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Histoire politique et littéraire de la Restauration ... Deuxième édition

Hermile Reynald · 1863 · Scanned text

148,286 words · about 10 h 23 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Hermile Reynald
Language
French
Published
1863
Length
148,286 words · about 10 h 23 min
Sections
6 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (6)
  1. Front matter about 3 min
  2. Introduction about 45 min
  3. Chapitre II. La Ch about 28 min
  4. Chapitre III about 21 min
  5. Chapitre IV. Le about 5 h 10 min
  6. Chapitre V. Second about 3 h 37 min

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Front matter

HISTOIRE POLITIQUE ET LITTÉRAIRE r>E LA RESTAURATION PAR f H. REYNALD AtfSiKN ÉLÈVE DE I, 'ÉCOLE N j) R M A L E DOCTEUR ÈR LETTRES DEUXIÈME ÉDITION PARIS J. HETZEL, ÉDITEUR, 18, RUE JACOB 1863 Droits réservés. HISTOIRE DE LA RESTAURATION. HISTOIRE POLITIQUE ET LITTERAIRE DE LA RESTAURATION PAR H. REYNALD ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE NORMALE DOCTEUR ÈS LETTRES Mihi Galba , Olíio, Vitellius, nec bénéficie. nec injuria cogniti Tacite, Histoires, 1, 1 DEUXIÈME EDITION PARIS J. HETZEL, ÉDITEUR, 18, RUE JACOB 1863 Droits réservés PRÉFACE. L'histoire de la Restauration a été depuis quelque temps l'objet de travaux considérables. Après le beau livre de M. de Vaulabelle , ceux de M. Duvergier de Hauranne et de M. Viel-Castel ont réveillé la curiosité publique sans l' épuiser. D'excellentes monographies , comme celles de Royer-Collard par M. de Barante, et de Benjamin Constant par M. Laboulaye, des études détachées sur des points spéciaux ont obtenu le même succès.

II y a là, nous le croyons, un symptôme dont il faut se féliciter. La France a depuis quelque temps retrouvé pour les discussions politiques un goût que l'on croyait perdu. L'Empereur lui-même , qui a favo risé ce mouvement par le décret du 2-4 novembre , vient cette année de le seconder puissamment en déclarant, dans deux occasions solennelles, que le pays avait encore beaucoup à faire , et devait de plus en plus s'habituer à compter sur lui-même. Ainsi se pré pare tous les jours le développement des libertés qui VI PRÉFACE. nous ont été promises , conséquences nécessaires des principes de 1789, base de notre constitution. Dans un moment où toutes les libertés sont soumises à un nouvel examen, il est naturel de demander à d'anciennes discussions quelques lumières sur celles qui se préparent.

La Restauration a le rare mérite d'avoir posé à peu près toutes les questions qui intéressent le droit public , et les conditions d'un gouvernement libre. De là sans doute l'attrait des ouvrages que nous venons de citer, et qui nous ont servi de modèles. Ce livre n'est pas fait pour les remplacer , mais plutôt pour exciter le désir de les lire , afin de connaître complètement les faits dont nous ne présentons que le résumé. Resserrer dans quelques pages les événements les plus importants de cette époque , mais sur tout exposer les idées qui préoccupèrent alors la France , tel est le but que nous avons essayé d'atteindre ; c'est moins l'histoire des hommes et des faits que celle de Tesprit public. La Restauration nous intéresse encore par un autre côté : elle a eu le bonheur d'être une grande époque littéraire : poésie , éloquence , beaux-arts , rien n'a manqué à sa gloire , et c'est d'elle que date le mouvement dont nous recueillons les derniers échos; nous avons retracé brièvement les luttes fécondes d'où sont sorties tant d'illustres renommées.

