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Mémoires d'un officier aux Gardes Françaises, 1789-1793 (Général Mis. de Maleissye) . Publiés par M. G. Roberti, etc

Tardieu, Antoine Charles Marie Anne de, Marquis de Maleissye · 1897 · Scanned text

106,297 words · about 7 h 27 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Tardieu, Antoine Charles Marie Anne de, Marquis de Maleissye
Language
French
Published
1897
Length
106,297 words · about 7 h 27 min
Sections
9 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (9)
  1. Front matter about 1 min
  2. Introduction about 1 h 11 min
  3. Chapitre II Le about 46 min
  4. Chapitre III Les about 36 min
  5. Chapitre IV about 23 min
  6. Chapitre V about 56 min
  7. Chapitre VI Louis XVI about 58 min
  8. Chapitre VII about 1 h 27 min
  9. Chapitre IX Campagne De about 1 h 9 min

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Front matter

GÉNÉRAL M»! DE MALEISSYE MÉMOIRES D'UN OFFICIER AUX GARDES FRANÇAISES (1789-1793) PUBLIÉS PAR M. G. ROBERTI pnoi'Essuun a i, 'académie militaire du t i: n i v Avec un portrait en héliogravure PARIS librairie plon li. PLOIV, NOURRIT et C", IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE CAIIA.VCIÈRE, 10 1897 Tous droits réservés MÉMOIRES D'UN OFFICIER AUX GARDES FRANÇAISES ò L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduc tion et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y com pris la Suède et la Norvège. Cet ouvrage a été déposé au ministère de l'inlérieur (section de la librairie) en avril 1897. PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLOX, NOURRIT ET C », 8, RUE GABAXCIÈRE. — 2302. HelioaTilloii et Heuse Imp . A .Maire JI.PWNo'irrit et C'^Eáit GÉNÉRAL M1' DE MALEISSYE MÉMOIRES D'UN OFFICIER AUX CARDES FRANÇAISES (1789-1793) PUBLIÉS par M. G. ROBERTI PROFESSEUR A L'aCADÉMIE MILITAIRE DE Tl'RIX Avec un portrait en héliogravure PARIS LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE GARANCIÈRE, 10 1897 Tous droits réservés

Introduction

Le n° 475 des Manoscritti vari de la Bibliothèque du Roi à Turin n'avait jusqu'à présent attiré l'attention de personne, malgré son titre alléchant « Mémoires de la Révolution de France, manuscrit précieux et unique ». C'est un petit in-4° à la reliure très simple, en cartonnage presque grossier. On y reconnaît trois écritures différentes, dont une de femme. L'orthographe de cette dernière n'est pas toujours très correcte, tandis qu'en général, sauf pour les noms propres, on a peu de chose à reprocher aux autres. Aucune de ces trois écritures ne parait être celle de l'au teur (1), qui a vraisemblablement dicté ou fait recopier à plusieurs reprises le texte de ses Mémoires d'après des notes prises au cours des événements. Un simple hasard m'ayant fait jeter les yeux sur ce manuscrit, je ne tardai pas à en deviner l'importance et à le parcourir avec le plus grand intérêt.

La bibliothèque n'a malheureusement gardé aucune pièce constatant l'acquisi tion de ce volume. Mon émigré, — car c'en était un, et de la meilleure marque, — n'avait fait que traverser Turin, à - (1) Aucun autographe de l'auteur n'ayant pu m'ètre communiqué, j'ai dû renoncer à vérifier ce détail. . la fin de l'hiver de 1792 en revenant d'une mission en Pro vence. Je n'avais donc aucune chance de retrouver son nom parmi les rares documents que les archives turinoises ont conservés relativement au séjour des émigrés en Piémont. D'ailleurs, aucun passage du texte ne donne lieu de supposer que l'auteur ait rédigé son ouvrage sur la demande du roi Victor-Amédée III ou de quelque personnage de sa cour, désirant être instruit par un témoin oculaire des premiers événements de la Révolution (1). II me parait donc probable que les hasards d'une vente et le flair du conser vateur ont fait seuls — Dieu sait quand et comment — échouer cette précieuse épave de la Révolution à la biblio thèque fondée par le roi Charles-Albert.

