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Charlemagne

Jean Baptiste Honoré Raymond Capefigue · 1842 · Scanned text

273,159 words · about 19 h 8 min to read

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About this book

Author
Jean Baptiste Honoré Raymond Capefigue
Language
French
Published
1842
Length
273,159 words · about 19 h 8 min
Sections
16 reader sections
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Contents (16)

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CHARLEMAGNE IMPRIMERIE DE JULES BELIN-LEPRIEUR FILS, rue de la Monnaie, CHARLEMAGNE PAR ma (3H!PI3!?3(&^^ Xome premier. PARIS LANGLOIS ET LECLERCQ RUE DE LA HARPE, 81. 2 CCtraiig-r DULAU et O, á Londres. Van BahnênCs, á Amsterdam. Iìellizard et C", á Saint-I'élersbourp. li 17 i . à Francforl-sur-le-Mein. Rohiuiann et Schweigekd, á Vienne. Urbain, á Mosckou. Hocca, á Turin. MlCHELSEN, à Leipzig. Ai.TAr.iA et Fontaine, á Mannheim Dumolard el fils, à Milan. IIÌ42 LETTRE SUR LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION DE CHARLEMAGNE. r, i o i d t Les annales des peuples présentent à de rares périodes ces renommées qui résument la civilisation de tout un siècle, et laissent, en s'abìmant dans les âges, une longue chaîne de souvenirs, d'institutions et de gloire. Ainsi fut Charlemagne. Mais la société des vin" et ixe siècles n'était point façonnée aux formes générales d'une administration régulière, et ce fut en vain que le fils de Pépin, le chef des Austrasiens, voulut l'élever jusqu'à lui et fonder un empire dans les proportions de son vaste esprit : la société refusa de marcher aussi vite et de seconder son immense pensée. i. A VI L'empire d'Occident, création extraordinaire en de hors des habitudes franques et germaniques , resta un groupe de peuples improvisé par la conquête ; aussi tomba-t-il avec la puissante tête qui l'avait fondé.

Là où Charlemagne avait placé l'unité surgit la disso lution ; l'empire d'Occident né tout d'un coup, tomba tout d'un coup : prodigieux enfantement d'un seul homme qui en emporta le secret dans sa tombe d'Aix la-Chapelle. Le règne de Charlemagne est comme un pont im mense et lumineux jeté entre deux époques barbares. Les destinées de la période mérovigienne étaient accomplies, il en fut à peine question dans les lois, dans les actes des Carlovingiens; mais quand l'histoire s'élèvera à une certaine hauteur sur les temps des Mérovées, elle s'atta chera surtout à un seul point qui explique et grandit ces vieux temps : elle reconnaîtra que rien ne fut plus vaste et plus civilisateur que Faction des évêques depuis le ve jusqu'au vme siècle. Au milieu de ces guerres sanglantes entre les Barbares qui soulèvent le cœur, el sont toujours la lutte de hordes sauvages qui se disputent le butin, ou le tableau des passions, des haines de tribus avec leur instinct et leur férocité natives, apparaissent les évêques, ces grands municipaux de Tépoque mérovingienne; ils deviennent comme les gardiens, les protec teurs des villes et des populations : quelle admirable his toire que celle de Martin de Tours, de Maclou le civilisatcur de la Bretagne, de Fortunat, des deux saints Germain d'Auxerre, d'Honorat de Marseille, de Rémy de Reims. de Césaire d'Arles, de Waast d'Arras, de Grégoire de Tours lui-même, et de tant d'autres magnifiques vies qui se sont consacrées à la défense de la cité gauloise.

On pourrait justement dire que la première race est dominée par deux grands faits chrétiens : Torganisation del'épiscopat et la vaste fondation de saint Benoît. Tant qu'on ne se placera pas à ce large point de vue dans les travaux de l'histoire, on ne pourra comprendre et re produire le véritable caractère de la première race. La Gallia christiana est la plus haute explication des quatre siècles francs. A l'autre extrémité de Tépoque carlovingienne est le commencement de la troisième race, et celle-ci n'a pas plus de ressemblance que la première avec .'œuvre conçue par Charlemagne. Le xe siècle voit Torigine de la féodalité, développement de ce système qui rattache les terres les unes aux autres dans une longue hiérar chie : Talleu, le fief, l'arrière-íìef. U s'opère alors un changement complet dans Tétat des personnes et des pro priétés.

