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Histoire du peuple américain-États-Unis-et de ses rapports avec les Indiens, depuis la fondation des colonies anglaises jusqu'à la révolution de 1776

Auguste Carlier · 1864 · Scanned text

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Author
Auguste Carlier
Language
French
Published
1864
Length
300,189 words · about 21 h 1 min
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HISTOIRE nu PEUPLE AMÉRICAIN — ÉTATS-UNIS ET DE SES «APPORTS AVEC LES INDIENS DEI'UIS LA FONDATION DES COLONIES ANGLAISES JUSQU'A H RÉVOLUTION DE V116 V .1 II AUGUSTE CARLIER AuLuui* du Mariage aux États- Unis al tic CEsclavage dans ses rapports avec V Union américaine Liberty wìtRoul obédience is confusion, and obédience wiffiout li.berly is slavery. W» PtrYT TOMK PREMIER 7 ? ? PARIS MICHEL LÉVY l-RÈHES, LIBRAI1ŒS EDITEUI'.S Kilt VIVIEKHE, 4 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIUIUIKII* NOUVELLE HISTOIRE n r PEUPLE AMÉRICAIN (ÉTATS-UNIS) PAU1S. — 1MP. SIMON P-AÇON ET Cí.Ml'., HUE B*KRFUKTII. t HISTOIRE ru: PEUPLE AMÉRICAIN — ETATS-UNIS ET DE SES RAPPORTS AVEC LES INDIENS DEPUIS LA FONDATION DES COLONIES ANGLAISES JUSQU'A LA RÉVOLUTION DE 1776 l'AR AUGUSTE CARLIER Auleur du Mariage aux Élals-Utiis fi île l' Esclavage dans ses rapporls avec V Union américaine Liberty wilbout obédience is confusioi and obédience wiihout Liber I y is slavi-ry.

W- Fém. TOME PREMIER PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, i5 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 1864 Tous droits réservés PRÉFACE Mon but en visitant les États-Unis et en y faisant un long séjour, était d'étudier attentivement les institutions américaines, d'en rechercher P esprit et d'en observer le fonctionnement. Je ne séparais point ces deux idées, car, à mes yeux, une charte, une loi n'ont pas une valeur absolue, leur sens et leur portée se déterminent par l'exécution. Au début, il n'y faut voir qu'un pro gramme, l'avenir seul fait voir si tel acte a répondu aux aspirations et aux besoins du peuple. A supposer même ce résultat obtenu, il convient de tenir compte de l'âge de ce peuple. Plus il sera jeune, plus il faudra surveiller son développement, car ce n'est jamais tout d'un coup, qu'une nation au berceau trouve la formule de ses institutions permanentes ; et PAmérique ne pou vait sous ce rapport, être plus favorisée que les États de l'ancien monde.

Tel n'est pas cependant lavis de M. de Tocqueville qui, lui aussi, a visité et étudié l'Amé- (i PRÉFACE. II rique, et proclame que Pétat présent des institutions de ce pays est en complet accord avec ses débuts, à ce point, dit-il, « qu'il n'existe pas une opinion, pas une habitude, pas une loi, même pas un événement du temps actuel, que le point de départ n'explique sans peine '. » Je suppose toutefois que si P auteur vivait encore, il en excepterait au moins la guerre fra tricide qui déchire maintenant les États-Unis et qui a déterminé depuis près de trois ans et pour longtemps encore, la suspension de toutes les libertés publiques. J'avoue que la proposition si affirmative que je viens de transcrire, me trouva toujours très-incrédule, comme je le suis à tout ce qui est absolu dans le domaine des faits.

Preface

. XIX comprendre entièrement, si on la dégage de ce qui touche aux races rouge et noire, dont les destinées furent et sont encore si intimement liées à celles de la race blanche. N'en rien dire ou à peu près, comme le font les auteurs dont je viens de parler, et ignorer surtout que la race rouge fut soumise partiellement à l'esclavage pendant toute la période coloniale, n'est-ce pas supprimer les causes de beaucoup d'événements qui ne peuvent trouver sans cela, leur explication ? Je dirai en passant, qu'il est bien extraordinaire que pendant si longtemps on n'ait rien su en France, de l'esclavage des Indiens ! Personne n'en a parlé, personne n'a fait leur histoire, car je ne peux donner ce nom à un livre publié cependant sous ce titre, par un professeur de la Faculté de Montpellier1. On ne Irouve dans cet ouvrage absolument rien sur les rapports qui ont existé enlre les indigènes et les colonies anglaises, et si je ne me trompe, c'est là qu'est le véritable intérêt de leurs annales !