Dès les débuts du récit, qui est anonyme, l'auteur nous apprend (p. 22) qu'il était en 1789 sous-lieutenant en premier dans l'artillerie du régiment des gardes françaises. Or cette fonction, qui n'avait qu'un titulaire, étant exercée alors par Antoine de Tardieu de Maleissye (2), nul autre que lui ne peut être l'auteur des Mémoires qu'on va lire. ■x- * Notre auteur appartient à une vieille famille (3) qui par filiation suivie remonte à Roland de Tardieu, sei- (1) Sur la face intérieure de la reliure sont tracés quelques mots d'une écriture presque eflaéée. Je crois y lire : A S. A. R. Ie duc de Loraine (fie). Cette dédicace n'a probablement aucun rapport avec le manuscrit Maleissye. On peut supposer que ce manuscrit a été cousu d'une faço^provisoire dans une reliure ayant déjà servi. (2) Un Etat imprimé du régiment des gardes françoises du Roy, daté de juin 1789, porte : Artillerie, M. de Maleissye, sous-lieutenant en premier. (3) Cf. Les Tardieu de Maleissye (1090-1895), deuxième édition revue et augmentée par Ambroise Tardieu. Clermont-Ferrand (Puy do-Dôme), 1895.

INTRODUCTION.

. IX gneur d'Aguielle (près de Gap), dont le nom paraît comme témoin en 1100 dans un acte de donation à la commanderie de Saint-Martin de Gap appartenant aux Frères de Saint-Jean de Jérusalem. Guillaume de Tardieu, sergent d'armes, prit part à la septième croisade en 1250; un autre Guillaume fut gouverneur de Briançon en 1343; son fils porta aussi ce même nom et dut, comme gou verneur de Lauzerte (eu Quercy), remettre cette place le 14 janvier 1362 à Jean Chandos et prêter serment de fidélité à Jean d'Angleterre; Jean fut lieutenant de Bayard dans toutes ses guerres; Jacques de Tardieu, né à Lauzerte en 1440, alla s'établir dans le comté d'Eu, où il épousa Perenelle de Hauville. Une ancienne noblesse, de riches alliances (1), le mérite personnel assurèrent un succès rapide à tous ceux qui prirent du service dans les carrières civiles et militaires.

François de Tardieu, seigneur de Melleville, mourut ambassadeur du Roi à Venise en 1613 (2). Aristarque de Tardieu, seigneur d'Incarville, fut ambassadeur en Flandre, oii il mourut en 1619. Jacques, seigneur de Chàtillon-lez- Bagneux et Liancourt, lieutenant criminel au Chatelet dès 1635, occupa pendant de très longues années cette charge (1) Par le mariage de Jacques-François de Tardieu, marquis de Maleissye, et d'Anne de Barenlin (2 août 1684), les Maleissye s'allièrent à la famille de Jeanne d'Arc, dont ils sont encore à présent les seuls représentants directs. Anne de Barentin était l'arrière-petite-ûlle de Charles du Lys, avocat général à la cour des aides à Paris (mort vers 1632), dernier représentant mâle de la famille de Jeanne d'Arc. (2) Anne de Marlin de Maleissye, sa femme, fut gouvernante des Enfants de France (les filles de Henri IV) et amie de Marie de Médicis.

Ce fut à elle que la cour d'Angleterre s'adressa pour les premières négociations du mariage du prince de Galles (qui fut Charles Ier) avec Henriette de France. — Cf. Guizor, Un projet de mariage royal, p. 257-258, 268. X importante (1). Gabriel de Tardieu de Melleville fut tué à Castelnaudary (1632) à la tête d'une compagnie de gardes françaises; son second frère, chevalier de Malte, périt à l'abordage dans un combat contre les Turcs ; le troisième fut maréchal de camp sous le nom de baron d'Esclavelles et eut un fils qui fut brigadier, commandeur de Saint-Louis, et mourut gouverneur de Valenciennes (2). L'auteur des Mémoires descend d'un quatrième fils de François, Pam bassadeur à Venise, et d'Anne de Martin de Maleissye, qui fut capitaine aux gardes, maréchal de camp, conseiller d'Etat, et qui devint marquis de Melleville et de Maleissye.

