, de figuiers et de pins, champs émaillés de fleurs aux vives couleurs, tout cela est comme une féerie pour l'homme du Nord. Après l'immense plaine de la Cran, le pays change d'aspect.
C'est un don par ticulier à la France de réunir dans son sein les beautés variées de tous les climats. Par ses provinces du Nord et de l'Est, elle rappelle l'Angleterre et l'Allemagne ; puis, après avoir déroulé toutes les variétés, toutes les nuances, elle devient Espagne, vers les Pyrénées ; et sur ses côtes méditerranéennes, l'Orient vient s'asseoir avec son cortège de lumière, de parfums et de classiques souvenirs. La Provence est une sorte d'Hellénie gauloise. Enfin après les noires profondeurs du tunnel de la Nerte, la montagne s'entr' ouvre, et au fond d'un golfe immense apparaît l'antique Massilia. La vieille cité phocéenne est d'une beauté austère et d'un aspect tout différent de nos villes du Nord et du centre. Assise aux pieds des Alpes de Provence, elle semble tourner le dos à la terre pour ne regarder que la mer d'où lui viennent ses richesses et sa gloire.-Les allées ombreuses du Prado, les somptueuses bastides abritées sous les élégants parasols des pins d'Italie et surtout le fameux port de la Joliette Rome.
MARSEILLE. — Vue des hauteurs de N. -D. de la Garde L'ALLER. 19 donnent à la ville un air imposant de grandeur. D'innombrables vaisseaux de toute forme, de tout pays, dorment là sur leurs ancres. Des rochers bleuâtres au front couronné de tours et de forts veillent en sentinelles avancées à la sûreté de la France; d'innombrables petites barques aux blanches voiles glissent au milieu des îlots, sillonnant les flots comme une troupe d'alcyons effrayés. Enfin plus loin, la mer s'enfuit à l'horizon, déroulant sa vaste ceinture, du sol bien aitné de la patrie aux plages désirées d'Italie et de Terre-Sainte. Notre-Dame de la Garde est bien là sur son promontoire, protégeant d'une main la cité maritime, et de l'autre bénissant les équipages qui rentrent au port ou qui prennent la haute mer. C'est une joie profonde pour le voyageur catholique de voir ainsi nos grandes villes de France sous la protection publique et haute ment proclamée de la très sainte Vierge.
La grande parole de saint Bernard est donc toujours vraie : « Regnum Galliœ, regnum Mariœ ». Et ce n'est pas là une exagération d'amour-propre national : Marie a constamment défendu son royaume au spirituel et au temporel. Après Toulon, Fréjus, Saint- Raphaël, on pénètre dans la pittoresque chaîne de l'Estérel, et tout à coup se déploie un ravissant panorama : à droite, le golfe de la Napoule ; à gauche Grasse bâtie en amphithéâtre; en faceCannes l'élégante; dans le lointain, les fameuses îles de Lérins et entre autres Saint-Honorat, l'ìle des Saints, la pépinière des évêques, le bijou de la Méditerranée provençale. Voici Nice, l'Éden des stations hivernales, avec son climat exceptionnel, sa plage admirable, ses arbres toujours verts qui marient aux flots bleus leurs feuilles avivées par un soleil d'Italie.
On la nommait autrefois Nizza la casta, Nice la chaste. Aujourd'hui n'est-elle pas jusqu'à un certain point Nizza la guasta,W\ce la gâtée ? La route qui relie Nice à Gênes jouit d'une réputation cosmopolite; les touristes et les poètes l'ont célébrée à l'envi. Elle justifie bien son nom : c'est la corniche d'un mur grandiose formé par les rochers qui surplombent la Méditerranée. Le sentier de pâtres, devenu voie romaine, a été élargi par les Français et tout un jour et toute une nuit on suit les sinuosités de ce chemin sans égal qui tantôt côtoie le rivage où les orangers, les cédrats, les palmiers croissent dans une atmos phère parfumée, et qui tantôt s'élève vers les hauteurs alpestres couvertes de sapins sévères. Et alors, tout là-bas, à des milliers de pieds au-dessous, la mer étend dans l'immensité son mobile azur qui se confond au loin avec celui du ciel ; et l'on voit se dessiner ses contours en golfes, en ports, en caps qu'a jaunis, dorés le soleil.