Chapitre II. Organisation De

L1 ÉGLISE ET DE LA SOCIÉTÚ. L'église gauloise et franque. — Les clercs et les hommes d'armes. — Métropolitains et évêques. — Fondation des monastères. — Neustrie. — Austrasie. — Aquitaine. — Germanie. — Les légendes. — Apostolat aux terres barbares. — Les reliquaires. — Les églises. — Conciles provinciaux. — Institutions municipales. — Les villes, les bourgs. — Souvenir de Rome et des Gaules. SEPTIÈME ET HUITIEME SIECLES. Dans le passage si violent des invasions et de la conquête , Téglise n'avait pu conserver ce caractère d'unité régulière que la papauté imprima plus tard à la grande forme catholique ; la société offrait alors un mélange de lois civiles et de canons ecclésiastiques , conlusion perpétuelle entre les hommes d'armes et les clercs, entre les comtes et lesévêques.L'églisepri mi tive des Gaules s'était organisée sur les anciennes circonscriptions de l'empire, avec ses provinces et ses métropoles, divii.

CHARLEMAGNE. sions territoriales que Rome avait jetées au monde. La Gallia chrisliana partageait les métropoles et les suffra ga n ces en treize provinces comme la Gaule impériale; le métropolitain représentait dans Torganisalion spirituelle le magistrat que Tempereur déléguait au gouvernement de ces provinces ' . Après la conquête des Francs, les mêmes circonscrip tions restèrent ; mais alors se manifeste la confusion des hommes d'armes et des clercs : Tévèque, Tabbé agitent souvent la framée dans les batailles ; ils se font suivre aux forêts séculaires par les meutes de chiens et les faucons; couverts d'un fer impénétrable, ils combattent à outrance2. A son tour, Thomme d'armes devient possesseur de l'abbaye ou de Tévêcbé ; il amène dans les grasses terres ses soldats, ses suivants ou ses concubines ; il leur distribue les manses, il en partage les revenus; des femmes même reçoivent en fief des évêchés ou des ab bayes : c'est un chaos que la dictature des papes n'a pas encore débrouillé.

La conquête se mêle aux vieilles lois de Téglise, Tesprit barbare à Tesprit chrétien ; par là s'expliquent souvent les étranges canons que Ton trouve répandus dans la collection des conciles des Gaules; c'est une lutte entre les principes bruts et primitifs des nations germaniques et les idées de moralité qu'enseigne Téglise du Christ; il s'agit d'imposer un frein aux pas sions, à la colère des sens et des appétits sensuels qui 1 Combien n'est-il pas à regretter qu'il manque encore plusieurs métropoles au beau travail de la Gallia chrisliana. Les nouveaux béné dictins la continuent; j'espère que ce travail national s'achèvera. Je le mets au niveau des bollandistes, Act. Sanct., auxquels il manque aussi plusieurs mois. 2 Voyez la défense faite par le concile de Verberie, art. 1G; Concil. Gall.,t. H. LA GALLIA CHRISTIANA (vilc ET VIIIe SIÉCLES). 19 éclatent comme la foudre.

L'amour de la femme est le principe le plus actif parmi ces nations conquérantes; quand la passion bouillonne au cœur avec énergie, pour quoi Thomme franc ne la satisfera it-il pas en pleine liberté? Qu'importe qu'il soit associé à une compagne pour la vie! qu'importe qu'il ait des concubines dans Son palais, ou que la femme qu'il aime soit sa parente à un très proche degré! Le sang parle, nul ne peut le retenir... Les conciles primitifs des Gaules se ressentent de ces mœurs; ils n'ont pas toujours ce caractère de haute pureté que les papes imprimèrent plus tard au système catholique1; les canons révèlent le mélange des idées cléricales et des 1 Voici quelques-uns des articles les plus remarquables des Conciles des Gaules. Le père Sirmond et Fleury s'efforcent d'excuser les évêques; ils sont trop Gallicans pour reconnaître l'adinirable influence des papes, qui seuls mirent de l'unité dans la confusion.