N'est-ce pas de ces rapporls qu'est né l'esclavage dont ils n'avaient aucune idée avant l'arrivée des Européens? N'est-ce pas le contact de ceux-ci qui leur a inoculé des vices dont ils ne s'étaient jamais souillés auparavant, et qui furent l'une des principales causes de leur dégradation ? N'esl-ce pas dans les guerres à outrance de celte période, que des tribus entières ont trouvé leurs tombeaux? Mais ce qui est plus intéressant peut-être à connaître des Indiens, c'est l'apprentissage 1 Histoire des Indiens des États-Unis, par M. Armand Mondol, 1858, PRÉFACE. XX que firent un certain nombre d'entre eux, du christia nisme et de la civilisation, et les résultats surprenants qu'on en avait obtenus. St Buffon, Joseph de Maistre et d'aulres encore avaient été initiés à cette partie de leur histoire, ils se seraient bien gardés sans doute, d'émettre les propositions extraordinaires que j'ai trouvées dans leurs ouvrages, et que je serai obligé de réfuter.

Mon livre présentera donc sous beaucoup de rapports, en ce qui concerne les deux races blanche et rouge, des aspects entièrement neufs pour le lecteur français. J'ajoute qu'ayant étudié tous les historiens anglais et américains, j'ai pu réunir, même dans un cadre restreint, beaucoup de faits et de considérations de grande importance, disséminés de divers côtés, et qui me permettront de mettre en pleine lumière la vérité historique que je recherche avant tout, sans pré occupation d'aucun intérêt particulier. Obligé de beau coup réfuter, je suis dans la nécessité de beaucoup prouver ; aussi mes citations seront nombreuses. J'aurais pu les multiplier à Pinfini, mais j'ai dû m'imposer une limite, surtout pour une histoire abrégée. Cetle explication élait nécessaire pour qu'on ne me supposât point la puérile vanité de faire étalage d'érudition sans profit pour le lecteur.

Après avoir expliqué les motifs qui m'ont déterminé à écrire ce livre, je dirai que l'histoire du peuple américain n'a pas les proportions restreintes d'annales de simples colonies, et moins encore d'une secte, comme on serait porté à le croire, en lisant M. de Toc- PRÉFACE. XXI queville, car son livre justifie moins le titre qu'il lui a donné, que celui de Démocratie dans la Nouvelle-Angle terre. Cette histoire au contraire, se rattache par des liens intimes, aux annales générales du monde. Je ne parle pas seulement des guerres religieuses qui ont conlribué à peupler les colonies anglaises, d'hommes qui sont de la grande famille européenne, de notre sang, de nos entrailles, de vrais enfants du vieux monde. Et cependant cette considération à elle seule serait déjà fort intéressante, car leLhnographie rappelle à chaque nation d'Europe dans quelle proportion elle a contribué à peupler les États-Unis, comment les races se sont distribuées, groupées et fusionnées, et la part d'influence qu'elles ont eue dans l'établissement des institutions.

Mais d'autres faits de beaucoup de gravité y ont pris naissance, et peuvent servir de leçon à l'humanité. D'abord, le Protestantisme qui naquit du libre exa men, après avoir déjà renié son principe en Angle terre, ne fut pas moins impitoyable lorsqu'il s'implanta en Amérique. Et chose remarquable! ce n'est pas seu lement aux Catholiques qu'il refusa la tolérance, à titre de représailles; deux sectes surtout (épiscopaux et puritains) exercèrent l'une contre l'autre, et aussi contre toutes les autres sectes, la persécution la plus violente et la plus propre à faire regretter par beau coup d'Européens, le choix qu'ils avaient fait des colonies anglaises, comme lieu de refuge pour leurs con sciences. II n'est pas inutile de rappeler à ce propos, PRÉFACE. XXII que c'est le fanatisme protestant d'Angleterre qui a fourni le principal aliment au peuplement des posses sions américaines de cette nation, et que la persécution catholique d'Europe n'adonné qu'un appoint, important il est vrai, mais bien inférieur au tribut anglais.

