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Souvenirs d'histoire contemporaine. Épisodes militaires et politiques

Paul Charles Amable de Bourgoing · 1864 · Scanned text

166,178 words · about 11 h 38 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Paul Charles Amable de Bourgoing
Language
French
Published
1864
Length
166,178 words · about 11 h 38 min
Sections
32 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (32)
  1. Front matter about 1 min
  2. Introduction about 12 min
  3. Chapitre II about 7 min
  4. Chapitre III about 8 min
  5. Chapitre IV about 4 min
  6. Chapitre V about 12 min
  7. Chapitre VI about 20 min
  8. Chapitre VIII about 14 min
  9. Chapitre IX about 27 min
  10. Chapitre X about 7 min
  11. Chapitre XI about 21 min
  12. Chapitre XIII about 7 min
  13. Chapitre XIV about 10 min
  14. Chapitre XV about 8 min
  15. Chapitre XVI about 11 min
  16. Chapitre XVII about 8 min
  17. Chapitre XVIII about 7 min
  18. Chapitre XIX about 11 min
  19. Chapitre XX about 12 min
  20. Chapitre XXI about 29 min
  21. Chapitre XXIII about 5 min
  22. Chapitre XXIV about 12 min
  23. Chapitre XXV about 7 min
  24. Chapitre XXVI about 6 min
  25. Chapitre XXVII about 10 min
  26. Chapitre XXVIII about 11 min
  27. Chapitre XXIX about 12 min
  28. Chapitre XXX about 9 min
  29. Chapitre XXXI about 15 min
  30. Chapitre XXXIII about 8 min
  31. Chapitre XXXIV about 6 h 3 min
  32. Chapitre XXXV about 7 min

Continue:

Front matter

SOUVENIRS D" H I STOI RE CONT E M PO RA 1 N E ÉPISODES MILITAIRES LT POLITIQUES BARON "UT M! HO! ilirOSNi; y . ■■■-,. i « .. ■ . i ■ ■ ■ ■ PARIS PU, EbíïET'R I . , ' I > JS J F SOUVENIRS D'HISTOIRE CONTEMPORAINE ÉPISODES MILITAIRES ET POLITIQUES PARIS. — IMPRIMÉ CBRZ BONAVENTURE, DUCESSOIS ET Ce, 55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS. SOUVENIRS D'HISTOIRE CONTEMPORAINE ÉPISODES MILITAIRES ET POLITIQUES PAR LE BARON PAUL DE BOURGOING SEN ATE DR, ANCIEN AMBASSADEUR EN ESPAGNE, ANCIEN PAIR DE FRANCK MINISTRE PLENIPOTENTIAIRE EN RUSSIE ET EN ALLEMAGNE, GRAND-OFFICIER DELA LEGION D'HONNEUR, GRAND-CROIX DE CHARLES III d' ESPAGNE, ETC., ETC. PARIS, E. DENTU, ÉDITEUR LIBRAIRE DE LA SOCIETE DES GENS DE LETTRE* PALAIS-ROTAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLEANS 1864 Tous droits réservé».

Introduction

Épisodes!... c'est le titre le plus convenable que j'aie pu trouver pour un livre auquel je ne me crois pas autorisé à donner la forme de mémoires. — Annoncer de simples récits épisodiques, c'est dire qu'on n'a pas eu l'am bitieuse pensée d'écrire l'bistoire de sa vie, et qu'on ne rapportera que les faits marquants, les scènes intéres santes ou émouvantes dont on fut le témoin. Je ne suis pas un homme célèbre, pas mème un homme connu ; or, il faut être l'un ou l'autre pour raconter ce qu'on a fait à partir de ses premières années. Quand on se nomme Jean-Jacques Rousseau ou Chateaubriand, on peut publier des volumes commençant par ces paroles : « Je suis né à Genève, le 22 juin 1712; ou bien : «Je

INTRODUCTION.

