Introduction
Le troisième chaînon de notre trilogie. La transformation prochaine des races africaines. L'urgence qu'il y a à décrire les coutumes des Noirs. Utilité de cette étude. Tobane, un Ronga de Mpfoumo. Nos autres informateurs. But et plan de cet ouvrage. I. Si nous ne craignions pas d'être prétentieux, nous serions tenté d'appeler l'ouvrage que voici le troisième chaînon de la trilogie que nous avons consacrée à la tribu des Ba-Ronga. Dans un premier volume (Grammaire ronga, Georges Bridel et Gie, 1896) nous avons cherché à expliquer leur langue. Ap prendre Tidiome d'un peuple, c'est la condition première de toute étude fructueuse et scientifique de ce peuple. Pénétrant ensuite dans l'intimité de la tribu, nous lui avons demandé quelles sont ses chansons et ses traditions, de quelles histoires elle charme son imagination et quelles sont les mélo dies naïves ou graves de ses jeunes gens et de ses guerriers.
Le résultat de ces recherches a été publié dans un second volume intitulé : Les Chants et les Contes des Ba-Ronga (Georges Bri del et Cie, 1897). Aujourd'hui, nous voudrions décrire les mœurs de ce peuple, Tensemble de ses coutumes : sujet plus important encore, car il s'agit de savoir quelle existence il mène, cet Africain dont la langue et les traditions nous ont révélé la nature psychique. Intelligent comme il l'est, mais privé des lumières de notre civilisation el de notre religion, comment a-t-il façonné sa vie indi viduelle et la vie collective de sa tribu? Quel parti a-t-il su tirer des ressources naturelles de son pays pour s'entretenir, se vê tir, se loger ? Enfin de quelles croyances nourrit-il son âme primitive ? Pour savoir la vérité sur tous ces sujets, il n'a pas été nécessaire de fouiller et de compulser des volumespoudreux ; il a suffi d'ouvrir les yeux et de recueillir avec soin et précision les explications que quelques Ba-Ronga nous ont données.
Mais, avant d'entrer en matière, nous voudrions montrer par quelques considérations préliminaires comme quoi ce travail est non seulement important et utile, mais encore urgent. II. On peut lire dans le numéro du 23 octobre 1896 du Natal Mer cury, journal qui paraît à Durban, la prophétie suivante : « U'ics à dix ans nous ne doutons pas qu'il ne soit possible d'acheter un billet à Durban pour une promenade au lac Victoria Nyanza, par eau fluviale et par chemin de fer. » Comment l'auteur fort bien renseigné de cet article sur « l'extension des chemins de fer en Afrique » peut-il soutenir, dans ce journal très sérieux, une assertion aussi monumentale ? D'après lui, l'Europe qui s'est jetée sur l'Afrique avec une telle énergie durant ces der nières années, l'Europe. disons-nous, a constaté qu'il n'était pas si difficile de pénétrer jusqu'au cœur du continent noir.
Ce qui avait rendu jusqu'ici le centre de l'Afrique inaccessible, ce sont les cataractes qui empêchent de remonter ses grands fleuves jusqu'à leur source. Au-dessus et au-dessous de ces rapides, les rivières sont parfaitement navigables. II existe même d'im menses lacs qui peuvent devenir d'excellents moyens de com munication. II suffit donc de relier les parties navigables des fleuves par des lignes ferrées pour obtenir une route ininter rompue et relativement peu coûteuse, tout au travers du continent jadis mystérieux. L'esprit d'entreprise des nations euro péennes, avides de terres vierges, de débouchés nouveaux, établit, en cet instant même, ces gigantesques ponts de fer, et, lorsque ce travail sera accompli, la poussée de l'Europe vers l'Afrique prendra des proportions plus grandes encore; les peu ples civilisés entreront en possession d'une manière effective de ces immenses régions et le commerce fera valoir les prodi gieuses ressources de ces contrées pour le bien de l'humanité.