Je ne relève cette particularité, que parce qu'on semble l'i gnorer ou Poublier. En effet, on attribue généralement aux rigueurs des Catholiques l'expatriation du plus grand nombre des fondateurs de PAmérique anglaise, tandis que c'est le Protestantisme d'Angleterre qui doit en assumer la plus grande part de responsabilité. 11 semble même que les dissidents d'Angleterre et d'Amé rique, dans leur fanatisme, aient tenu à justifier Pin tolérance catholique du dix-septième siècle. Par opposition avec ce fait capital, on verra que desCa tholiques voulant échapper à la persécution protestante, sondèrent le Maryland, et surent les premiers dans le monde, à proclamer la liberté religieuse en faveur de lous les cultes chrétiens, sans exception. Cette liberté, on le remarquera, ne disparut que quand les Puri tains, après avoir fait invasion dans cette colonie, y de vinrent plus nombreux que les Catholiques.

Ce fut le règne du nombre et de la force, inauguré par les hommes du libre examen ! Mais entre tous les Protestants, une secte se distingua par Pélévatinn des idées et la tolérance, je veux parler des Quakers. Sous la direction de Penn, dans Pouestdu New-Jersey et dans la Pensylvanie, ils proclamèrent ía liberté religieuse à Pinstar du Maryland, ils suppri- PRÉFACE. XXIII mèrent la peine de mort, excepté dans un seul cas, et ils peuvent revendiquer l'honneur de la création d'un système pénitentiaire dont le but était moins de venger la société, que d'assurer la réforme du coupable, en même temps qu'il admettait une raisonnable proportionnalité des délits et des peines. On a souvent fait hommage en France, de cette réforme importante à des publicistes européens qui n'existaient même pas encore, quand l'application en fut faite en Amérique !

Une aulre considération non moins grave nous est fournie par l'une de ces colonies, et doit nous tenir en garde contre tout mouvement rétrograde irréfléchi. La Caroline était encore au berceau quand Locke, le fa meux philosophe anglais, s imagina de créer pour une toute petite population bien bigarrée et disséminée sur un immense territoire, une constitution fondée sur la féodalité la mieux caractérisée. II lui semblait que sa science spéculative le rendit plus propre que le peuple lui-même, à comprendre ses besoins et à lui donner le meilleur pacte social. Mais on ne heurte pas impuné ment des instincts et des intérêts énergiques qui veu lent être entendus; et les constitutions qui font table rase sans tenir compte des époques et des circonstances, ne naissent pas viables. Œuvres d'un jour, que l'expérience n'a pas mûries, elles ne vivent qu'un jour.

Tel fut le destin de Pélucubration du philosophe législateur, à laquelle les politiques d'Angleterre avaient pro nostiqué une destinée merveilleuse et pour ainsi dire perpétuelle ! PRÉFACE. XXIV Mais ce qui surtout, dans Pétude des colonies an glaises, mérite noire attention toute particulière, c'est une circonstance qui nous touche de près, aujourd'hui que les peuples d'Europe paraissent tourmentés d'un besoin de réformes, et que les utopistes se donnent largement carrière. L'histoire des treize colonies ap prendra comment les Anglo-Américains, après avoir es sayé toutes les formes de gouvernement depuis le com munisme jusqu'à la féodalité, repoussèrent partout et successivement les extrêmes, et arrivèrent par une pente naturelle, sans concert entre elles, à la démocratie réelle, non pas absolue, mais tempérée par des garanties essentielles, et en s'affranchissant de plus en plus, de toute influence de secte.

L'instinct de la race anglo saxonne prédomina, et son bon sens pratique sut régler avec mesure, des institutions que l'enivrement de la victoire après Pindépendance, aurait pu porter d'autres peuples à exagérer et à rendre impraticables. Cette leçon est assez profitable pour recommander Pétude des annales de ces intéressantes colonies, lesquelles, par les grands aspects que je viens d'indiquer, forment une partie notable de l'histoire du monde moderne. Je ne terminerai point, cette préface sans payer un juste tribut de remercîments à toutes les personnes qui ont bien voulu m'aider dans ce travail, par des communications et des conseils. Je placerai en première li<me M Bancroft dont la grande bienveillance m'a donné accès à toutes les bibliothèques de New-York, surtout à la Bibliothèque historique si riche en documents de PRÉFACE.