Dès le commencement du dix-septième siècle le régiment des gardes françaises compte dans ses rangs des Maleissye, depuis Henry, « l'un des meilleurs hommes de guerre de son temps (3) » . La création des gardes françaises remonte à 1563, mais ce régiment n'a été constitué d'une façon définitive que sous Henri III, en 1574. Depuis lors il prit part à toutes les guerres. On ne peut songer à faire ici Phistoire des gardes françaises. Ce serait écrire toute Phistoire militaire de la (1) II fut assassiné avec sa femme Marie Ferrier par des voleurs, le 24 août 1665, dans son hôtel sur le quai des Augustins. Boileau (Satire X, p. 249-340) fait un portrait peu flatteur de ce magistrat et de sa femme, en blâmant leur avarice sordide. II dit cependant : Dans la robe on vantait son illustre maison; II était plein de sens, d'esprit et de raison.

(2) C'est le père de la fameuse Mme d'Épinay. — Cl. L. Perev, La jeunesse de Mme d'Epinay et Les dernières années de Mme d'Épinay. (3) Le Pipre de Neufville, Histoire de la maison militaire du Roi, t. III, p. 121. Henry de Maleissye fut un des premiers lieutenants généraux nommés à la création de ce grade (1645) et eut le gouver nement général de Pignerol et de ses dépendances.

INTRODUCTION.

. XI France. Pas une bataille n'a été livrée que des compagnies des gardes françaises n'y fussent pour décider de la victoire. "De 1674 à 1712, dit Le Pipre de Neufville(l), quatre-vingt douze capitaines ont été tués à Pennemi, sans compter ceux quiontpum'échapperousont morts de leurs blessures. « De telles prouesses justifient les privilèges vraiment exception nels dont jouissait le régiment. Son colonel était un maré chal de France; ses capitaines avaient rang de colonel (2) ; ses lieutenants commandaient à tous les capitaines, ses sous-lieutenants et enseignes à tous les lieutenants. Ses sergents même avaient reçu des prérogatives importantes, surtout sous Louis XIV (3), qui voulait les distinguer entre tous. Un sergent aux gardes n'était relevé de son poste que par un officier, quand c'était un détachement d'un autre régiment qui le relevait.

Lorsqu'un sergent avait commis quelque faute, les autres sergents du corps tenaient conseil de guerre sous la présidence du plus ancien d'entre eux, sans que les hauts officiers y fussent admis. On ne pouvait (1) Histoire de la maison militaire du Roi. (2) Une charge de capitaine représentait une somme considérable. En 1661, le chevalier de Maupeou, étant tombé en disgrâce pour avoir provoqué en duel M. de Noailles dans la maison du Roi, fut obligé par le Roi de se démettre de sa charge de major qu'il vendit pour 90,000 livres et de sa compagnie pour 25,000 écus. M. de Castelnau vendit la sienne au même prix en 1667 ; en 1672, le duc de la Feuillade, 113,000 livres. C'était une grande augmentation, qui continua jusqu'en 1789. Le prix d'une compagnie aux gardes françaises était donc beaucoup plus élevé qu'un régiment. 25,000 écus en 1661 sont des écus de compte valant 3 livres tournois, soit 75,000 livres.

Or 75,000 livres correspondent intrinsèquement à 123,000 fraDcs, dont l'équivalent actuel est de 246,000, parce que le pouvoir d'achat de l'argent en 1661 était le double de ce qu'il est aujourd'hui. Cf. d'Ave.vel, Richelieu et la monar chie absolue, t. III. (3) Voir les ordonnances d'avril 1691 et lévrier 1692. Personne n'a plus heureusement résumé Phistoire des gardes françaises que AI. Fré déric Masson, dans son livre Cavaliers de Napoléon, p. 12-15. pourvoir aux vacances dans ce grade sans Pagrément d'une espèce de chambre de justice composée de douze sergents reconnus pour gens de mérite, de valeur et de probité. Pour les crimes ou fautes qui se commettaient de soldat à soldat, le seul prévôt des bandes était investi du privilège d'en connaître, à l'exclusion de tout autre tribunal. Le grand Roi s'était plu à développer dans les gardes françaises comme premier sentiment Phonneur, afin que ce corps demeurât toujours fidèle, même au cas de défection du reste de l'armée.

