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Louis XVI, Marie-Antoinette et le Comte de Provence en face de la Révolution. tom. 1, 2

Louis Phocion Todière · 1863 · Scanned text

151,567 words · about 10 h 37 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Louis Phocion Todière
Language
French
Published
1863
Length
151,567 words · about 10 h 37 min
Sections
7 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (7)
  1. Front matter about 5 min
  2. Chapitre 1 about 1 h 37 min
  3. Chapitre II about 1 h 22 min
  4. Chapitre III about 1 h 31 min
  5. Chapitre V about 2 h 31 min
  6. Chapitre VII about 2 h 3 min
  7. Chapitre VIII about 1 h 29 min

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Front matter

LOUIS XVI MARIE -ANTOINETTE ET LE COMTE DE PROVENCE EN FACE DE LA RÉVOLUTION PAR L. TODIÈRE, Professeur agrégé d'histoire, Officier de Tinstruction publique, Membre de plusieurs Sociétés savantes. TOME PREMIER PARIS LAGNY FRÈRES, ÉDITEURS-LIBRAIRES 6, rue Mézières, près Saint-Sulpice. LOUIS XVI MARIE-ANTOINETTE r. i LE COMTE DE PROVENCE EN FACE DE LA RÉVOLUTION Í01SSÏ, Tïf. El* STÉR. DE AUG. LOUI'.F.Ï. LOUIS XVI MARIE -ANTOINETTE ET LE COMTE DE PROVENCE EN FACE DE LA RÉVOLUTION PAR L. TODIÈRE. Professeur agrégé d'histoire, Officier de Tinstruction publique, Membre de plusiours Sociétés savantes. TOME PREMIER PARIS LAGNY FRÈRES, ÉDITEURS-LIBRAIRES 6, rue Mézières, près Saint-Sulpice. A Dieu ne plaise qu'en dépeignant le caractère de Louis XVI je veuille diminuer en quoi que ce soit la vénération et la pitié qui s'attachent à la mémoire du roi martyr!

Je veux seulement indi quer la part que les faiblesses et les indécisions de Louis XVI ont eue dans la Révolution, et en tirer cette leçon, que quiconque s'abandonne dans le pé ril, roi ou peuple, ne rachète pas ses sautes par la résignation. (Saint-Marc Girardin, Souvenirs eí réflexions politiques d'un journaliste, 3' partie, p. 367-368.) ÌÍPìj-J^^ avait dans sa vie réserve la part dgSjíM.p^a'mW^ieu la lui a rendue. IjtájfyeÈsiptâ&mfye, Introduction aux Nouvelles \^àiàj^(i^é-is!èf^hJ:omtes$e Du Barry, p. 57.) Monsieur le comte de Provence fut, de tous les ennemis de la reine Marie-Antoinette, le plus per fide et le plus acharné; il la poursuivit de sa haine, non-seulement jusqu'au 16 octobre 1793, mais cette haine survécut en lui à la mort méme de sa victime. (Le comte Horace de Viel- Castel, Marie -Antoinette et la Révolution française, p. 231.)

AVERTISSEMENT L'ouvrage que nous publions, après de longues années d'études, commence et finit avec Louis XVI, et Marie-Antoinette. Quelques écrivains ont reculé devant la tache de raconter les événements du règne de ce prince, depuis l'ouverture des états-généraux, jusqu'à l'époque de sa mort. Nous savons que la pé riode la plus intéressante et peut-être la plus digne d'être connue dans la vie de Louis XVI, est celle où se manifesta la volonté sérieuse, libre et spontanée du monarque, ardent réformateur et toujours passionné pour le bien, c'est-à-dire de son avènement aux pre miers symptômes de la Révolution. Mais la deuxième AVERTISSEMENT période qui naît avec cette Révolution et se termine à la mort du roi, n'est point encore dépourvue d'intérêt, quoiqu'elle semble depuis longtemps épuisée: alors commence un nouvel ordre de choses.

