Introduction
PAR M. GUIZOT TOME PREMIER PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS bli: vt vi r. n Nt:, 2 bis. HISTOIRE DE LA FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE , DES PROVINCES-UNIES CoRUULf lyp. cl stér. Je Chéte. HISTOIRE DE LA FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE DES PROVINCES -UNIES PATI J. LOTHROP MOTLEY TRADUCTION NOUVELLE PRÉCÉDÉE D'UNE
INTRODUCTION.
PAR M. GUIZOT TOME PREMIER PAIWS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES- ÉDITEURS , RUE VIVIEISNE, 2 BIS 1859 Reproduction, et traduction réservées. L'ESPAGNE ET LES PAYS-BAS AU XVI« ET AU XIXe SIÈCLES PAR M. GUIZOT
INTRODUCTION.
A L'HISTOIRE DE LA NAISSANCE ET DE LA FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE DES PROVINCES-UNIES 1*111 H. JOHN I.OrillSOP -IKÍTI.Ll Christophe Colomb, du fond de son tombeau, fait à l'Espagne de nouveaux dons, bien inatten dus. Au quinzième siècle, il lui a donné le Nou veau-Monde. Au dix-neuvième, le Nouveau-Monde donne à l'Espagne des historiens. Des historiens qui se plaisent passionnément à étudier et à racon ter, non-seulement les grandes actions et les a
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. II conquêtes de l'Espagne dans ce Nouveau-Monde. leur patrie, mais les destinées de la vieille Espagne elle-même, au sein de la vieille Europe. C'est d'Amérique que sont venus, de nos jours, les travaux les plus complets, les récits les plus atta chants sur l'histoire politique ou littéraire de l'Espagne; et Ferdinand le Catholique, Isabelle de Castille, Charles-Quint et Philippe II inspirent à ces historiens américains autant de curiosité et d'in térêt que Cortez au Mexique ou Pizarre au Pérou. Voici un autre fait qui ne mérite pas moins d'être remarqué. Ces historiens de l'Espagne européenne ou américaine ne sont ni des Espagnols, ni des catholiques. Ils appartiennent aune autre race ; ils professent une autre religion ; ils par lent une autre langue. MM. Washington Irving, Prescott, Motley, Ticknor sont des Anglais et des protestants.
Ce sont les enfants de l'Angleterre protestante qui dominent aujourd'hui dans cet hémisphère découvert et conquis, il y a bientôt quatre siècles, par les ancêtres de l'Espagne catholique. L'histoire de l'Espagne est tombée, comme sa domination dans le Nouveau-Monde, entre les mains des étrangers et des hérétiques. INTRODUCTION» III Est-ce là un des bizarres jeux du sort dans la vie des peuples? Est-ce l'un de ces mystères qui restent obscurs, même après des siècles écoulés, dans les desseins de la Providence divine sur le monde? Non; c'est un fait naturel et légitime, qui s'explique pleinement par l'histoire de l'Espagne et de/Eu rope depuis quatre siècles; c'est un arrêt justement rendu et clairement motivé par les événements. Qnand Charles-Quint, las du pouvoir, des hommes et de lui-même, prononça sa troisième abdication, et alla chercher dans le monastère de Yuste, pour son corps et pour son âme, un peu de repos, il légua à son fils Philippe II la plus vaste et la plus puissante monarchie que le monde chrétien eût jamais connue.