On comprendra, en lisant les Mémoires de Maleissye, l'esprit particulier du régiment des gardes. C'était non seu lement pour lui un régiment aux belles et anciennes tra ditions, mais c'était presque sa famille. Mieux que tout autre il en connaissait l'esprit, puisque, comme tous les siens, le marquis Antoine-Charles de Maleissye, son père, y avait servi longtemps. En 1777 il y était capitaine avec rang de colonel, le 1" mars 1780 il passait brigadier d'infanterie, le 1er janvier 1782 maréchal de camp, en 1789 il était nommé lieutenant général. De son mariage avec Elisabeth- Marie de Paignon (16 mars 1759), Antoine-Charles de Tardieu, marquis de Maleissye, seigneur de Mons, Rive court, Plsle Jourdain, le Vigean, Fontaine-les-Ribouts, eut huit enfants. Deux moururent en bas âge. L'aîné des gar çons, Antoine-Charles-Marie-Anne, est l'auteur des Mé moires.

Les deux frères cadets entreprirent aussi la carrière des armes, mais l'un et l'autre dans la marine. Ayant émigré, comme lui, ils le retrouvèrent à Coblentz et ont leur place, quoique d'une façon tout à fait accidentelle, dans les Mémoires de leur aîné. Des trois filles du marquis de Maleissye, Paînée seulement, qui devint d'abord mar-

INTRODUCTION.

. XIII quise de Goulaine, ensuite comtesse de Lostanges , échappa à la tourmente révolutionnaire. Les deux autres, la baronne de Bois-Bérenger et Mlle de Maleissye, péri rent avec leurs parents sur Péchafaud. Antoine-Charles-Marie-Anne de Tardieu, comte, puis marquis de Maleissye, naquit à Paris le 26 avril 1764 et fut baptisé le même jour à Saint-Jean en Grève. Gouver neur de Civray (1) dès son bas âge, il fut admis à quinze ans non révolus aux gardes françaises comme enseigne sur numéraire le 21 mars 1779. II y passa enseigne le 3 septembre 1780, sous-lieutenant en second le 18 mai 1783. A vingt-quatre ans il y fut promu sous-lieutenant en premier, et, quoiqu'il fût inscrit dans l'artillerie du régiment, il comptait dans la compagnie n° 7 (Beauvoir). II se Irouva donc au premier rang pour assister au prologue et à une partie du premier acte de la Révolution.

Le 6 mai 1788, à la tète d'un détachement des gardes françaises, il est chargé par le vicomte d'Agoult de la garde des conseillers au Par lement Duval d'Eprémesnil et Goislard de Montsabert, arrêtés pendant la fameuse séance « de trente heures d . Le 28 avril 1789 il est de service sur la place de la porte Saint-Antoine, au pied de la potence à laquelle on pend deux des « brigands » pris la veille au pillage de la maison Réveillon. Bientôt après il va voir, sans pouvoir les empê cher, les progrès effrayants de l'indiscipline et de l'esprit de révolte dans son cher régiment. II saura faire cependant son devoir jusqu'au bout. Les officiers aux gardes — comme nous les décrivent (1) Petite ville du Poitou. C'était naturellement un titre de gouver neur ad honorem. Le marquis de Maleissye père avait été nommé gouverneur de Compiègne dans les mêmes circonstances. les Mémoires contemporains (1) — passaient presque tout leur temps à la toilette, dans les boudoirs, et ne se sou ciaient guère d'être connus de leurs soldats.

Maleissye n'était pas de ceux-là. Peu sociable, très autoritaire, il pré férait son métier à toute autre chose. Il passait volontiers une très grande partie de ses journées à son cher régiment, s'occupant avec plaisir des moindres détails du service. II ne comprenait pas qu'on pût faire les choses à moitié. C'est ainsi qu'il put acquérir malgré son jeune âge, grâce à une énergie froide et toujours maîtresse d'elle-même, qui était le fond de son caractère, un empire sur ses canonniers, qui nous explique sa conduite au milieu de la débandade générale. Le duc du Chatelet, qui avait succédé en 1788 au duc de Biron comme colonel des gardes françaises, paraissait le chef le moins désigné pour les commander. II ne compre nait pas ce corps d'élite, n'avait pas vécu de sa vie, et ses maladresses en hâtèrent la décomposition.