Baluze, Ier, 1G2. Hist., V, 037. 1. De conjugiis in tertio et quarto gradu. 2. De eo qui cum uxoris sua. filià carnale commercium habuit. 3. Quod relictam sacerdotis uxorem ducere non liceat. 4. De feminis spontè vel invitò vel sine virorum consensu velatis. 5. De eo cui morlem uxor cum aliis niachinala est. G. De ingenuo qui ancillam duxit pro ingenuà , et de ingenuà quœ servo nupsit pro ingenuo. 7. De servo qui ancillam suam concubinam habuit, et illâ reliclâ do mini ancillam vull ducere. 8. Servus à domino libertate donatus, si posteâ cum ejus ancilla mœ chatur, cogi potest ut uxorem illam habeat. 9. De muliere quae virum suum in alio pago sequi non vult. 10. De filio qui cum novercâ mœchatus est. 11. De eo qui cum privignâ vel cum uxoris sorore mœchatur. 12. De eo qui cum duabus sororibus dormierit. 13.

Qui ancillam voleiis uxorem duxit, cum eâ permaneat. H. Ut ab episcopis vagis presbyteri non ordinentur. 15. Presbytcr degradatus potest in necessitate baptizare. 1G. Ne clerici arma gérant. 17. De muliere quee viri impotentiam causatur. 18. De eo qui cum uxoris suée consobrinâ mœchatur. 19. De servo et ancillâ, si per venditionem separentur. •2. CHARLEMAGNE. violences des hommes d'armes. Les clercs n'assistaient pas seuls aux conciles, les comtes y venaient avec leurs passions vives, brutales; Tépiscopat , habituellement d'origine romaine, comptait dans ses rangs quelques uns de ces Francs fougueux qu'aucun frein n'arrêtait; il n'était donc pas étonnant que la pureté des lois de Téglise s'altérât dans ces assemblées. On permet aux hommes d'armes de répudier la chaste épouse, la con cubine n'est point flétrie, on tolère et on explique les entraînements de la chair.

Plus tard, il faudra suivre le laborieux travail de la papauté pour reconstituer le mariage et protéger la sainteté du toit domestique ' . La division romaine des métropoles et des suffra gances survivait, je le répète, à cette confusion des lois civiles et religieuses ; la puissance de Tépiscopat se rattachait à cette juridiction qui s'exerçait sur la province ecelésiastique. Dans chaque cité, antique ré sidence du préteur ou du magistrat, la métropole s'éta blissait de plein droit; mais pour les pays plus récem ment rattachés au christianisme, c'était le pape qui 20. Ut chartularius qui cum ancillâ fornicatur, eam libertate dona tam uxorem habere cogatur. 21 . Qui uxorem velari permisit, aliam ne ducat. Baluze, Ier, 165. Hist., V, 637. 1. De illo qui cum uxore fratris sui fornicatus est. 2.

De illo qui sponsam filii sui oppresserit. 3. De eo qui nliastrum aut filiaslram antè episcopum tenuerit. 4. De illo qui cum filiastrâ, ignorante matre, fornicatus est. 5. De illo qui cum duabus sororibus fornicatus est. 6. Si quis propter faidam fugit. 7. De incestis. 8. De parricidis. 9. Item de incestis. • Concil Galt., t. H, p. 1 à 50. J'ai montré dans mon Hugues Capet ce grand travail moral de la papauté, t. IH. LA GALLIA CHRISTIANA (\Ile ET VIIIe SIÈCLES). 2-1 décidait des institutions métropolitaines ; on en voit un exemple pour l'évèché de Mayence. Dès que ce vaste bourg de la Germanie fut converti aux lois du Christ par saint Boniface, Zacharie écrivit pour y fixer la résidence tlu métropolitain ' : de Mayence, il pouvaitsurveil ler toute Téglise de Germanie , et saint Boniface continuer sa prédication sous la chape et la mitre de Tépis copat2.