Mer classique de la poésie et des grands souvenirs, salut ! Tu baignes tous les rivages historiques, l'Italie, la Grèce, l'Asie mineure, la Syrie, la Palestine, l'Égypte, l' Afrique, l'Espagne, la Gaule. « Tu as porté toutes les civilisations, toutes les grandeurs, toutes les décadences de l'ancien monde. Homère a chanté sur tes rivages ; Démosthène a ému tes flots de sa puissante éloquence ; sur tes promon toires, Pythagore et Platon racontaient l'harmonie des mondes. Et puis surtout, incomparable honneur ! tu fus le grand chemin de Dieu aux premiers âges du christianisme. Pierre, le pêcheur de Galilée, Paul, le faiseur de tentes, apôtres des temps primitifs, Docteurs de l'orient et de l'occident, ont passé sur tes flots bleus, porteurs de l'Evangile et de la civilisation chrétienne. Maintenant encore tu es la mer catholique : c'est toi qui conduis à Rome les pèlerins du monde entier, servante des serviteurs de Dieu (') ».
Pour nous, pressés d'arriver, roulons le long de la plage à travers ces nombreux tunnels qui se succèdent de Nice à Gênes comme les anneaux d'une chaîne sans MENTON. fin vous laissant voir par éclaircies une échappée de mer, une gracieuse colline, un village p.ttoresque, que vous croyez toucher, dont vous voulez jouir et qui vous échappent sans cesse comme l'eau des lèvres de Tantale Admirons pourtant au passage Villefranche au fond d'une baie charmante séjour temporaire de Charles-Quint et refuge de Villiers de l'Isle-Adam <rrand.' maître de 1 ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Accordons un regard à Monaco la caP!tale de cette monarchie en miniature dont les sujets sont les plus heureux des i. P. Rigaud. L'ALLER. 21 hommes : les monégasques ne paient pas un sou d'impôt, chose rare et digne de remarque en notre siècle.
Fuyons Monte-Carlo dont le nom évoque tant de désastres et tant de désespoirs : Menton est la perle des rivages méditerranéens.« Partout, dit Reclus, on aper çoit la verdure. Près du rivage, celle des citronniers, des orangers, des arbres exotiques ; plus haut, celle des oliviers, plus haut encore, sur les pentes supérieures, celle des pins. Le climat est si uniforme que dans certains hivers la température la plus basse est de 8°, tandis qu'en été la chaleur tempérée par la brise marine est moins élevée qu'à Paris. On peut dire ici sans métaphore : Crescono le frutta Sotto la man che coglie. Les fruits croissent sous la main qui les cueille. Après avoir franchi le pont Saint- Louis qui marque la limite internationale, il faut arrêter à Vintimille pour y subir les minutieuses investigations de la douane.
Voici Bordighera, fameux par ses bois de palmiers qui fournissent chaque année ces palmes superbes dont on se sert à Rome, le dimanche des Rameaux, Bordighera que son aspect oriental a fait surnommer la Jéricho de l'Italie. La famille Bresca qui jouit de ce privilège le doit au courage, pour ne pas dire à l'audace de l'un de ses ancêtres, qui se trouvait sur la place de Saint-Pierre au moment où l'on élevait le magnifique obélisque qui la décore. En voyant les cordes des cabestans se détendre sous le poids de l'immense monolithe et prêtes à s'enflammer par suite du frottement, le jeune Bresca s'écria de toutes ses forces : Acqua aile corde, mouillez les cordes! On suivit ce conseil, et l'obélisque qui com mençait déjà à fléchir, remonta de lui-même par le seui effet de la tension des cordes mouillées et se posa majestueusement sur le piédestal qui lui était préparé.
