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Histoire de Bicêtre, hospice, prison, asile ... Dessins, fac-simile, plans dans le texte, pièces justificatives ... Préface de M. le docteur Bourneville ... Avec 22 planches, etc

Paul Bru · 1890 · Scanned text

172,968 words · about 12 h 7 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Paul Bru
Language
French
Published
1890
Length
172,968 words · about 12 h 7 min
Sections
16 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (16)
  1. Front matter about 4 min
  2. Preface about 27 min
  3. Chapitre II about 14 min
  4. Chapitre III about 9 min
  5. Chapitre IV about 16 min
  6. Chapitre V La Prison De about 16 min
  7. Chapitre VI about 21 min
  8. Chapitre VII about 8 min
  9. Chapitre VIII about 14 min
  10. Chapitre IX about 7 min
  11. Chapitre X about 12 min
  12. Chapitre XI about 11 min
  13. Chapitre XII about 1 h 7 min
  14. Chapitre XIII about 17 min
  15. Chapitre XIV about 10 min
  16. Chapitre XV about 7 h 55 min

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Front matter

HISTOIRE DE BICÊTRE STWÍSïï tKT^7v0^bU OU les tristes hibou, par un „,j la Uable ZTs^TrnaíZ^ZTdu Boy Fig. 1. — Dessin de M™ Paul Bru, d'après une gravure de Sylvestre (Musée Carnavalet). BIBLIOTHÈQUE D'ASSISTANCE PUBLIQUE HISTOIRE DE BICËTRE (HOSPICE — PRISON ASILE) D'APRÈS DES DOCUMENTS HISTORIQUES DESSINS, FAC-SIMILE, PLANS DANS LE TEXTE, PIÈCES JUSTIFICATIVES Par PAUJL BRU riîEF IE DE M. le Docteur BOURNEVILLE Médecin <ìe Bicêlre, Rédacteur en chef tlu Progrès médical, etc. AVEC 22 PLANCHES OU FIGURES. ET UN PLAN GÉNÉRAL DE BICÊTRE PARIS LECROSNIER ET BABÊ ÉDITEURS Place de l'Ecole-dc-Médecinc AUX BUREAUX DU PROGRÈS MÉDICAL 14, rue des Carmes, 14. A Monsieur le Docteur E. PEYRON DIRECTEUR DE L'ADMINISTRATION GÉNÉRALE DE PURLIQUE A TARIS CHEVALIER DE l'ûRDRE NATIONAL DE LA LÉGION D'HONNEUR AVIS AUX LECTEURS L'IIistoire de Bicêtre que nous publions aujourd'hui est l'œuvre de cinq ans d'études et de recherches presque quoti diennes.

Autorisé par M. le Dr Peyron, directeur de PAdministra tion générale de TAssistance publique à Paris, à puiser dans les archives de l'administration et de Thospice de Bicêtre les docu ments qui nous étaient nécessaires, nous avons voulu, autant que possible, nous rendre digne de la saveur qui nous était accordée, en écrivant une histoire sincère et vraie de l'un des plus grands établissements hospitaliers de la capitale. Nous dédions cette œuvre à M. Peyron. Heureux serons-nous s'il juge que notre travail est consciencieusement fait ! II n'existaitjusqu'à présent que quelques monographies ou des notices incomplètes sur Bicêtre. Nous offrons une histoire com plète depuis la Grange aux Queulx jusqu'à nos jours. Tout en res pectant scrupuleusement la vérité, nous avons essayé de ne pas être trop documentaire; nous n'avons pas voulu que ce livre ait la sécheresse d'une chronologie ; nous avons fait, une grande part à Tanecdote, mais à Tanecdote historique et exacte.

En un mot, nous n'avons pas écrit pour une classe spéciale de lecteurs, nous avons AVIS AUX LECTEURS VIII écrit pour tous les lecteurs, nous avons voulu intéresser aussi bien le savant, Térudit et le chercheur que Touvrier ou Partisan désireux de connaître l'histoire de son pays. C'est pour cette raison que nous avons introduit dans ces pages quelques notices sur les hôtes fameux de la Prison ou de TAsile. Nous ne pouvions les citer tous, il nous a fallu faire un choix. Si le succès réalise nos espérances, nous publierons ultérieurement sur les personnages illustres qui ont passé un certain temps de leur vie à Bicêtre, un ouvrage (1) qui viendra compléter l'histoire qu'aujourd'hui nous présentons au public. Certes, si nous n'avions pas été encouragé, nous n'aurions pu mener à bien cette œuvre, mais nous avons trouvé d'infatigables collaborateurs qui nous ont, atout moment, soutenu de leur amitié, éclairé de leurs conseils.

