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Les Grands Terroristes. Carrier à Nantes, 1793-1794

Maurice Fleury · 1897 · Scanned text

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About this book

Author
Maurice Fleury
Language
French
Published
1897
Length
190,575 words · about 13 h 21 min
Sections
32 reader sections
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Public Domain Mark 1.0

 

Contents (32)

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CARRIER A NANTES L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège. Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en août 1897. PARIS. TTP. DE E. PLON, NOURRIT ET C'«, 8, RUE GARANCIÉRE. — 2841. LES GRANDS TERRORISTES CARRIER A NANTES (1793-1794) PAR LE COMTE FLEURY PARIS LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT et CX, IMPRIMEURS-ÉDITEURS R LE garancière, 10 1897 Tous droits réservés AVANT-PROPOS I Parlant des proconsuls en général, Edgar Quinet a dit très justement : « Donner à des individus la puissance de lâcher la bride à toutes leurs fureurs et attendre qu'ils demeurent dans les limites de la raison, c'est trop exiger de la nature humaine (1). » En fait, ces hommes, que le Comité armait de sa toute-puissance pour un moment, ne pouvaient que dépasser le but.

Pour « sauver l'empire », ainsi qu'on disait alors et le sauver rapidement,ils devaient chercher en eux-mêmes les moyens les plus prompts de combattre la fédéralisme et d'assurer le gouvernement révolutionnaire. Que l'imagination de la plupart d'entre eux se soit allumée jusqu'à la fréné sie, à un moment où le « crime » se décorait du nom de « vertu », où la Terreur battait son plein, où la guillotine se dressait légalement en permanence sur les places des grandes villes à l'instar de Paris, rien d'étonnant. 11 faut tenir compte de la surexcitation des esprits causée par l'envahissement des frontières, par la rébellion de Lyon et du Midi, par la for- (1) Edgar Quinet, Révol. française, t. II. AVANT-PROPOS 2 midable insurrection de la Vendée, par les menées anti-patriotiques des émigrés, par le cri de révolte poussé par les fédéralistes et propagé dans toute la France, il faut tenir compte de cette ivresse, que donne le pouvoir en des temps troublés, où des hom mes jusque-là condamnés à l'obéissance passive sont tout d'un coup et violemment appelés à commander à leur tour.

De tous les proconsuls qui, pour abattre la contre révolution, ont couvert la France d'échafauds, Car rier est un de ceux dont le nom est resté le plus odieux. Les partisans les plus convaincus du « bloc intangible» dela Révolution ont depuis longtemps jeté par-dessus bord trois hommes traités en boucs émissaires : Fouquier-Tinville, Joseph Lebon, Car rier. La mort de ces grands exterminateurs semble avoir accordé un brevet d'innocence à ceux — dignes pourtant de marcher au même rang — que la postérité a oubliés. Sentence restrictive et injuste. Du moment où l'on a pu « expliquer le système » de Robespierre et de Saint-Just, Fouquier-Tinville, à l'égal de Dumas et Coíïìnhal, devrait être considéré comme le trop zélé mais obéissant exécuteur des ordres du Comité. Parmi les proconsuls, Carrier et Lebon sont-ils les seuls dont le nom doive être pro noncé avec horreur ?

Chapitre II

Carrier à la Convenlion, — Ses missions en Normandie et en Rretagnc. — Le « trône » de Buzot renversé. — A la recherche des Girondins fugitifs. — De Rennes à Nantes. Durant les premiers mois de la législature, le rôle de Carrier demeure assez effacé. Rien de particulier à noter pendant le procès du Roi, où le représentant se contenta de se montrer à l'unisson de ses collègues montagnards. Le réveil date de la discussion sur la créa tion d'un tribunal criminel extraordinaire, — bientôt après baptisé tribunal révolutionnaire, — dont les échecs essuyés en mars 93 par l'armée de la Moselle furent la cause occasionnelle ou le prétexte (1). Dans la séance du 8 mars 1793, Danton avait demandé et la Convention décrétait l'envoi de représentants aux 48 sections de Paris, pour les « requérir, au nom de la patrie, de voler au secours de leurs frères, à l'armée Belgique ».