Le jeune marin de Bordighera fut néanmoins arrêté, le pape Sixte-Quint ayant défendu sous peine de mort de proférer la moindre parole, durant la périlleuse opération. Conduit devant le Souverain-Pontife, le jeune Bresca, qui était venu à Rome pour y vendre des palmes, obtint non seulement grâce de la vie, mais reçut encore en récompense de son courage et de son opportune suggestion, le privilège pour lui et ses descendants de fournir chaque année les palmes néces saires à la chapelle pontificale pour le jour des Rameaux. San-Remo, qu'on rencontre ensuite sur le littoral, doit son nom à un évêque de Gênes, saint Romolo. Port-Maurice nous rappelle saint Léonard, l'illustre missionnaire qui y naquit vers la fin du XVIIe siècle. Comment traverser Savone sans adresser un souvenir à Pie VII, de vénérée mémoire, qui y fut retenu captif par Napoléon?
Hélas! le Vicaire de JÉSUS-CHRIST est aujourd'hui pri sonnier dans son propre palais. La Révolution triomphante voudrait ensevelir l'illustre vieillard dans le Vatican, mais c'est en vain. Jamais Pape n'a été en relations plus intimes avec le cœur de l'humanité. Tout ce que nous voyons revêt un aspect nouveau qui nous rappelle que nous ne sommes plus en France. Nos clochers hauts et pointus sont devenus des campaniles, petites tours carrées avec la cloche apparente couverte d'un Le Golfe do Gênes. léger toit. Les plus simples maisons de campagne sont coloriées au dedans comme au dehors ; c est la gaieté d'une vie expansive, c'est en même temps L'ALLER. 23 un souvenir de l'antiquité. L'Italie, petite-fille de la Grèce, égaie comme elle ses demeures par d'élégantes et fraîches décorations. Nous voilà à Gènes, la cité des Ligures, dont l'origine remonte à l'an 700 avant J.-C. Successivement soumise à la domination des Romains, des Lom bards et de Charlemagne, elle recouvra son indépendance au commencement du XIe siècle et devint bientôt la première puissance commerciale de l'Occident.
Les Croisades furent pour elle une source de prospérité par les comptoirs qu'elle établit dans le Levant. Pise et Venise essayèrent longtemps, mais en vain, de lui disputer l'empire de la mer. Cette ville gouvernée par des comtes, des podestats et des doges dont quelques-uns sont restés célèbres, a donné à l'Eglise des Saints et des Papes. L'un de ses archevêques, Jacques de Voragine, a bien mérité de l'hagiographie par sa Légende dorée. N'oublions pas surtout l'homme de génie qui a doté le monde civilisé d'un nouveau continent, Christophe Colomb attestant lui-même comme pour revendiquer par avance pour Gênes un honneur que devaient se disputer une quinzaine de villes : « Délia quale cettà di Genova io sono uscilo e nclla quale sono nato. » Colomb est pour la Ligurie ce que Jeanne d'Arc est pour la France.
Tous deux appartiennent au même siècle et ont reçu du ciel une mission providentielle. Jeanne, en rendant notre patrie à son roi légitime, l'a soustraite au joug de l'an glicanisme; Christophe Colomb, par ses découvertes, a donné tout un monde à JÉSUS-CHRIST. Puisse l'Eglise les placer bientôt tous deux sur ses autels, et répondre ainsi au vœu de l'univers catholique! Les regards du voyageur qui entre à Gênes sont dès l'abord attirés par le splendide monument que ses compatriotes ont érigé au pacifique conquérant. L'Amérique est représentée aux pieds du héros qui a inauguré l'histoire moderne par la découverte du Nouveau- Monde. La Religion, la Science, la Force, la Sagesse, ornent le piédestal. Une autre gloire de Gênes, c'est sainte Catherine. Entre tous les trésors que possède la cité de marbre, nous aimons particulièrement l'humble chapelle où reposent les restes de l'illustre veuve.