Preface

t. Pendant les sept années de notre mandat de Conseiller municipal de Paris, années les plus fructueuses de notre existence au point de vue social, nous nous sommes plus spécialement attaché à Pétude des questions relatives à PAssistance publique. Nous avons essayé dans la mesure de nos forces de suivre l'exemple de Tenon, de La Bochefoucauld-Liancourt, de Camus, et de tous les représentants du peuple qui, lors de la Révolution et depuis, se sont pas sionnément occupés et dans ls sens le plus large et le plus humain, de Torganisation des secours publics. A Toccasion des rapports dont nous chargeait la confiance de nos collègues, nous avons entrepris de tracer un tableau fidèle de la situation des établissements hospitaliers de Paris tels que nous les avait laissés TEmpire. De plus, nous y joignions un résumé historique, aussi succinct que possible, mais toutefois suffisant pour ne rien omettre de réellement important; puis des renseignements sur leur fonctionnement, leur budget, le mouvement de leur population.

Enfin nous terminions par Ténumération des réformes ou des améliorations qui nous paraissaient exiger une prompte exé cution au point de vue de Thygiène des établissements et de Tin térêt des malades que les mandataires du peuple, aussi bien que les médecins, ont le devoir de placer au-dessus de toute autre con sidération. « PRÉFACE Cette tâche, nous Pavons accomplie pour un grand nombre d'hôpitaux (1). Nous aurions voulu la réaliser en entier au Conseil municipal. Les événements en ont décidé autrement. Nous ne Pavons pourtant pas abandonnée. C'est afin de la compléter que nous avons accepté de faire pour la Grande encyclopédie des notices sur les hôpitaux et les hospices et que nous nous sommes décidé à publier un Manuel de V assistance publique à Paris. Nous avions songé à une publication analogue pour les hôpitaux et hospices de province.

Nous avons dû y renoncer par suite de la difficulté de se procurer les documents indispensables et d'avoir en assez grand nombre des collaborateurs vraiment compétents. Nous nous sommes alors décidé à nous adresser au ministère de Tln térieuretà la direction de TAssistance publique (2). Nous leur avons rappelé que dans certains pays, entre autres l'Angleterre et les Etats- Unis, on offrait gracieusement au visiteur une notice, un plan, un compte rendu médical et administratif de l'établissement qu'il ve nait voir, tandis qu'en Francece n'est que par exception qu'il est possible de se procurer ces documents. A part quelques ville? (3), partout ailleurs, de notice, de plan, de compte moral, de règlements imprimés, néant. Nos demandes à cet égard, dans les nombreuses visites que nous avons faites aux établissements hospitaliers de province, ont presque toujours paru étonner : on n'avait pas songé que ces documents fussent de nature à intéresser personne.

C'est dans le but de combler ces lacunes et d'avoir un exposé 1. Berck, Bichat, la Clinique, Laënnec, Lourcine, Necker, Saint-Antoine, Saint- Louis, etc. 2. Lettre à M. Léon Bourgeois, sous-secrétaire d'Etat au ministère de l'Intérieur, et Progrès médical, 1889, t. X, p. 7. 3. II y a près d'un demi-siècle, quelques publications ont été faites dans ce sens ; le plus souvent aujourd'hui, elles sont devenues introuvables. En tous cas, elles ne nous renseignent pas sjp l'état actuel qui est le point capital. Nous savons aussi que dans PRÉFACE XIII précis de la situation des hôpitaux de la France et des réformes à y introduire, que nous avons insisté en haut lieu pour que les com missions administratives de province fussent invitées à faire l'his toire de leurs établissements et à publier ensuite chaque année un compte moral et administratif.