En Europe, l'Espa gne, le nord et le midi de l'Italie, les Pays-Ras, c'est-à-dire la Hollande, la Relgique et six des plus beaux départements du nord et du nord-est de la France. En Afrique, quelques-uns des points les plus importants de la côte septentrionale, Oran, Tunis, et sur la côte occidentale les archipels du Cap-Vert et des Canaries. En Asie, l'archipel des Philippines et plusieurs des grandes îles à épices. En Amérique, l'archipel des Antilles, le Mexique,
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. le Pérou et ces territoires indéfinis .que la théocratie romaine s'arrogeait le droit de concéder d'avance à l'ambition espagnole. Philippe était de plus le mari de la reine d'Angleterre. L' Empire d'Allemagne, dont son père bavait pu réussir à lui transmettre la possession personnelle, était entre les mains de son oncle Ferdinand, allié si intime qu'il ressemblait presque à un vassal. Sauf la dignité impériale, Philippe succédait à tous les domaines de son père qui avait vu, selon la belle expression de Montesquieu, « le monde s'étendre pour lui procurer un nouveau genre de grandeur ; » et ce fut sous son règne que l'orgueil de ses sujets se complut à dire que le soleil ne se cou-^ chait jamais dans ses États. Pour cette époque, et comparée à celle des autres nations, la prospérité intérieure de la mo narchie espagnole était éclatante.
En Espagne, un document officiel de 1492 porte la population du seul royaume de Castille à 6,750,000 habitants, à peu près le double de ce qu'était vers le même temps, selon M. Hallam, celle de l'Angleterre, Le revenu permanent de la couronne de Castille, qui n'était en 1 474, à l'avénement de la reine Isa-
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. V belle, que de 885,000 réaux, s'élevait, en 1504, à 26, 283, 334 réaux, et le vote des Cortès y ajoutait, pour cette même année, 16,113,014 réaux, en tout 42,396,348 réaux (plus de 10 millions de francs) . La découverte du Nouveau-Monde et les relations entre les diverses parties de la monar chie avaient imprimé à l'activité commerciale de l'Espagne un rapide élan : sa marine marchande comptait, à la fin du quinzième siècle, près de mille navires. Le progrès et la richesse des pro vinces flamandes étaient encore bien supérieurs; elles contenaient 350 cités entourées de murs et plus de 6,000 petites villes ou bourgs. Anvers avait déjà 100,000 habitants, et pour l'étendue dé son commerce, l'ambassadeur vénitien, malgré la vanité nationale, n'hésitait pas à la comparer à Venise. Telle était, dans les villes, l'activité des manufactures flamandes que des enfants de cinq ou six ans y trouvaient, selon Guichardin, un utile emploi ; et dans lès campagnes, au milieu de terres cultivées et arrosées comme la plaine de Grenade, le développement intellectuel était déjà à ce point qu'à en croire le même historien, on rencontrait peu de paysans qui ne sussent lire et écrire. Les
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. VI arts de la guerre et ceux de la paix slorissaient ainsi également. Le même souverain avait à sa dispo sition l'or du Mexique et du Pérou, l'infanterie espagnole, l'industrie flamande, la science et l'esprit de l'Italie. II en disposait, en Espagne du moins, pleine ment et sans effort. Ferdinand et Isabelle d'abord, puis Charles-Quint avaient vaincu les adversaires et renversé les obstacles qui entravaient jadis le pouvoir royal. Plus de royaumes divisés entre eux. Plus d'infidèles partageant l'Espagne avec les chrétiens. Le Portugal excepté, le mariage et la conquête avaient fait de la Péninsule un seul État. L'unité avait triomphé dans le gouvernement comme sur le territoire. Les Mendoza, les Guz man, les Ponce de Léon, ces fiers grands seigneurs qui armaient l'un contre l'autre 1 ,000 lanciers à cheval, 10,000 fantassins, et brûlaient dans Sé ville 1,500 maisons de leurs ennemis, avaient été domptés par la couronne et étaient venus se ranger autour d'elle pour la décorer et la servir. Les Communes de Castille et le couple héroïque qui marchait à leur tête, don Juan de Padilla et doua Maria Pacheco, sa femme, n'avaient pas été plus
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. VII heureux, en 1522, dans leur mouvement de résistance et de liberté. Ni la noblesse féodale ni la bourgeoisie communale de l'Espagne n'avaient bien mesuré leurs prétentions et leurs forces; elles avaient manqué l'une et l'autre d'intelligence politique et de cet esprit d'organisation et de transaction qui peut seul assurer aux bonnes causes un succès toujours difficile. Aristocrates ou démocrates, noblesse ou peuple, personne ne méconnaît impunément les besoins de son temps, les conditions essentielles de Tordre social et sa propre situation. Une juste sympathie s'attache à la mémoire de ces défenseurs des droits anciens ou des libertés publiques ; mais leur défaite fut naturelle, et s'ils avaient vaincu un moment Ferdi nand ou Charles-Quint, ils auraient bientôt perdu le pouvoir, n'ayant ni assez de sagesse, ni assez de force pour l'exercer.