Cetle correspondance des papes, des conciles el des évêques est curieuse; Rome est déjà le principe que Ton va consulter sur toutes les questions morales : il semble que le pape, persécuté dans sa ville sainte par un patriciat turbulent, domine le monde chrétien par le seul ascendant de sa parole. Ce travail est une longue lutte, et la suprématie papale prend la dictature universelle au xie siècle, sous Grégoire VII, heureusement pour la morale universelle et le principe régulier du gouvernement3. A côté de Tinstitulion hiérarchique des évêques se trouve la fondation des monastères, qui exercèrent une si active puissance de civilisation. Au milieu des invasions barbares, les âmes fatiguées du monde et de ses agitations se consacraient à la solitude et à Dieu. La plupart des basiliques que nous voyons aujourd'hui, 1 « Nous ordonnons , disait le pape Zacharie à saint Boniface, par l'autorité de saint Pierre, que la susdite église de Mayence soit à perpétuité métropole, pour vous et pour vos successeurs ; qu'elle ait sous elle cinq villes , savoir : Tongres , Cologne , Worms , Spire et Utrecht. » Gall.

Concil., t. 1er, p. 581. 2 Avant l'institution de cetle métropole, Boniface avait la dignité de chorevèque (mû /.lópou -Ttiaxorcsu, évêque des champs), dignité qui n'avait aucun territoire fixe. 2 Zacharie exerce spécialement une grande influence. Son pontifical est du 30 novembre 741. L'histoire de la papauté sous Grégoire VII se trouve dans mon Hugues Capet, t. HI. CHARLEMAGNE. ces ruines, ces débris nous indiquent la grandeur et la destinée des ordres monastiques dans les Gaules. Le vu" siècle fut surtout célèbre par la fondation des ab bayes et des monastères. Si Ton examine la plupart des villes de France, les gros bourgs, les villages, tous doi vent leur fondation au monastère, établi d'abord dans les lieux les plus incultes avec une régularité merveilleuse. D'abord s élevait un pieux oratoire, un ermitage au désert, ainsi le dit la chronique; des cellules se groupaient autour, et une communauté religieuse changeait cet ermitage en une famille dans laquelle Ton priait, Ton travaillait el Ton jeûnait pour Dieu et Tédi fication des hommes '.

Ces cellules une fois agrandies, de pieuses confréries transformaient en basilique la petite chapelle : si un saint abbé y mourait à Tétat de martyr ou de confesseur, on recueillait ses reliques, les gouttes de son sang, ses ossements précieux ; une châsse aux formes byzantines avee Timage du saint était fa çonnée dans le monastère. De toutes parts on accou rait en pèlerinage, car la châsse, ressource des malades et des souffreteux, paraissait éclatante de miracles. La foule des pèlerins accourait donc là; mnis quand cette foule était bien pressée, il fallait Tabriter par l'hospitalité, et Ton élevait pour elle quelques maisons en bois, quelques gîtes modestes ; les marchands affluaient bien tôt pour offrir leurs denrées et exercer leur industrie, ainsi qu'on le voyait aux landys de Saint-Denis ; et de là les foires et marchés, qui obtenaient chartes et privilèges ' Le vu0 siècle est l'époquc de la fondation des monastères de Sithieu Fontenelle, Chelles, Corbie.

Saint Benoît est toujours le fondateur primitif de ces monastères qui travaillent et prient. Consultez le grand et modeste Mabillon dans ses Annal, ordin. sanct. Bencdict. Je place aussi très haut ses Act. Smct. Mais la collection des bollandistes est plus largement conçue. LES MONASTÈRES DES GAULES (VIIe ET VIII8 SIECLES). 23 au nom de Tabbé, puis du comte ou du roi; Tactivité se montrait partout : à côté du monastère se bâtissait un bourg , le bourg devenait ville. Telle fut Torigine de la plupart des cités de France, que la reconnaissance du peuple dotait du nom d'un saint patron : cellules et ermitages, châsses bénites, foires et bourgs surent la cause et le principe de la fondation des cités dans les Gaules; les générations oublieuses effacent en vain ces souvenirs, ils sont incrustés dans les pierres comme ils sont écrits dans les vieilles chartes de la patrie1.