. II naquis à Saint- Malo en 1768. » Mais je pécherais dès la première page contre le tact littéraire et le bon goût, si j'apprenais la date, le lieu de ma naissance, à cette im mense majorité d'un public qui ne sait pas si j'ai jamais existé. Et cependant j'ai à raconter quelques faits d'une grande importance. Ma vie a été militaire et politique, les fonc tions diplomatiques qui me furent successivement con fiées, dans toutes les régions du continent, ont parfois, à deux reprises surtout , placé entre mes mains la res ponsabilité des questions de paix ou de guerre européenne. On trouvera peut-être que, dans cotte dernière asser tion , je m'écarte sensiblement de la modestie de mon début, de l'humilité de mon exorde ; ce serait une erreur : de nos jours, une responsabilité pareille n'a pas été assez rare pour qu'on puisse en tirer vanité. — Un certain nombre de mes collègues, en diplomatie, placés de 1830 à 1848 près de l'une des grandes Cours, avec lesquelles nous étions toujours à la veille de voir éclater une guerre de coalition, peuvent en dire autant que moi.

Cette guerre formidable, formidable surtout en raison de son égalité, chacun s'attendait à la voir recommencer le lendemain, et, pendant dix-huit années, tous les efforts, toute l'habilité de la diplomatie européenne ont été nécessaires pour l'éviter. IN T 110 D U CT ION. III La politique ne fournira pas seule la matière de cet écrit : sa gravité solennelle n'envahira pas tous mes chapitres; le simple récit que le lecteur préfère et même l'anecdote familière qui caractérise les époques et les hommes , les traditions recueillies dans diverses contrées y trouveront leur place ; l'élément militaire en diversifiera le contenu. J'ai eu le bonheur, très-commun de nos jours, mais très-enviable pourtant, de combattre pour la France, dès l'âge de dix-neuf ans. Un an plus tard, je faisais la campagne de Russie, puis les dernières campagnes de TEmpire. — Je raconterai quelques-uns des traits les plus saillants des grands événements dont je fus témoin. — Je parlerai beaucoup moins de moi que de mes illustres chefs et de mes braves et chers compagnons d'armes.

Quelques informations nouvelles et inconnues seront données sur ce passé glorieux ; — beaucoup dénotes au thentiques m'ont été fournies sur ces événements par leurs témoins oculaires, leurs appréciateurs compétents, et par les militaires étrangers que j'ai retrouvés pendant la paix, dans les diverses capitales, après les avoir ren contrés sur les champs de bataille. J'ai moi-même rapporté de ces contrées lointaines des notes, prises sur les lieux, et dont quelques feuillets sont troués par les étincelles du feu des bivouacs de Smolensk et de Dresde, maculés par les eaux bourbeuses de la INTnODUCTIOiN. IV Bérézina, stigmates de guerre qui sont comme le cachet de leur authenticité. L'événement de ma vie militaire qui a laissé les traces les plus profondes dans mon cœur est la mission qui me fut donnée, le S avril 1814, auprès de Napoléon.

Aide de camp du loyal duc de Trévise, j'apportai alors à notre Empereur l'assurance que la Jeune Garde, placée en face de l'ennemi qu'elle avait combattu devant Paris, restait à son poste intacte et dévouée. Mon chef m'avait chargé de porter à Fontainebleau l'assurance de notre fidélité inébranlable. Comme complément de ces faits d'une grande importance, je présenterai de simples tableaux d'événements contemporains; mais je dois me hâter d'entrer en matière. J'abrégerai donc mon préambule ; ce sera une garantie de mon intention d'éviter, dans le cours de cet écrit, la polémique amère ou déclamatoire des partis, en préférant toujours la narration des faits aux trop longues disserta tions théoriques. PREMIÈRE PARTIE PREMIÈRE PARTIE CHAPITRE PREMIER. 1791-1793 Hambourg. — Madrid , négociations de mon père avec le comte d'Aranda et le duc d'Alcudia, depuis prince de la Paix. — Départ de Madrid. — Déclaration de guerre faite par la France. — Notre passage des frontières. — Nous rencontrons les bataillons de volontaires de l'armée française.

Je viens d'établir que je n'ai ni le droit ni la prétention de raconter ici en détail les années de mon enfance. Je me bor nerai à dire brièvement que, né dans l'une des résidences diplomatiques de mon père, Payant constamment suivi en Espagne, en Danemark, en Allemagne, en Pologne, j'eus l'avantage d'entendre les idiomes étrangers résonner à mon oreille en même temps que la langue de mon pays; j'acquis ainsi tout d'abord les éléments des langues diverses, con naissances utiles dans les deux carrières que j'ai succes sivement suivies, celles de militaire et d'organe pacifique. Je commençai de bien bonne heure à parcourir toutes les régions du continent européen. Le lendemain du jour de ma naissance, mon père, minisire plénipotentiaireduroiLouisXVI á Hambourg, reçut par un courrier extraordinaire sa nomination au poste de Madrid.