Chapitre 1

Louis XIV. Pendant la guerre de Sept-Ans, si féconde en désastres, elle avait perdu le meilleur de son sang, la moitié de ses trésors, la fleur de sa marine et jus qu'à l'audacieuse énergie que, sous le grand roi, elle avait tant de fois déployée sur les champs de bataille. Après avoir renoncé à l'habile politique de Henri IV, de Richelieu, de Mazarin, et avoir essayé de toutes les alliances, elle avait vu l'honneur de son drapeau com promis, malgré quelques succès, par la faiblesse des amis et par la puissance des ennemis que lui donnait une diplomatie sans force et sans intelligence. La France avait perdu sans retour les plus belles de ses colonies et abandonné aux mains de l'heureuse Albion le sceptre des mers. Enfin, elle décroissait rapidement, tandis que les autres puissances, jalouses de son antique gloire, s'élevaient chaque jour à un plus haut degré de prospérité.

L' Angleterre, pour la première fois, dans les guerres modernes, reprenait pied sur nos côtes, où, maîtresse de Belle-Isle, elle pou vait répandre impunément l'incendie et la terreur. Un traité onéreux et flétrissant sanctionnait les pertes irréparables de la France et consacrait son abaisse ment. En effet, par ce traité, elle cédait à l'Angle terre, dans F Amérique du Nord, l'Acadie, le Canada et ses dépendances, qui lui avaient coûté tant d'hom mes et d'argent ; l'île du cap Breton, toutes les autres îles dans le golfe et le fleuve Saint-Laurent, et ne se réservait, pour la pèche de la .morue, que les îlots de Saint-Pierre et de Miquelon, Elle perdait les plus LOUIS-AUGUSTE ET MARIE-ANTOINETTE 3 riches et les plus fertiles des Antilles, la Dominique, Saint-Vincent, Tabago, la Grenade. Dans les Indes, elle renonçait à l'empire qu'avaient créé les victoires de Dupleix ; et, de tous ses établissements sur la côte occidentale de l' Afrique, elle ne conservait que la partie la moins salubre de l'île stérile de Gorée.

A des clau ses si déshonorantes, le traité de Paris ajoutait une dernière honte, la condition de ne pas relever les for tifications deDunkerque. Ainsi F Angleterre, n'écoutant que sa vieille haine, avait consommé sans remords l'humiliation de sa rivale. Quant à Louis XV, dont la misérable politique avait conduit la France dans cet abîme d'infamie, de misère et d'écrasement, il cherchait à se dérober clans ses ignobles voluptés aux remords de sa conscience et aux clameurs du peuple. Insouciant de l'avenir réservé à la noble monarchie des Bourbons, il déshonorait sa cou ronne par le vice et par la débauche, lorsque la mort vint frapper, à Fontainebleau, son fils unique, le dau phin Louis, dont les mœurs offraient le plus touchant contraste avec la dépravation de la cour (20 décembre 1765). Cette fin prématurée privait le vieux roi du premier et du plus soumis de ses sujets ; la reli gion, d'un zélé défenseur et d'un fidèle disciple ; l'Etat, d'un sage naturellement ennemi des excès et des su perfluités, libéral par justice, généreux par volonté, mais toujours prudent et économe.

Né pour tenir les rênes d'une puissante monarchie, le fils de Louis XV avait orné son esprit des plus belles connaissances, des plus profondes recherches sur les vrais principes et sur toutes les parties du gouvernement ; mais, se défiant de ses propres forces, effrayé du poids de la couronne et manquant de la vigueur d'âme si nécessaire à un roi, il était incapable de remplir sa haute destinée. L'histoire n'a cependant pas craint de le proposer pour modèle à tous les princes, et nous a conservé de lui une foule de traits qui méritent d être transmis à la postérité. On le trouva un jour plongé dans une profonde rêverie, au balcon du château de Bellevue, les regards fixés sur Paris ; on lui dit : « Monseigneur le Dauphin a l'air bien pensif"? — Je songeais, répondit-il, aux délices que doit éprouver un souverain en faisant le bonheur de tant d'hommes. » Le Dauphin laissait trois fils et deux filles : Louis- Auguste de Berri, Louis, comte de Provence, Charles, comte d'Artois, mesdames Clotilde et Elisabeth.