La géographie monastique des Gaules au vme siècle est curieuse, parce qu'elle signale les progrès et les dé veloppements de Tesprit de règle ; partout où un mo nastère se fonde , ou peut dire qu'il y a tendance vers une organisation plus parfaite de la société. Dans la Neustrie, les abbayes et les monastères se multiplient. II se montre dans cette partie de la Gaule une suite de grands saints avec leurs légendes ; tous ont rendu d'im menses services à la civilisation de ces contrées naguère ravagées par Tinvasion barbare : voici les deux Ger main, dont on voyait les reliques dans les monastères bâtis sur les rives de la Seine : l'un, saint Germain, vieil évêque d'Auxerre (l'Auxerrois , ainsi le surnomment les légendes); l'autre, saint Germain des Prés, dans les prés fleuris qui devinrent TUniversité.

Sainte Geneviève sur la montagne, souvenir de la vierge de Manterre qui 1 On a compté que les 5/8 des bourgs et villes de France doivent leur origine à des monastères. La Belgique surtout leur est redevable de ses actives cités. Liège , la ville des métiers, tire son origine de la translation des reliques de saint Lambert ; il y eut un tel concours de peuple, qu'une ville fut fondée autour de la châsse du saint. La date de cette translation est du 28 avril 720. Vila sanct. Lamberti. Dans les Origines de la ville de Liège. CHARLEMAGNE. sauva le pays des ravages des' Barbares et préserva Paris de la famine. A deux lieues sur la Seine, saint Denis, célèbre par son trésor, ses chroniques , ses foires et landys; Saint -Denis où s'écrivait l'histoire du pays comme un acte de religion et de patriotisme.

Quel précieux catalogue que celui des saints nationaux dans la Neustrie ! Gervais, Eloi Torfèvre, Landry le fon dateur des hôpitaux, Méry ou Méderic, tous artisans ou clercs, dont les châsses brillaient plus que la couronne des rois dans les basiliques construites à leur honneur. Saint Ouen de Rouen, saint Martin de Tours ou saint Wandrille le Picard avaient leurs cellules hospitalières; saint Berlin voyait construire le monastère de Sithieu ; Hubert le coureur |des bois avait converti les sauvages habitants des Ardennes, plus barbares que les bêtes fé roces; saint Hubert, dont les reliques guérissaient les morsures d'animaux enragés : que ne pouvait la foi pour relever le moral de Thomme1 ! A T extrémité de TOcéan, sur un promontoire appelé la tombe et le péril de la mer quand les flots se brisaient en vagues écumeuses, on venait de fonder le monastère du Mont-Saint-Michel 2 pour préserver les matelots; et saint Boniface créait en Germanie, sur une rivière paisible, l'abbaye de Fulde, où devait s'écrire, au milieu des travaux de la terre défrichée, les annales des Carlovingiens 3.

Partout en Neustrie, en Austrasie, en Aquitaine et en Germanie , les solitaires fondations s'établirent sous Taile de saintes renommées; 1 Vita Huberti ab ipsius discip. script, apud Surium, 3 nov. Le père Roberti, fort chasseur lui-même, a beaucoup disserté sur saint Hubert dans un petit opuscule : Questiones Hubertinœ. 2 Voyez la légende sur la fondation du Mont-Saint-Michel. Sigebert in Chronic. ad ann. 709. 3 Je suis passé deux fois à Fulde, sur la route de Francfort à Leipsick; il reste à peine quelques souvenirs de la vieille abbaye. LES MONASTÈRES, LES LÉGENDES (VIIe ET VIIIe SIÈCLES). 25 les communautés plantèrent la vigne sur les coteaux du Rhin et du Rhône, défrichèrent les vastes plaines, im posèrent Tordre, le travail, la règle, la hiérarchie, et fondèrent les vastes cités qui portent encore leur nom dans la Germanie ou la Gaule'.