II Dans ces dernières années, plusieurs thèses ont été consacrées à quelques-uns des hôpitaux de Paris. Elles ont même été de la part de M. le Dr Peyron, directeur de PAssistance publique, l'objet d'en couragements sérieux. Malheureusement, la plupart, sinon toutes,ne répondent qu'imparfaitement à Tattente des lecteurs, médecins ou administrateurs. Les auteurs ont fait porter leurs efforts principalement sur les recherches historiques, accordant même la plus large place aux faits anciens. Ils se sont transformés en paléographes et ne se sont pas souvenus qu'ils étaient médecins : de là, parfois, Toubli de la description de Thôpital tel qu'il est à notre époque, Tabsence complète de critique au point de vue de Porganisation et de Phygiène; souvent aussi, Pomission de statistiques, de rensei gnements sur le budget.

Nulle indication non plus des améliorations quiontété réalisées depuis une quinzaine d'années. Aussi ces thèses, que les archivistes regardent comme imparfaites, ne sont-elles en général que d'une médiocre utilité pour les médecins français et étrangers qui viennent visiter les hôpitaux. quelques villes (Angers, Bordeaux, Bourg, le Havre, Lyon, Montpellier, Rouen, etc.), on possède tous les documents utiles et que, chaque année, un compte , moral est publié. PRÉFACE XIV Tel n'est pas le cas de M. Paul Bru pour son Histoire de Bicêtre. II ne s'adresse pas seulement aux curieux, aux historiens proprement dits, mais à tout le monde et, en particulier, aux personnes, sou cieuses des choses de PAssistance publique. La première partie de son ouvrage est consacrée à l'ancien Bicê tre, Après avoir dit rapidement l'histoire du château royal, M. Bru étudie Bicêtre, dépendance de l'Hôpital général.

II énumère les différentes catégories de malheureux qui étaient enfermés dans cet immense établissement et fait un tableau émouvant de leur situation. II nous montre successivement : Les vieillards, rongés par la vermine, entassés dans des salles basses, exiguës, sans feu Phiver, couchant jusqu'à huit dans le même lit, se disputant sans cesse pour le partage des lits et des aliments ; Les vénériens, hommes et femmes fustigés à Pentrée et à la sortie, traités comme des parias : sauf la fustigation, leur hospitalisa tion est encore déplorable et veut une réforme radicale ; Les prisonniers, soumis aux traitements les plus barbares, ainsi que les enfants de la correction. M. Bru décrit la prison, les cabanons, la Force, les cachots et la chaîne ; il rappelle les expériences faites sur la guillotine il y a près d'un siècle, devant Louis, Guillotin, Philippe Pinel, Cullerier et Cabanis; les registres de Bicêtre en main, il nous apprend la vérité sur les massacres de septembre 1792 : cent soixante-dix morts au lieu de six mille, mettant ainsi à néant les exagérations sinistres des historiens, Michelet excepté, et il termine la partie consacrée à la prison de Bicêtre par de sobres notices sur les prisonniers célèbres.

Les aliénés — y compris les idiots, les épileptiques, les imbé ciles, de tout âge et, parmi eux, des enfants infirmes et teigneux — PRÉFACE XV les fers au cou, aux mains et aux pieds, gisant dans des salles basses et humides, privés d'air, de lumière et de feu, sans aucun traitement, et condamnés à terminer là leur épouvantable existence. Après le passé, le présent. Le chapitre sur les transformations successives de Bicêtre sert de préambule à cette seconde partie. L'auteur expose tout ce qui a trait au personnel de tout grade, au budget, aux règlements, aux admissions, au régime, aux travaux des administrés, à leur bibliothèque, aux distractions qui leur sont offertes. II donne des renseignements minutieux sur les services généraux, sur l'eau à Bicêtre et le grand puits, sur l'école munici pale d'infirmiers et d'infirmières, sur les divisions des vieillards, le quartier d'aliénés, la nouvelle section des enfants, sur la Sûreté, véritable prison, où l'on interne les aliénés dits criminels et les aliénés dangereux et qu'il est, à notre avis, du devoir de l'administration et du Conseil municipal de faire disparaître.