III. II n'y a rien, dans ce rêve d'un Anglais africain, qui ne soit parfaitement possible, ni même probable. Mais il nous est permis de poser une question : « Que deviendra la race noire, la légitime propriétaire de ces territoires convoités, annexés et bientôt occupés par les Blancs ? » Question complexe, à laquelle il est difficile de répondre actuellement, mais qui s'impose à quiconque n'est pas aveuglé par un égoïsme de race ou une préoccupation de lucre. Sans vouloir faire le métier de pro phète, il est dès maintenant possible d'affirmer que, danscescir constances nouvelles, les peuples africains subiront une pro fonde transformation. Nous ne croyons point qu'ils disparaissent le moins du monde, comme les Peaux-Rouges ou les populations australiennes. Les Noirs, au rebours des indigènes d'Amérique et d'Australie, se multiplient dans une proportion phénomé nale, devant laquelle les statisticiens s'arrètent interdits1.
Le contact avec une civilisation vraiment chrétienne (nous dési gnons sous ce nom celle qui ne livre pas l'eau-de-vie européenne au Noir) paraît augmenter encore cette capacité de multiplica tion. Mais on peut prévoir que, en raison même de la faculté que possède le Noir de s'adapter aux nouvelles circonstances, ses mœurs, ses idées changeront du tout au tout. Le Noir du XXIIrae siècle ne ressemblera pas plus à celui d'aujourd'hui que le Breton du Havre ou le Gallois de Cardiff ne ressemble à son ancêtre celtique. IV. Je parlais un jour à un voyageur fort distingué, qui m'avait 1 D'après MrG. Theal, l'historiographe du Sud de l'Afrique (Historyof Sou th. i frica. Vol. V, Appendix). la population indigène au Sud du Limpopo a triplé en 50 ans. Dans certains endroits, elle a mème quadruplé. Eu examinant la proportion existant entre le nombre des enfanls au-dessous de 15 ans et celui des femmes au-dessus de 15 ans, critère le plus sùr, parait-il, pour juger de l'augmentationde la population, on trouve que, en Angleterre, cette proportion est de 110,17 »/., aux États-Unis, pour les Blancs, 130,76%, pour les Noirs. 172 •/„; parmi les Bantou, dans les circonstances défavorables 169 °''0, et, dans des circonstances favorables, 195°,'„.
Les Bantou, c'est-à dire les Nègres du Sud et du centre de l'Afrique, sont donc les plus prolifiques de tous les peuples. fait visite à Lourenço Marques, de mon désir de réunir tous les renseignements possibles sur les coutumes et les idées des in digènes au milieu desquels'j'ai travaillé plusieurs années. «Que vous avez raison », médisait ce;charmant et perspicace causeur. « Songez au bénéfice que ce serait pour nous d'avoir une relation exacte des mœurs et des superstitions de nos ancêtres celtes. II ne s'est trouvé personne pour l'écrire et nous en sommes ré duits à des hypothèses. » II y a donc un intérêt scientifique de premier ordre à recueillir ces données ethnographiques avant que le grand niveau de notre civilisation ait passé sur l'Afrique. V. Mais nous allons plus loin. Ces peuples primitifs sont arri vés à un degré de développement par lequel nous-mêmes nous avons probablement passé autrefois.
J'imagine que les lacustres de l'âge de pierre n'étaient guère supérieurs aux peuples ban tou. A certains égards, ils leur étaient même inférieurs. II sem ble donc, quand nous nous penchons vers ces primitifs pour déchiffrer leur conception du monde et de la vie, que notre his toire ancienne, à nous, surgisse devant nos yeux. Certains pro blèmes de nos âmes civilisées, filles agrandies de ces âmes pri mitives, s'expliquent. Nous prenons mieux conscience de nous mêmes et des mystères de notre évolution. Et que de côtés pittoresques dans cette étude de l'homme non civilisé ! C'est un cri de surprise qui s'échappe de nos lè vres à la vue des inventions toujours curieuses de cette chose si diverse et si profondément une qui est l'esprit humain ! Enfin, ayant acquis une connaissance plus intelligente de cet enfant, de ce frère cadet, du Noir, nous saurons mieux le prendre par la main et le guider dans la voie du progrès, où le poussent les circonstances nouvelles.