Ces fondations monastiques inspirèrent les légendes, traditions poétiques du christianisme, drames colorés qui eurent pour but d'enseigner au monde, par Tinter vention du Ciel, les vérités morales et les lois de Thuma nité. A toutes les époques, la reconnaissance des peu ples pour les grands services rattache à l'histoire de Thomme de génie ou au bienfaiteur de Thumanité quel que chose de merveilleux : aux actions véritables de la vie vient se joindre la partie dorée, on enchâsse d'or et de rubis le sépulcre modeste où ses débris sont déposés. Ainsi fait la légende des saints, récit enthousiaste de ce que le serviteur et le disciple ont vu ou entendu dire sur la vie de celui dont les ossements sont déposés dans la châsse précieuse. Ces récits merveilleux contiennent presque tors une leçon morale; aux fougues de la guerre, à Timpatience des barbares, les légendaires opposenl les douceurs de la solitude, les pectacle^de la paix et du repos.

Si les hommes d'armes, violents et colères, oppri ment les serfs et les petits qui labourent la terre, les lé gendes racontent comment la main du comte (du grasf, du hern) s'est desséchée lorsqu'il a voulu piller le bien du peuple et le reliquaire de Téglise; les prières et les exhortations d'un saint abbé ont arrêté les conquérants farouches; le jeûne, l'abstinence sont opposés à ces 1 La plupart des chartes originales des Carlovingiens conservées aux archives du royaume sont relatives aux dons faits aux monastères de Saint-Denis et de Saint-Germain, véritables fondations nationales. CHARLEMAGNE. hommes d'armes qui dévorent le bien du pauvre et sa vourent la venaison dans les festins. Un comte fougueux a renvoyé sa chaste épouse de son lit nuptial, la légende raconte bientôt comment la mort est venue à lui, au milieu des banquets sensuels * ; un pauvre serf qui s'est fait ermite et moine exerce plus de puissance par les miracles, que le comte ou le duc; les légions du ciel accourent à ses prières.

Les diables sont les instruments que les légendes emploient pour comprimer le méchant. La biographie des saints est le plus naïf récit de ce temps ; elle encourage les faibles, terrifie le puissant; c'est dans les bollandistes qu'il faut apprendre le moyen âge : ces Plutarques de la solitude écrivaient avec foi les miracles qui avaient préservé le faible de la vengeance du fort. Les légendes furent le frein unique peut-ètre qui préserva la société des violences de la guerre; ces mythes du christianisme surent en harmonie avec Tétat social; il y eut des lieux sacrés contre la main violente des hommes d'armes, il y eut des faiblesses respectées, une morale sous les vives impressions de la croyance: lisez les miracles de saint Germain écrits par le moine Aimoin2; l'histoire de saint Benoît, le prédicateur d'Angleterre; la biographie de Martin de Tours ; Texem ple de ces hommes pieux avait préparé les générations vers une voie meilleure.

Dans une société brutale, 1 J'ai passé ma plus extrême jeunesse à l'étude des bollandistes, et mon goût d'histoire est venu de cette lecture profonde, assidue. Les Acl Sanct. ord. Sanct. Benedic. de Mabillon sont aussi une des lec tures les plus attrayantes pour ceux qui veulent suivre .'histoire. 2 Aimoin est un des plus actifs biographes des saints , il a écrit De miracul. sanct. German., De miracul. sanct. Genovef.; c'est une imagination ardente et poétique. Voyez le texte donné par D. Bou quet, t. VII, p. 348. LA VIE MONACALE (vil" ET VIIl" SIECLES). 27 il fallait de douces légendes qui relevassent la femme, protégeassent les faibles enfants, les serfs, la cité, la foire et les pèlerins : Geneviève, noble Geneviève la braban çoise, n'es-tu pas là Timage de la femme persécutée par le traître et le fort, et que la main de Dieu conduit et sauve contre les outrages du majordome déloyal? * Quelques-unes de ces légendes racontent la vie voya geuse des saints qui se vouent à Tapostolat dans les terres inconnues; si la plupart des moines se renferment dans la cellule pour apprendre au monde qu'il y a un bonheur en face de Dieu et de soi-même , si quelques autres prient et jeûnent pour habituer la société aux privations (lorsque les hommes d'armes, dans la joie des festins, se repaissaient de venaison), d'autres clercs se consacrent à la vie voyageuse pour annoncer la parole; et c'est quand la société est entourée de barbares en dehors de la civilisation et de la foi chrétienne, que des évêques pleins d'un grand zèle s'acheminent vers ces contrées incultes pour prêcher et convertir.