II devait cetle marque de con fiance absolue, dans une époque de troubles et d'angoisses (les derniers mois de 1791), à l'amitié du comte Armand de Montmorin ', qu'il avait accompagné en Espagne quinze ans auparavant, en qualité de secrétaire d'ambassade. Ce ministre des affaires étrangères, qui depuis devait périr sur l 'échafaud, victime de son dévouement, avait été dès son enfance attaché, comme menin, à la personne du roi; il était en ce moment le confident de toutes ses pensées et son plus fidèle conseiller. Mon père obéit avec empressement ú cet appel; il se rendit à Paris par la voie la plus directe pour y recevoir ses instructions de la bouche même du roi. Ma mère et sa famille s'embarquèrent peu de temps après lui; notre traversée des rives de l'Elbe jusqu'à Bordeaux fut longue et orageuse.

Comme présage de ma vie errante, je ne devais être bercé que par les flots écumeux de la mer du Nord, de la Manche et de l'océan Atlantique. Dix-neuf ans plus tard, en 1811, je naviguais dans ces mêmes parages, mais dans un sens opposé, à bord d'une chaloupe canonnière échouée, puis remise à flot, près du rivage, et que je venais de défendre contre deux bricks an glais, avec vingt-huit tirailleurs de la jeune garde. Cette troupe s'était embarquée avec moi et Charles de Fontenailles, mon camarade de régiment. Nous étions alors en garnison à Calais. Pendant que nous dirigions la fusillade de nos soldats, plus âgés d'une année que leurs sous-lieutenants, je leur disais : « II y a dix-neuf ans aujourd'hui, mes enfants, je voguais exactement dans le même lieu; mais alors je ne me battais pas contre les Anglais. » 1 .

Voir la note A à la fin du volume IIAMlîOURG. — MADRID. 3 Mes tirailleurs ne pouvaient rien comprendre à ces pa roles de leur officier; mais lorsque les ténèbres d'une nuit brumeuse nous eurent délivrés des boulets, de la mitraille des bricks anglais et de la fusillade de leurs canots armés pour l'abordage, et que nous voguâmes vers Ostende, je leur ex pliquai comment leur chef actuel, ce précoce navigateur, était encore au maillot lorsqu'il traversa une première fois le pas de Calais. Je raconterai, en son lieu, ce petit combat naval de 1811, dont les plus anciens habitants de la bonne ville de Calais peuvent se rappeler la vive canonnade, combat com mencé en vue de leur port, et dans lequel un détachement de jeunes conscrits, armés depuis trois mois, sauva la canonnière n° 61 d'une prise immanquable.

Si j'en ai parlé ici, c'est qu'il me semble qu'on est autorisé à remonter dans l'histoire de sa vie lorsqu'on y trouve, par un rapprochement de dates, une occasion de rendre hommage à ['intrépidité et au dévouement patriotiques d'un camarade qui n'est plus, et des premiers soldats que l'on ait commandés. Retournons cependant de l'époque du combat livré pour la canonnière n° 61, sur le pacifique navire hambourgeois qui me portait des rives de l'Elbe vers les régions du midi. Nous débarquâmes à Bordeaux et arrivâmes à Madrid en août 1792. Mon père y était déjà accrédité auprès du roi Charles IV. Le long séjour qu'il avait fait en Espagne, la considération qu'il s'y était acquise, donnaient l'espoir assuré qu'il rem plirait dignement la tâche qui lui était imposée. Les événements prenaient chaque jour un aspect plus sombre et plus inquiétant; ils acquirent bientôt une sinistre gravité.