Philippe II recueillait donc à la fois une vaste monarchie et un pouvoir monarchique vainqueur. Et nul n'était, par nature, plus propre que lui à jouir, sans le compromettre, de ce double héritage. Capable, laborieux, persévérant, ferme, sagace, habile à se servir des hommes et à se passer de
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. VIII ceux qui lavaient le mieux servi, il n'avait point cette ardente fécondité d'esprit, cette intempé rance d'ambition et d'activité qui poussent aux entreprises variées et démesurées, et qui dévelop pent, pour les user rapidement, toutes les forces du corps et de l 'âme. Autant il avait goût au tra vail, autant il détestait le mouvement; les voya ges, les changements fréquents et rapides de séjour, de relations, de mœurs, les fatigues matérielles et les chances soudaines de la guerre, les communications avec les masses, toutes les grandes scènes publiques et vives de la vie et de la société humaine lui étaient antipathiques. II aimait à la fois la pompe et le silence, les affaires et le repos, le gouvernement et la solitude. En toute occasion, il était lent et caché; les plus importantes nouvelles, les personnages les plus considérables, les questions les plus pressées n'obtenaient de lui, pendant longtemps, point de réponse ; quand il entrait dans une ville, quand il était obligé de paraître au milieu des peuples, il s'enfonçait dans son carrosse pour éviter les re gards. C'était un souverain de cabinet et de tète à-tête, qui n'eût jamais conquis les États ni le pou-
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. IX voir, ni la grandeur dont il héritait, mais qui semblait né pour les conserver intacts, et qui se vouait avec passion à ce dessein. II avait, pour y réussir, un grand avantage qui avait manqué à son père ; il était vraiment et pro fondément Espagnol. Né et élevé en Flandre, Charles-Quint fut d'abord et longtemps flamand. Quand il commença à régner en Espagne, l'humeur y fut vive et générale contre ses habitudes et ses préférences flamandes. Plus tard, passant sa vie à courir et à gouverner de tous côtés en Europe, Charles-Quint resta moins Flamand, mais n'en devint pas plus Espagnol. II parlait allemand, français, italien, flamand, aussi bien et aussi volontiers qu'espagnol ; et malgré sa retraite dans les montagnes de l'Estramadure, la Flandre, au fond de son coeur, fut peut-être toujours sa patrie.
Philippe II n'eut jamais, en fait ni par affection, d'autre patrie que l'Espagne. II y vécut depuis sa naissance jusqu'à l'âge de vingt-un ans, n'en sortit jamais que pour de pressantes nécessités, y rentra dès qu'il le put sans de trop graves dangers politiques, et éluda constamment, pendant les trente-neuf dernières années de son règne, les
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. X raisons et les instances qui rappelaient dans quel que autre partie de ses États. II ne savait ni l'alle mand, ni le flamand ; assez mal l'italien et le français; l'espagnol était presque sa seule langue comme l'Espagne son séjour de prédilection. II ne se plaisait et ne se confiait qu'au milieu des Espa gnols. Entre leur foi et s'a foi, leurs mœurs et ses mœurs, leurs goûts et ses goûts, l'harmonie devint de jour en jour plus entière. II n'appelait dans ses conseils à Madrid que des Espagnols, même pour régler les affaires de ses autres États ; et lorsque en 1559, au milieu des États Généraux des Pays- Ras réunis à Gand, les Flamands lui demandaient le renvoi des soldats espagnols et du cardinal Granvelle, à titre d'étrangers, il repoussait leur vœu par cette brutale parole : « Moi aussi, je suis un étranger. » Pour l'Espagne et son souverain, que de moyens de force et de succès !