Saint Benoit Biscop ou Bischop 2 enseigne les peuples de Theptarchie saxonne, Wilfridou Boniface le Saxon lui-même se fait Tapôtrede la Germanie ; il fonde en passant des villes, des monas tères dans la Hesse, dans la Thuringe aux noires forêts3. Tous ces pays sont couverts de hordes barbares; il y a des peuplades sauvages mème dans les Ardennes; on y adore les idoles du vieux monde : rien n'arrête les apôtres, ni la cruauté des Frisons ni la haine implacable que les 1 II ne faut pas prendre sainte Geneviève de Brabant pour la Gene viève de Nantcrre. 2 Cc Benoît, saxon, ne doit pas être confondu avec saint Benoît le fondateur; il naquit en 628. On trouve sa vie écrite par Bède, dans The history offorsl Werermoulh abbots, parWare, Dublin, 1664. 1 Concil. Gall., t. I", p. 550-580. Les voyages de saint Anschaire au nord de la Scandinavie appartiennent au ix« siècle.

CHARLEMAGNE. Saxons portent aux principes et aux lois du christianisme. Ils partent pour enseigner la vérité, ils n'emportent avec eux que quelques lettres des papes et des princes; ils prêchent pour faire connaître partout la vérité de Dieu, la sainteté du mariage, la vie et la mission du Christ. Souvent, pour couronner' leur œuvre, les apôtres souffrent le martyre; un tumulte de peuple les sacrifie aux pieds des idoles, ils tombent sous la hache ou la framée. Ainsi finit saint Boniface1 sur la terre indomp tée des Frisons; on lui arracha les entrailles, on brisa son crâne sur ce sol ensanglanté. Les ossements précieusement recueillis des martyrs s'enchâssaient dans les reliquaires, que les églises ap pellent leur trésor : trésor, en effet, de foi et de protection pour le petit et le faible!

Ces reliquaires contiennent des débris précieux, ils sont couverts d'or enchâssant les pierres, les émeraudes, les topazes, qui brillent comme la lumière du jour. Ces châsses sont Tobjet de Tadoralion des fidèles, qui viennent y déposer leurs présents : la dent du sanglier qui lésa menacés, la hache d'armes quia rebondi sur leurs tètes; serfs, peuples, Romains et Francs accourent pour prier devant ces reliques qu'ils ac compagnent en procession solennelle au milieu des par fums, des fleurs et de Tencens. Dieu refuse-t-il la pluie aux campagnes désolées? c'est au reliquaire que Ton re court pour obtenir la rosée bienfaisante. Une maladie, une famine, affligent— elles le pays? les prières retentissent au pied de la châsse : c'est le trésor, la fortune de Téglise. On dépose des ex-voto, des luminaires; on prie, on jeûne en son honneur.

Sur le type de ces reliquaires se construisent les cathédrales lombardes ou byzantines ' La vie si dramatique de saint Boniface a été écrite par son disciple Willibad, Saxon comme lui. Bollandistes, 1er juin, p. 470. LES CHASSES DE SAINTS, LES BASILIQUES (VIIe ET VIHcSlÈCLEs). 29 du vnie siècle ; on se fait gloire et honneur d'imiter en tout les tombes des saints ; on les transforme en basiliques, comme on les a d'abord façonnées en argent ou en vermeil, selon Tus de Torfèvre Éloi, le maître et Tou vrier du reliquaire de saint Martin de Tours. Un petit fragment d'os de Tévèque vénéré a été souvent Torigine et la source de ces beaux monuments du moyen âge, panthéons chrétiens çà et là répandus : chaque cathédrale a sa légende, comme chaque légende sa cathédrale. La plus curieuse lecture pourle moyen âge, ce sont les récits sur la vie des saints; vous y voyez la tempérance prê chée , l'abstinence de la chair, les jeûnes, sorte de règlement de police, famine régulière dans les grandes fa mines si fréquentes à ces époques ; vous y voyez des exemples de modération.