Depuis quatre siècles, la sainte est là couchée dans une magnifique châsse d'argent, ornée de cristaux, à travers les quels on peut apercevoir ses traits que la mort a respectés. Sur ses lèvres a été posée une rose, doux emblème, qui rappelle les charmes de son cœur et la suavité de sa parole. La cathédrale de Saint-Laurent posssède le Sacro Catino, vase précieux trouvé à la prise de Césarée, et qui aurait servi à Notre-Seigneur pour man ger l'Agneau pascal avec ses apôtres, et aussi le plat d'agate sur lequel fut apporté à la belle vindicative, Hérodiade, la tête de saint Jean-Baptiste. Cette cathédrale, bâtie en assises alternatives de marbre blanc et noir, est plus sobre d'ornements que les autres églises de la ville, où l'accumulation des marbres, des peintures et des dorures nuit peut-être au caractère religieux.
A l'Annonciade, en particulier, on est plus étonné qu'émerveillé de cette profusion de richesses. Gènes la Superbe est presque tout entière dans les rues Balbi, Nuova, Nuovissima, bordées de palais d'une grande architecture : palais Durazzo, palais Balbi, palais Rouge, palais Doria, aux vestibules ornés de colonnes en marbres rares, de vases de porphyre, de bustes en bronze, de statues antiques aux terrasses élégantes, aux escaliers majestueux qui semblent faits pour le dénie d'une cour. Et ces palais sont des musées dont les plafonds sont peints par des artistes célèbres, les galeries décorées avec magnificence, et où ont été rassemblées les œuvres des plus illustres maîtres : Corrège, Véronèse, le Guide, l'Albane, le Titien, le Tintoret, Rubens, Van Dyck, etc. La cité des morts n'est pas moins étonnante que la cité des vivants, en ce pays des merveilles.
On n'a pas l'idée en France de la richesse des mausolées qui ornent le Campo-Santo de Gênes. Les scènes les plus attendrissantes y sont représentées en personnages de grandeur naturelle. Le marbre de Carrare subit là, sous le ciseau de l'artiste, des transformations merveilleuses. Tantôt c'est une noble Génoise abîmée dans sa douleur.tantôt une fillette qui s'élève radieuse du milieu d'un bouquet de roses si fraîches qu'on serait tenté de les cueillir ; plus loin le marbre devient un voile de fine gaze, passant léger et transparent sur le visage d'une jeune fille, sans cacher les larmes qui s'échappent de ses yeux. Statues éploréesou résignées, orantes à la pieuse attitude, anges au vol puissant, ancres d'une immortelle espérance, croix que la douleur étreint, barques légères emportant pour la céleste patrie toute une famille d'émigrants : tous ces monuments sont des poèmes qui vivent, respirent, croient, espèrent, parlent à ceux qui sont ici-bas, de ceux qui sont là-haut.
Voilà l'œuvre du génie éclairé par la foi. Ne demandez pas aux tombeaux grecs ou romains de semblables créations ; ils étaient impuissants à parler de l'éternelle vie, ceux qui ne l'apercevaient qu'à tra vers les gros'sières erreurs du paganisme. Depuis Gênes jusqu'à la Spezzia, la voie ferrée est peut-être unique au monde: elle traverse quatre-vingt-neuf tunnels et plusieurs viaducs, dans une espace de quatre-vingt-douze kilomètres, pendant que les vagues écumantes viennent expirer sur les brisants qui la protègent au midi ; nous entrevoyons seulement la ville et le port de la Spezzia, le portus Lunœ des anciens. Cette rade, la plus belle et la plus sûre de l'Europe, est pour l'Italie ce que Toulon est pour la France, du côté de la Méditerranée. Saluons en passant Arcole dont le nom rappelle un des faits d'armes les plus brillants du jeune général Bonaparte, et mentionnons Carrare dont 6000 ouvriers sont constamment occupés à extraire le fameux marbre statuaire qui n'a eu de rivaux que le Paros et le Pentélique.