Que de gages d'un puis sant et brillant avenir ! ■ La situation de la monarchie espagnole au milieu du seizième siècle paraîtra bien meilleure encore, si on la compare à celle des deux monar chies avec lesquelles elle avait les plus fréquents
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. XI et les plus importants rapports, la France et l'An gleterre. A François Ier avait succédé en France un prince médiocre , imprévoyant , vaniteux , également prompt à s'engager dans de grands desseins et à reculer devant les obstacles ou les revers. Charles- Quint, avant d'abdiquer, avait pris soin d'assurer à son fils, par la trêve de Vaucelles conclue pour cinq ans, un repos dont la France n'avait pas moins besoin peut-être que l'Espagne. Quelques mois à peine écoulés, peut-être même pendant que la trêve se négociait, Henri II se liguait avec le pape et le sultan pour faire la guerre au roi catholique; et par ses ordres la trêve était tout à coup rompue, en Italie par le duc de Guise, en Flandre par l'a miral de Coligny. Partout la guerre tourna mal; malgré l'habileté de Guise , la vieille expérience de Montmorency et l'héroïsme de Coligny, les ba tailles de Saint-Quentin et de Gravelines furent perdues.
Saint-Quentin fut pris par les Espagnols, l'Italie évacuée par les Français; et après deux ans d'une lutte ruineuse, où Calais enlevé à l'Angle terre fut, pour la France, le seul coup d'éclat et de bonheur, Henri II se hâta de conclure avec
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. XII Philippe II la triste paix de Cateau-Cambrésis, et de lui promettre en mariage, pour ce fils si tragiquement célèbre, l'Infant don Carlos, sa fille Éli sabeth, qui devait, quelques mois après, épouser, au lieu de l'Infant, Philippe lui-même, veuf de la reine Marie d'Angleterre. Les affaires de la France n'étaient pas mieux conduites ni plus heureuses au dedans qu'au dehors ; la Réforme s'y répandait rapidement, pas assez pour triompher, assez pour lutter longtemps et survivre à la défaite. La per sécution s'aggravait de jour en jour ; la guerre ci vile éclatait; les passions religieuses l'emportaient sur les sentiments nationaux ; la foi parlait plus haut que la patrie ; catholiques et protestants in voquaient également l'appui de l'étranger. Les catholiques envoyaient de fréquents messagers porter à Philippe II leurs alarmes et leurs instances.
Son ambassadeur à Paris , Perrenot de Chantonnay, frère du cardinal de Granvelle , lui dénonçait la mollesse de Catherine de Médicis envers les pro testants : « Faites compte, lui écrivait-il, qu'au-,. jourd'hui ce qui est loisible à Genève, tant quant aux prêches, administration des sacrements que choses semblables, se peut faire autant impuné-
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. XIII ment par tout ce royaume, commençant dès l'hôtel même du roi. » Quand Catherine obtenait à grand'peine que la reine d'Espagne, sa fille, vînt la voir à Rayonne , elle trouvait auprès d'elle le duc d'Albe qui lui répétait, au nom de son maître et avec sa propre rudesse : « Un prince ne peut faire chose plus honteuse, ni plus dommageable pour lui-même que de permettre aux peuples de vivre selon leur conscience..; il faut avant tout, avec des remèdes sévères, et sans épargner le fer ou le feu, extirper ce mal jusqu'à la racine, car la douceur et le support ne servent qu'à l'accroî tre... Si la reine manquait à un si juste devoir, Sa Majesté Catholique a résolu de sacrifier tous ses biens, sa vie même, pour arrêter le cours d'une peste qu'il regarde comme menaçant également la France et l'Espagne. » Et soit que tour à tour Ca therine suivît ou ne suivît pas ces violents conseils, la France tombait de plus en plus en proie aux discordes religieuses et civiles; et d'accord tantôt avec la cour, tantôt avec les mécontents fanatiques qui devaient bientôt devenir les ligueurs, l'influence espagnole y pénétrait chaque jour plus avant.