Introduction

. La révolution de 1789 était la conséquence légitime et nécessaire du dix-huitième siècle. La décomposition de l'an eienne société française, commencée sous Louis XIV , hâtée par les désordres de la régence et les honteuses faiblesses de Louis XV , ne pouvait être arrêtée par les réformes timi des d'un roi , qui , après le départ de Turgot et de Malesher bes, restait le seul honnête homme de sa cour. La monarchie avait peu à peu perdu tous ses soutiens. Ruinée par son faste insolent, la noblesse, depuis qu'elle n'allait plus périr sur le champ de bataille , ne savait que servir , et formait autour du souverain un cortège d'illustres men diants. Le trésor public ne suffisait plus à ses exigences. Le clergé, sur lequel pesait le souvenir du cardinal Dubois, de Tencin , de Tressan , et de tant d'autres prêtres indignes, avait, au moins à la cour et dans les grandes villes, perdu la direction des âmes.

En chaire , il n'osait plus annoncer les dogmes du christianisme , et la chapelle de Versailles avait entendu un orateur sacré prendre pour sujet de sermon : l'éloge de la politesse. Le haut clergé , à la fois intolérant et incrédule , donnait , par ses persécutions contre les jansénistes , les protestants et les philosophes , et par le scandale de ses mœurs , le spectacle d'une contradiction qui n'échappait à personne ; il était à la fois odieux et ridicule. L'opinion publique avait également abandonné le Parlement. Longtemps ce corps tout-puissant s'était rendu populaire par sa résistance à la royauté ; mais il avait perdu toute autorité depuis qu'on Pavait vu défendre , à son tour , ses privilèges contre les réformes les plus salutaires , et repousser avec énergie contre Machault l'égalité de Timpôt , contre Turgot la liberté du commerce et la liberté de conscience.

Les réformes du chancelier Mau peou et le procès Goësman achevèrent de le perdre ; il ne se releva jamais du coup que lui avait porté Reaumarchais. En face de cette société corrompue et dégradée, s'était peu à peu élevée la nation , enrichie par le commerce , protégée dans sa dignité par le travail et les bonnes moeurs , initiée par les philosophes à des idées de réforme , et que le sentiment de ses forces excitait à la conquête du pouvoir. Voltaire lui avait enseigné la tolérance religieuse , le respect de Thumanité , Tindépendance absolue dans les idées ; Montesquieu lui avait révélé , dans YEsprit des lois , les secrets ressorts des constitutions, et les vrais fonde ments de la liberté civile ; enfin , Rousseau , dans les transports de son éloquence passionnée , attaquant et maudis sant la civilisation comme la source de tous nos maux ,

INTRODUCTION.

. 5 conseillait à Thomme de fuir la société , et de se rejeter dans la nature pour revenir à une égalité primitive , à une fra ternité universelle. Aux paradoxes les plus étranges, àTad miration la plus aveugle des républiques de Tantiquité , il mêlait la sensibilité la plus vive , et remplissait ses ouvra ges de contradictions qui , lorsque ses disciples furent au pouvoir , coûtèrent à la France des flots de sang. Ces trois grands hommes surent les précurseurs et les oracles de la Révolution française ; c'est d'eux qu'elle reçut les idées qu'elle représenta tour à tour : liberté de conscience , liberté civile et politique , égalité entre les citoyens , fraternité entre les hommes et les peuples. Nul ne soupçonna d'abord quelles différences séparaient ces principes , et quels orages devait soulever Tapplication de maximes aussi généreuses.

Par eux-mêmes ou par leurs disciples, Voltaire, Rousseau, Montesquieu remplirent de leur voix la fin du dix-huitième siècle , et imposèrent leurs doctrines à ceux mêmes qui devaient , quelques an nées plus tard, les repousser et en périr. La noblesse et le clergé étaient convertis à la philosophie ; les femmes mêmes cédaient à l'entraînement général , et mettaient à la mode les opinions nouvelles. Ces idées avaient d'ardents protec teurs jusqu'autour du roi ; le comte de Provence était un esprit fort , et le comte d'Artois triompha des résistances de Louis XVI pour faire autoriser la représentation de Figaro. La révolution de 1789 ne surprit donc personne à ses dé buts, et le langage qu'elle parlait était dans toutes les bouches ; les événements seuls vinrent creuser un abîme entre ceux qui voyaient dans les idées nouvelles des théories in génieuses, d'agréables paradoxes, et les hommes convaincus qui voulurent les appliquer.