Enfin le dôme de Pise et la Tour penchée apparaissent à l'horizon. Quoi qu'on en puisse dire, Pise est une fort jolie ville, propre et bien pavée ; elle est bâtie sur les rives de l'Arno, dans une plaine fertile, à 8 kilomètres de la mer ('). Pise passait autrefois pour la deuxième ville de la Toscane. Vue du sommet de la tour penchée, la vieille cité paraît très riante. Au loin, se dessi nent les crêtes des Apennins ; plus bas une végétation superbe étale ses richesses 1. D'après Strabon, elle ne se trouvait autrefois qu'à vingt stades olympiques du littoral, (3700 mètres). Ainsi l'Arno par ses apports incessants s'est prolongé de 5 kilomètres dans la mer. L'ALLER. 25 et procure à toute la contrée un climat doux et salubre. L'époque la plus floris sante pour la petite république pisane fut le XIe siècle.
Aux XIIe et au XIIIe siècles, son commerce embrassait toute la Méditerranée. A l'exemple de Gênes Baptistère. La Cathédrale. Campanile. PISE. et de Venise, die prêta ses navires pour le transport des Croisés. Malheureuse ment les Pisans prirent parti pour les Gibelins contre les Guelfes, défenseurs de la puissance papale. Cette politique leur devint fatale, et peu à peu Pise la Gibeline disparut de la scène politique où elle avait brillé du plus vif éclat. Aujourd'hui Pise est peu animée. Elle comptait jadis 150,000 habitants; il lui en reste 35,000 à peine; ses rues larges et droites, qui ont grand air, semblent désertes. L'herbe qui pousse entre les pavés y éteint le bruit des pas des touristes, c'est bien Pise-la-Morte. Toutefois, elle conserve d'imposants témoignages de son ancienne splendeur ; il suffit de citer le Dôme, le Baptistère, le Campanile et le Campo-Santo, monuments sans pareils dont on a dit qu'ils étaient heureux dans leur solitude et leur réunion, et qui semblent s'être éloignés de la foule des maisons vulgaires pour être tranquillement contemplés et sans distraction.
L'œuvre la plus considérable de ce quadrilatère est la cathédrale qui fut longtemps sans rivale. Une grande magnificence règne dans la façade qui est ornée de quatre galeries de colonnettes superposées. On dirait une dentelure jetée sur le marbre aux tons sévères. Le temps a presque effacé le contraste des assises alternativement blanches et noires. Le portail avec ses panneaux de bronze, œuvre de Jean de Bologne, retraçant les principales scènes de la vie de Notre-Seigneur, est un chef-d'œuvre du genre. L'édifice, du genre gothique italien, est surmonté d'une coupole à laquelle la forme elliptique donne plus de grâce que de majesté. Le grand vaisseau se partage en cinq nefs voû tées, sauf la première qui est à caissons dorés. Les colonnes en granit poli et en marbre transportées de l'Orient, les autels exécutés d'après les desseins de Michel-Ange, des fresques précieuses, les riches marquetteries du chœur, un Christ de Jean de Bologne, une grande mosaïque de Cimabué, sollicitent ajuste titre l'attention du visiteur.
La lampe monumentale suspendue dans la nef mérite aussi un regard : c'est en contemplant ses oscillations que Galilée eut la première idée des lois du pendule. En ce temps-là les savants allaient puiser dans nos églises les inspirations de leur génie ! Le Baptistère est une imposante rotonde surmontée d'une coupole qui rivalise de hardiesse avec celle de la cathédrale. Au milieu de l'édifice se voient la cuve octogone où les catéchumènes recevaient le baptême par immersion, et la merveilleuse chaire en marbre, ouvrage de Nicolas de Pise, du haut de laquelle le lecteur psalmodiait autrefois les leçons du Samedi-Saint et de la vigile de la Pen tecôte. Un harmonieux écho répercute à ravir sous la grande voûte les notes de l'accord parfait. De la cathédrale au campanile il n'y a que quelques pas.