De même que pour les prisonniers, M. Bru consacre un chapitre spécial à quelques-uns des aliénés célèbres internés à Bicêtre. Enfin, il a rejeté dans un appendice toute une série de documents d'un haut intérêt, mais qui auraient allongé démesurément son récit. Tous seront lus avec un réel profit. Les nombreuses planches et figures qui illustrent le texte, et dont quelques-unes sont dues au talent de Madame Paul Bru, complè tent heureusement les descriptions de l'auteur et permettent de se rendre mieux compte des changements de Bicêtre depuis Pépoque où il était l'un des plus riches châteaux de France jusqu'à nos jours. III C'est avec des livres médités et précis comme celui de M. Paul Bru qu'il est possible de comparer l'Assistance publique telle qu'elle PRÉFACE XVI était avant la Bévolution avec ce qu'elle est aujourd'hui.

De telles comparaisons donnent une idée des progrès considérables réalisés depuis un siècle. La prison a été supprimée : notre parallèle ne portera donc que sur les vieillards, les aliénés et les enfants. La situation des vieillards ou des malheureux atteints de maladies ou d'infirmités incurables a considérablement changé en bien sous tous les rapports. Autrefois Pemprisonnement ne se limitait pas à la prison; il s'étendait à toute la maison et, pour les vieillards, jusqu'à la fin de PEmpire, il existait une salle de police ou de punition,désignée par eux sous le nom de Californie (1). Cette sorte de prison, la restriction considérable apportée aux sorties ont disparu. Tandis que sous PEmpire, les vieillards ne sortaient qu'une fois par semaine, ils sortent maintenant tous les jours. La condition des aliénés s'est transformée encore plus complètement.

Cette transformation date de la Bévolution et chaque généralion de médecins aliénistes a tenu à cœur d'y apporter de nouveaux perfectionnements. Les aliénés ne croupissent pi us, couverts de fange, dans des loges toutes de pierre, privées d'air et de jour,étroites, froides, humides, véritables cloaques, repaires hideux, pour employer les expressions de Pariset, où Ton se ferait scrupule de placer les plus vils animaux; ils ne sont plus à la merci de leurs infirmiers, d'infirmiers malfaiteurs que Ton tirait de la prison ; ils ne sont plus chargés de chaînes et garrottés comme des forçats et livrés sans défense à la méchanceté de leurs gardiens; ils ne servent plus de jouet à la raillerie insultante, à la curiosité malsaine des nombreux visiteurs, qui, à cette époque, dit-on, se rendaient en foule à l'hos- 1.

Le nombre des vieillards qui s'enivrent était autrefois beaucoup plus considérable que maintenant. Presque chaque jour de sortie, le directeur était obligé d'envoyer des inlìrmiers chercher des vieillards ivres qu'ils ramenaient sur un brancard. Les vieillards avaient donné à ce brancard le nom très expressif de berline à cachons. PRÉFACE XVII pice. Aujourd'hui, ils sont placés, sinon dans des conditions idéales que ne comportent pas les locaux, au moins dans des conditions d'hygiène convenables; leurs infirmiers sont de mieux en mieux choisis et Ton se préoccupe sérieusement de les instruire et de les rendre capables de seconder avec intelligence les chefs de ser vice ; ils ne servent plus d'appât àlacuriosité publique, et non seulement Temploidesentraves et de la camisole de force devient de plus en plus rare, mais encore les médecins essaient de leur rendre plus tolérable le séjour de Tasile en organisant pour eux des promena des, en les laissant visiter par leurs familles, et en leur permettant même d'aller passer avec elles quelques heures ou quelques jours.

Plus frappants encore sont les changements en ce qui regarde les enfants. Naguère, « à la moindre défaillance, à la moindre incar tade, deux gardes enlevaient les coupables, les attachaient par les mains, par le milieu du corps, à deux crampons de fer scellés dans le mur et prévenaientlecorrecteurquivenaitlesfouetteravecunmar tinet aux longues lanières de cuir sans écouter leurs cris déchirants et leurs prières ». Aujourd'hui, tout autre est leur état. Nulle puni lion corporelle, des soins appropriés à leur situation mentale, une instruction primaire spéciale, un enseignement professionnel varié, et plus encore que pour les aliénés, des promenades, des distrac tions, des sorties, en un mot une plus grande somme de liberté. Toutes ces réformes sont nées du grand mouvement rénovateur de 1789 et sont dues pour la plupart à la République.