La lutte éclata dès les premières séances de TAssemblée constituante. Le tiers état, sou— tenu par la minorité libérale du clergé et de la noblesse , sut imposer son autorité à ses adversaires. Malgré eux , malgré le roi lui-même, partagé entre ses scrupules pour les droits de la couronne et son amour pour le peuple, TAssein blée constituante accomplit sa tâche, et jeta les fondements de la société nouvelle sur les ruines de la féodalité vaincue. Mais la Révolution ne devait pas donner seulement Tégalité à la France ; elle avait aussi à établir la liberté ; ses enne mis l'en empêchèrent. La Constituante Tavait essayé, malgré les premières excitations du combat. Elle avait remis le pouvoir aux assemblées primaires, et laissé aux départe ments et aux communes Torganisation indépendante qui seule peut créer et conserver la liberté ; mais le temps man qua à Taccomplissement de son œuvre.

L'Assemblée légis lative était animée de passions plus ardentes , et les événements la jetèrent bientôt dans les plus grandes violences Le roi, traité d'abord en suspect, devint un ennemi qu'il fal lait dépouiller de son autorité ; le sang coula le 1 0 août ; il coula à longs flots aux journées de septembre ; au milieu de la guerre civile , il n'y avait plus de place pour la liberté. La Convention le sentit bien, (juand elle eut préparé une constitution qui promettait la liberté à la France, elle en ajourna Tapplication jusqu'à la paix , jusqu'au jour où la patrie victorieuse et tranquille n'aurait plus à craindre un seul ennemi , ni au dedans, ni au dehors ; ce jour ne devait jamais arriver. La Convention , au milieu des excès qui la souillèrent, a eu une grande gloire ; elle a sauvé la France; elle ne lui a pas donné , elle ne pouvait pas lui donner la liberté.

Excitée, au contraire, par les ardeurs de la lutte, à renverser tout ce qui menaçait de lui résister, la Conven tion supprima hardiment les pouvoirs établis en dehors d'elle , fit peser sur les départements le joug d'une terrible

INTRODUCTION.

. 7 servitude, et, par un système exagéré de centralisation, ;ibsorba toutes les forces vives de la nation. Elle réussit d'autant plus facilement , que , dans ses tendances à l'unité , elle ne faisait que continuer Tœuvre commencée depuis plusieurs siècles par la monarchie. Le pouvoir royal avait déjà, par la main de ses intendants , supprimé partout les admi nistrations locales , qui entretenaient dans les provinces un esprit d'indépendance. Les pays d'état s'étaient successive ment vu enlever tous leurs privilèges ; les droits seigneu riaux avaient été partout abolis , et des magistrats , fidèles aux traditions du droit romain , imposaient partout Tauto rité uniforme de la loi et du roi. La république acheva ce que la monarchie avait commencé , et en complétant l'unité administrative et politique de la nation , prépara aux ambitieux un admirable instrument de despotisme.

La France n'avait plus qu'à attendre un maître : il se présenta bientôt. Le Directoire justifia par sa faiblesse les rigueurs de la Convention. Sous un gouvernement sans force et sans di gnité, la guerre civile se réveilla. Jacobins et royalistes, tous les partis vinrent à leur tour lui disputer le pouvoir et ensanglanter Paris , tandis qu'au dehors les armées de la république perdaient leurs chefs les plus braves, et subis saient d'humiliantes défaites. Enfin , aux reproches d'incapacité s'ajoutaient pour la plupart de ces chefs les plus graves accusations contre leur probité , cette vertu la plus nécessaire dans un pays où Ton se plaît à honorer la pauvreté chez ceux qui gouvernent. Fatiguée des agitations stériles de la place publique, honteuse de ses défaites, lasse de ses maîtres , la France attendait avec impatience qu'un chef énergique vînt assurer son repos; c'est en ce moment que Bonaparte revenait d'Egypte. Le vainqueur de Toulon , illustré par ses succès en Italie , avait été chercher en Orient

INTRODUCTION.