Le ministre du roi Louis XVI, qui était à Madrid le confident des douloureuses appréhensions de cette cour apparentée, fut, avec la prudence que les circonstances imposaient à son dévouement, l'un des intermédiaires des tentatives faites par l'Espagne pour sauver les jours du monarque infortuné. Deux Espagnols que d'anciens liens d'amitié attachaient à mon père, le chevalier Ocariz, chargé d'affaires de Sa Majesté Catholique à Paris, et le chevalier d'Aguire, remplirent avec zèle cette noble mission. A l'époque où Intervention armée de la Prusse et de l'Autriche ne produisait d'autre résultat que celui d'exciter en France l'effervescence des passions, mon père négociait à Madrid et signait, avec le comte d'Aranda, ministre du roi Charles IV, un traité de neutralité. En même temps qu'il accomplissait cet acte pacifique, faisant un si grand contraste avec l'imprudente attaque que nos armées victorieuses venaient de repousser, le roi d'Espagne envoyait des propositions de médiation en faveur du malheureux chef de sa famille.

La position de l'auguste captif s'aggravait chaque jour : tous les moyens furent alors tentés en sa faveur. Une somme, dont le chiffre n'était point limité, fut mise à la disposition du chevalier Ocariz pour qu'il tâchât d'agir sur les membres de la Convention accessibles à ce gence de séduction. II s'adressa ensuite aux hommes tels que Boissy-d'Ànglas et Lanjuinais, qui, par principes et par sentiment, voulaient sauver le roi. La médiation et les instances de l'Espagne prirent en outre un caractère plus formel. Une note datée du i" décembre 1792 fut présentée à l' Assemblée nationale. Pendant sa lecture, un profond et religieux silence régna sur les bancs de l'assemblée et jusque dans les tribunes; mais l'impression produite par ces voix amies fut de courte durée. De fougueux orateurs y firent succéder l'entraînement de leurs passions, et la funeste condamnation fut prononcée.

Les membres de la famille royale d'Espagne reçurent cette M A Dit ID. 5 nouvelle avec consternation, et mon père s'unit à leur pieuse douleur. Le roi Charles IV lui offrit un asile dans ses États, de vastes possessions dans ses colonies américaines; mon père refusa de s'expatrier. Navré, désespéré à la vue des maux qui accablaient la France, mais pensant que l'intervention étran gère ne pouvait que les aggraver, il voulut user, jusqu'au dernier moment, de la position toute personnelle qu'il avait conservée à Madrid. Bien que ses fonctions eussent cessé par la mort du roi, il fit d'énergiques instances pour empêcher l'Espagne de joindre ses armées à celles qui, de toules parts, attaquaient ou menaçaient la France. II s'efforça de faire respecter le traité de neutralité qu'il avait négocié. II obtint, dans ce but, du successeur du comte d'Aranda, le duc d'Alcudia, depuis prince de la Paix, une audience qui eut lieu dans le palais d'Aranjuez, mais que Fexaspéra tion du peuple de Madrid dut rendre secrète.

J'ai lu, en 1836, dans des mémoires publiés par cet ancien ministre espagnol, le récit de cette conversation '. Ce livre, qu'il a rédigé d'après des notes contemporaines, rend justice aux bons sentiments du négociateur français. J'ai retrouvé dans le langage tenu par mon père l'expression de toute la profonde douleur que de pareilles circonstances devaient inspirer à une âme honnête, en même temps que l'énergique et menaçante fermeté de celui qui parlait encore au nom de la France, pour en écarter un ennemi de plus. Dans cet entretien, il plaida avec chaleur contre l'intervention armée de l'Espagne. 11 parvint à empêcher, de la part de la cour de Madrid, toute provocation, toute initiative de mesures irritantes. Mais des deux parts, on était entraîné sur une pente t . Voir la noie B à la fin du volume. rapide.

La guerre entre la France et l'Espagne ne put être évi tée. Ce fut la Convention nationale qui la déclara la première. L'irritation des Espagnols contre la France était portée à son comble. Nous quittâmes Madrid cn juillet 1793, pour rentrer en France par Valence et le littoral catalan , contrée que l'on disait moins exaltée que la Castille et la Navarre. Notre route nous conduisit par Figuières, la Jonquière et Perpignan. Mon père, au moment de son départ, fut comblé, de la part de la famille royale et du ministère espagnol, de témoi gnages d'intérêt et de bienveillance, dont il conserva, toute sa vie, une profonde reconnaissance. Leduc d'Alcudialui offrit une escorte pour le protéger dans son passage par les contrées qu'il allait traverser; mais il fit une réflexion qui l'empêcha d'accepter cette sauvegarde : il pensa que les escortes peu nombreuses, qu'il est d'usage de donner, ne lui seraient d'aucune utilité contre les manifestations populaires à prévoir en raison de l'état des esprits.