Les commissaires rendaient compte de leur mission à Fassemblée le 9, Jean Bon Saint-André et David soumettaient le rapport suivant (2) : A la section du Louvre, le concours des citoyens était considérable. Ils ont juré de volera la défense de la patrie... Mais ils nous ont manifesté des craintes sur la tranquillité de l'intérieur ; ils nous ont dit : « Tandis que nous allons combattre les ennemis du dehors, nous demandons que la Convention punisse les traîtres et anéantisse les ennemis du dedans;... qu'elle porte un regard sévère sur la (I) Berriat Saint-Prix, Justice révolutionnaire, édit. 1866, p. 15 (2) Moniteur du 10 mars, p. 315. CARRIER A LA CONVENTION 25 défaite de nos troupes et cherche à en pénétrer la cause ; qu'elle établisse enfin un tribunal qui punisse les contre révolutionnaires et les perturbateurs du repos public. » Cette manifestation, peu adoucie sans doute par les rapporteurs (i), fut acclamée par la Montagne.

Carrier en fit une motion avec Levasseur, demanda à la Con vention d'en adopter le principe, c'est-à-dire Fétablissc ment d'un tribunal révolutionnaire, en chargeant le Co mité de législation de présenter le lendemain le mode d'organisation de ce tribunal. En vain Bourbon et Lanjuinais s'escrimèrent contre Carrier. La Convention adopta la rédaction suivante pro posée par Levasseur (2) : « La Convention décrète Fétablissement d'un tribunal extraordinaire, sans appel et sans recours au tribunal de cassation, pour le jugement de tous les traîtres, conspirateurs et contre-révolutionnaires (3). » Avant de deve nir le tribunal du 29 mars, — dix jurés choisis par Pas semblée dans le département de la Seine et les départements voisins, cinq juges pouvant siéger au nombre de trois (4), — plusieurs modifications furent apportées au projet présenté par Lesage.

Lindet proposa un tribunal composé de 9 juges nommés par la Convention, qui n'étaient soumis à au cune formalité et qui étaient en droit de se créer leur conviction par tous les moyens possibles. Ce projet inouï, énergiquement combattu par Vergniaud, attaqué même par Cambon, Barère et Billaud-Varenne (5), fut repoussé. En revanche, sur une motion due à Thuriot, il fut décrété que les jurés opineraient en public à la pluralité absolue des voix. C'était imposer aux jurés la pression d'un certain public et inaugurer le vote par peur. « Tout (l) Berriat Saint-Prix, la Justice révolutionnaire, édit. 1866, p. 15. (2) La loi était votée sur le rapport de Cambacérès et les instances de Danton. (3) Moniteur, id. (4) Plus tard, le nombre des jurés fut porté à 16. C'était le projet de Lesage modifié quant au nombre des juges.

(5) Moniteur, réimp., XV, 665. Berriat Saint-Prix, la Justice révolutionnaire, id. le système de la Terreur était là, » dira Louis Blanc (i). Pour traduire en jugement il fallait d'abord une com mission spéciale de la Convention. Après la nouvelle de la défaite de Dumouriez, ce pouvoir fut délégué au seul accusateur public qui poursuivait, arrêtait, envoyait de vant le tribunal (2). Nous retrouvons Carrier en avril appuyant la proposition de Boyer Fonfrède sur la destitution de Biron et demandant le rappel des armées de tousles ci-devant (3). Quelques jours après, c'est à Philippe-Égalité et à Sillery qu'il s'attaque, alors même que Marat, « ne trouvant pas de preuve convaincante » contre les deux accusés, cherchait un biais (4). La motion du 9 mars, ses relations intimes avec Billaud-Varenne et Collot d'Herbois devaient désigner Carrier au choix du Comité de Salut public, lorsqu'a près le 3i mai furent créées les missions de Représen tants dans le but de ramener au « giron de la Conven tion » les départements « rongés par le fédéralisme » .

Dans son proconsulat de Nantes, Carrier allait trouver un aliment à son activité destructive et mettre en pratique les théories révolutionnaires dont, à Aurillac, il s'était fait le propagateur. Avant d'être envoyé spécialement dans la Loire-Infé rieure avec ces pouvoirs illimités dont il devait faire un si cruel usage, Carrier remplit plusieurs missions dans les départements soulevés par le fédéralisme, en Nor mandie d'abord, en Bretagne ensuite. De son excursion à Rouen et à Évreux nous n'aurons que peut de mots à dire. Avec Pocholle, il parcourt les contrées « embrasées ». A l'en croire, c'est à lui et à son collègue qu'est due la pacification de la Seine-Inférieure, de FEure et de la Manche. Dans son rapport, il a soin (1) Louis Blanc, Hist. de la révolution, t. VIII, p. 148. (2) Pour un ministre et un général, il fallait l'autorisation; pour un député, un décret de la Convention.