. Téclal que Téloignement ajoute à la victoire. II n'eut qu'à paraître , la France se jeta dans ses bras , le 18 Brumaire lui donna le consulat, et régénérée par ce gouvernement glorieux, la nation, calme au dedans, victorieuse au dehors, sacrifia la liberté au génie d'un grand homme. La constitution de Tan VIII ne laissait plus au peuple au cune part dans le gouvernement. Des agents du pouvoir fai saient descendre Tautorité centrale jusque dans les plus petits détails, jusqu'aux lieux les plus reculés. La presse asservie, le tribunat supprimé, il y eut, sous le Consulat et sous TEmpire, un silence universel qui n'était troublé que par les acclama tions de la victoire et le bruit du canon. Jusqu'à la paix de Tilsitt, Tenthousiasme fut universel; Topinion publique n'ex primait plus que le dévouement ou Tadmiration.

Elle fut surprise par la guerre d'Espagne. La résistance d'un peuple héroïque augmenta les inquiétudes ; les rigueurs du blocus continental et Texpédition de Russie excitèrent de sourds murmures ; et lorsque , après les désastres de cette fatale campagne , Napoléon , abandonnant ses soldats ensevelis sous la neige, revint à Paris, seul, et précédé du bruit de sa défaite , pour lever une nouvelle armée destinée à périr sur les champs de bataille de Lutzen , de Bautzen et de Leipsick, la France alarmée commença à douter de la fortune de celui qu'elle avait adoré. Lorsque , après les désastres de 1813 , il voulut demander de nouvelles ressources à la patrie épuisée, au concert de louanges qui Tavaient toujours accueilli se mêlèrent des plaintes et des récriminations. Si les sénateurs qui devaient quelques mois plus tard prononcer la déchéance de l'empereur, fidèles jusqu'au bout à leurs habitudes d'adulation, jurèrent de combattre jusqu'au der nier soupir entre le tombeau de leurs pères et le berceau de leurs enfants, le Corps législatif crut trouver Toccasion de

INTRODUCTION.

. 9 satisfaire de vieilles rancunes, et réclama pour ses droits (rop longtemps méconnus. Malheureusement ses protesta tions éclataient au moment même où Tennemi passait les frontières, quand il n'aurait plus fallu qu'un seul avis, qu'un seul désir, celui de sauver la patrie. L'empereur le lui rap pela durement à la réception du 1er janvier 1814. Sa colère était légitime quand il déclarait Theure mal choisie pour de pareils débats ; mais était-il juste en se plaignant que le Corps législatif n'eût pas fait entendre ses griefs quatre mois plus tôt ? sa voix aurait-elle été écoutée au milieu des succès et des triomphes qui ne permettaient que la flatterie ? Telle est la condition des rois trop bien obéis ; ils ne peuvent en tendre la vérité qu'à Theure des revers , lorsqu'elle mêle Tamertume de ses récriminations aux douleurs de la défaite.

Au moment où Napoléon accablait de ses reproches le Corps législatif éperdu, deux armées ennemies entraient en France. L'empereur courut bientôt au-devant d'elles ; mais que pouvait une poignée de soldats contre les forces de l'Europe coalisée ? En vain Napoléon retrouva-t-il pour cette admirable campagne de 1814 toutes les ressources de son génie. Courant de Blucher à Schwartzenberg , il les étonna par la rapidité de ses coups , mais il ne put s'opposer à leur jonction ; il ne put surtout empêcher le découragement et la fatigue de pénétrer partout où il n'était pas. Mal servi par la plupart de ses lieutenants, trahi par Tincapacité du duc de Feltre et la faiblesse de Joseph , il hésita lui-même plu sieurs fois dans des circonstances décisives , et n'arriva le 31 mars sous les murs de sa capitale que pour apprendre qu'après une sanglante bataille, Paris avait ouvert ses portes à Tennemi.