XXV toutes sortes. Je me garderai bien d'oublier le brillant historien du règne de Ferdinand et d'Isabelle, de la con quête du Mexique, du Pérou, etc. Tout le monde a nommé William Prescott de très regrettable mémoire. Les excellentes directions qu'il m'a données, le charme particulier de son commerce, ne sortiront pas de mon souvenir. Dans chaque ville importante, je devrais nommer tous les hommes qui occupent une place distinguée dans les sciences, dans les lettres, dans la politique, le barreau, Pindustrie, etc., auprès desquels j'ai eu accès, et qui m'ont été très-utiles. La liste en serait trop longue à faire, et les nuances trop délicates à observer. Mais pour ne pas mentionner chacun individuellement, je n'en attache pas moins un grand prix à mes rapports avec tous ; rapports qui se rattachent plus particulière ment encore à Pouvrage que je publierai plus tard, sur les institutions des États-Unis.

Je me plais à reconnaître surtout la libéralité avec laquelle toutes les bibliothèques m'ont été ouvertes à Boston, à New-York, à Albany, à Philadelphie, à Bal timore, à Charleston, à Bâton-Bouge (Louisiane), à Washington. Partout, les conservateurs de ces riches dépôts ont mis à m'obliger, un empressement que je cite volontiers comme modèle à suivre chez nous. Je dois aux Américains cette justice, que partout où j'ai voyagé en Europe, je n'ai trouvé nulle part ailleurs qu'aux États-Unis, autant d'abandon dans les commu nications qui m'ont été faites par les hommes de tous PRÉFACE. XXVI les partis, de toutes les sectes, dans toutes les situa tions. Je leur renouvelle à tous, l'expression de ma sin cère gratitude. Après avoir fait une part légitime à PAmérique, je n'oublierai pas le British Musaeum, cette précieuse bibliothèque où j'ai rencontré une bienveillance empres sée qui mérite une mention toute spéciale.

Pour la France, je citerai d'abord la bibliothèque de la ville de Paris qui, grâce à la courtoisie de M. Hippo lyte Bolle bibliothécaire, et de M. Bailly sous-bibliothé caire, est devenue pour ainsi dire, ma propre bibliothèque. Je dois à MM. Bolle et Bailly des communica tions largement faites, pour raviver mes souvenirs ou les préciser, et aussi pour combler les lacunes que pouvaient laisser mes notes d'Amérique. Je tiens à leur rendre ce témoignage public de ma reconnaissance. Cet accueil est trop rare, pour ne pas être signalé, alors cependant qu'il serait si nécessaire partout, aux hommes qui parcourent laborieusement la carrière des lettres. Je termine en pariant de M. Alexandre Wattemare, le fondateur de la bibliothèque américaine de la ville de Paris, qui a aussi un dépôt d'ouvrages très-utiles à con sulter. 11 a mis à ma disposition livres et brochures, avec cetle libéralité que rencontrent tous ceux qui ont besoin de recourir à lui.

Qu'il me soit permis, à cette occasion, d'exprimer le regret de voir toutes les lacunes qui existent encore dans le fonds de la bibliothèque amé ricaine de la ville et qu'il s rait aisé de combler, à l'aide PRÉFACE. XXVII d'allocations modérées et qu'on devrait rendre annuelles. On arriverait ainsi à composer pour PAmérique septentrionale, un dépôt unique en Europe, qui faciliterait Pétude de ce pays et préviendrait le retour des erreurs historiques de toutes sortes dont nous sommes inon dés. Je fais des vœux sincères pour la réalisation de ce complément, dans Fintérèt de ceux qui viendront après moi. C'est à l'aide des secouts dont je viens de parler, que j'ai essayé d'écrire l'histoire des treize colonies an glaises qui surent le berceau du peuple américain. Trois races de colorations différentes concoururent vo lonlairement et involontairement au succès de ces éta blissements, à savoir, les blancs, les rouges et les noirs, groupés par grandes masses sur le mème sol, sans au cune fusion entre eux ; circonstance dont Pantiquité ne fournit aucun exemple.