II y détruisit Pamour-propre et les sentiments de particularisme et d'honneur qui étaient si chers à ce corps. Pour remplacer ces sentiments, il ne sut pas imposer la discipline, et tout ce qu'il fit tourna à la ruine du régiment et à la perte de la royauté. Tandis que la plupart des officiers ne purent bientôt plus compter sur leurs soldats, parce qu'il était trop tard pour gagner leur affection, Maleissye — et bien peu d'autres avec lui — sut, plutôt encore par Paltachement que par la crainte, les maintenir dans le devoir. (1) Cf. Barras, Mémoires, vol. I, p. 54. « II y avait dans ce nom breux et beau corps, le premier de l'armée, un mécontentement et une humiliation d'avoir pour chefs des nobles dénués de connaissances militaires, ridicules par leur fierté, etc. i

INTRODUCTION.

. XV II nous en donne lui-même la preuve quand il nous raconte les journées des 12, 13 et 14 juillet. Le 12, il regrette que l'on n'ose pas lui donner des ordres sévères, car il serait sûr de pouvoir les faire exécuter coûte que coûte. Le 13 et le matin même du 14, tandis que des offi ciers pusillanimes et le duc du Chatelet lui-même l'accu saient presque de pactiser avec les révoltés, il sut se tirer d'un très mauvais pas et maîtriser des exaltés que le moindre incident eût pu porter aux dernières extrémités. Rien n'est plus suggestif que le récit de ses expéditions à tra vers Paris insurgé au moment de la prise de la Bastille. Tant qu'il put sans s'astreindre aux formules rigides des règlements maintenir ses soldats dans le devoir et obtenir d'eux ce qui était humainement possible alors, Maleissye fit courageusement tout son devoir, quoi qu'en pussent dire ses camarades, voire même ses chefs.

C'était bien pour le service du Roi que ses canonniers allaient désenclouer leurs canons à Phôpital du Gros-Caillou ou renou veler leurs provisions de poudre à la caserne de la rue de Babylone. Quand le 14 au matin il vit que ses soldats pas saient à la Révolution et qu'il n'y avait désormais plus rien à faire pour sauver la bonne renommée des gardes françaises, il renonça à lutter. Vêtu d'une mauvaise redingote et nanti d'un petit bout de cocarde tricolore, il quitta la caserne avec quelques camarades. A peine avait-il fait quelques pas dans le faubourg Saint-Honoré qu'il fut reconnu et arrêté. Après avoir échappé par miracle à la mort, il fut reconduit à la caserne, d'où on le traîna avec trois de ses compagnons d'infortune au tribunal du district siégeant à Saint-Philippe du Roule. De là on l'emmena, grâce à la complaisance du président et de quelques modérés, à PHôtel de ville.

Un canonnier aux gardes, Giraud, qui avait servi sous lui, sauva les quatre officiers au milieu de la foule envahissant PHôtel de ville. Maleissye rentra pour quelques heures dans sa famille. On était sans inquiétude sur son compte, car personne ne l'y avait cru en dan ger. L'émotion n'en fut pas moins vive. N'ayant pas voulu accepter le grade élevé que ses canonniers lui offraient dans la garde citoyenne, et craignant des repré sailles plus pour les siens que pour lui, il préféra s'éloigner. De Roye en Picardie, où il s'était réfugié pour quelques jours chez un ami, il se rendit en Champagne, à Mancy, une des terres de son père (1). Au commencement d'octobre, tout danger pour lui semblant dissipé, il était de re tour à Paris. Entre temps il avait fait une course à Ver sailles, espérant pouvoir se rendre utile à ses maîtres.