M. Paul Bru les a mises nettement en évidence. En outre, il a eu Texcellente idée de montrer qu'après ces grandes réformes, il restait encore beaucoup d'améliorations secondaires à réaliser, en raison même de Tancienneté de la maison. II en a indiqué quelques-unes. Nous PRÉFACE XVIII sommes d'autant plus libres pour en compléter la liste que nous Tavons fait maintes fois. Nous profitons de Toccasion qui s'offre na turellement à nous pour les énumérer de nouveau : Reconstruction des bains de Thospice, tout à fait insuffisants; réfection complète des cabinets d'aisances suivant les données de Thygiène moderne; installation de lavabos dans tous les dortoirs de vieillards et d'aliénés; augmentation de Tapprovisionnement d'eau; construction d'un pavillon pour les internes ; suppression de lá Sûreté; recons truction de Tinfirmerie générale, du service des morts et des autop sies avec laboratoires et musée; enfin réédifìcation des ateliers, ce qui permettra de mieux utiliser ie travail des vieillards et des aliénés, à leur grand avantage et au profit de l'établissement, etc.

Nous savons que toutes ces réformes exigent du temps et de Targent. Ce que nous demandons au Conseil municipal et à PAdministration, c'est de les étudier; puis, si avec nous, ils en reconnaissent la nécessité, d'en dresser le programme et, chaque année, de procéder à l'exécution de l'une d'entre elles. En agissant ainsi, l'un et l'au tre rendront de réels services, feront de Bicêtre un établissement modèle, et montreront une fois de plus qu'à leurs yeux ce qui ca ractérise le degré de civilisation d'un pays, au point de vue intellec tuel et moral, c'est Pétat prospère de son enseignement public et Pétat parfait sous tous les rapports, et en particulier de Phygiène, de ses établissements hospitaliers. Bourneville. 10 juin 1890. f PREMIÈRE PARTIE CHAPITRE PREMIER La Grange-aux-Queulx. — Le château de Winchester. — Armagnacs et Bourguignons. — Cession de Bicêtre au Chapitre de Notre-Dame. — Le Diable à Bicêtre. — La Commanderie de Saint-Louis. — Les Enfants Trouvés. — Réunion à l'Hôpital Général.

Lorsque Ton quitte Paris par la barrière de Fontainebleau, porte d'Italie, on aperçoit, à un quart d'heure de chemin à peine, sur la hauteur qui domine la vallée bourbeuse de la Bièvre, au sommet du coteau de Gentilly, un édifice immense, une ville presque, entre quatre murailles : c'est THospice de Bicêtre. Bicêtre dépend de la ville de Gentilly, une des plus anciennes com munes de France. Le bon saint Eloi, ministre de Dagobert, y posséda un fief, le roi Pépin vint dans son église célébrer la fête de Pâques, et, sous Charlemagne, des prisonniers Saxons n'appartenant pas à la religion catholique s'y établirent et laissèrent leur nom de Gentils à la ville qu'ils avaient agrandie, sinon fondée. L'histoire de Bicêtre ne commence qu'au milieu du xin* siècle, vers 1250. A cette époque, Louis IX, voulant favoriser le développe ment des institutions monastiques , fit venir à Paris une colonie de Chartreux et leur donna le domaine situé sur le plateau de Gentilly.

Ce domaine était la Grange-aux-Queulx (1). II avait appartenu à un cer tain Bertrand Milhoë, maître-queulx ou premier cuisinier de Louis VIII. Les Chartreux y étaient à peine installés que, profitant d'une nou- 1. Selon quelques chroniqueurs, la Grange-aux-Queulx s'appelait Grange-aux-Gueux et tirait son nom des malfaiteurs, mendiants ou gueux, réfugiés en cet endroit et aux quels des bâtiments abandonnés servaient de repaire. Le nom de Grange-aux-Queulx nous paraît plus véritable. velle libéralité du souverain, ils quittèrent ce manoir pour aller s'établir au midi et hors des murs de Paris, au castel Vauvert, au milieu de terrains vagues, occupés aujourd'hui par les jardins du Luxem bourg. Ce château de Vauvert était un objet d'effroi pour les Pari siens (1). II était hanté par les diables et les revenants, disait-on.