Décret du 5 avril 1793. Moni teur du 8. (3) Séance du 3 avril. Moniteur du 7. Réimpression, XVI, p 83 (4) Id. Séance du 5, p. 97. CARRIER EN NORMANDIE 27 d'exposer qu'ils arrêtèrent le mal dans sa naissance, que leur présence et leur assiduité à la Société populaire, où ils développaient les vrais principes, éteignirent tous les brandons de la guerre civile sans employer aucune me sure coercitive(i). De répression sévère à Rouen, où Ro land fugitif était obligé de se tenir caché, il ne pouvait être question, car ses habitants avaient reçu Lecointre et Prieur avec enthousiasme et s'étaient séparés ouvertement des Girondins (2). A Évreux, ville franchement rebelle, dont la municipalité avait le i3 juin déclaré la guerre à la Convention, la situation était tout autre. Le manifeste d'Evreux avait été le prélude d'une insurrection formidable ; les Giron dins, se réfugiant à Caen sous la présidence de Buzot, pour y organiser la lutte, tendaient la main à Wimpffen, commandant l'armée de Cherbourg, et emprisonnaient les représentants Romme et Prieur (de la Côte-d'Or) (3).

Au premier échec Evreux se désintéressait de la lutte : Bonnet, Duroy et Bobert Lindet reléguaient les administrations à Bernay, laissaient les chasseurs de Paris et les hussards de la Liberté occuper la ville rebelle et la livrer au pillage, enfin faisaient accepter la Constitution et recevaient la soumission du département. Quand Carrier vint, il ne restait rien à faire à Évreux, toute la résistance s'étant concentrée à Caen et à Rennes. On se contenta de se venger, un peu plus tard (fin juillet) en brûlant le portrait de Ruzot, en rasant sa maison, sur Femplacement de laquelle on dressa une pyramide avec cette inscription flétrissante : (1) Rapport de Carrier à la Convention. (2) Les habitants de Rouen avaient bien protesté, et même par l'émeute, contre la mort de Louis XVI et contre les décrets anti-reb gieux, janvier 1893, mais ils n'avaient pas tarde à se retirer de la lutte après avoir fourni une des premières hécatombes du tribunal révolutionnaire.

M. Wallon, Représentants en mission, i. II. p. 69. (3) Arrestation de Prieur et de Romme, 4 juillet. Extrait des registres de délibérations de Passemblée des départements réunis de résistance à suppression, séant à Caen, donnée par Duchatellier, Hist. de la Révol. en Bretagne, V, 267, pièce justifie, n" 30. Ici fut l'asile du scélérat Ruzot Qui, représentant du peuple, Conspira contre l'unité et l'indivisibilité De la République Française (i). A Caen, pendant ce temps, les Girondins réfugiés, Buzot, Péthion, Barbaroux, Gorsas et leurs amis, se leurraient d'espérance, se pavanaient dans l'ancien hôtel de Flntendance avec des allures de souverains, se décer naient le titre pompeux d' Assemblée générale des Dé partements, haranguaient le peuple en des discours ardents et prêchaient la croisade contre Paris et la Con vention.

L'un d'eux nous dira qu'ils avaient espéré rani mer la liberté dans le cœur des Français, que leur âme put un moment se bercer de cette douce illusion, puis il ajoutera mélancoliquement : « Mais le moment fut court (2). d On traitait de reptiles venimeux les Danton, les Robespierre et autres membres patriotes de la Con vention (3). On chantait dans les rues une Marseillaise accommodée, sur Fair de Rouget de l'Isle, aux passions de tous les réactionnaires rangés sous la bannière girondine (4). Le voisinage de Puisaye et des Anglais devait permettre à la Convention, revenue de sapremière terreur, de profiter de la situation pour confondre le girondinisme et le royalisme, en les accablant sous la mème impopularité. A la suite d'un long rapport de Saint-Just, d'autant plus habile qu'il était modéré, — et la modération n'était guère la qualité maîtresse du futur triumvir, — la Convention, visant au cœur les princi paux d'entre eux, en Normandie et à Lyon, « déclarait Buzot, Péthion, Barbaroux, Gorsas, Louvet, Lanjui nais, etc., traîtres à la patrie comme s'étant sous- (1) M. L. Wallon, les Représentants en mission, 11, p. 84.