II s'agissait d'un des premiers projets de fuite de Louis XVI à Metz ou à Rouen. Le projet échoua, et Maleissye, qui n'aurait eu, du reste, à remplir qu'un rôle tout à fait secon daire, mais suffisant pour son zèle, rentra à Paris. Il y passa tout Phiver de 1789 à 1790, mêlé aux groupes royalistes qui , chez Gattey, au Palais-Royal , faisaient chorus à l'extrême droite de PAssemblée et se vengeaient par les épigrammes des Actes des Apôtres des progrès indéniables de la Révo lution. Au mois de mars 1790, fatigué de son oisiveté, Maleissye reprit du service. M. de Grimoard, qui avait épousé sa cousine germaine, était alors le bras droit de M. de Bouille. (1) Ce château et les terres qui y étaient adjointes venaient aux Maleissye des Barillon et furent vendus vers 1815 par le comte Aris tarque-Marie de Maleissye, le plus jeune frère de l'auteur.

INTRODUCTION.

. XVII Il n'eut qu'à proposer son jeune parent pour le voir agréer. M. de Bouille n'attendait son nouvel aide de camp qu'en juin. Maleissye, impatient de rejoindre son chef, après avoir assisté pour la dernière fois au coucher du Roi, partit au commencement de mai. A Metz, Maleissye trouva un calme apparent. M. de Bouille avait su conserver encore la tranquillité dans son armée : mais celle-ci allait se désorganisant, comme tout le reste. Arrivé à Metz plein d'admiration pour son chef, « l'espoir du parti royaliste et la terreur du parti révolté ,-> , l'aide de camp de M. de Bouille n'eut pas « le bonheur d'en être aimé » . Dès les premiers jours un incident, sur lequel nous n'avons aucun détail, puisque Maleissye n'écrit pas « son histoire particulière » , le fit mal juger. M. de Bouille avait, paraît-il, la faiblesse de se laisser trop facilement prévenir pour ou contre des gens qu'il connaissait à peine.

Ce malentendu qui dut jeter un froid dans leurs rapports privés ne ralentit pas le zèle de Maleissye et ne donna pas non plus à M. de Bouille une fâcheuse idée de son aide de camp « comme militaire » . II lui reprochait seulement de ne pas savoir « se modérer » , jugement qui nous semble très peu en rapport avec ce que les Mémoires nous laissent deviner du caractère de leur auteur. Quoi qu'il en soit, Maleissye fit bravement et brillamment son devoir à Metz, pendant les premiers troubles, et surtout à Nancy. Dans P « affaire de Nancy » , étant adjoint comme aide de camp provisoire à M. de Frémont, il attaqua à ses côtés la porte Stanislas et pénétra des premiers dans la ville révoltée. Toujours à la suite d'un malentendu, dans Phiver de 1791, Maleissye quitta M. de Bouille, auprès duquel il fut b remplacé à son grand regret par M. de Rodais, qui ne le valait certainement pas.

Les quelques mois de son séjour à Sedan comme aide de camp du général de Plantade, qui ne ressemblait en rien au chef illustre qu'il venait de quitter, furent assez troublés. Ses opinions, qu'il ne prenait pas la peine de cacher, qu'il afficha même dans des vers satiriques, lui attirèrent de méchantes affaires. II courut même le risque de la lanterne. En avril, M. de Plan tade n'ayant pas besoin de lui, Maleissye revint à Paris, où il assista à la tentative inutile du Roi pour se rendre à Saint-Cloud. Ayant étudié les dispositions de la popula tion, il comprit que toute résistance était alors inutile, et qu'il fallait se résigner à attendre un meilleur moment soit pour délivrer le Roi du joug de PAssemblée, soit pour concourir ù des projets de fuite. Sans avoir la prétention de croire que son avis ait pu influer sur les déterminations du Roi, puisque bien d'autres sujets fidèles avaient fait parve nir leurs vœux et leurs conseils à Louis XVI, Maleissye aime à constater dans ses Mémoires qu'il a su comprendre la situation et qu'il eût pu faire éviter un insuccès.