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. Sur l'Angleterre et sa nouvelle reine Élisabeth, Philippe II avait moins de prise. A la mort de Marie, il avait tenté de renouer, avec sa sœur, le même lien et de rester encore roi d'Angleterre. Élisabeth éluda, sans refuser absolument. Phi lippe insista, mais en chargeant son ambassadeur, le duc de Feria, « de parler clair en matière de religion et de déclarer qu'il ne pouvait épouser qu'une reine catholique et décidée à maintenir la foi catholique, a Élisabeth éluda tout à fait, mais avec ménagement , donnant pour raison qu'elle n'avait point dessein de se marier. Si elle ne voulait pas s'unir à Philippe, elle n'avait garde de se brouiller avec lui sur-le-champ et sans absolue nécessité. Elle connaissait trop bien les difficultés et les périls dont elle était assiégée pour aller étour diment au-devant des inimitiés qu'elle prévoyait.
Protestante par situation, par politique, par pa triotisme, et aussi, dans une certaine mesure, par conviction, elle avait à la fois à maintenir et à réprimer le protestantisme; elle était en présence et des catholiques qui ne pouvaient se résoudre à perdre Fempire (|m' Marie leur a\ait rendu, et des puritains qui aspiraient, dans l'Ëtat comme dans
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. XV TÉglise, à une réforme .bien plus hardie et plus conséquente. Dès le lendemain de son avènement, aux portes de son royaume, sur le même sol, une reine catholique, puissante par ses protecteurs et par ses propres charmes, Marie Stuart se déclarait sa rivale, prenait le titre de reine d'Angleterre, et commençait contre elle cette série de complots qui devait finir, au bout de trente ans, pour Marie par Téchafaud , pour Élisabeth par un odieux triom phe. Et par-dessus ces embarras intérieurs, Élisa beth, quelle que fût sa réserve, se trouvait engagée au dehors, avec le seul appui d'un parlement et d'un peuple dévoués, mais exigeants, dans la grande lutte des deux croyances qui se disputaient, au sein du monde chrétien, Tempire et la liberté. Souverain incontesté de la plus vaste et de la plus riche des monarchies européennes, maître absolu dans ses États , intimement uni de foi , d'instincts, de mœurs, avec son pays natal et pré féré, Philippe II, au commencement de son règne, n'avait donc pour voisins et pour rivaux que des peuples travaillés par les discordes religieuses et politiques, et des princes incapables ou des fem mes inexpérimentées sur des trônes chancelants.
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. XVI Je passe brusquement du milieu à la fin du seizième siècle, de Tavénement à la mort de Phi lippe II. Je ne m'arrête pas à suivre la marche des événements; je cours aux résultats. Je viens de voir dans quel état Philippe II a pris la monarchie espagnole; je veux savoir dans quel état il Ta laissée, ce qu'il en a fait après Tavoir gouvernée plus de quarante ans. La scène est complètement changée, et dans Tintérieur de chacune des trois monarchies , et dans leurs rapports mutuels de force, d'activité, d'influence et de grandeur européenne. L'Espagne ne possède plus les Pays-Ras. Sept de ces provinces se sont complètement affranchies de son empire, ont embrassé le protestantisme, et forment, sous le nom de Provinees-Unies , une république déjà admise parmi les États européens. Philippe II, bien que mollement et presque sans espoir, lui fait encore la guerre; mais il va mourir, et dans quelques années son fils, Phi lippe III, conclura à La Haye, sous le nom de trêve dedouzeans, par égard pour Tamour-propre royal, un traité qui sera la reconnaissance du nouvel État et la paix. Les autres provinces flamandes,
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. XVII restées fidèles à TÉglise catholique, n'en furent pas moins perdues pour la monarchie espagnole ; Philippe II, ne pouvant venir à bout de les gou verner à son gré, renonça tout à fait à les gouver ner, et en transmit la souveraineté à sa fille aînée T Infante Isabelle qui épousa l'archiduc Albert, d'abord cardinal, puis affranchi de ses liens avec 1 Église pour devenir prince souverain. En 1599, TInfante et son mari régnaient à Rruxelles, appelés ensemble les archiducs. Ainsi la patrie de Charles-Quint, ces belles provinces pour lesquelles Philippe II avait, pendant quarante ans, fait tant d'efforts, commandé tant d'iniquités et de cruau tés, causé tant de douleurs et encouru tant de haines, étaient, au moment où il descendit dans le tombeau, les unes perdues à jamais pour sa couronne, les autres passées sous la domination de la branche allemande de sa maison, à la seule condition de faire retour à l'Espagne si leurs nouveaux maîtres n'avaient pas d'enfants.