(2) Mémoires de Buzot, p. 144. (3) Délibération du Conseil général de la commune de Caen, cité par Hamel, Histoire de Bobespierre, 111, p. 38. (1) Quoi ! le farouche Robespierre Serait l'arbitre de l'Etat, Quoi I Danton, quoi I le vil Marat Régneraient sur la France entière Aux armes, citoyens I Terrassez les brigands I La loi c'est le seul cri, c'est le voeu des Normands. LES FÉDÉRALISTES 29 traits au décret rendu contre eux, le 2 juin, et mis en rébellion dans les départements de FEure, du Cal vados et du Rhône-et-Loire, dans le but d'empêcher Fétablissement de la République et de rétablir la royauté (1) » et mettait en accusation Gensonné, Guadet, Ver gniaud, etc. (2). Saint-Just confondait sciemment le but des royalistes et celui des Girondins, parce que leurs armées réunies concouraient au renversement de la Con vention, mais personne ne pouvait croire que les Giron dins travaillaient à une restauration.

Les Girondins avaient tué la royauté et voté les moyens terribles de répression contre les rebelles et les suspects. Là, comme en toute occasion, les Girondins ne songeaient qu'à eux mêmes. Wimpffen et Puisaye furent leurs dupes. — L'effet du discours de Saint-Just fut immense. On y vit la con fiance de la Convention dans sa force, — on n'ignore pas qu'elle commença par avoir grand'peur des députés en fuite — ; de toutes parts des adresses de dévouement lui sont envoyées. On Fexhorte à poursuivre avec vigueur la défense de l'unité et de Findivisibilité. Quelques bataillons parisiens sont envoyés à la ren contre des soldats de Wimpffen et de la petite armée royale. A Pacy, près Vernon, le i3 juillet, deux mille fédéralistes se trouvent en face de l'armée de la Conven tion. Après une panique générale, qui s'empara dans les deux camps de ces soldats inexpérimentés (3), l'avan tage restait aux Parisiens.

Les fédéralistes s'enfuirent dans le plus grand désor dre, et pêle-mêle, dans un sauve-qui-peut général, se re plièrent sur la ville de Caen. Cette défaite jeta la consternation dans les rangs des Girondins. Commençant à désespérer de la patrie, quel- (l) Histoire parlementaire, tome XXVIII, page 241 ; L. Blanc, Rév. franc, t. IX, p. 70. (2) Louis Blanc, Hist. de la Révolution, t. IX. (3) Les volontaires de Puisaye avaient jeté lapanique dans les rangs bretons. On les appelait Carabeaux. Ces Carabeaux portaient une écharpe au bras avec la devise « Vaincre ou Mourir » que l'on tradui sit aussitôt par « Vaincre ou Courir ».— Duchatellier, Hist. de la Révo lution en Bretagne, t. II, p. 403. ques-uns d'entre eux pensèrent « qu'il ne leur restait plus qu'à se faire tuer clans la mêlée (i) ». Buzot était de cet avis, « trouvant plus digne d'eux de mourir ho rablement les armes à la main pour la liberté que de traîner une inutile et inglorieuse vie dans les landes de la Bretagne ou dans les souterrains de la Gironde (2) ».

II ne semble pas pourtant que les lettres de la prisonnière de FAbbaye (3) aient soutenu jusqu'au bout le courage de Buzot et de ses amis. Le premier avertissement avait été la soumission d'Évreux, puis la défection des administrations du Cal vados (4)- Dans le procès de Charlotte Corday (5), dans la mise hors la loi ils virent leur arrêt de mort. Vergniaud aura le droit de dire : « Cette femme nous a tués, mais elle nous apprendra à mourir. » Les Girondins de Caen ne pensèrent qu'à fuir, bien que les Bretons leur eussent offert armes et services, et ils commençaient dès lors leur course errante dont le terminus devait être les grottes de Saint-Émilion. Quand Carrier (6), chargé de rétablir (1) Mémoires de Buzot, p. 145. (2) Idem. (3) M"" Roland put faire parvenir à Caen plusieurs lettres adressées à Buzot.