Peu de temps après, nous le retrouvons à Sedan. M. de Plantade ne s'était probablement pas soucié de rappeler un officier qu'il jugeait embarrassant. Maleissye y était retourné de lui-même pour tâcher de se rendre utile. II pressentait de ce côté de graves et prochains événements. Toutefois il n'eut, à son grand regret, aucun rôle à jouer dans la malheureuse affaire de Varennes. La manière dont il analyse les divers épisodes de cet événement nous fait comprendre qu'il aurait cru savoir conduire cette entre prise mieux que presque tous ceux qui, par leur impré voyauce ou leur étourderie, en empêchèrent Pheureuse

INTRODUCTION.

. XIX issue. En butte à la haine populaire qui se déchaîna sur la noblesse après Varennes, Maleissye, qui s'était déjà com promis à Sedan, n'eut plus qu'à émigrer. Le 24 juin 1791, il passait dans le Luxembourg, et, se sentant plus fait pour la vie des camps que pour les intrigues dont Coblentz était le théâtre, il accepta aus sitôt, sur le conseil de M. de Bouille, de se réunir au rassemblement de Graven-Macheren, d'autant plus que la guerre semblait imminente. Le général de Klinglin Pavait connu à Metz. II le prit comme aide de camp, Payant déjà vu aux côtés de M. de Bouille, et se servit de lui pour former le premier noyau de l'armée des princes. De nouvelles fonctions vinrent bientôt distraire Maleissye de ses devoirs strictement militaires. La guerre étant remise, ou jeta les yeux sur lui pour une mission d'entière confiance.

II s'agissait de sonder le terrain dans le midi de la France et surtout à Arles, afin de préparer un mouvement en faveur du rétablissement de l'ancien régime. MM. Dézoteux, de Boisset et de Loys étaient ses collègues, mais, sauf le second, ils n'étaient pas préparés par leur caractère et leurs précédents à une mission aussi difficile. Elle échoua. Tandis que Maleissye, déguisé eu garçon chi rurgien, gagnait au péril de sa vie par la Savoie le Dauphine et la Provence, ses collègues entraient en France par Genève. M. de Calonne, toujours l'homme aux grandes idées, avait pris feu à la première annonce de ce projet. Il avait pressé le départ de la mission en promettant à ses membres l'appui le plus large. A peine était-elle partie, qu'il Pavait complètement oubliée et avait négligé d'une manière im pardonnable de s'occuper d'elle.

Le 23 mars 1792, Maleis sye, qui avait consciencieusement étudié le pays, rentrait à XX Coblentz. M. de Calonne daigna à peine jeter les yeux sur le long mémoire qui lui fut soumis. Le comte d'Artois s'y intéressa davantage. Il demanda à Maleissye, qui avait réussi à pénétrer jusqu'à lui, de retourner immédiatement en Provence, lui fit de nouveau de belles promesses, dont on remit d'un jour à l'autre l'exécution, et, faute d'argent, Maleissye ne put partir. Fatigué de solliciter, il abandonna alors la « Capoue des Français » , où rien n'était fait pour lui plaire, et, ayant obtenu le grade d'aide-major, avec rang de lieutenant-colonel, dans la 3e brigade des hommes d'armes à pied, il se rendit au cantonnement de Bingen. II se trouvait toujours plus à son aise au milieu de soldats que des courtisans et des intrigants qui foisonnaient autour des princes.

A la mi-mai de 1792, on crut venu le moment d'entrer en campagne. M. de Klinglin appela Maleissye à Luxem bourg pour y organiser un service d'informations. C'était la frontière qu'il connaissait le mieux et où il avait le plus de moyens d'avoir des renseignements utiles. Tout dévoué à la cause pour laquelle il combattait, il fit les avances de ce service, comme il avait payé de sa poche son voyage en Provence, grâce à l'argent que son père lui envoya à plusieurs reprises (1). II ne fut jamais remboursé. (1) Le marquis de Maleissye vendit à cette époque le marquisat de Brange en Bourgogne pour envoyer de quoi vivre à ses fils émigrés. II fut payé en assignats. Une grosse somme était encore due, lorsque le marquis de Maleissye périt sur Péchafaud. La nation toucha le prix de la vente, mais rien ne fut remboursé sur le milliard des émigrés.