Hors de ses États, et notamment dans ses relations avec la France , les desseins et les travaux de Philippe II ne furent pas moins vains. II avait ardemment fomenté en France la persécution re- °
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. XVIII ligieuse et la guerre civile. II avait soutenu la Li gue et les Guise dans leurs plus factieux complots ; à tel point que le pape lui-même, Sixte-Quint, en était choqué et disait à Louis de Gonzague, duc de Nevers : « A quelle école avez-vous appris qu'il faille former des partis contre la volonté de votre prince légitime? Je crains bien fort que Ton íte pousse les choses si avant qu'enfin, tout catholi que qu'il est, le roi de France ne se voie réduit à appeler les hérétiques à son secours pour se délivrer de la tyrannie des catholiques. » Henri III encore vivant, et pour exclure Henri IV du trône, Philippe II avait conclu avec les Guise un traité formel, s'engageant tous mutuellement « à ce que nul ne puisse jamais régner en France qui soit hérétique , ou qui permette , étant roi , impunité publique aux hérétiques. » Après Tassassinat de Henri III, mêlant T ambition mondaine à la fer veur religieuse, Philippe avait demandé aux li gueurs d'appeler au trône de France TInfante Isabelle, sa fille, et ordonné au duc de Parme d'en trer en France avec son armée pour y soutenir la Ligue à tout prix, même aux dépens de la sécurité des Pays-Ras. Le duc de Parme, par deux campa-
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. XIX gnes savantes, avait arrêté les progrès de Henri IV, et tenu la couronne de France en suspens. Dans les États Généraux réunis à Paris en 1593, Phi lippe avait pu se croire tout-puissant ; la faction des Seize lui avait formellement offert le trône d pour lui-même ou pour quelqu'un de sa posté rité. » Mais quelques mois après ces emportements de fanatisme espagnol, Henri IV, vainqueur et pacificateur, entrait dans Paris. Deux ans après, Mayenne et la Ligue se soumettaient à lui. L'an née suivante, Philippe II lui-même entrait en né gociation avec lui; et le 2 mai 1598, les ambassadeurs d' Espagne signaient la paix à Vervins, quinze jours après que Henri IV, par Tédit de Nantes, venait de décréter, pour les protestants, la liberté de conscience, bien imparfaite encore, maistrèesupérieure à Tesprit général du temps et consacrant avec éclat la défaite de Philippe II, de ses maximes comme de ses prétentions.
II avait subi, dans ses rapports avec l'Angleterre, des échecs , sinon plus amers , du moins encore plus directs et plus graves. Ses complots avec Marie Stuart, tantôt pour la marier à l'Infant don Car los, tantôt pour la tirer de sa prison et la remettre
INTRODUCTION.