Le malheureux ! Le soleil de la civili sation, qui est si brusquement apparu dans son ciel, l'éblouit et le déroute! II lui faut des voix sympathiques pour l'instruire et le mettre en garde contre les dangers de cette civilisation dont il ne cherche trop souvent qu'à s'assimiler les défauts et les vices, sinon elle pourrait bien être pour lui corhme ce phare brillant de la statue de la Liberté à New York contre lequel se fracas sent les oiseaux de passage, attirés et aveuglés par la lumière éblouissante. Frère Noir, qui demeures dans les ténèbres de tes superstitions et de ta perdition, nous savons compris et nous t'aiderons à t'élever sur le chemin de la lumière, de la vérité et de la liberté glorieuse! VI. L'utilité et l'urgence de ce travail étant ainsi démontrées, je commence par remercier Tobane.
LE PAÏS DES BA-RONGA Qui est Tobane? C'est un indigène, appartenant à la tribu des Ba-Ronga, au peuple de Mpfoumo, au clan de Machaquène. 11 m'a, durant bien des heures, initié aux mœurs de sa nation. Son œil brillait d'intelligence ; il prenait sa tâche très au sérieux et pourtant, parfois, quelque malice, quelque sourire passager et un peu moqueur se laissait distinguer sur ses traits, alors qu'il me décrivait quelque coutume drôle ou mème saugrenue. C'est un Ronga *. On appelle de ce nom les indigènes qui en tourent la baie de Dalagoa, au Nord (royaumes de Mabota, Ma gaia ou Nondouane, Mpfoumo, etc.), à l'Ouest (royaumes de Ma tolo et de Nouamba), au Sud (royaumes duTembé et de Mapoute). Tous ces royaumes réunis forment une nation de près de 100 000 âmes, mais ils ne constituent encore qu'une fraction de la grande tribu thonga ou landine qui s'étend de la baie de Sainte-Lucie à la Sabie du Nord 2 et dont ils parlent l'un des dialectes.
Parmi les Ronga, il faut distinguer ceux du Nord de la baie et ceux du Sud. Ces derniers, principalement ceûx du Tembé, ont une au tre origine que ceux du Nord. Leurs traditions les font venir d'un pays septentrional, sans doute du Bo-Nyaï (contrée des Nyaï), au Nord du Limpopo. Leurs mœurs sont quelque peu différentes de celles des Ronga du Nord. Ceux-ci disent tous sortir des montagnes, c'est-à-dire de la contrée montueuse qu'habitent actuellement les Souazi et les Zoulou; c'est pour cette raison-là qu'ils enterrent leurs morts la figure tournée vers l'Occident. Néanmoins, tous parlent la même langue, le même dialecte ronga (c'est ainsi qu'ils rappellent eux-mêmes), ce qui semble démontrer qu'ils l'ont emprunté à la population primitive dont ils sont issus. VII.Tobane appartient au r oyzumeûe Mpfoumo.
C'était non pas le plus étendu, mais le plus célèbre de tous les petits pays avoi sinant la baie de Lourenço Marques. Mpfoumo, J'ancètre le plus éloigné de la famille royale actuelle, celui par le nom duquel on désigne encore la contrée, était en effet le frère aîné de Matolo, lequel, il y a quelques siècles, se constitua souverain indépen dant du pays de ce nom. Dans un passé plus rapproché, l'un des rois de Mpfoumo, Hamoule, ayant encouru le déplaisir des Portugais, fut déporté par eux à Mozambique (aux environs de 1850). Durant l'interrègne, les Blancs donnèrent la régence à l'un des cousins du chef absent, Machaquène, lequel demeurait aux alentours immédiats de la ville. Celui-ci mit tous ses soins 1 Nous employons indifféremment la forme: c Ba-Ronga et Ronga ». Dans le premier cas, te préfixe du pluriel a été conservé (ba); dans le second, il a été supprimé.