II avait veillé à F éducation de ses fils, comme s'il en eût été chargé seul. Son plus grand soin avait été de leur inspirer les sentiments de religion dont il était animé. II n'avait négligé aucune occasion de leur en donner des leçons. Lorsque, suivant l'usage, on leur suppléa les cérémonies du baptême, il se fit apporter les re gistres sur lesquels FÉglise inscrit sans distinction ses enfants. « Vous voyez, dit-il aux jeunes princes, que vos noms sont ici mêlés et confondus avec ceux du peuple. Cela doit vous apprendre que les distinctions dont vous jouissez ne viennent pas de la nature, qui a fait tous les hommes égaux ; il n'y a que la vertu LOUIS- AUGUSTE ET MARIE- ANTOINETTE 5 qui met entre eux une véritable différence ; et, peut être que l'enfant d'un pauvre, dont le nom précède le vôtre, sera plus grand aux yeux de Dieu que vous ne le serez jamais aux yeux des peuples. » Les noms des trois enfants de France, prononcés ici pour la première fois, saisissent l'imagination d'un trouble inexprimable, en la transportant au milieu des plus terribles révolutions. « Pauvre France ! » s'écria, le cœur ému et les yeux humides de larmes, le monar que qui, par ses honteux scandales, ses prodigalités ruineuses et son lâche égoïsme avait préparé ces révolutions. « Pauvre France !

Un roi âgé de cinquante cinq ans et un dauphin de onze ! » Ce cri de douleur profonde laissa voir la situation peu rassurante de la France. Le dauphin était Louis-Auguste de Berri, plus tard l'infortuné Louis XVI. De tristes souvenirs s'attachent à l'enfance de l'héritier du trône. Au moment qu'il vit le jour toute la cour se trouvait à Choisy ; Marie-Joséphine de Saxe, sa mère, était restée presque seule à Versailles ; aucun prince du sang n'assista, selon l'usage, à ses couches. L'enfant commença sans éclat et dans une sorte d'a bandon une vie qui devait se terminer par la plus funeste catastrophe. Le courrier, chargé de porter la nouvelle de sa naissance au roi, tomba de cheval et mourut de sa chute. II n'avait pu accomplir le mes sage. Des paroles d'inquiétude et des frayeurs pro phétiques se mêlèrent aux joies qui saluaient son entrée dans la vie.

Effrayé de F esprit novateur qui. sous le nom de philosophie, s'introduisait partout, l'évêque de Montauban signalait, dans un mandement, les tendances anarchiques de la France. Le vénérable prélat rappelait aux fidèles de son diocèse le fanatisme, les excès de la révolution d'Angleterre et le déchaî nement des passions. II montrait le parlement condam nant sans justice Charles Ier et renversant le trône du grand Alfred dans le sang de ce monarque, dont le crime était de n'avoir pas résisté avec assez d'énergie à la première sédition d'un peuple égaré. L'enfance du duc de Berri fut confiée à la princesse de Marsan, gouvernante des enfants de France. Dans sa piété, par fois peu éclairée, son père lui donna pour gouverneur un frivole courtisan, le duc de la Vau guyon, que ses préjugés, son étroite dévotion et sa maussaderie bourrue rendaient incapable de remplir dignement une pareille tâche.

Ses précepteurs furent Mgr de Coëtlosquet, évêque de Limoges, prélat de médiocre savoir, et l'abbé de Radonvillers, membre de F Académie française. Le prince montra, dès son plus jeune âge, un caractère sérieux, réservé et timide à F excès. Ce défaut lui servit comme de préservatif contre les adulations, mais il devait exercer une in fluence fatale sur un avenir de roi, sur la France et l'Europe entière. Les courtisans s'éloignaient de cet enfant trop sobre de paroles, manquant d'expansion, et qui n'était pas encore devenu l'héritier de la cou ronne, afin de se rapprocher de ses deux frères ; ils le faisaient passer pour un esprit médiocre. Leur conduite affligeait la princesse Adélaïde, la tante et la marraine de cet enfant, qu'elle aimait plus que ses autres neveux. Persuadée qu'il fallait plutôt l'exciter que le retenir, elle se plaisait à l'attirer chez elle, et après l'avoir pressé avec affection dans ses bras, elle lui disait : « Allons, mon pauvre Berri, tu es ici en pleine liberté, tu as tes coudées libres, parle, crie, fais bien du bruit ; casse, brise tout, je te donne carte blanche. » Si le jeune prince supportait sans aucune plainte les préventions des courtisans, il prouva néanmoins dans plusieurs occasions qu'il en ressentait vivement Fin jure, et qu'ils n'étaient pas toujours appréciateurs ha biles.