. XX sur le trône d'Angleterre, « soit que la reine Élisabeth mourût de sa mort naturelle ou d'une autre mort, » avaient échoué plus tragiquement encore que ses menées en France avec les Guise. II avait vu la plus puissante flotte qu'eût jamais équipée l'Espagne, son Invincible Armada, dispersée et détruite en«quelques jours parla tempête et par la hardiesse des marins anglais. Les escadres anglaises étaient venues, à plusieurs reprises, ravager les côtes d'Espagne; la dernière, commandée par le comte d'Essex, avait pris et pillé Cadix sans que Philippe réussit ni à repousser de tels efforts, ni à s'en venger; et ce fut à grand'peine qu'Élisabeth se décida , sur les instances de Henri IV, à conclure aussi à Vervins une paix dont Philippe avait bien plus besoin qu'elle et témoignait un bien plus vif désir.
La paix à peine signée, Philippe II mourut, mu tilé dans ses possessions, déjoué dans son ambi tion religieuse et politique, humilié dans son or gueil, laissant l'Espagne faible et triste devant des voisins naguère ses alliés empressés ou ses ennemis timides, maintenant ses vainqueurs, et n'ayant à montrer que Tacquisilion contestée de la cou-
INTRODUCTION.
. XXI ronne de Portugal pour toute compensation à tant de pertes et de revers. C'était là cé que Philippe II avait fait, après quarante-deux années de règne, de la monarchie de Charles-Quint. Un tel déclin était-il, dans les destinées de l'Espagne, un accident, la faute d'un homme, le ïruit delamamaise, mais passagère politique d'un règne? Pour résoudre cette question, je reprends ma course; comme j'ai passé tout à Theure del'a vénement à la mort de Philippe II, je passe maintenant du temps de Philippe II à notre propre temps; j'interroge le grand témoin de l'histoire, les événements mis à Tépreuve des siècles. Qu'est devenue la monarchie de Charles-Quint depuis les revers que, sous le règne de son fils, elle avait déjà subis? Hors d'Europe, en Amérique, l'Espagne n'est plus rien ; toutes ses conquêtes ont secoué son joug; tous ses établissements lui ont échappé.
Une belle possession lui reste seule, Tîle de Cuba, la reine des Antilles ; possession précaire, de jour en jour plus convoitée et plus menacée par les États- Unis, voisin aussi puissant qu'ambitieux, aussi audacieux que puissant, et qui fait des conquêtes
INTRODUCTION.
. comme les grands fleuves inondent leurs rives, en s'épanchanf et par la seule force de leur cours. Séparées de leur métropole , les anciennes colonies espagnoles ne sont point devenues pour elle, comme les États-Unis pour l'Angleterre , un riche marché, de nombreux et laborieux es saims sortis d'une ruche-mère, et, malgré leur rivalité, conservant avec elle, par habitude, par intérêt, par goût, des relations intimes, actives, fécondes. Les colonies espagnoles ont voulu de \enir des États libres ; mais l'Espagne ne leur avait légué , ni les principes , ni les institutions, ni les traditions, ni les exemples de la li berlé. En conquérant Tindépendance. la plupart de ces peuples nouveaux sont tombés dans l'a narchie, dans une anarchie aussi stérile que Tétait jadis leur servitude. Les idées les plus ra dicales, les passions les plus désordonnées se dé ploient sans obstacle comme sans succès dans ces immenses territoires démembrés de la monar cbique Espagne.
Catholiques de nom, ils sont envahis par la licence d'esprit et Timpiété ; c'est là que s'importent et se répandent, par milliers, les plus cyniques productions de Tincrédulité du
INTRODUCTION.
. XXIII siècle dernier, les rebuts de Tindifférence du nôtre. L'Espagne n'a pas mieux instruit ses colonies à défendre et à garder la foi qu'à conquérir et à pratiquer la liberté. Au nord de l'Afrique où elle avait d'abord re jeté, puis poursuivi les Musulmans, l'Espagne s'est retirée devant eux ; elle leur a abandonné les conquêtes de Charles-Quint et du cardinal Ximénès ; elle ne possède plus sur cette côte qu'un coin de terre où elle envoie ses galériens.1 Sur son sol natal, entre les Pyrénées, la Médi terranée et TOcéan, la prospérité et la grandeur de lamona rchie espagnole n'ont pas eu un meilleur sort. Deux races royales, rivales de gloire et de pouvoir en Europe, la maison d'Autriche et la maison de Rourbon, se sont assises sur son trône ; Tune et l'autre ont également vécu et laissé tomber la nation espagnole dans la faiblesse et Tapathie ; les descendants de Louis XIV ont promptement dégénéré à Madrid comme ceux de Charles-Quint.