Au singulier, il faudrait écrire un «Mo-Ronga», sil'on voulait employer la forme indigène et conserver le préfixe. Ajoutons que le w, dans les mots ronga que nous citerons, doit se prononcer u ou bien ou. 5 Voir l'introduction de ma Grammaire ronga qui contient une étude ethnographique sur la tribu thonga dans son ensemble. à défendre la cause des Européens et à augmenter leur puissance dans le district. De 1856 à 1862, son armée fit plusieurs expéditions pour soumettre les tribus avoisinantes. L'un de ses principaux généraux se nommait Magougou. C'est lui qui commandait les troupes indigènes qui battirent le souverain du Gaza, Maouéoué, et établirent en son lieu et place Mozila, père de Goungounyane. Or Tobane est le fils de Ma gougou. II a donc grandi dans une sorte de cour noire, a été élevé comme un fils de chef et initié de bonne heure aux affai res du pays.
Cette position a donné à son caractère une sorte de gravité particulière. Patriote dans l'âme, il connaît bien son pays et l'aime ardemment. Nul n'était mieux placé que lui pour me renseigner sur les coutumes de son peuple, d'autant qu'il compte des médecins parmi ses parents et qu'il a eu maintes fois Toccasion de les voir pratiquer. Devenu chef de famille, maître d'un village lui même, il a dû présider le tribunal patriarcal où les affaires du kraal sont jugées conformément au droit natif. Élevé avec les jeunes gens de la famille royale et possédant «un nom» (bito), c'est-à-dire une réputation et la considération des conseillers, il a été appelé à participer aussi aux discussions des chefs, à la capitale (ntsindja). C'est donc à lui, tout d'abord, que je suis redevable des détails que l'on trouvera ci-dessous, car nous avons parcouru ensemble et plus ou moins systématiquement tout le domaine des cou tumes des Ba-Ronga, spécialement du clan de Mpfoumo.
VIII. Mais n'oublions pas nos au tres informa teurs : C'est Spoon, l'ex-devin, auquel nous devons plusieurs contes et surtout l'in tiation à l'art divinatoire des indigènes. II vient des environs de Rikatla, d'un district appelé Ribombo, dont le chef actuel est le vieux Nkolélé., un païen de la vieille roche, au visage tout défi guré, hideux, mais qui m'a pris en affection et a consenti à me dire bien des choses. C'est Goungou, de Matolo, Charli Gedlane et Hlehisa, du Tembé. C'est Samuel Toumbène, de Masana. C'est Chiguiyane, origmiúre de Chirindja, tout au Nord, une chrétienne que nous avons baptisée Camilla, une femme des plus intelligentes et qui nous a fourni non seulement de nombreux con tes, mais encore la description de plusieurs coutumes de ses compatriotes. Tous ces gens ont été païens.
Ils Pétaient encore il y a peu d'années ; ils connaissent parfaitement tous les détails de la vie des indigènes. J'ajoute que leur caractère est sûr et qu'on peut avoir pleine confiance dans leur témoignage. IX. Abandonnant donc nos propres idées, faisant abstraction de nos conceptions européennes, tâchons de pénétrer dans le cer veau de ces primitifs et de comprendre leur idée de la vie. Nous nous efforcerons de demeurer objectif et distinguerons avec soin les renseignements obtenus de nos hypothèses pour Im plication des faits. Décrire les mœurs d'un peuple ! C'est un sujet tellement vaste qu'il serait bien prétentieux de vouloir l'épuiser. Une étude pa reille touche à une foule de domaines: la science du droit, la science politique, l'ethnographie comparée, la littérature, les arts, la philosophie, la théologie.