J'ai étudié chacune de ces races dans ses rapports avec les autres, et au point de vue de son intérêt individuel, de manière à ne laisser dans Pombre aucune des considérations propres à les faire bien connaître, et surtout à inspirer de 1 intérêt poul ies hommes de couleur. Déjà dans un précédent ou vrage *, j'ai traité de la race noire avec tous les déve loppements que comporte sa condition physique, morale et intellectuelle. II me reste aujourd'hui à parler des races blanche et rouge, rn suivant la trace de chaque groupe européen, tel qu'il s'est établi et répandu sur De VEsclavagc dans ses rapporls rvec l'Union américaine. PRÉFACE. XXVIII le sol américain, aux dépens des tribus indiennes, avec ou sans leur consentement. En faisant l'histoire des treize colonies, je tomberai nécessairement dans des répétitions occasionnées par les fréquentes similitudes d'action de chacune d'elles, malgré leur génie particulier.

C'est un inconvénient qui naît du sujet lui-même, et auquel je ne pense pas qu'on puisse échapper si l'on veut rester clair et intel ligible. Quoique abrégée, cette histoire n'en présente pas moins tous les traits caractéristiques des deux races, que j'ai tâché de rendre aussi fidèlement que possible. Si l'exécution ne répond pas à Patiente du lecteur, je ré clamerai son indulgence. II me saura gré du moins, d'avoir fourni de nombreux et utiles matériaux qu'une plume mieux exercée saura mettre en œuvre et rendre plus profitables. HISTOIRE DU PEUPLE AMÉRICAIN TITRE PREMIER RACE BLANCHE CHAPITRE PREMIER CAUSES VARIÉES DE L'ÉTABLISSEMENT DES EUROPÉENS EN AMÉRIQUE A la fin du quinzième siècle et pendant le seizième, il s'o péra en Europe un immense mouvement dans les esprits. II semblait qu'il n'y eût plus qu'à clore le passé et à inaugurer une ère nouvelle qui souriait aux hommes résolus.

Ces aspirations répondaient à deux besoins : élargir le domaine de l'activité pratique et utile et donner au sentiment religieux un plus grand essor en régularisant son action. Ces perspectives étaient encore assez indistinctes ; on cédait à des pressenli menls plus encore qu'à un but déterminé et réfléchi. Pans i. l CAUSES VARIÉES DE L'ÉTARLlSSEMENT 2 l'ordre matériel, beaucoup d'efforts surent faits pour découvrir de nouvelles terres, de nouveaux continents, comme si ceux alors connus ne suffisaient plus à l'ambition des possesseurs. On courait déjà après les fortunes rapides, déjà l'on recherchait le gain sans beaucoup de travail. Dans l'ordre moral, une sorte de réveil de l'esprit humain se manifestait par l'examen, et par des demandes de réformes. L'emploi de la langue latine, dont l'usage était universel parmi les savants de tous pays, la découverte de l'imprimerie, qui venait à point lui servir d'auxiliaire, tendaient à généraliser les connaissances acquises et à les développer, à susciter des controverses, à élargir les horizons de la pensée, et à faire plongerla lumière dans des couches où ne régnaient jusque-là que d'épaisses ténèbres.

Puis, il faut le dire, cetle curiosité de l'tnconnu, qui n'est pas l'aiguillon le moins actif des socié tés, poussait le peuple en avant. Tout, en un mot, contribuait à donner un élan considérable pour créer un état de choses nouveau, où l'alliage vint souvent se mêler à For pur. Un des faits capitaux de la fin du quinzième siècle, qui porte l'empreinte de cette double tendance, est la recherche d'un passage vers l'extrême Orient, à travers les Indes occidentales, et la découverte du continent appelé depuis PAmé rique. Colomb se proposait, à n'en pas douter, lors de sa première expédition, une part importante des richesses qu'il pourrait découvrir ; cette part lui était assurée par lettres patentes. Mais, d'accord avec Ferdinand et Isabelle, qui le couvraient de leur patronage, il devait s'aboucher avec le prince possesseur des terres de l'Inde, vers lesquelles Pexpédition était di rigée, et s'assurer des dispositions de ce chef et de son peuple, ainsi que des moyens de les amener à se convertir à la foi catholique1.