L'Espagne a vu dépérir sous leur règne le travail, la richesse, Tarmée, la marine, les finances, les lettres comme la politique, les esprits comme TÉtat. Les honnêtes, mais incom-
INTRODUCTION.
. XXIV plets et incohérents essais de réforme de Charles III ont voilé un moment plutôt que suspendu la dé cadence ; les dix-septième et dix-huitième siècles ont été pour l'Espagne deux. siècles de gouvernement sénile, de désorganisation et de torpeur. Cette apathie intellectuelle et politique du pou voir et du pays les a-t-elle du moins préservés l'un et l'autre des révolutions ? L'immobilité a t—elle fondé la durée ? Le sol, en cessant de pro duire, a-t-il cessé de trembler? Dans'le sommeil l'Espagne a-t-elle trouvé le repos? Nullement : dès que l'occasion s'est rencon trée, dès qu'un grand vent venu du dehors a soufflé sur l'Espagne, l'esprit novateur s'y est levé soudain, comme s'il n'eût jamais cessé d'y fermenter ; mêlé, comme ailleurs, de lumière et d'aveuglement, de nobles désirs et de prétentions insensées, aussi ambitieux, aussi présomptueux, aussi licencieux que dans les sociétés où depuis longtemps il se déployait en liberté et s'avançait vers l'empire.
Tirée de sa torpeur par l'honneur national et la guerre, l'Espagne s'est aussitôt lancée dans la carrière des révolutions ; ses ancien nes mœurs, ses anciens principes monarchiques
INTRODUCTION.
. XXV et catholiques n'ont pas été tout à fait vains ; ils Tont plus d'une fois arrêtée au bord de l'abìme, et joueront encore, à coup sûr, un rôle considérable dans ses destinées ; mais ils n'ont suffi ni à la satisfaire ni à la contenir ; ils se sont trouvés impuissants et pour prévenir l'invasion de l'esprit révolutionnaire et pour lui résister ; et si l'Es pagne s'en affranchit un jour, ce ne sera certai nement pas pour rentrer sous le régime à la fois oppressif et impuissant que lui avaient fait Phi lippe II et ses successeurs. Pendant que l'Espagne tombait dans cette apathie qui ne Ta pas sauvée de Tanarchie, que devenaient les États voisins en qui elle avait, au seizième siècle, des sujets ou des rivaux? Comment se développaient les destinées des Pays- Ras, de la France, de l'Angleterre ?
Qu'on se figure Philippe II revenant à Bruxelles et contemplant le spectacle qu'offre la Belgique de nos jours. Au lieu de provinces su jettes, et incessamment divisées et jalouses dans leur dépendance, un royaume encore nouveau, mais déjà affermi par de redoutables épreuves ; un roi protestant qui ne s'est pas cru obligé d'ab-
INTRODUCTION.
. jurer sa foi natale, mais qui élève ses enfants dans la foi catholique, entouré de la confiance, du respect, de la ferme adhésion d'un peuple catholique ; la liberté religieuse la plus entière, prou vée chaque jour par la manifestation sincère et forte des croyances et des passions religieuses et philosophiques, de leurs prétentions mutuel les et de leurs débats ; les anciennes libertés mu nicipales du pays en vigueur et toujours chères à la population ; une grande liberté politique pratiquée avec bon sens et mesure au milieu d'in stitutions assez mal combinées; une immense somme de travail et de prospérité répandue dans toutes les classes de la société et amenant le dé veloppement de leur intelligence comme de leur bien-être. Quels changements du seizième au dix-neuvième siècle ! Quels obstacles surmontés !
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