Lettres du 3, du 7 juillet, etc. Voir Dauban, il/me Roland. Lettres. (4) Les administrateurs du Calvados, dit Louvet, avaient fait secrè tement leur paix avec la Montagne ; le troisième jour seulement il nous prévinrent en envoyant placarder, à la porte même de [Inten dance où ils nous logeaient, 1'al'tiche montagnarde qui portait notre décret de hors la loi. (Mémoires de Louvet.) (5) Marie-Charlotte de Corday d'Armont eut-elle des relations suivies avecles Girondins à Caen? Elle leur parlait à tous, dit-elle elle-même au tribunal, mais n'avait d'intimité avec aucun d'eux, pas même avec Barbaroux, quoiqu'on ait voulu soutenir que l'amour de 1* Antinous de la Gironde avait enflammé son singulier courage. Louvet, au reste, a soin de faire connaître que les traits de l'Antinous s'étaient épaissis et qu'à 28 ans il avait l'embonpoint d'un homme de quarante.

Pourtant c'est à Barbaroux qu'elle s'adressa pour obtenir une recommandation di recte ou indirecte pour Garât, ministre de l'intérieur. Barbaroux lui donna une lettre pour le Girondin Duperret et la chargea en mème temps d'une commission pour son ami. Elle était venue pour cela à l'Hòtel de l'Intendance et Petion plaisanta « la belle aristocrate qui « venait voir les républicains ». « Vous me jugez sans me connaître, ci toyen Petion, répondit-elle, un jour vous saurez qui je suis. »— Louis Dubois, Essai historique sur Ch. Corday. Mémoires de Louvet, p 153. Voir encore dans Vatel, les Girondins et Charlotte Corday, la réfuta tion de l'amour de Barbaroux pour Charlotte, t. III, p. 483 Louis Blanc, Révolution, t. IX, page 172. |6) Lettre de Carrier datée des Andelys, 27 juillet. LE « TRONE » DE RUZOT RENVERSÉ 31 l'ordre, arriva, il ne trouva, en face de lui, qu'un direc toire de département tremblant de peur en raison de l'appui prêté aux fédéralistes et, dès le 2 août, avec Fem phase dont sa correspondance nous donnera cent preu ves, il pourra écrire à la Convention (1) : « Citoyens collègues, le trône de Buzot est renversé, je suisentré aujourd'hui à Caen.

Aujourd'hui à deux heures de l'après-midi, j'ai eu le plaisir d'y voir mes collègues Prieur et Romme rendus à la liberté. » « Les fers des représentants sont brisés, » dira-t-il dans son rapport. Ce qu'il omettra d'ajouter, c'est qu'en expiation de Fattentat dont Romme et Prieur ont été victimes et sur ses ordres le donjon du château a été rasé. On s'en prenait aux « bastilles » en attendant qu'on s'en prît aux maisons, comme à Lyon devenue Commune Af franchie. On pouvait craindre des représailles plus sérieuses dans une ville aussi inféodée au fédéralisme que Fêtait Caen, « où tout était W imphen (1), » où la fête de la fédération ne cause aucune émotion, « où le peuple n'a aucune confiance dans la Convention, nul rap port avec le soldat parisien, qu'il regarde comme Fen nemi (3) ». Le départ de Carrier, satisfait de son facile triomphe et appelé dans la Manche, épargne à la ville de Caen la politique de vengeance à laquelle elle était en droit de s'attendre.

Laissant Lindet et son jeune auxiliaire Jul lien (4) réorganiser 'les sociétés populaires et, en souve nir du congrès des fédéralistes, établir un congrès des (1) Séance du 5 août 1793. Moniteur du 6. Arch. Nat., A. F. II, 1CS, pièce 109. (2) Arch. Nat., A. F. II, 160, 5 août. Lettre des représentants de la Manche au Comité de Salut public. |3) L'agent Delabarre ajoute ce détail : 0 La classe des négociants et celle des gens comme il faut tient toujours à la ligue départementale. » M. H. Wallon, les Représentants en mission, t. II, p. 479. (4) Jullien (de Paris), fils du conventionnel Jullien de la Drôme. ami personnel de Robespierre. Ce jeune important de 19 ans avait reçu le titre de Commissaire de l'Instruction publique, mais en réalité il était agent tout-puissant du Comité de Salut public.