Un jour, le duc de la Vauguyon proposa pour récréation une loterie à laquelle furent invités les plus illustres personnages de la cour. On convint que le gagnant offrirait son prix à la personne qu'il aimait le plus. Le sort favorisa le duc de Berri, qui jeta les yeux autour de lui et garda son lot. M. de la Vauguyon lui demanda pour quel motif il agissait ainsi, et lui dit : « Monseigneur oublie donc les conventions du jeu? — Mais, monsieur, répondit l'enfant, qui voulez-vous que j'aime ici, où je ne me vois aimé de personne? » Si madame Adé laïde avait été présente, Louis n'eût pas hésité à fixer son choix. Après la mort du duc de Bourgogne, son frère aîné (21 mars 1701), Louis de Berri était devenu le premier objet de la tendresse et des affections du Dauphin. Ce jeune prince lui ayant dit un jour que le temps de l'étude lui paraissait très-court lorsqu'il tra vaillait avec succès, son père le prit entre ses bras, et après l'avoir embrassé tendrement, saisit cette occasion pour lui faire sentir les avantages de l' application ainsi que le danger de l'ignorance et de Foisiveté.

Louis n'avait que onze ans lorsqu'il eut le malheur de perdre cet excellent père. Son âme fut solennellement frap pée de ce terrible coup. Dans sa douleur vive et profonde, le prince refusa longtemps de sortir, et lorsque, en traversant les appartements de Ver sailles, il entendit pour la première fois les suisses crier devant lui : « Place à monsieur le Dauphin ! » il s'arrêta : des pleurs inondèrent aussitôt son visage et il s'évanouit. Telle ne fut pas la douleur du monarque ; dans son premier accès, il se souvint de son épouse, Marie Leczinska, revint auprès de cet ange de vertu et montra de l'affection pour ses filles. Ces princesses conspirèrent avec leur mère pour rendre de la vigueur à son caractère et de la pureté à ses pensées. Depuis la perte du Dauphin, Marie de Saxe s'affai blissait de jour en jour ; elle ne tarda pas à sentir les approches de la mort, et le suivit de près dans le tom beau.

Comme son époux, elle avait eu la consolation de bénir ses enfants. Marie Leczinska, retombée dans l'oubli, succomba peu de temps après à son chagrin, et Louis XV n'eut pas honte de retourner à ses débau ches, tandis que son futur successeur, sentant toute l'amertume du nom d'orphelin, cherchait sa consolation dans le souvenir du père et de la mère qui venaient d'échapper à sa tendresse. Cependant les précepteurs du nouveau dauphin purent bientôt constater les résultats des efforts de leur royal élève dont l' intelligence se développait avec bonheur. Docile aux sages conseils de son père, le prince cultivait surtout les sciences, et l'évêque de Séez assure, dans ses Mémoires, que son professeur de mathématiques ne pouvait se lasser d'admirer la finesse et la subtilité de son esprit. La géographie était une de ses études favorites, et il fit des progrès rapides dans cette science.

Aussi le célèbre navigateur La Pérouse disait-il plus tard, avec raison, que Louis XVI était le plus habile géographe de son royaume. On a vanté souvent son infatigable mémoire et la variété de son instruction, car il s'était fami liarisé avec les chefs-d'œuvre de Virgile et d'Homère, sans négliger ceux que présentaient les littératures modernes. Dans son travail intitulé : Les maximes morales et politiques, tirées de Télémaque, sur la science des rois et le bonheur des peuples, on trouve un style naturel qui n'exclut point la force et une preuve de son goût pour le génie de Fénélon. Quelques écrivains lui attribuent un portrait du ministre Choiseul, digne de Tacite. II possédait parfaitement la langue de Mil ton, et il traduisit Y Histoire de Charles I", par Hume. On le croit aussi l'auteur de la traduction des cinq premiers volumes De la Décadence et de la Chute de, V empire romain, de Gibbon.