On y entendait la nuit d'effroyables bruits. Tandis que les moines allaient chasser les ombres qui troublaient le repos des habitants de la capitale ; que leurs prières en ce lieu rem plaçaient les chants obscènes; les offices du culte, les sabbats étranges ; la Grange-aux-Queulx, complètement abandonnée, devenait à son tour le refuge des coupeurs de bourses et des vagabonds. En 1286, au commencement du règne de Philippe le Bel, il n'y avait plus que des ruines. Jean de Pontoise, évêque de Winchester, en fit Tacquisition. Bientôt, le cloître fut transformé en un magnifique donjon féodal et ses flèches orgueilleuses s'élancèrent dans les airs, semblant menacer le ciel. La Grange-aux-Queulx était devenue le château de Winchester (2). Le prélat ne fut pas tranquille possesseur de son domaine.

En 1294, Philippe le Bel, dans les guerres avec le nécessiteux roi d'Angleterre, Edouard Ier, et, par suite de représailles, confisqua au profit de la cou ronne le castel de l'évêque anglais. II le donna, avec ses dépendances, à Hugues de Bouille, seigneur de Milly, chambellan du ì-oi. Cependant, en 1301, Jean de Winchester obtint la mainlevée du séquestre et rentra dans une partie de ses biens. Trois ans plus tard, à sa mort, le comte de Savoie, Amédée VI, dit le Grand, acheta des héritiers du prélat le manoir et les terres de Gentilly (vignes, prés et bois). En 1346, le domaine entier, acquis par échange, rentra une seconde fois à la Maison royale de France. C'était l'époque de la guerre de Cent ans. Les Anglais envahis- 1. « La terreur qu'inspirait ce lieu s'était si puissamment emparée des imaginations « que le souvenir s'en est conservé longtemps après et a donné naissance à cette phrase « proverbiale : « Aller au diable Vauvert » pour signifier faire une course pénible et « dangereuse. » (Dulaure. — Histoire de Paris.

Édit. 1864, tome III, page 432). 2. Nous laissons aux étymologistes le soin de savoir si, par corruption de ce mot, Winchester est devenu successivement Wincestre, Wicéstre, Bicestre, ou si ce n'est pas simplement de Biberis Castra, château de la Bièvre, que vient le nom de Bicêtre, porté actuellement par l'hospice. saient notre territoire. Deux fois vainqueurs, à dix ans de distance, à Crécy et à Poitiers, ils parcouraient le pays à leur aise, presque libre ment, « entrant partout sans coup férir, brûlant et pillant, chargés comme des portefaix, soûlés des fruits, des vins de France (J) ». Le prince de Galles ravageait le Midi, une autre armée d'Edouard envahissait le Nord et venait, après avoir pris et brûlé Montlhéry, Arpajon et Lonjumeau, camper dans les environs de Vitry-Gentilly- Bicêtre, pendant la semaine de Pâques 1360.

Mais le roi d'Angleterre n'osa pas attaquer Paris. II retourna vers la Loire et le désastreux traité de Brétigny fut signé le 8 mai. Une nouvelle invasion des Anglais, sous la conduite de Robert Knolles, capitaine d'aventures, à la tête de cinq à six mille hommes, fut fatale à Bicêtre. A Tapproche de Tennemi, les paysans se réfugiè rent dans Tenceinte de la capitale. « G'estoit alors, dit une chronique du temps, un spectacle digne de compas « sion de voir fondre dans Paris, tous les habitants des villages d'alentour, hom « mes, femmes, enfants, tout éplorez pour y trouver asile. » L'armée de Knolles s'avança j usqu'au faubourg Saint-Marcel. Elle se heurta aux barrières de Paris et recula, brûlant dans sa retraite, ]e24 septembre 1371, Villejuif, Gentilly, Arcueil et Bicêtre. Pendant un jour et deux nuits, le roi put voir, de son hôtel Saint-Pol, la flamme des villages que les Anglais avaient incendiés.