Ainsi disparut une magnifique terre d'une valeur de plus de douze cent mille Uvres qui venait à M. de Maleissye de son grand-père M. de Barillon, longtemps ambassadeur en Angleterre sous Louis XIV. La Fontaine a dédié à ce personnage une de ses fables, Mme de Sévigné parle de lui comme de l'un de ses meilleurs amis.

INTRODUCTION.

. XXI Lorsque le duc de Brunswick prit en juillet le commandement de l'armée d'invasion, Maleissye resta chargé de ce même service et joua un rôle assez important. Deux fois il contribua à mettre en rapport Brunswick et Dumouriez, prêt à risquer sa vie, lorsque tout autre moyen de commu nication faisait défaut. II se disposait à préparer des com munications sur la route de Soissons — on se croyait alors aux portes de Paris — mais Valmy survint, suivi de la désastreuse retraite. A ce moment encore il rendit quelques services. Chargé de porter au quartier général des princes à Vouziers l'ordre de la retraite, il tâcha de sauver le plus qu'il put de l'encombrant bagage, qui rappelait celui de P u armée de Darius » . La plus grande partie tomba dans les mains des pillards des deux camps, Le 24 octobre, il était de nouveau à Luxembourg.

C'est ici que les Mémoires nous quittent brusquement. Ce fut probablement durant les premiers mois qui suivi rent la retraite et qui furent si douloureux pour les émigrés que Maleissye entreprit la rédaction de ses Mémoires. On y sent toute l'amertume de l'insuccès, qu'il attribue à la mauvaise volonté des alliés et bien aussi à d'autres motifs, qu'il ne sait pas cacher, aimant, comme il aime, la vérité par-dessus tout. Jusqu'où avait-il Pinlention de continuer son récit? Nous ne saurions le dire. Cependant il est pro bable qu'il ne Paurait pas continué longtemps. Il n'écrit pas <■<■ son histoire particulière ■>, , dit-il quelque part, et, après la campagne de 1792, son récit aurait peut-êlre dû prendre un ton par trop autobiographique, qui n'était ni dans son caractère, ni dans ses intentions.

Du reste, il eut pendant quelques années encore une vie trop mouvementée pour trouver le temps de recueillir ses souvenirs. En 1793, ses états de service nous signalent son entrée dans le régiment de Salm (hussards). Ce fut-il lorsque la cavalerie de la légion Colbert venant de Turin fut adjointe au régiment levé en septembre 1792 par le prince de Salm? L'histoire de certains corps de l'armée de Condé est encore à faire. Elle sera même très difficile à écrire, car beaucoup de documents les concernant ont été perdus (1). Quoi qu'il en soit, Maleissye suivit le sort du régiment, qui passa en mars 1794 en Hollande à la solde anglaise et fut remplacé à l'armée de Condé par les hussards de Baschy du Cayla. Pendant la campagne de 1794, un malheur affreux vint frapper Antoine de Maleissye et ses frères émigrés : la mort du marquis et de la marquise de Maleissye et de deux de leurs filles sur Péchafaud révolutionnaire.

La page que leur consacre Wallon dans son Histoire de la Terreur est trop émouvante pour ne pas la citer en entier. « Le 21 messidor an II (9 juillet 1794), cinquante autres furent amenés au Tribunal (révolutionnaire) : François- Marie d'Ornano la maréchale de Lévis et ses deux filles, Mme de Béranger et Aime du Luc, et une famille tout entière, la famille Tardieu de Maleissye, le père, (1) Le marquis de Colbert, ainsi que le marquis de Marignan et quelques autres émigrés, avait obtenu du roi de Sardaigne la permis sion de quitter Nice pour s'établir au couvent de San Dalmazzo di Tenda. Le bruit s'étant répandu à Nice qu'ils y formaient une légion à cheval, le marquis de la Planargia, gouverneur de Nice, interrogea à ce propos le marquis de Colbert, qui lui répondit d'une façon vague. Peu de temps après, le marquis de la Planargia obtint de la cour l'ordre de faire partir les émigrés du couvent de San Dalmazzo. (Archives de Turin, Sez. 1", Materie politiche interne in génère 1791-92, Lettre du marquis de la Planargia au ministre, 17 août 1792.)

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