Au milieu d'une société violemment ébranlée, la vie monastique fut le contre-poids apporté à l'existence active , violente des hordes bar bares ; la solitude du monastère est opposée à la fougue errante des peuplades de Germanie '. L'action des conciles, bien qu'irrégulière encore, vint à Tappui des lois politiques pour Tordre des sociétés ; ces conciles furent fréquents dans les Gaules au vme siècle. Comme il y avait un grand relâchement dans les mœurs, il fallut recourir aux lois ecclésiastiques pour les comprimer. Ces actes se ressentent du mélange per pétuel des hommes d'armes et des clercs : rien n'est dis tinct ; une disposition purement d'église est à côté d'un acte de police sociale ; les règles du mariage surtout 1 Je regrette que l'histoire des monastères n'ait point été écrite sous ce point de vue; elle aurait bien mieux expliqué le moyen âge que la simple étude des lois incertaines et des chroniques généralement trop brèves du xue siècle.

CHARLEMAGNE. préoccupent les conciles; les passions des sens sont les plus difficiles à comprimer parmi les nations brutales; tout ce qui tient au mouvement du sang, la colère et Tincontinence dominent les peuples primitifs. La discipline des clercs tient la première place; il faut ramener Tordre dans Téglise d'abord, pour le faire pré valoir ensuite dans la société. On peut considérer les conciles de Nantes et de Verberie * comme les deux extrémités du système ecclésiastique dans les Gaules pendant tout un siècle. Le concile de Nantes2, qui est fort ancien, conserve une empreinte romaine; il ne s'agit que de discipline cléricale : « On doit entendre la messe à sa paroisse; chaque dimanche, à la porte de Téglise, on demandera s'il est des personnes qui aient entre elles des inimitiés; elles devront se réconcilier avant la messe.

Les clercs ne pourront rester avec au cune femme, et celles-ci, môme dans Téglise, ne s'ap procheront jamais du choeur. Les sépultures auront lieu sous le portique des églises ou dans le parvis ; chaque prêtre ne peut avoir qu'une église , la dîme n'est pour eux qu'une solde des pauvres et des pèlerins. On peut répudier sa femme pour adultère. Le repas du piètre doit consister en un morceau de pain et un calice de vin ; Tbomicide est puni de quatorze ans de pénitence. Les femmes ne peuvent se mêler d'affaires publiques, elles doivent travailler à des ouvrages d'aiguille ; nul ne peut se déplacer en aucun cas qu'avec la permission de Té- 1 Le père Sirmond a publié avec avec un grand soin la Collection des conciles de la Gaule ; c'est dans ces précieux documents qu'il faut rechercher l'histoire des lois de police sociale du v° au vnc siècle. 2 Le concile de Nantes est marqué de Tannée 650.

Flodoard en parle, liv. H, chap. 1er; il est en entier dans le Concil. Gall., t. Ier page 60 1 . LES CONCILES (vile ET VIIIe SIECLES). 31 vèque. On doit faire abattre au plus tôt les arbres druidiques pour lesquels le peuple conserve encore de la vénération ; puis on brisera les pierres que la superstition des vieux Gaulois consacrait aux divinités inconnues1. » A l'autre extrémité de la période, le concile de Ver berie se ressent des mœurs de la nation conquérante; on peut dire que si le concile de Nantes est romain, celui de Verberie est franc. Ainsi la continence y est moins respectée ; on suppose le cas possible d'un prêtre qui s'est marié avec sa nièce ; les circonstances de répu diation s'y trouvent multipliées; le concile prévoit les hypothèses les plus diverses de Tinceste et de Tadullère, comme s'ils étaient fréquents; la chasteté du toit do mestique ne paraît nullement gardée. « Si une femme se plaint que son mari n'a jamais consommé le mariage, dit le concile, qu'ils aillent à la croix; et si ce que la femme dit est vrai , qu'ils soient séparés et qu'elle fasse ce qu'elle voudra 2. » On renouvelle aux clercs la défense de porter les armes, leur plus chère distraction; on pose des restrictions pour la chasse, des peines pour les homicides; c'est un code de police sociale.

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