Nous n'avons à raconter ni les prodiges de cette campagne ni les bassesses qui en souillèrent la fin. La liberté , dont nous faisons l'histoire , n'a rien à démêler avec

INTRODUCTION.

. les intrigues qui décidèrent la chute de Napoléon et de sa dynastie. A Tépoque de sa grandeur, l'empereur avait aimé à ne s'entourer que de serviteurs complaisants ; au jour de sa chute , tandis que les soldats frémissant d'impatience de mandaient à verser pour le salut de TEmpire jusqu'à la der nière goutte de leur sang, Napoléon cédait aux exigences de ces mêmes serviteurs qui lui arrachèrent son abdication , sacrifiant à leurs intérêts et leur maître et sa dynastie. Alors Napoléon voulut mourir ; mais la fortune le réservait à d'au tres humiliations ; il échappa au poison , fut livré aux com missaires étrangers , et fit sous leur surveillance un voyage commencé au milieu des marques du plus profond respect, poursuivi à travers les insultes et les outrages. Un moment sa vie parut en danger.

U fut obligé de se déguiser sous un costume étranger, et il emporta à Tîle d'Elbe , avec le regret de sa grandeur passée , le souvenir des malédictions que les populations du Midi attachaient à son nom. CHAPITRE PREMIER. RENTREE DES B0LRD03S. La chute de TEmpire laissait la France profondément abaissée. Courbée pendant de longues années sous un des potisme servi par une administration savamment centrali sée , la nation semblait avoir perdu tout souvenir des principes de la Révolution ; la liberté avait été remplacée par une obéissance passive comme celle du soldat ; Tégalité même était profondément altérée par la création d'une no blesse nouvelle ; enfin , les conquêtes , qui auraient pu la consoler de tant de sacrifices , lui étaient enlevées , et elle connaissait à son tour les maux de Tinvasion.

De TEmpire, il ne restait que deux choses : un vif désir de liberté chez ceux qui avaient si longtemps souffert du despotisme, et le souvenir d'une gloire impérissable unissant , par des liens éternels , la France entière à Thomme qui lui avait donné ces triomphes. Une nation qui aspire à la liberté et regrette la gloire mi litaire est toujours malaisée à gouverner ; mais pour les Bourbons, ces difficultés se compliquaient encore d'embarras qui tenaient à leur personne et à leur situation. Eloi gnés de la France depuis vingt-cinq ans, demandant tour à tour à l'Autriche , à l'Angleterre , à la Russie un asile que leur disputaient les conquêtes de la Révolution , après avoir étonné l'Europe par la grandeur de leur chute, ils Tavaient fatiguée de Tinutilité de leurs efforts , et s'étaient enfin rési gnés à une retraite qui leur laissait à peine Tespérance.

La France avait oublié leur nom ; leurs anciens serviteurs s'empressaient autour d'un nouveau maître , et rapportaient aux Tuileries , avec les mêmes protestations de dévouement, tous les noms et tous les souvenirs de Tancienne monarchie. C'est en 1804, à Mittau , que Louis XVIII avait pour la dernière fois adressé à la France une protestation , dans laquelle il consentait enfin à reconnaître quelques-unes des conquêtes de la Révolution ; depuis lors il s'était renfermé dans le silence. Le comité royaliste de Paris s'était dissous. Les journaux seuls apprenaient au prince les succès de Napoléon , qu'il se donnait la triste satisfaction de rabais ser par de misérables épigrammes. L'invasion de TEspagne, les succès de lord Wellington purent bientôt lui causer une joie plus sérieuse ; mais si Louis XVIII , avec cette patience qui n'abandonne jamais les princes détrônés, garda toujours Tespoir de monter sur le trône de France , ni la guerre de Russie, ni même la fatale campagne de 1813 ne paraissaient devoir rouvrir aux Bourbons le chemin de leur patrie.