Ces deux ou Irois soldats assis sur le siège ou suivant à cheval, se relayant de distance en distance, ne pouvaient qu'éveiller l'atlention et faire recon naître un ministre étranger. On préféra, en conséquence, le plus strict incognito. Ni ma mère, ni ses gens ne savaient un seul mot d'espagnol : le plus grand silence fut donc recommandé. Mon père, au contraire, avait appris, par un séjour de onze années, à parler le plus pur castillan. U fut, sur la route et dans les auberges, secondé par son valet de chambre, Fernandez Hirondo, Asturien d'une fidélité éprouvée. L'un et l'autre parlaient si parfaitement la langue du pays que cette famille, silencieuse ou endormie dans le fond de ses voitures soigneusement fermées, put passer pour espagnole dans toutes les localités où l'agitation paraissait inquiétante.

A Barcelone, toutefois, mon frère aîné, âgé de six ans, RENTRÉE EN ERANCE. 7 malade, très-indiscipliné de sa nature et qu'il fut impossible de contraindre au silence, trahit notre qualité de Français. Heureusement Tauberge barcelonnaise ne renfermait que de braves gens, et nous ne fûmes pas inquiétés. Nous rentrions en France après la déclatition de guerre. Déjà toute la population était sous les armes, et nous tra versions les colonnes de régiments de ligne et de bataillons de volontaires qui devaient s'illustrer sous le commandement de Dugommier et de Pérignon, et marchaient en chantant vers la frontière. Ces soldats, rencontrant, sur leur route, l'ancien représentant de la Fiance, près d'un pays avec lequel la guerre allait éclater, voulurent lui témoigner leur patriotique ar deur. Ils entourèrent nos voitures avec de grands cris d'en thousiasme.

Ma mère, depuis son entrée en France, était affli gée, épouvantée de la vive agitation qui s'y manifestait. Les sinistres et menaçantes inscriptions, les mots de fraternité ou la mort, qu'elle lisait sur toutes les murailles, l'avaient remplie d'effroi. Son émotion redoubla en entendant les cris de cette troupe qUi n'avaient pourtant rien d'alarmant, puisqu'ils n'exprimaient que le désir de défendre le sol de la patrie. Mon père pensa, toutefois, qu'il serait imprudent de rendre ces soldats témoins des larmes que leur tumultueuse exaltation faisait verser. La voiture ne s'ouvrit pas devant eux : il leur dit qu'elle renfermait sa femme très-malade, et les supplia de modérer leurs transports par égard pour elle. Nos jeunes volontaires se hâtèrent d'obéir et se tournèrent alors vers la seconde voiture, où, en ma qualité de cadet de famille, j'étais relégué avec les gouvernantes, sous la protection de Fernaudez Hirondo.

Le fidèle Asturien m'a raconté depuis que, lorsque les volontaires demandèrent à trinquer avec moi, à défaut de ma mère et de mes deux aînés, effrayés et cachés comme elle au fond de leur berline, je me prêtai de très-bonne grâce à cette fantaisie soldatesque. Comme je n'avais alors que dix-huit mois, je n'ai pas besoin d'ajouter que je n'ai aucun souvenir de cette scène de cordialité militaire. II est probable que ce qui me disposa si bien en faveur de ce que je voyais, ce furent les plumets, les épaulettes rouges, l'éclat et le cliquetis des fusils des grenadiers qui m'entouraient. Je déclare, au surplus, que je confirme aujourd'hui for mellement, avec connaissance de cause, les poignées de main que je donnai alors instinctivement à ces défenseurs de mon pays.