II faudrait être familiarisé avec toutes ces branches du savoir humain pour s'acquitter avec une entière compétence d'une tâche aussi énorme. Aussi bien cet ouvrage présentera-t-il nécessairement des lacunes et devra t-il être complété avec le temps. Nous ne faisons aucune diffi culté à le reconnaître. Tel qu'il est, avec ses imperfections, nous croyons qu'il pourra néanmoins servir de source sûre aux spé cialistes qui étudient scientifiquement les peuples africains et instruire toutes les personnes qui, à des titres divers, s'intéres sent à eux. Nous l'offrons en particulier aux amis de l'œuvre des missions. Ils comprendront mieux, en le lisant, les difficul tés que nous rencontrons en cherchant à christianiser et à civi liser les tribus noires. Leur intérêt pour la mission évangéli que s'éclairera et s'augmentera d'autant, nous en sommes per suadé1.
X. Voici le plan que nous nous sommes proposé. L'homme est un individu avant d'être membre d'une société. Nous allons donc suivre un Ronga d'un bout à l'autre du cycle de son existence, de la naissance à la mort, décrivant au fur et à mesure les coutumes qu'il devra observer aux divers moments de son développement. La vie de V individu, telle sera donc no- 1 Pour être scientifique, c'est-à-dire complet, nous avons dû aborder certains su jets, parler de certains côtés de la vie dos indigènes sur lesquels on garde générale ment le silence. Notre tableau de la tribu n'aurait plus été exact si nous avions fait systématiquement abstraction des coutumes immorales du paganisme. Nous avons fait notre possible pour en parler avec la délicatesse qu'exige un pareil sujet et nous publions en latin les détails qui concernent plus directement les savants de profession, médecins ou ethnographes. tre première partie; nous aurons à l'envisager chez l'homme d'abord, puis chez la femme.
La vie de la famille, celle du village, devront être considé rées ensuite. Ce sujet formera une transition naturelle à celui qui se présentera en troisième lieu : La vie nationale. Ici, nous aurons à traiter de l'organisme social de la tribu et particulièrement du chef qui, chez ces peuplades, est la tête, Tâme de la nation. La civilisation rudimentaire à laquelle les Ba-Ronga se sont élevés fera le sujet des deux parties suivantes où nous décrirons leur vie agricole et industrielle et leur vie littéraire et artistique; enfin la vie religieuse et les superstitions de cette tribu seront étudiées avec plus de détails encore, car nous nous sommes naturellement occupé de cette question avec un intérêt tout particulier. II eût été avantageux à certains égards d'exposer les témoignages de nos informateurs en ronga, c'est-à-dire dans la langue où ils nous ont été communiqués.
C'eût été cependant quelque peu compliqué et nous nous sommes contenté de signaler les expressions techniques sur lesquelles Tobane était très ferré. PREMIÈRE PARTIE La vie de Tindividu. CHAPITRE PREMIER L'Évolution de l'Homme. La naissance. Naissances illégitimes. Naissances prématurées. §§ 1-4. La première enfance. Cérémonie précédant la première sortie. Choix du nom. La tisane des bébés. Rôle de la lune. Purification de l'enfant. La peau dans laquelle il est porté. §§ 5-10. Le sevrage. Durée de l'allaitement. La boulette du sevrage. Séjour chez la grand' mère. §§11-12. Le jeune garçon. Berger des chèvres. Sa rouerie et ses larcins. Observation de la nature. §§ 13-16. Les jeux des Ba-Ronga. Le disque, le petit éléphant, la guerre aux guêpes, les rixes entre bergers, le Homane, le jeu du coléoptère, le jeu de l'oie, les incantalions aux lézards et autres bêtes.
Croque-mitaine. §§ 17-32. L'âge nubile. Disparition de la circoncision. Cérémonie d'initiation. Coutumes immorales de la jeunesse des deux sexes. §§ 33-36. Le mariage. Visite du prétendant. Les fiançailles. La visite du fiancé et celle de la fiancée. Les huit actes de la fêle des noces. Le mariage par enlèvement. §§ 37-56. L'àge mùr. Première année du mariage. L'accomplissement du « cercle». Guidja, un homme qui a réussi. Les marmites, les épouses et la forlune. §§ 57-63. La fixation de la couronne, signe de l'âge adulte. Disparition de cette coutume §§ 64-70. La vieillesse méprisée et abandonnée. Malheur des vieillards en temps de guerre §§ 71-73. La mort. L'agonie. Position donnée aux membres du mourant. Ablution du cadavre. La fosse, maison du mort. Attitude donnée au défunt. Le rameau du «nkanye».