Les souverains coalisés , parmi lesquels se trouvait le beau père de l'empereur , ne songeaient pas à détrôner le roi de Borne , et ceux qui jugeaient Texistence de la dynastie napoléonienne incompatible avec la paix de l'Europe , cherchaient à l'empereur un successeur parmi ces heureux soldats que la Révolution avait égalés aux souverains ; le nom de Bernadotte fut prononcé , et Alexandre ne le rejetait pas. Au mois de janvier 1814 , Louis XVIII n'osa faire, auprès des souverains alliés , aucune démarche personnelle ; ses frères et ses neveux essayèrent seuls de pénétrer en France. Le comte d'Artois se fit transporter dans un des ports de la Hollande , le duc d'Angoulême à SainUean-de-Luz r et le duc de Berry dans Tîle de Jersey. Le gouvernement anglais n'autorisa qu'à grand'peine ces démarches qu'il re fusa d'appuyer , et qui restèrent sans succès.

Le duc de Berry attendit en vain un soulèvement de la Vendée ; le duc d'Angoulême, ayant adressé une proclamation aux Français, le maréchal Soult, qui ignorait jusqu'au nom de ce prince, crut à une mystification , et adressa au duc de Wellington, commandant en chef de l'armée anglaise , une réponse dont il devait racheter bientôt la violence par d'étranges basses ses ; enfin , le comte d'Artois , s'il pénétra en France à la suite des armées étrangères , dut céder aux ordres du prince de Schwartzenberg , qui interdit toute manifestation hostile à la dynastie impériale. C'est le 1 1 février que Tentrée des Busses dans la ville de Troyes produisit la première démonstration en faveur des Bourbons. Les souverains alliés , les généraux des armées coalisées étaient également frappés de Toubli dans lequel ces princes paraissaient tombés. « Personne ne les réclame » , répétaient à tout moment Alexandre, Wellington, lord Ba thurts ; les royalistes avertis résolurent de répondre à cette accusation.

Le marquis de Vidranges et le chevalier de Gouault, accompagnés de six personnes, vinrent, au nom de tous les honnêtes gens de Troyes, supplier l'empereur de Bussie de remettre les Bourbons sur le trône. Alexandre se contenta de leur faire remarquer le danger de leur démarche ; M. de Vidranges, qui le comprit , se réfugia auprès du comte d'Ar tois ; le chevalier de Gouault resta ; quand Napoléon revint à Troyes , Tindignation des habitants exigea le châtiment de cette trahison. Le chevalier de Gouault fut jugé comme traître à la patrie ; sa famille obtint sa grâce , mais trop tard; Tofficier qui Tapportait n'arriva qu'après Texécution de la sentence. Cette tentative isolée resta sans résultat ; la manifestation du 12 mars à Bordeaux n'avança pas davantage le triomphe des Bourbons. Buinée par la rigueur du blocus conti nental et par les impôts qui pesaient sur ses vins , cette ville désirait la fin d'un régime qui lui fermait les ports de TAmérique et de l'Angleterre.

C'est pourtant seulement quand les 15,000 hommes de Beresford arrivèrent devant Bordeaux , que le comte de Lynch , maire de la ville , com blé des bienfaits de Napoléon, arbora la cocarde blanche ; lord Beresford , loin d'encourager ces démonstrations , prit possession de la ville , au nom du roi son maître , et le duc d'Angoulême , reçu dans Bordeaux aux cris de « plus de guerre , plus de conscription , plus de droits réunis » , ne put avancer plus loin. Au bout de quelques jours , cédant aux supplications des royalistes effrayés de leur solitude , il demanda des renforts au duc de Wellington. Celui-ci répon dit en le sommant de déclarer que les alliés étaient étrangers à ce mouvement. « Je dois informer Votre Altesse Boyale que si je n'apprends pas, d'ici à deux jours, qu'elle ait démenti les paroles à réfuter dans la proclamation de ce maire , je les démentirai moi-même publiquement. » Souffert à Nancy par les alliés , à condition qu'il y vivrait en simple particulier , sans cocarde , sans décoration extérieure, et qu'il n'occuperait pas un édifice public , le comte d'Artois avait employé ses loisirs à rédiger secrètement pour quelques amis une proclamation , où il prenait le titre de lieutenant général du royaume.