Les croisades avaient fait une vive impression sur les 1 Lise os Columbus, by Vashinglon Irving, liv. III, ch. r. DES EUROPÉENS EN AMÉRIQUE. 3 nations d'Europe, et l'esprit d'aventure, mêlé à une foi ardente, réclamait des perspectives lointaines où ce double mo bile pùt se donner carrière. Les Espagnols et les Portugais entrèrent les premiers en lice ; puis vinrent les Français, les Anglais, les Hollandais et les Suédois. Ces entreprises, d'abord l'œuvre d'aventuriers isolés, reçurent des encouragements de chaque gouverne ment et prirent des proportions fort importantes. Plus on s'é loigna du point de départ, plus l'esprit mercantile et poli tique prédomina, et fintérèt de la religion, qui avait en vue la conversion des infidèles, fut rejeté au deuxième plan et souvent négligé. L'idée de colonisation et d'exploitation du sol n'entrait pas dans l'esprit des premiers explorateurs : ils convoitaient des richesses plus faciles à obtenir ; c'est ce que nous apprend Fernand Cortès.

Quelqu'un rengageant à de mander une concession de terres à Cuba, il répondit : « Je suis venu ici pour chercher de l'or, non pour labourer la terre, comme un paysan1. » L'un des buts principaux était donc la recherche des mé taux précieux et subsidiairement, la fondation d'établissements de commerce destinés à faciliter les rapports avec les indigènes. De grands efforts surent faits pour prendre possession du sol américain, et surtout pour s'y maintenir. II ne s'agissait pas seulement de disputer le terrain pied à pied, aux indi gènes : les gouvernements d'Europe, dans leur soit insatiable d'agrandissement, se jalousaient et épiaient l'oecasion favo rable pour se supplanter. De là, des guerres longues et cruelles où le sang européen fut le premier engrais répandu sur cette terre désormais si fertile.

Chaque race vint verser sur sa part de conquête le germe de sa religion, de ses institutions, de ses mœurs, de son langage, de tout ce qui constb 1 \V. Prescott's History os the conquesl os- Mexico, i" vol., p. 184. CAUSES VARIÉES DE L'ÈTABLISSEMENT 4 tuait son individualité propre. C'était une prolongation de la patrie, y compris même, à certains égards, le climat. C'est ainsi que les nations du nord s'établirent plus particulièrement dans la partie septentrionale de PAmérique, tandis que PEspagne et le Portugal se fixèrent au sud du nouveau con tinent. Les Européens de toutes races avaient, en face d'eux, les mêmes adversaires à subjuguer ; c'étaient partout des In diens répartis en tribus. Cependant ceux du Sud, plus avan cés en civilisation, pour une bonne partie au moins, rendaient plus facile le travail d'assimilation, si les conquérants de ces régions se fussent préoccupés davantage du parti qu'ils pouvaient tirer de ce moyen d'affermir leur domination.

On a vu que les puissances d'Europe, en faisant la conquête du nouveau monde, se proposaient un double but : les ri chesses qu'on en pouvait espérer et la conversion à la foi chrétienne, des nombreuses tribus répandues sur ce grand continent. Chacun se mit à l'œuvre, et il est juste de dire, relativement au but religieux, que les missionnaires espa gnols, portugais et français réussirent plus tôt et beaucoup mieux que tous les autres dans leur propagande, et que c'est à leur zèle intelligent et infatigable qu'on doit les premières lueurs de civilisation chrétienne qui éclairèrent ce pays. Quant aux résultats matériels, l'aspect est différent : et pour ne parler ici que de nos possessions dans PAmérique septentrionale, reconnaissons que la France se montra parmi les puissances, l'une des moins ingénieuses à en tirer parti.