Acte religieux après l'enterrement. Cris de deuil. Cérémonies de purification. Cimetières. Notion du tombeau. Visites de deuil. Chants funèbres. Tonsure. §§ 74-94. Fermeture de la hutte du décédé. Adjudication de l'héritage. §§ 95-100. I. La naissance. 1. A demi couchée sur un tas de terre, dans la hutte, la mère est sur le point de mettre au monde son fils. Elle est en tourée de toutes les femmes du village, surtout des commères d'âge mûr qui l'exhortent à retenir ses cris et l'encouragent. Aucun homme, pas même le mari, n'est admis ', Parfois la femme, affolée par la douleur ou peut-ètre par la superstition, résiste à la nature, refuse de donner le jour à son enfant. Nous en avons vu mourir ensuite de cette absurde et incroyable pratique (au Tembé). Mais c'est rare. Généralement les naissances s'accomplissent facilement et l'accouchée ne tarde pas à sortir de la hutte et à reprendre ses occupations.
L'enfant est né. Les commères et, parmi elles, avant tout la plus habile, celle qui remplit le rôle de sage-femme, le reçoi vent (App. I)2. 2. Puis l'enfant est mis au sein. Parfois il refuse de le prendre. Ce symptôme est envisagé comme très grave. C'est, dit-on, qu'il a deux pères, autrement dit qu'il n'est pas vraiment l'enfant du mari de l'accouchée. On force alors celle-ci à avouer qu'elle a été adultère. Elle doit même déclarer le nom de son amant. On fait venir celui-ci. On accomplit une certaine étrange cérémonie (App. II). L'enfant ne consentira pas à prendre le sein jusqu'à ce que la mère se soit confessée. Voilà la recherche en paternité appliquée d'assez curieuse manière! 3. On prépare pour la mère certaines médecines au moyen des « mabele » (grains de millet) qui ont pour but d'activer la lacta tion.
C'est là ce qu'on appelle « lui faire boire la médecine des nourrices » (Khwebela bousahana). 1 II me souvient, en me promenant un jour aux environs de notre station d'An tioka, d'être arrivé inopinément auprès d'une femme toute couverte d'ocre et en proie aux douleurs de l'enfantement (lounoua). Elle était absolument seule et les gens du village qui se tenaient à distance me rappelèrent avec insistance en criant : » psa yila! » c'est défendu !... II fallut rebrousser chemin ! 1 Comme nous l'avons annoncé dans lTntroduction, nous renvoyons à des appen dices en latin certains détails qui ont une grande importance ethnographique, mais qui sont destinés aux savants plutôt qu'au public. Ils paraîtront à la fin de ce travail dans le Bulletin de la Société Neuchàteloise de Géographie (tome X). 4.
Si un enfant naît avant terme et qu'il soit très petit, très chétif, on J'enveloppe de feuilles de ricin (mpono), plante qui croît en abondance autour des villages, et on le met dans une grande marmite que l'on expose à la chaleur du soleil. Ce système de couveuse artificielle a probablement été inventé avant celui de nos maternités modernes! II. La première enfance. 5. Lorsque la mère doit sortir de la maison — ce qu'elle fait souvent avant la neuvaine réglementaire chez nous — il faut accomplir toute une cérémonie. On appelle le médecin de la fa mille. Celui-ci arrive avec un morceau d'argile de termitière dite chiroubou. U creuse sur le seuil un petit trou, y fait du feu et brûle là le petit morceau d'argile. Quand celui-ci est bien chaud, incandescent, il le jette dans une marmite pleine d'eau ; une certaine quantité de vapeur se produit alors (moya ou phoukouka).