Au milieu du mois de mars , il se proposait de quitter cette ville près de laquelle le hasard de la guerre ramenait l'empereur, quand un zélé royaliste , M. de Vitrolles , Tobligea de suspendre son dé part. Depuis quelque temps , cet infatigable partisan des Bourbons faisait tous ses efforts pour décider leur rappel. Arrivé à Paris à la fin de 1813 , il avait renoué d'anciennes relations avec le duc Dalberg , le confident du prince de Bénévent. Mécontent de l'empereur, qui ne déguisait par sa défiance , M. de Talleyrand avait fait de son salon le ren dez-vous de l'opposition ; serviteur sans attachement , politique sans principes , mais avant tout Thomme des faits accomplis, et du pouvoir existant, M. de Talleyrand, qui a pu se vanter de n'avoir jamais abandonné un gouvernement avant qu'il ne se soit abandonné lui-même , n'allait pas alors jusqu'à la trahison.

Le rétablissement des Bour bons était encore plus loin de sa~ pensée. II souffrait seule ment de son isolement, et surtout de Tignorance où on le laissait des négociations de Chàtillon. M. de Vitrolles, qui se rendait en Suisse auprès du comte d'Artois, offrit de pas ser par Chàtillon , et obtint deux mots de M. Dalberg pour M. de Stadion, qui Tenvoya à Troyes auprès de M. de Metternich et M. de Nesselrode. M. de Vitrolles leur proposa hardiment de présenter aux Français le drapeau blanc et de proclamer les Bourbons. Sans décider les ministres à une démarche aussi hardie , il obtint par leur crédit une entre vue avec l'empereur Alexandre, qu'il pria de marcher sur Paris, lui promettant pour le jour de son tntrée dans la capitale le concours de nombreux royalistes, de la majorité du Corps législatif et d'une partie du Sénat ; il alla jusqu'à répondre de M. de Talleyrand, de Tabbé de Pradt et du baron Louis.

Cet entretien ne prépara pas seulement Alexandre à Tavénement des Bourbons, il le décida à marcher sur Paris. Les armées coalisées se dirigèrent vers la capitale qu'abandonnait à leur approche le conseil de ré gence , entraînant avec lui Timpératrice et le roi de Rome. Seul, M. de Talleyrand resta à Paris ; après avoir vainement sollicité Tautorisation de ne pas partir , il en fut réduit à se faire arrêter à la barrière par ses propres domestiques, et des gardes nationaux dévoués qui le forcèrent de rentrer dans son hôtel. C'est là qu'allaient se nouer les intrigues dont le résultat devait donner un trône à Louis XVIII. Quelques heures après son retour , M. de Talleyrand écrivait à M. de Nesselrode pour mettre à la disposition d'Alexan dre sa personne et sa demeure. Le czar avait reçu la veille à Bondy la visite du conseil municipal , qui lui apportait la capitulation de Paris.

Ayant entendu exprimer en faveur de la régence des sentiments peu d'accord avec les asser tions de M. de Vitrolles , le czar et son ministre désiraient consulter M. de Talleyrand. M. de Nesselrode lui écrivit qu'après la revue des troupes, l'empereur de Russie des cendrait à Thôtel de la rue Saint-Florentin. Les souverains alliés devaient en effet faire ce jour-là leur entrée solen nelle dans la capitale de la France , à la tête de 50,000 hom mes. Ce défilé, qui commença à dix heures du matin pour durer jusqu'au soir , annonçait à Paris que la France était vaincue à son tour , et vengeait toutes les capitales où nous étions entrés en triomphateurs. Cette humiliation fut pro fondément sentie dans les faubourgs , où quelques hommes coururent aux armes au cri de vive l'empereur! cri désor mais sans écho ; elle causa , au contraire , une joie scandaleuse dans les quartiers de la banque et de Taristocratie.