Ses colonies devinrent l'oecasion de dilapidations scandaleuses des deniers publics ; mal gouvernées et sacrifiées par la métropole, elles furent détachées de notre couronne, au grand chagrin des populations dont le cœur si français n'a jamais cessé de battre pour la France. L'Anglelerre, plus lente à prendre position dans le nouveau monde, réussit à s'y maintenir, à s'y consolider et à agrandir DES EUROPÉENS EN AMÉRIQUE. 5 sa domination sur la plus vaste échelle, en absorbant tour à tour les établissements suédois, hollandais et français, de manière à avoir finalement, sur l'Athrntrque, une ligne de côtes non interrompue, depuis et y compris le Canada jus qu'aux Florides. Plusieurs circonstances graves vinrent en aide à l'Angleterre pour peupler ses possessions. Quoique la foi fût vive alors, le zèle pour la religion se détourna souvent de son but; il se mit, parfois, au service d'intérêts politiques, il entra dans les combinaisons de parti : c'était le caractère particulier de cette époque.

De là, des guerres civiles et relrgieuses très-acharnées, des proscriptions, des exils qui réclamaient des refuges; et la terre d'Amérique s'offrit, à point nommé, pour recueillir les malheureuses victimes de ce mouvement désordonné d5 la société européenne. La France, aussi bien que l'Angleterre, l'Écosse et l'Irlande, eut cruellement à souffrir de ces guerres intestines. Les historiens ne sont pas toujours tombés d'accord sur la variété des causes de ces calamités publiques, mais il n'est pas téméraire de dire que si les passions politiques n'étaient venues envenimer les questions religieuses, FEurope, aux seizième et dix-septième siècles, n'eût point été ébranlée par cette tourmente qui chassa au loin devant elle, en sens divers, une partie notable des populations les plus civilisées du monde, pour les pousser vers PAmérique, afin de développer les richesses de son sol, à peu près comme le vent soulève parfois, une semence précieuse qu'il transporte au loin, et vient déposer sur la plante même qu'elle doit féconder.

En France, par exemple, si, dès le principe, les seigneurs huguenots n'avaient point voulu se faire, de la Réforme, un marchepied pour s'emparer du pouvoir et créer un État dans l'État, on eût, vraisemblablement, évité ces terribles représailles qu'exercèrent contre les protestants, leurs ardents adversaires les ligueurs, qu'on appelait alors les catholiques ù gros grains. La couronne, en soutenant ceuxfi CAUSES VARIÉES DE L'ÉTABLISSEMENT ci, crut servir sa propre cause; Identification des deux intérêts produisit Pintensité-de la persécution qu'attisait sans cesse le fanatisme répandu partout dans les masses. Mais ce fut une faute bien grave que la persistance de ces mesures violentes, quand aucun motif plausible n'en pouvait plus masquer l'odieux. La royauté restant maîtresse du terrain, les catholiques français n'eurent jamais à connaître l'exil, à la différence de ceux d'Angleterre et d'Irlande, qui furent obligés de fléchir devant le protestantisme triomphant dans leur pays.

Chez nos voisins, à l'union intime de la politique et de la religion s'ajoutait une difficulté de plus, c'était une question de race et de nationalité, car pendant longtemps, malgré la suprématie exercée par FAngleterre, PÉcosse et l'Irlande avaient une existence nationale et une religion dis tincte qui réclamaient une suffisante indépendance. Ces deux pays eurent beaucoup à souffrir de leur position subordonnée, et quand on voulut résoudre par la force, les problèmes posés, ils fournirent à la terre d'Amérique, non-seulement des -exilés volontaires, mais encore des espèces d'esclaves qui n'étaient autres que les prisonniers faits parmi eux par les Anglais leurs dominateurs, et qu'on vendait comme des bêles de somme pour le marché. Dans les trois royaumes, catholiques et protestants eurent leurs mauvais jours : ainsi le catholicisme, très-ébranlé par Henri VIII, reprit vigueur sous Marie qui persécuta les protestants; mais il ne fut que toléré par Élisabeth et les Stuarts, et finalement il dut se courber sous le joug.

Quant aux protestants, ils étaient divisés en plusieurs sectes, à sa voir : les épiscopaux et les indépendants, dénomination gé nérique qui embrassait les variétés de dissidents. Les premiers recevaient leur appui de Pautorité royale ; les autres, du parlement. II résulta de ces antagonismes des luttes opiniâtres, acharnées, sanguinaires, dans lesquelles la politique avait une large part, et qui furent la source la plus abon- DES EUROPÉENS EN AMÉRIQUE. 7 dante de population pour les colonies. Cet état de choses ne s'apaisa qu'après que le parlement se fut emparé, pour ne plus s'en dessaisir, de Fascendant politique. L'Allemagne ne fut point à l'abri de ces calamités : le Palattnat, entre autres, eut beaucoup à souffrir des guerres de dévastation qu'y fit Louis XIV, toujours sous prétexte de religion, et qui forcèrent à Pexil, des populations tout entières.