On Favait appliqué, dès son enfance, à Fexercice des arts mécaniques pour fortifier la faiblesse de son tempérament. Louis XV était menuisier ; son petit-fils voulut être serrurier. Son maître fut un habile artisan de Versailles nommé François Gamain. Les travaux de l'agriculture lui offraient des délassements qu'il recherchait. Plus d'une fois on le vit, dans ses promenades à travers les champs, emprunter au paysan sa bêche ou conduire la charrue du laboureur. Les hommes, selon l'expression de Fempereur Ti bère, ont coutume d'adorer le soleil naissant. On put se convaincre de la vérité de ces paroles ; car tous les courtisans se tournèrent aussitôt vers Louis de Berri, devenu l'héritier de la couronne. Mais les désagré ments qu'ils lui avaient fait endurer et la pénétration naturelle de son esprit l'empêchèrent de prêter une oreille favorable à leurs flatteries.

Au milieu de la cour corrompue de son aïeul, quelques-uns d'entre eux lui demandèrent un jour quel surnom il prendrait à son avènement au trône : « Je veux, leur répondit il, qu'on m'appelle Louis-le-Sévère. » Plus qu'aucun autre de ses ancêtres il aurait eu besoin de cette sage sévérité qui aurait éloigné de lui et de ses sujets les calamités dont ils furent accablés. Mais ce caractère timide qui le tenait toujours en défiance de lui-même, ne lui permettait pas de dire ou d'exécuter ce que lui suggérait la rectitude de son jugement. Quoiqu'il eût reçu en partage l'heureuse faculté de sentir et de comprendre tout ce qui était utile, beau et grand, une âme saintement inspirée et d'autres qualités qui ne sont chez la plupart des hommes que le fruit d'une longue expérience, son éducation fut manquée.

Son gouverneur se contenta d'initier le prince adolescent aux idées philosophiques de l'époque et à toutes les connaissances utiles. Le former à la politique et à Fart du gouvernement, le mettre en rapport direct avec l'esprit de son siècle, lui donner un caractère intrépide et ferme, tendre en lui les ressorts de la volonté, corriger deux imperfections, son penchant à dire des choses dures et la négligence dans son main tien : tel était le premier de ses devoirs. Mais, oubliant que la même doctrine qui lui enseignait à modérer le pouvoir des souverains, lui commandait surtout de le maintenir, le duc de la Vauguyon éleva le petit— Fils de Louis XV pour être roi d'un temps ordinaire et non pour fermer l'abíme ouvert par les fautes et les vices de son aïeul, pour refouler ou conduire en modérateur et en maître la révolution qui s'avançait.

Le premier événement de la vie du Dauphin fut son mariage avec l'archiduchesse d'Autriche, Marie-Antoi nette-Ioseph-Jeanne, fille de François de Lorraine et de l'impératrice Marie-Thérèse. Pendant son minis tère, le duc de Choiseul, ami du prince de Kaunitz et dévoué aux intérêts de la cour de Vienne, avait conçu et négocié lui-même cette alliance afin de cimenter à jamais la réconciliation des maisons d'Autriche et de France, de l'opposer à la prospérité croissante de

CHAPITRE 1

l'Angleterre et de se préparer la faveur d'un nouveau règne. La princesse destinée à l'héritier de la couronne de France était née à Vienne, le 2 novembre 1755. Son éducation avait été surveillée par son auguste mère avec l'attention la plus touchante. Les meilleurs maîtres, les plus habiles instituteurs avaient dirigé les premiers efforts de son intelligence, orné sa mémoire et cultivé son esprit. Elle était douée des plus heureuses dispositions pour les beaux-arts, et personne ne jugeait avec un goût plus sûr que le sien de toutes leurs productions, surtout de celles de la musique (1). La jeune archiduchesse savait le latin, l'histoire et la géographie ; plus tard elle montra un éloignement prononcé pour toutes les lectures sérieuses. Elle avait profité des leçons de Métastase et parlait l'italien comme sa langue maternelle.