Les anciens voulaient donner aux cloches une demeure spéciale, un castel, pour que ces célestes porte voix pussent faire entendre plus librement et plus loin leurs accords lugubres ou joyeux. Pourquoi ce monument paraît-il avoir perdu son équilibre? Cette inclinaison, selon les uns, provient d'un affaissement du sol ; selon d'autres, elle aurait été voulue par l'architecte. Cette dernière hypothèse, impliquerait tout simplement un chef-d'œuvre d'équilibre, car le surplomb n'est pas moins de quatre mètres et on ne comprend pas que pareil tour de force soit passé inaperçu, et que la postérité n'ait pas gardé le nom de ce présomptueux qui, du coup, L'ALLER. 27 aurait dû passer grand homme. Quoi qu'il en soit, les Pisans ont le droit d'être fiers de leur campanile qui n'est surpassé en légèreté que par celui de Florence.
II a cinquante-quatre mètres de hauteur et huit étages de colonnes superposées, formant autant de galeries ouvertes au public. La Tour penchée joue un rôle important dans l'histoire des sciences physiques: c'est de son sommet que Galilée fit ses célèbres expériences sur la gravité des corps, et qu'il surprit le secret de la rotation du globe. Enfin le campo-santo nous ouvre ses portes. C'est un vaste et élégant cloître dû à Léon de Pise dont les murs sont couverts d'admirables fresques qui présentent le plus grand intérêt pour l'histoire de l'art. S'il y a peu de monuments qui prêtent à une plus heureuse décoration que les cloîtres, il y a peu de cloîtres qui peuvent soutenir la comparaison avec celui-ci. Les grandes scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, les faits héroïques des hommes célèbres de la république pisane sont retracés là à grands traits.
L'idée des plus belles fresques a été appa remment puisée dans la Divine Comédie. Le Jugement dernier d'André Orcagna est en particulier saisissant de vérité. On voit les anges sonner de la trompette et les morts sortir livides du tombeau. JÉSUS-CHRIST y prononce avec un geste foudroyant la séparation des élus et des réprouvés, tandis que la sainte Vierge, assise à ses côtés dans un appareil royal, accueille avec bienveillance les justes qui lèvent vers elle des regards pleins d'espérance. Le Triomphe de la mort est du même peintre. Aux pieds d'une montagne arrive une cavalcade de seigneurs et de châtelaines qui s'avancent avec tout l'attirail de vénerie, valets, pages et limiers, en costume bariolé et éclatant du moyen âge; ces puissants du jour et ces heureux du siècle se trouvent tout à coup en présence de trois cercueils ouverts : dans l'un, des ossements blanchis ; dans les autres, des cadavres à demi décomposés dont les vers ont déjà fait leur horrible festin.
Ce hideux spectacle arrête les nobles chasseurs saisis d'épouvanté et de dégoût. L'art italien n'a rien créé de si émouvant. II n'y a pas jusqu'aux chevaux, aux yeux hagards, qui ne manifestent par leur atti tude un mortel effroi. II semble que l'artiste ait voulu faire donner aux vivants par les morts la plus éloquente des leçons. « Pour la rendre plus sensible, dit l'abbé Rolland, il a représenté sur un autre plan, au sommet d'une montagne, des moines adonnés à l'étude et à la prière. C'est la vie contemplative et chrétienne dédaignée par les mondains ; mais, mise en présence de la mort, elle est pleine d'enseignements salutaires et de douces espérances. Le recueillement et la prière détachent en effet l'âme de la terre et la préparent à s'en séparer sans regret. En face, de jeunes seigneurs sont réunis sous de frais ombrages ; ils foulent aux pieds de jolis tapis de fleurs et semblent sous le charme d'une musique délicieuse.