La mère, tenant son enfant contre elle, se pen che sur la marmite pour recevoir la vapeur avec le nouveau-né ; dès lors elle peut quitter la hutte. 6. C'est aussi à ce moment qu'on donne un nom à Pensant. L'étude de ces noms est fort curieuse. En général, ils sont ins pirés par les circonstances de la naissance ; si l'enfant, par exem ple, est né dehors, durant un voyage, on rappellera : « Ndlélène » c'est-à-dire sur la route. Si sa mère lui a donné le jour sous un arbre, l'enfant recevra le nom de cet arbre-là mis au locatif. C'est ainsi qu'il y a des foules de Nkouakouène (sous l'arbre dit Nkouakoua, lequel est une sorte de Strichnos), Nkanyène (sous le térébinthe), etc. Pleuvait-il le jour de la naissance ? L'enfant sera appelé : Mpfoulène, ce qui signifie : durant la pluie. — Ou bien quelque particularité physique du nouveau-né don nera l'idée d'un surnom.
L'un de nos jeunes évangélistes s'ap pelait : « Mongoutane » ce qui veut dire « libellule », à cause de sa grosse tête. — Au reste ces noms de naissance ne persistent pas toujours. Arrivés à un certain âge, les jeunes gens en prennent d'autres. 7. Durant les premières semaines de sa vie, l'enfant ne boit pas d'eau pure. 11 ne reçoit que le lait maternel et une sorte de tisane spéciale qu'on appelle la médecine de la croissance des enfants (miri ya milombyana ya nombo).1 Le docteur de la fa mille la prépare au moyen de certaines racines au nombre de quatre. L'une dite noulou, l'autre prise à un arbuste apocyné dit ntchopfa, lequel joue un grand rôle dans la médication des Ba- Ronga, une troisième provenant d'une plante à moitié ligneuse, aux grandes siliques dite Chidlanyoka, c'est-à-dire celle qui tue le ver.
La quatrième se nomme : likalahoumba. De ces diverses racines coupées en petits morceaux, le médecin forme un faisceau (chitsimbo) qu'on bouillit dans une marmite, et la tisane ainsi obtenue est administrée à Pensant dès les premiers jours de son existence. Le but de ce traitement, c'est de prévenir ou d'expulser le ver intestinal, le grand ennemi des en fants, la cause de tous leurs dérangements. D'après certains, tous les bébés en souffrent. Cette bête terrible se promène dans tout leur organisme (comme du reste aussi chez les adultes, les quels s'en plaignent très souvent), passant des intestins dans l'estomac et la poitrine. C'est mème ce fameux parasite que l'on voit battre intérieurement à la fontanelle des petits enfants (curieuse notion physiologique, comme on voit!) et il s'agit, au moyen des « milombyana » de tenir ce locataire en échec.
Si ce vermifuge a pour effet d'amener à la lumière quelque para site, le médecin qui l'a préparé obtiendra une grande réputation. Cette tisane est versée dans une petite calebasse spéciale que la mère porte attachée à la peau dans laquelle elle tient son en fant sur son dos, afin de l'avoir toujours à portée de sa main. Si la faim fait crier le bébé, on le consolera en lui donnant le sein ; sous ce rapport, la bonté des mères est infatigable. Elles n'ont aucunement l'idée, pour leur nourrisson, de repas à heures fixes. S'il crie de douleur, c'est l'effet du parasite. .. Vite les milom byana ! 8. Durant le mois qui suit la naissance, une autre cérémonie doit être accomplie, celle dite du koulakoulisa. Lorsque la lune est pleine, la mère prend son enfant et s'en va hors du village, sur le tas où l'on jette les cendres (talcne).
L'astre de la nuit paraît radieux à l'horizon. La mère lance son enfant en l'air en 1 Nombo signifie peut-être les dangers de la croissance et particulièrement ceux de la dentition. Selon Texpression consacrée, cette médecine sert à poumba nombo, c'est à-dire à diminuer ces dangers. Je tournant contre la lune et lui dit: Grandis, grandis, grandis, voilà ta lune (ou ton mois, car c'est un seul et même mot en ron ga). (Koula, koula, koula, hweti ya kou hi leyi). En même temps une autre femme porte un tison ardent et lui montre l'astre. Cette cérémonie est censée ouvrir les oreilles de l'enfant qui sont encore closes (pfoula tindlebe léti sibekiki) et lui donner de l'intelligence. II arrive souvent que l'on se moque d'individus quelque peu nigauds en leur disant : « On a oublié de te montrer ta lune».1 9.