Chapitre II

Séjour à Nevers (1793, 1794.) — Continuation de la guerre avec l'Espagne (1795.) — Premières ouvertures de conciliation faites par mon père, sa correspondance d'abord confidentielle, puis avouée, directe et fréquente avec le cabinet de Madrid. — Paroles du roi Charles IV à ce sujet. — Ces démarches ont pour résultat final le traité signé à Bàle le 22 juillet 1795. — De nouveaux principes politiques nécessitent de nouveaux organes. — Mon père rentre dans la carrière diplomatique sous le gouvernement consulaire. — Le premier Consul le choisit pour la mission de Copenhague (1800). — Formation de la ligue maritime du Nord. Nous avions quitté l'Espagne en juillet 1793; je devais y succéder à mon père cinquante-six ans après ce premier et très-court séjour. Nous nous étions dirigés sur Nevers. La France était alors livrée aux plus funestes discordes; mon grand-père mater nel resta trois mois en prison ; il n'en sortit qu'après le régi me de la Terreur. — Je me félicite de n'avoir rien à raconter de cette période de nos dissensions civiles et de nos misères; le temps des proscriptions, des emprisonnements et de la disette ne m'a laissé que de vagues souvenirs.

La guerre continuait dans les Pyrénées avec des succès al ternatifs. L'opinion de la France entière pourtant inclinait de plus en plus, dans ces premiers mois de 1795, vers les idées de modération, de concorde à Pintérieur et de paix au dehors. Lc gouvernement républicain, qui dirigeait, en ce moment, des négociations pour se réconcilier avec deux États monarchiques, la Prusse et la Toscane, voulut tenter également de faire la paix avec l'Espagne. On se rappela dès lors que, trois années auparavant, un négociateur zélé avait réussi à obtenir, malgré l'irritation réciproque des deux pays, la neutralité de cette puissance; on en conclut naturellement qu'il serait à propos de le rendre l'organe des premières démarches pacifiques. II vivait retiré à Nevers, il lui fut pro posé d'entrer en correspondance avec les amis qu'il avait conservés parmi les Espagnols influents; il écrivit en consé quence au ministre alors tout-puissant, au duc d'Alcudia.

II s'adressa en outre au chevalier Ocariz qui résidait à Ma drid. D'autres lettres écrites par lui partirent en même temps de Paris sous le couvert du ministre des Etats-Unis; elles étaient transmises à plusieurs ministres d'Espagne en Alle magne et en Italie. II fallait multiplier ces correspondances, car la voie directe était la plus difficile : on se battait sur quatre points différents de la frontière, et l'on désirait se hâ ter pour faire cesser l'effusion du sang. Les lettres qui, dès le principe de cette œuvre d'apaisement, purent arriver à leur destination, avaient été transmises, après beaucoup de délais et de détours, par don Domingo Yriarte, accrédité alors à Venise. Les instances affectueuses et les arguments bien choisis du négociateur français furent tout d'abord favorablement accueillis par la cour de Madrid.

Charles IV dit au duc d'Alcudia, qui avait mis sous ses yeux les premières lettres de mon père, ces paroles qui m'ont été souvent répétées textuellement dans ma famille : « C'est un ancien et véritable ami de l'Espagne « qui nous parle. » (Es un antiguo y verdadero amigo de Espana quien nos habla.) GUERRE DES PYRÉNÉES. 11 A la suite de ces premières ouvertures, des ordres impé ratifs surent donnés aux généraux des armées belligérantes. On organisa un mode de correspondance moins compliqué. Pour déjouer dans les deux camps la surveillance des partisans de la guerre, on prit d'abord pour intermédiaires des messagers traversant à pied les défilés des montagnes; plus tard, en Catalogne, on eut recours à des parlementaires envoyés aux avant-postes français et espagnols, d'un côté au général Pérignon et de l'autre au général Urrutia, qui, à la suite de combats acharnés, écrivait le soir même à son adversaire des lettres remplies de sentiments chevaleresques et d'espérances pacifiques.

Des pourparlers personnels firent entrer ces négociations dans une voie plus formelle. Deux plénipotentiaires français, mon père et l'adjudant -généra IRoquesante, furent envoyés à Figuières; mais les propositions de l'Espagne étant jugées inadmissibles , la guerre se prolongea encore , et ne fut terminée qu'au mois de juillet par un traité que signèrent, à Bàle, les ministres François Barthélemy et don Domingo Yriarte. C'est en raison d'un service aussi éminent que le duc d'Alcudia reçut le titre de Prince de la Paix. Toutes les circonstances qui précèdent m'ont autrefois été racontées. J'ai vu plusieurs lettres de cette correspondance, si personnellement amicale, malgré les combats qui conti nuaient. Ce contraste d'une guerre opiniâtre et de négocia tions constamment actives peut se dépeindre par un seul mot: le sanglant assaut de la forteresse de Puycerda, capitale de la Cerdagne, assaut dans lequel une partie de la garnison française fut passée au fil de l'épée, eut lieu quatre jours après la signature du traité de Bàle !