Sans écrire le français correctement, elle le parlait avec pureté. Pour répondre au désir de Marie-Thérèse, qui lui avait demandé un homme capable de faire connaître la France à sa future reine, Choiseul lui avait envoyé, comme instituteur, l'abbé de Vermond, un des protégés de l'ar chevèque de Toulouse, Loménie de Brienne. L'abbé de Vermond, fils d'un chirurgien de village, et d'a bord bibliothécaire du collège des Quatre-Nations, était un prêtre sceptique, railleur, imbu de tous les principes de la philosophie moderne, et, malgré cela, (1) Ses talents pour la musique ont souvent fait les délices des cercles choisis qu'elle réunissait à Bellevue, à Trianon et à Versailles. (Mémoires de Weber, t. I, p. U}. zélé partisan de la hiérarchie du clergé. Intrigant, vain, bavard, fier et brusque à la fois, fort laid et affectant l'homme singulier, il traitait les gens les plus élevés comme ses égaux, quelquefois même comme ses inférieurs.

A la cour de Vienne, où l'impératrice le reçut de manière à satisfaire son orgueil, il inspira une confiance illimitée et s'empara fort habilement de l'esprit de Marie-Antoinette, trop jeune pour le juger; et bientôt il exerça la plus grande influence sur la con duite de cette princesse. Admirateur intéressé des usages de la famille impériale (1), il oublia que son devoir était de faire une Française de l'épouse du Dauphin de France. Souvent il tourna devant elle en dérision le cérémonial imposant auquel les cours de Versailles et de l'Escurial soumettaient les reines. Par ses railleries, il excitait son élève à s'en dégager et à négliger son rôle de princesse. Tel était l'homnie que l'étoile funeste de Marie-Antoinette lui avait réservé pour guider ses premiers pas sur un théâtre aussi éminent et aussi dangereux que celui de la cour de Versailles (2).

Prodigue à l'égard de la fille de Marie-Thérèse, la nature l'avait formée pour être assise sur un trône ; aussi lui avait-elle accordé les grâces et la beauté, une taille élancée et parfaite, flexible et majestueuse, des traits assez réguliers, embellis par la blancheur de son teint, un visage d'un éclat éblouissant, un front noble (I) Mémoires du marquis de Bouille, p. 33. (2) Madame Campan, Mémoires, t. i, chap. n, p. 43, édition de 1822. et droit, des cheveux blonds magnifiques, beaucoup d'agrément dans le port de sa tête, une élégance indéfinissable dans toute sa personne, une bouche admirable et un sourire enchanteur. La vivacité des mouvements, la franche et naïve expression d'un bon cœur et d'un esprit naturel ajoutaient encore à tant de charmes. Dans l'intimité, ses gestes avaient un abandon inconnu aux plus illustres dames de la cour ; mais aussi, quand la princesse représentait, rien n'était plus imposant que son air.

Généreuse, douce, prévenante, douée d'une âme sensible, Marie-Antoi nette se distinguait, comme sa mère, par Faisabilité de ses manières, par la force et la constance dans les sentiments. L'histoire impartiale lui reproche une fierté excessive, son penchant pour les plaisirs et les fêtes, ses amitiés trop exclusives, un dédain trop grand des règles de l'étiquette et des convenances royales. Quant au Dauphin, il manquait, il est vrai, de ces dehors brillants qui captivent les regards ; mais, sur son front plein de sérénité, dans sa physionomie bien veillante et grave, on trouvait ce qui plaît et attache. Sa taille moyenne ne présentait pas encore cet embon point qui, plus tard, rendit sa marche si lourde. Avec les traits caractérisés des Bourbons, « il n'avait ni la grâce qui séduit, ni F éclat qui impose, ni la fermeté qui contient (1). » (I) Le duc de Lévis, Souvenirs et Portraits.

LOUIS- AUGUSTE ET MARIE-ANTOINETTE 15 L'époque arriva où l'archiduchesse dut se rendre à la cour de France. En la voyant s'éloigner de sa famille pour aller occuper les premiers degrés du trône le plus éclatant de l'Europe, qui eût osé douter de son bonheur ! Marie-Thérèse, heureuse et désolée, ne concevait pour sa fille chérie d'autres chagrins que ceux de la séparation ; et pourtant des voix prophé tiques semblaient menacer déjà son avenir (1). Après s'être arrachée des bras de son auguste mère, l'archiduchesse quitta Vienne, suivie d'un long cortège d'adieux et de larmes (26 avril 1770), et arriva le 7 mai à la frontière de France. On avait élevé dans une île au milieu du Bhin, un superbe pavillon où devait avoir lieu la cérémonie de la remise et de la réception de la jeune princesse (2).