En 1335, Charles VI céda le domaine de Bicêtre à Amédée le Rouge, comte de Savoie, pour prix des secours qu'il lui avait amenés. Ce fut d' Amédée VIII (2), fils du comte, que Jean, duc de Berry, oncle du roi, acheta en 1400 les ruines du castel. Jean le fit rebâtir avec magnificence (3). I. Michelet. Histoire de France, tome IV, page 253. 2. Amédée VIII fut plus tard le pape Félix V. 3. Le château de Bissestre, près Paris, a été baty par Jean, duc de Berry, oncle du roy, Charles V qui a été un des grands bâtisseurs qui fut de longtemps. Ce château était un des plus beaux de France et de plus grande étendue. II fut ruiné par ceux de la faction du duc de Bourgogne, par les cabochiens bouchers qui sortirent de Paris. Le duc Jean, en sachant la ruine, le donna au Chapitre Notre-Dame de Paris qui le possède présentement.

Monsieur de J. Fuscien y a demeuré autrefois, ayant ce lieu et dépendances pour son gros. Le duc a baty la saincte chapelle de Bourges. II étoit aussi comte d'Auvergne et a « L'architecture gothique se surpassa dans les hardiesses et les découpures de la pierre que les carrières voisines fournissaient à ces travaux légers et solides à la fois.... Winchestre fut hérissé détours, de créneaux, de clochers et de girouettes blasonnées ; l'intérieur étincelait d'or et de couleurs ; les murs et les lambris étaient couverts de fresques, de mosaïque et de sculpture (1). » C'était l'un des plus beaux et des plus considérables domaines de France. Toutefois, l'évêque de Paris, en sa qualité de seigneur de Gentilly, s'opposa à ce qu'on y fit construire un pont levis et creuser des fossés. Hélas ! le duc de Berry n'eut pas la satisfaction de voir le château dans toute sa splendeur.

II était à peine achevé quand éclata la fameuse querelle des Armagnacs et des Bourguignons. Depuis le meurtre de Louis d'Orléans par Jean sans Peur, Tini mitié des maisons d'Orléans et de Bourgogne s'était encore accrue. Malgré la paix de Chartres, les deux partis étaient plus ennemis que jamais. Charles VI était íou. Le duc de Berry (2) disputait la régence au duc de Bourgogne. Jean sans Peur mena des troupes dans Paris, se saisit des ponts et des passages de la Seine, mura les portes de la ville pour défendre la capitale et la personne du Roi dont il était maître. Le duc de Berry était au château de Bicêtre. II essaya de le fortifier. Ses troupes campèrent dans la vallée dela Bièvre, le duc d'Orléans établit son quartier à Gentilly, le comte d'Armagnac à Vitry (3). Les Arma gnacs poussèrent quelques reconnaissances jusqu'au faubourg Saint- Marcel, mais sans résultat. baty de belles églises en ce pais-lá.

II étoit bon prince. Tout ce qu'on blâme en luy, c'est qu'il employoit les finances du roy à ses bâtimens. (Perroniana et Thuana, editio tertia, Colonise Agrippinœ, apud Gerbrandum Scagen. p. 326. M D C X C I.) 1. Bibliophile Jacob. — LesCuriosités de l'histoire du Vieux Paris. — 1 vol., page 350 Paris, 1858. Edit. Delahays. 2. A travers tous ses vices, ce duc avait, comme ses frères Charles V et Philippe de Bourgogne, le goût des arts et des belles choses, et son château de Bicêtre était une vraie merveille pour la peinture, la sculpture, la mosaïque, les brillants vitraux, les meubles somptueux, mais ces belles choses avaient coûté les larmes et le sang de milliers de malheureux. (Henri Martin. — H. deFrance, tome 1", page 438). En 1404, une maladie contagieuse qui faisait des ravages terribles et enleva le sire de Bourgogne, atteignit aussi le duc de Berry dans son château de Bicêtre, mais sans issue fatale pour lui. 3.

Et vindrent le dit duc de Berry en son hostel de Vincestre qu'il avoit aucunement réédifié et là se logea le duc d'Orléans à l'hostel de l'Euesque de Gentilly, le comte d'Armignac à Vitry et les autres lieux les plus proches qu'ils peurent et au vespre vin rent loger à Saint-Marcel et iusques à la porte de Bordelles (Enguerran de Mons- L'Université de Paris s'entremit alors entre les deux partis. Elle envoya des ambassadeurs à Jean de Berry pour lui demander la paix(l). Celui-ci reçut les délégués dans les salles splendides du château où Ton voyait, disent les chroniqueurs, « des objets d'art magnifiques, les portraits originaux du pape Clément septième et de ses cardinaux, des princes et roi de France, des rois d'Orient et d'Occident (2). » La Paix de Winchestre fut signée le 1" novembre 1410.