Les conditions obtenues par ce traité étaient aussi hono rables qu'avantageuses : il cédait à la France la moitié de ÉPISÛDES MILITAIRES ET POLITIQUES. 12 l'ìle de Saint-Domingue; mais ce qu'il fallait surtout appré cier comme un grand résultat , c'était que l'Espagne, en se séparant d'une coalition sans cesse renaissante, nous déli vrait, dès le principe de cetle lutte obstinée , de toute in quiétude sur une ligne importante de nos frontières. Ce pays, quelques années plus tard, devint le plus fidèle de nos alliés jusqu'à l'année 1808, où une regrettable agression le plaça de nouveau dans les rangs de nos adversaires. Ajoutons que cette heureuse fin de la guerre des Pyrénées permit de disposer de toutes les troupes qui combattaient sur cette partie de nos frontières. Les cinq divisions réunies dans cette contrée, évaluées, vers la fin de la campagne, à près de 40,000 hommes, furent portées à l'instant sur un autre point, pour grossir notre armée d'Italie.Elles comptaient dans leurs rangs Augereau, Pérignon, Schérer, Cafarelli, Legrand, Lagrange, Lamarque, Lannes et Compans ; de pa reils chefs commandant 40,000 soldats éprouvés vinrent, dès ce moment, ajouter aux chances de la lutte qu'eut à soutenir l'armée française dans cette glorieuse campagne d'Italie.

Tel fut, en 1795, l'un des résultats de notre récon ciliation avec l'Espagne. Les phases diverses de nos crises gouvernementales et de nos guerres se succédèrent depuis cette époque. Le courage de nos armées et le défaut d'ensemble de nos ennemis procu rèrent à la France, malgré ses discordes intérieures, un accroissement considérable de territoire; mais tant de rancunes accumulées perpétuaient une situation toujours périlleuse, jusqu'au jour où l'avénement du gouvernement consulaire fit entrevoir la possibilité d'une réconciliation universelle. Le premier Consul, sentant la nécessité de reconstituer le corps diplomatique français, comme il avait rétabli toutes les PREMIERES OUVERTURES PAL 1 FI Q I7 ES. 13 autres branches du service public, voulut y faire entrer les hommes dont les lumières et le caractère lui donnaient l'assurance qu'ils seraient les dignes organes de la politique conservatrice adoptée dès le début de cette ère nouvelle.

La France, malgré ses brillantes victoires et les traités de paix qui en avaient été le résultat, était alors loin d'inspirer toute confiance. La guerre contre l'Angleterre durait encore, et plusieurs puissances continentales, dissimulant leur ressentiment, songeaient à venger leurs revers. Les mieux inspirés toutefois applaudissaient sincèrement aux efforts de celui qui, si jeune encore, avait rétabli Tordre en France, y avait relevé les autels et annonçait le désir d'étendre sur tous les peuples les bienfaits d'une paix durable. Ces nouvelles dispositions avaient suggéré la pensée de former entre les trois puissances du Nord, dont les rivages sont baignés par les mêmes eaux, une ligue qui, joignant ses forces maritimes à celles de la France et de ses alliés, l'Espa gne et la Hollande, pouvait vaincre l'obstination de l'An gleterre et amener cette paix générale qui fut vainement et si longtemps l'objet de tous les vœux.

Le Danemark avait alors une armée navale considérable; la possession de la Norvège lui procurait d'excellents bois de construction et de vigoureux matelots; joints à ceux que fournissait son propre territoire, ils complétaient tous les éléments d'une flotte assez nombreuse pour contribuer à lutter contre la puissance britannique. La Suède promettait de concourir au but commun, avec une flotte également montée par de hardis marins; et la coopération de la Russie faisait espérer de grands résultats de cette triple alliance, à laquelle la Prusse ne tarda pas à vouloir adhérer. Le poste de Copenhague venait ainsi d'acquérir un surcroît ÉP1SUDES MILITAIRES ET POLITIQUES d'importance; il exigeait la connaissance des intérêts maritimes et commerciaux de ces contrées. La longue résidence que mon père avait faite à Hambourg, sur les confins du Da nemark, fut l'une des causes qui le firent choisir pour cetle mission.