Là, sui- (1) A ce sujet, nous citerons une anecdote que le gouverneur des enfants du prince de Kaunitz avait apprise à Madame Campan qui la racontait souvent : «II y avait à Vienne, à cette époque, un docteur, Gassner, qui était venu y chercher un asile contre les persécutions d"un des électeurs ecclésiastiques, son souverain. Gassner, doué d'une imagination très exaltée, croyait avoir des inspirations. L'impératrice le protégeait, le recevait quelquefois, plaisantait de ses visions, et l'écoutait pourtant avec une sorle d'intérêt. « Dites-moi, lui deinanda-l-elle un jour, si mon An toinette doit être heureuse'.' » Gassner pâlit et garda le silence. Pressé de nouveau par l'inipératrice, et cherchant alors à donner une expression gé nérale à l'idée dont il semblait fortement occupé : « Madame, répondit-il, il est des croix pour toutes les épaules. ■> (F. Barrière.

Notice sur Ma dame Campan, t. 1 des Mémoires, p. 13 et 14). (2) L'arrivée de la princesse en France, fut aussi pour le célèbre Goethe, son compatriote, l'occasiun d'un sinistre présage. Goethe, jeune alors, achevait ses études à Strasbourg. II fut admis dans le pavillon destiné à recevoir l'archiduchesse et sa suite. «En y entrant, dit-il dans ses Mémoires, mes yeux furent frappés du sujet représenté sur la tapis serie qui servait de tenture au pavillon principal. On y voyait Jason, Creuse et Médée, c'est-à-dire l'iniage du plus funeste hymen dont on ait gardé la mémoire. A la gauche d'un trône, l'épouse entourée d'amis, de vant l' usage qui prescrit à une fiancée royale de ne conserver rien d'une cour étrangère, quand elle met le pied sur le sol français, la Dauphine fut changée de tous ses vêtements.

Pour la réception, le roi avait nommé ambassadeur extraordinaire le comte de Noail les, qui était accompagné de M. Bouret, secrétaire de son cabinet, et de M. Gérard, premier commis des affaires étrangères. La cour avait également envoyé les personnes destinées à la maison de la Dauphine : la comtesse de Noailles, dame d'honneur ; la duchesse de Cossé, dame d'atour ; la duchesse de Picquigny, la marquise de Duras, la comtesse de Mailly et la com tesse de Saulx-Tavannes, dames du palais ; le comte de Saulx-Tavannes, chevalier d'honneur; le comte de Tessé, premier écuyer ; l' évêque de Chartres, premier aumônier ; le marquis Desgranges, maître des cérémonies ; un commandant des gardes du corps. Après la cérémonie de la réception, Marie-Antoinette fit son entrée dans Strasbourg, au son des cloches de toutes les églises.

A la porte de la ville, elle trouva le ma réchal de Contades qui la reçut devant un magnifique arc de triomphe. Elle répondit avec noblesse et bonté aux discours du chapitre, du corps de la noblesse et des membres de la magistrature municipale. Le palais serviteurs désespérés, luttait contre une mort affreuse. Jason, Sur l'autre plan, reculait saisi d'horreur, à la vue de ses enfants égorgés, et la furie s'éljnçait dans les airs sur son char traîné par les dragons. » Sans être superstitieux, ajoute M. Barrière, dans la notice que nous venons de citer, on est frappé de cet étrange rapport. L'époux, l'épouse, les enfants surent atteints; la fatale destinée parut s'accomplir en tous points. épiscopal de Strasbourg avait été préparé avec magni ficence pour recevoir l'archiduchesse ; elle y descendit et fut haranguée par le vieux cardinal de Rohan, accompagné de son grand chapitre, les comtes de la cathédrale : le prince Ferdinand de Rohan, archevêque de Bordeaux, grand prévôt ; le prince de Lorraine. grand doyen; le comte de Trucksès, l'évêque deTour nay, les comtes de Salin et de Mandrechied, le prince Louis de Rohan, neveu du cardinal et son coadjuteur ; les trois princes de Hohenlohe, les deux comtes de Kcenicgsec, le prince Guillaume de Salin, et le jeune comte de Trucksès.