Les ducs acceptèrent les conditions de l'Université. Ils consentaient à s'éloigner, à remettre le dauphin à deux seigneurs nommés l'un par le duc de Berry, l'autre par le duc de Bourgogne. Mais malgré les signa tures et les serments, aucun des chefs ne renonça à régner pendant la minorité du prince. La lutte reprit de plus belle. La paix fut bientôt suivie de la trahison de Winchestre. Sur Tannonce d'un complot formé par Jean de Berry pour enlever le roi, les Parisiens prirent parti pour le duc de Bourgogne. A leur tète étaient Simon Coutellier, surnommé Caboche; Jean de Troye, vieux chirurgien, orateur populaire; Le Goix, un des chefs de la milice; le bourreau Capeluche; tous, alliés aux Saint-Yon, aux Thibert, les principaux bouchers de Paris. A la tête de trois mille hommes, Le Goix se porta sur Bicêtre, et le brûla de fond en comble.

Pendant ce temps, les Armagnacs incendiaient à Bagnolet une maison du comte de Saint-Pol, gouverneur de Paris et ami de Jean sans Peur. Suivant Juvénal des Ursins (3), Le Goix et ses partisans enlevèrent du château « les beaux huis et les beaux châssis de verre », objets de luxe réservés alors pour les hôtels des grands seigneurs et pour les trelet, gentilhomme, iadis demeurant à Cambray en Cambrésis. Volume 1" des Chro niques, page 102 verso, éd. 1586. Paris. Chez Laurent Sonnius, au Compas d'Or, rue Saint-Jacques). 1. Michelet. — Histoire de France, tome V. 2. Henri Martin. — Histoire de France, tome 1er. 3. (a). Les Gois leuèrent vne grande compagnée de peuple, qui issirent par la porte de Sainct-Jacques, et allèrent à Vicestre, vne moult belle maison, richement et notablement édifiée et peinte et qui estoit au duc de Berry.

Et y boutèrent le feu et fut arse, si bien qu'il ne demeura que les parois. Et auant ladite démolition le peuple ostoit les beaux huis et les beaux châssis de verre et les emportoit ». 1411. Histoire du Boy Charles VI, par Jean Juvénal des Ursins, archevêque de Rheims, page 230. Paris 1653. (6). L'an 1411 fut pillé et ruiné le château royal dict de Vuincestre qui appartenoit lors au duc de Berry et, maintenant à Messieurs de Notre-Dame, lequel n'a esté restabli depuis. (Jacques Du Breul. — Théâtre des antiquités de Paris, p. 1309). églises. Leduc de Berry les faisait enlever Thiver pour ne pointées exposer aux intempéries de la froide saison. Tout fut détruit ou brûlé. II ne resta des trésors artistiques amassés par le duc que deux petites chambres ornées de belles mosaïques. Mais la perte la plus considérable fut la suite chronologique des tableaux représentant les rois de France de la 3* race.

Après Tincendie de Bicêtre, le duc de Berry fit don, en 1416, au chapitre Notre-Dame, en échange de quatre obits et de deux proces sions de l'emplacement des ruines (1) et des terres du château (2). Cette donation fut confirmée plus tard par Charles Vil (3) en 1441 ; par Louis XI, en 1464 ; moyennant un surcroît d'oremus. Le Chapitre ne fit aucune réparation au château pendant la durée de sa jouissance (4). En 1519, ce lieu abandonné, devenu le refuge des malfaiteurs de toute espèce fut saisi d'office à la requête des procureurs du roi. L'année suivante, les pierres de l'ancien castel de Bicêtre furent données à i'Hôtel-Dieu pour servir à la construction de Thôpital projeté de la Charité (5). 1. II y a apparence que le duc de Berri le rebastit depuis, car on trouve dans les titres du Chapitre Notre-Dame qu'il le donna aux chanoines en 1416 avec les terres qui en dépendent.

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