II était en outre à propos d'envoyer dans la capitale d'un royaume, avec lequel le gouvernement consulaire vou lait contracter une alliance intime, un agent diplomatique déjà connu par ses antécédents monarchiques. Dans les premiers jours de 1800, je dus suivre de nouveau mon père que les destinées diplomatiques reconduisaient vers les régions septentrionales, sur les rivages de l'Elbe et de la Baltique. Avant d'atteindre Copenhague , sa destination définitive, il dut s'arrêter à Hambourg, avec une mission temporaire et spéciale. Je serai, avec le secours des informations écrites qu'il m'a laissées et des traditions verbales qu'il m'a transmises, le narrateur fidèle des faits les plus importants qui marquèrent son séjour en Danemark et en Suède. II devait trouver à Copenhague, comme secrétaires de léga tion, les deux frères Désaugiers, dont Faîne, arrivé en Dane mark depuis plusieurs années, était en mesure, par sa con naissance du terrain, de le seconder utilement.

II amenait avec lui , comme attaché à sa légation, le jeune Maximilien de Rayneval, débutant alors dans la carrière où depuis il s'est illustré par son noble caractère et ses rares talents.

Chapitre III

RÉTROSPECTIF (17S8). Anciennes relations d'amitié qui attachaient ma famille à celle de Rayneval. — Hommes distingués de cette famille.— Débuts de mon père sous les auspices de M. Gérard de Rayneval. — II est choisi parmi les élèves de l'Ecole militaire pour entrer dans la carri' re diplomatique. Lorsqu'il présidait, dans la dernière année du xvn Ie siècle, aux premiers pas de Maximilien de Bayneval dans la carrière des négociations, mou père acquittait une dette de famille. Lui-même, en effet, avait débuté, vers 1765, sous les auspices du père de son jeune élève. J'étais placé à mon tour, en 1823, à la légation de Berlin, sous les ordres de celui que mon père avait initié, en Dane mark et en Suède, à ces fonctions que je nommerai presque héréditaires dans les deux familles, trois générations s'étant successivement prêté leur appui mutuel.

L'atlaché de 1800 devint depuis ambassadeur en Suisse et en Espagne. Les Rayneval occupaient un rangdistingué dans l'ancienne diplo matie qui, façonnée à l'avance par des études spéciales, composait une élite d'hommes laborieux , de conseillers clairvoyants , et devait donner à la France tant d'agents extérieurs célèbres par leur tact et leur savoir-faire, tan ÉP1SUDES MILITAIRES ET PULITIQUES. d'habiles directeurs des bureaux et des travaux politiques. Ce sont les lumières et l'influence de ces derniers, de ces hommes utiles, de ces conservateurs des saines doctrines qui, dans notre époque si agitée, ont maintenu dans la bonne voie cette multitude de ministres pris en dehors de notre carrière, et presque toujours plus intelligents qu'expérimentés en politique étrangère; ministres si souvent remplacés, et que la faveur souveraine, le flux ou le reflux parlementaire, ou enfin la tempête des révolutions a successivement portés au poste éminent occupé jadis par les d'Ossat, les d'Avaux et les Richelieu.

Dans le siècle dernier, Gérard de Rayneval , l'aîné des deux frères, conseiller d'État au ministère des affaires étrangères, avait été longtemps rédacteur principal des actes diplomatiques du cabinetde Versailles, et le confident le plus intime et le plus écouté du duc de Choiseul. Le cadet de cette famille avait occupé plusieurs postes importants de la diplomatie extérieure; l'un et l'autre furent les guides et les protecteurs de mon père dans les premières années de sa carrière. De nos jours, on a décidé que s'il faut exiger du jeune homme qui veut devenir magistrat, administrateur, sous lieutenant d'infanterie ou aspirant de marine une instruction sérieuse, spéciale, des examens approfondis, on ne saurait en dispenser celui qui demande à suivre la carrière diplomatique avec la chance de devenir chargé d'affaires , ministre plénipotentiaire, ambassadeur, ministre des affaires étrangères, et d'avoir, au nom de son pays, à défendre les in térêts les plus chers, à discuter les questions les plus délicates.

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