Le médecin intervient de nouveau quelques semaines plus tard pour la cérémonie de la purification (hondla), dont le but est de consacrer la victoire remportée par ses drogues sur le parasite intestinal. Voici comment il procède: il commence par faire de petites incisions au front, aux tempes, aux coudes de l'enfant. Puis il pile ses médecines dans un mortier et les étend sur une natte. II tue une poule et asperge (tlotJatela) Jes drogues avec le sang du volatile. Cela fait, il Jes prend dans ses mains et en frotte tout le corps du bébé. II recueille avec soin un doigt de la poule, les deux éperons des ailes (litlatlela), la partie supérieure du bec, passe tout cela à un fil et le suspend au cou de l'enfant comme signe qu'il a été purifié. En atta chant ce collier symbolique, il fronce les sourcils (psonya), ferme les yeux comme s'il était très déterminé.
C'est pour montrer qu'il lutte avec le parasite et qu'il le vainc. L'un des grands médecins des enfants, aux environs de Lou renço Marques, se nomme Mouhlati. U est aussi sculpteur à ses heures, et je me suis procuré l'une de ses œuvres, un tigre monumental dévorant un individu, motif exécuté naïvement dans un tronc d'arbre! (Voir IVme Partie.) On donne à ces médecins la valeur de trois ou quatre shellings pour accomplir la cérémonie du « hondla ». 10. Nous avons parlé, il y a un instant, de la peau dans la quelle les mères portent leurs nourrissons. Elle est généralement préparée par le mari qui l'assouplit avec grand soin. II y laisse toute la peau des jambés, car on s'en sert comme de rubans que la mère attache autour du cou et de la taille pour retenir le « ntéhé » (nom qu'on donne à cette peau).
Le premier-né doit 1 Au canton de Neuchátel on dit: «On a tiré des feux d'artifice à ta naissance d, corollaire du fait que « tu n'as pas inventé la poudre» ! ! être porté (singa) dans une peau de la petite gazelle grise dite « mhounti » (probablement à cause de l'idée superstitieuse que l'on se fait de cet animal, lequel a un rapport mystérieux avec le sort). Pour les autres enfants, on se sert de n'importe quelle peau : peau de chèvre, de grande antilope, de bœuf même. III. Le sevrage. U. II est de règle que la mère doit « labourer trois saisons en allaitant son enfant » (a djimela nouana psikomo psirarou). Le petit commence à se traîner, à comprendre quand on lui parle, à demander de Ja nourriture : on lui en donne, mais il a toujours le sein maternel à sa disposition. Si le lait manque, la femme s'administre certaines tisanes faites avec une algue particulière (dite senèna) qui croît sur les pierres au bord de la mer, ou avec une liane euphorbiacée, très laiteuse elle-même, nommée nenta (abondante dans les taillis).
Néanmoins, quand le temps est arrivé, on procède au sevrage, et voici comment. La mère avertit le médecin de la famille. Celui-ci s'en va recueillir, le soir, les feuilles d'une certaine graminée dite « chihoundjé » qui porte à son extrémité quatre épis divergents. II prend en outre de la graisse de panse de chèvre (mpambana, mouhlehlwa), en fait une boulette, à laquelle il ajoute encore autre chose. (App. III.) En secret, il va déposer l'objet dans la hutte des parents. Au petit jour, le père et la mère prennent la « mhoka » (c'est ainsi que cette boulette s'appelle) et la font cuire sur un tes son. Quand la fumée commence à se dégager, ils y expo sent leur enfant. Puis, quand Ja médecine est réduite en charbon, le père la pulvérise dans le creux de sa main, la mé lange à un peu de graisse et en frictionne le corps du bébé, tout d'abord le dos, en suivant la colonne vertébrale, puis les membres.
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