Ainsi de toutes parts, dans tous les rangs, dans toirtes les conditions, s'éloignèrent successivement d'Europe, des masses compactes d'individus qui se dirigèrent vers PAmé rique, dans l'espoir de trouver sur cette terre vierge une tolérance qui n'existait point sur le vieux continent. Elle existait si peu, dit Robertson, que le mot n'existait pas en anglais pour en exprimer l'idée. Mais les gouvernements catholiques vinrent en aide, bien involontairement, au succès des colonies anglaises, en re poussant de leurs possessions les exilés protestants de tous pays. Les émigrations française et allemande se portèrent alors vers les établissements anglais, dont elles grossirent notablement le noyau, en mème temps qu'elles contribuèrent à en élever le niveau moral. Le travail d'assimilation de tant de débris divers des sociétés européennes ne fut pas sans difficultés, comme on le verra plus tard, car chaque race, chaque secte, chaque parti politique tenait à conserver beaucoup d'indépendance ; et pour mieux y réussir, on fai sait revivre des questions de suprématie et d'exclusion qui reculaient le but que la raison montrait à tous.

C'est ce qui explique la prompte dissémination des groupes de population qui prirent, de bonne heure, une physionomie foule particulière dont on peut encore retrouver des nuances remar quables. La fusion fut lente et laborieuse, car les éléments de race et de religion sont toujours très-résistants, et ils étaient alors doués d'une vitalité et d'une énergie peu com munes. Dans le nombre, la race anglo-saxonne protestante, PRÉTENTIONS DES GOUVERNEMENTS EUROPÉENS 8 plus nombreuse et plus entreprenante, exercée depuis plus longtemps que les autres races aux luttes de toute sorte, prédomina toujours, et donna à l'ensemble, son caractère propre plus ou moins accusé, suivant les circonstances particulières à chaque colonie.

Chapitre II

PRÉTENTIONS DES GOUVERNEMENTS EUROPÉENS SUR L'AMÉRIQUE Les rapports des peuples entre eux ne flottent point au gré de l'arbitraire, ils sont régis par le droit public admis par tous, comme la meilleure base du respect des droits de cha cun et de la paix générale. L'histoire montre, il est vrai, qu'il reçut maintes fois de graves atteintes, sous des prétextes qui ne pouvaient guère se justifier ; mais on cherchait au moins quelques palliatifs qui étaient eux-mêmes un hommage rendu aux vrais principes. Les gouvernements d'Europe, en s'emparant du continent américain, se crurent-ils affranchis de ces liens, ou bien pouvaient-ils prétexter quelque offense à venger, quelque préjudice pour lequel, réparation leur fût due? Non, assurément; on se trouvait en face de peuplades sauvages : l'attitude fut différenle.

Les uns prétendaient que c'était un devoir pour les chré tiens de civiliser les tribus encore plongées dans le paganisme; et là seulement ils puisaient leur droit de prise de possession du continent où elles étaient établies. Toutefois, PEspagnc, qui avait pris les devants pour les voyages de découvertes, tint à s'abriler derrière la papauté, comme pour mieux assurer sa SUR L'AMÉRIQUE. 9 domination. Elle réclama et obtint d'Alexandre VI une bulle datée de 1495, qui accordait à la couronne de Castille tout le territoire américain déjà découvert, et celui qu'elle décou vrirait encore entre les deux pôles, pourvu cependant qu'un prince chrétien n'en fût pas déjà en possession. La condition de cette concession élait l'obligation imposée au roi : « de faire « triompher la foi catholique et la religion chrétienne parmi « les peuples barbares. » Le pouvoir que s'arrogeait le souverain spirituel n'avait guère d'autre portée que de donner son appui moral à celui qui le réclamait, mais il ne réussit jamais à arrêter les entreprises rivales, contre lesquelles la force était le seul moyen de défense et de protection.

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