Tout invite à l'oubli des misères de la vie : le luxe des vêtements, le beau ciel d'Italie, les plaisirs. C'est le songe de la vie que la mort doit emporter d'un coup d'aile. Pieuse et utile leçon dont les hommes profitent rarement! » La terre de ce campo-santo fut rapportée de Palestine en 1228 par cinquante trois galères pisanes. Pieuse et touchante pensée ! Cette poussière sacrée est en partie recouverte par des sarcophages étrusques, des tombeaux romains, des pierres armoriées, des statues antiques et modernes. Sur l'Arno, on voit un vrai bijou gothique, la chapelle de Santa-Maria délia Spìna, admirable reliquaire qui contient une épine de la sainte Couronne. Dans l'église San-Stefano sont exposés tous les étendards enlevés aux infidèles par les croisés pisans. Sur la Piazza dei Cavalieri, se trouvait la Tour de la /"^'/«.immor talisée par Dante et où fut enfermé le comte Ugolin avec ses fils.
Plusieurs maisons de la ville habitées jadis par les Médicis conservent des souvenirs précieux de la générosité de cette noble famille, et portent encore le cachet important des anciennes demeures seigneuriales italiennes. Après avoir contourné en demi-cercle à l'est le monte Giuliano, qui empêche Pise et Lucques de se voir, comme dit Dante, on arrive dans cette dernière cité, l'antique Lucca des Italiens qui a conservé son indépendance jusqu'à notre époque; Charles de Bourbon en fit cession à la Toscane en 1849, abdiqua et se retira à Nice où il était membre de la confrérie des Pénitents Noirs. Lucques est une ville bien bâtie, connue par ses soieries et par de nombreuses manufactures qui lui ont fait donner l'épithète d'industrieuse. La voie ferrée continue de traverser une contrée charmante.
Sur les Apennins toscans sont semées de gracieuses villas au milieu de bosquets touffus, et une luxuriante végétation s'étale dans la plaine. Partout croissent des marronniers dignes de leur réputation européenne. Bientôt voici Pistoie qu'on a appelée une petite Florence. Une triste page de l'histoire ecclésiastique y a été écrite. C'est là que l'évêque Scipion Ricci tint, au moment même où s'ouvrait chez nous Père à jamais funeste de la Révolution, un synode dans lequel il adopta publiquement les maximes jansénistes et la déclaration gallicane de 1682. Sienne est à quelques heures de là et mérite à tous points de vue un séjour ou du moins une visite, c'est une des plus pittoresques villes d'Italie et aussi des plus riches en souvenirs religieux et en œuvres d'art. L'antique Sena Julia, dit Mgr Gaume, tour à tour boulevard des Étrusques, colonie romaine sous Auguste, république puissante au moyen âge, et rivale de Florence.se dessine gracieusement sur le penchant d'une verte colline.
Ses maisons et ses rues, en amphithéâtre, des cendent jusqu'à la plaine et laissent voir tout entière sa physionomie austère, mais agréable. Du point culminant s'élance la cathédrale, une des plus anciennes et des plus splendides de l'Italie. Dans son ensemble, elle remonte au treizième siècle. Ses murs, incrustés de marbre blanc et noir, sa coupole hexagonale, ses sculptures sur bois, son pavé en mosaïque, le plus admirable qu'on connaisse, sa voûte bleue par semée d'étoiles d'or, ses superbes vitraux du seizième siècle, ses bustes pontificaux, depuis saint Pierre jusqu'à Alexandre III, ses magnifiques livres de chœur, tout brillants de vignettes d'or et d'azur ont de quoi satisfaire Pintelligente curiosité de l'artiste. Ce n'est pas tout ; il faudrait nommer les savants qu'a fournis son Uni versité renommée, les artistes qui sont sortis de Pécole de Sienne et qui ont rempli de chefs-d'œuvre ses églises et 'ses musées.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Rome, ses monuments, ses souvenirs, etc.