Après la présentation de tous les corps, Marie-Antoinette reçut avec une simplicité et une bonne grâce qui lui gagnèrent tous les cœurs les dames et les jeunes filles de la noblesse de la pro vince. Elle s'informa de leurs noms, leur adressa à chacune un mot aimable, et ne les renvoya qu'après leur avoir fait distribuer de superbes bouquets envoyés par le sénat et les autres autorités de Strasbourg. Vingt-cinq demoiselles des familles les plus distin guées de la bourgeoisie, habillées d'étoffés superbes et suivant la mode Strasbourgeoise, toutes belles ou jolies, furent désignées pour composer le service d'honneur de la princesse pendant son séjour dans la ville. En les voyant, Marie-Antoinette manifesta une joie d'enfant ; elle était heureuse de trouver une société si convenable à son âge et à son caractère, au milieu de laquelle il lui était permis d'oublier son rang et un im portun cérémonial.

L'une de ces demoiselles, par la t. i. vivacité de son esprit, mérita sa bienveillance parti culière. Elle improvisa quelques vers allemands qui charmèrent la princesse, et qui, cependant, lui prédisaient, en quelque sorte, des malheurs ! La Dauphine dîna à son grand couvert, et pendant que les tonneliers formaient des figures en dansant avec leurs cerceaux, le magistrat lui offrit les vins de la ville. Après le dîner, un feu d'artifice produisit sur la foule un effet magique. « Rien n'était beau, dit un témoin oculaire, comme ces figures mythologiques, ces chevaux, ces chars, ces dieux marins, ces armes, ces écussons enflammés, au milieu de la rivière d'Ill, les réfléchissant mille fois. Cela ressemblait à la fin du monde ; on ne savait plus où on en était. Pendant ce temps on distribuait des vivres au peuple (1). » A son retour de la comédie française où Favait accompagnée le maréchal de Contades, Marie-Antoi nette trouva « la ville entière illuminée ; la cathédrale, depuis la croix jusqu'aux fondements, n'était qu'une flamme; chaque ornement ressortait scintillant comme une constellation d'étoiles. » Le lendemain, la Dauphine alla visiter la cathédrale, à la porte de laquelle le coadjuteur, prince Louis de Rohan, vint la complimenter en tête des comtes de la cathédrale et de tout le clergé.

Ce prélat, si scandaleux, plus tard, dans la triste affaire du col lier, disait alors au milieu du murmure approbateur de la foule : « C'est F âme de Marie-Thérèse qui va s'unir (1) Madame la baronne d'Oberkirch, Mémoires, t. I, chap. m, p. 33. à l'âme des Bourbons 1 » Quels rapprochements il y a dans la vie 1... La princesse admira l'intérieur du ma jestueux édifice, sa chaire en pierre sculptée, le pilier des anges qui porte tout le poids de la voûte, orné à sa base des quatre évangélistes. Après la messe en musique, elle assista à un grand concert, puis se dé roba un instant aux fêtes et aux joies de sa réception pour écrire à sa mère, qui suivait sa marche avec in quiétude, sa première lettre dans laquelle se révèlent la candeur et toutes les grâces de sa nature. Elle lui apprend que, depuis son départ de Vienne, elle a été sans cesse au milieu des fêtes et comme dans un tour billon. « J'ai suivi vos conseils, lui dit-elle, je me suis laissée aller à mon cœur et il me semble que cela m'a réussi. » Elle vante la bonté du peuple français etStras bourg où elle est reçue « comme si elle était une en fant aimée qui revient chez elle. » Mais elle trouve qu'on lui fait trop de compliments. « Cela m'effraye, ajoute la princesse, parceque je ne sais comment je pourrai les mériter, » Elle termine sa lettre en priant sa mère « de lui conserver ses bons conseils et sa tendresse, » et en promettant « de lui rendre compte de ce qui se passera dans la suite de son voyage. » Bientôt la Dauphine s'éloignait de Strasbourg, dont les habitants, longtemps après son passage, par laient avec enthousiasme de sa beauté, de son es prit et de sa modestie.

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