Les boulevards retentissaient du cri de vive les alliés , vive nos libérateurs! Souverains, officiers, goldats, couverts encore du sang français, tous étaient Tobjet du plus vif et du plus honteux enthousiasme ; le soir on put voir la belle duchesse de Dino montée en croupe sur le cheval d'un cosaque. La présence des soldats étrangers eut un important résul tat ; elle servit à protéger une manifestation organisée en faveur des Bourbons par d'anciens serviteurs, et par quelques nobles comblés des bienfaits de Napoléon , et qui avaient à racheter leur défection à la cause royaliste. Cette petite troupe était guidée par M. Sosthènes de La Roche foucauld , ancien chambellan de l'empereur , et par M. de Maubreuil, qui avait attaché la croix de la Légion d'honneur à la queue de son cheval. Elle avait déjà parcouru une par tie des boulevards sans* exciter d'autre sentiment que celui de la surprise , quand Tarrivée des alliés vint Taider à sortir d'une situation qui devenait embarrassante.

C'est alors que M. de Maubreuil et M. de La Rochefoucauld, pour utili ser leurs loisirs, eurent Tidée d'abattre la statue de l'empereur placée sur la colonne Vendôme. N'ayant pu réussir, même en y employant leurs chevaux , ils allèrent deman der des renforts au grand-duc Constantin ; celui-ci refusa de s'associer à Tindécence d'un pareil outrage. Malgré cet échec, les démonstrations des légitimistes, les cris d'une foule toujours facilement entraînée , les mouchoirs blancs agités aux fenêtres , Texaltation de quelques femmes , oubliant en ce jour ce qu'elles devaient à leur patrie,- à leur sexe et à leur honneur , toutes ces sympathies si hautement manifestées firent une profonde impression sur l'empereur Alexandre. En entrant chez M. de Talleyrand, il s'écria : Eh bien I il paraît que la France appelle les Bourbons I Ces mots suffirent pour convertir M. de Talleyrand à la légiti mité.

Ancien évêque d'Autun , membre de la Constituante, marié sous la Convention , M. de Talleyrand avait tout à craindre des Bourbons qui verraient en lui un traître et un renégat ; il aurait sans aucun doute préféré la régence qui le rendait nécessaire ; mais il sacrifia tout à la crainte de paraître surpris par les événements , et dans la délibération où se décidèrent les destinées de la France , il se rangea sans hésiter du côté de la victoire. Cette conférence eut lieu à sept heures du soir , dans le grand salon de M. de Talleyrand. L'empereur Alexandre y parla presque seul , abordant successivement toutes les questions , et ne rencontrant presque toujours qu'une muette approbation. Quand il eut été décidé que Ton ne traiterait pas avec Napoléon , M. de Talleyrand laissa son confident et son ami , le duc Dalberg , se compromettre pour défendre la régence de Marie-Louise.

M. Pozzo di Borgo, le compatriote de Ronaparte, qui le poursuivait de puis tant d'années de sa haine jalouse , combattit avec énergie cette combinaison. C'était rendre le trône à Napoléon, qui gouvernerait sous le nom de Marie-Louise. Personne ne répliqua , et la régence fut repoussée. C'est alors que M. de Talleyrand prit enfin la parole , et se prononça pour le rappel des Bourbons. Un des plénipotentiaires autrichiens , le prince de Lichtenstein , combattit cette combinaison ; il soutint que les Bourbons étaient oubliés de la France en tière , que personne ne songeait à leur retour. M. de Talley rand insista , et fit entrer dans le salon Tabbé de Pradt et Tabbé Louis , dont il invoqua le témoignage. Ceux-ci déclarè rent que la France entière était royaliste, et décidèrent Alexandre , déjà ébranlé par le spectacle de cette journée.

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