La vie de ce Jacobin est un tissu de contradictions. A Bordeaux il se montra froidement cruel, à Nantes, oû nous le retrouverons, il eut le courage de résister à Carrier et contribua dans une large mesure au rappel de ce dernier. sans-culottes, Carrier a volé à Cherbourg, « où les An glais, par leurs intelligences avec Wimpffen, pouvaient facilement opérer .une descente ( i) ». Par son éloquence persuasive, « il arrache le bandeau de Ferreur aux habitants et les rend à Funité de la République ». De retour de cette électrisante excursion, Carrier a reçu des informations sur le lieu de la retraite des députés fugi tifs, mais la ci-devant Bretagne ne faisant pas partie de sa mission, il revient à Paris, où il assiste, le 10 août, à la nouvelle fédération célébrée en l'honneur de la Constitution de 1793.

A peine est-il rentré à la Convention qu'une nouvelle mission l'appelle, avec Pocholle, dans les départements d'ille-et- Vilaine, Còtes-du-Nord, Morbihan, Finistère et Loire-Inférieure. Le quartier général de Carrier est Rennes, foyer de fédéralisme, où s'était formé le Comité central de la Bretagne avant de se transporter à Caen. Si, après la fuite des Girondins et la soumission du Cal vados, Rennes a renoncé à prolonger la lutte (2), les éléments fédéralistes y sont très nombreux, il y couve des ferments de révolte. On peut prévoir, dès le 20 août, qu'il ne suffira pas de Forganisation de sociétés populaires et de quelques discours persuasifs des représentants pour ramener la Bretagne (3), aussi facilement que la Normandie, à Funité de la République et au respect de la Convention. Les rapports des agents du Comité signalent une effervescence prête à éclater.

La faction contre-révolutionnaire n'attend qu'une occasion pour relever la tête, elle compte même être appuyée par la force représentée par la compagnie des canonniers dans laquelle s'enrôlent tous les fils de contre-révolutionnaires de quatorze et quinze ans et au-dessus (4). Qu'on ajoute à cela que Fllle-et- Vilaine contient toutes les catégories (1) Rapport de Carrier. (2) Le département d'Ille-et-Vilaine s'était soumis avec le reste de la province, le 26 juillet. (3) Duehatellier, Hist. de la Révol. en Bretagne, t. III, p. 94. (4) Sevestre au Comité de Salut public, 26 août. Arch. Nat., A. F. II, carton 149, pièce 100. CARRIER A RENNES 33 communes de suspects, prêtres, nobles, négociants, fédéralistes, que les idées en Bretagne s'enracinent plus qu'ailleurs, que la foi y est plus vive, que Fattachenient à la royauté y est encore sincère.

En Normandie, il ne s'agissait, quoi qu'en ait dit Saint-Just, que de combattre Futopie girondine. Le négociantisme lui-même, ce nou veau crime qu'un siècle plus tard on appellera le capital, n'y était pas en jeu. Dans la Bretagne, au contraire, le négociantisme, visé en même temps que le royalisme et le fanatisme, aura des défenseurs qui feront cause commune avec les autres mécontents, et seront exposés aux mêmes persécutions (i). La terreur, aux yeux des représentants, s'imposait donc à Bennes, et Carrier va pouvoir donner la mesure de son génie d'impulsion. En arrivant de Port-Mal o, où il a installé un comité de surveillance et où il se réjouit d'avoir trouvé « l'esprit public à la hauteur de la révolution » (2), que rencontre-t-il à Rennes ? Des administrations vouées au fédéralisme, « tous les messieurs en pleine contre-révolution (3) » ; les murs placardés « des affiches virulentes de Lanjuinais et de Fermont (Deíer mon) (4), des patriotes poursuivis ou incarcérés ».

En quelques jours, tout est transformé ; la société populaire rétablie, les autorités constituées renouvelées, les admi nistrateurs entachés de fédéralisme incarcérés, les biens de Defermon et de Lanjuinais séquestrés (5), les contre révolutionnaires arrêtés. Sa correspondance va nous le montrer à l'œuvre. C'est tout un programme de mesures de salut public que Garrier veut mettre à exécution, et cela dans toute la pro vince, « car l'état de la Bretagne ne laisse pas que d'être très inquiétant (6) ». II sent sa présence nécessaire dans les (1) Wallon, les Représ, en mission, II, p. 14. Duchatellier, op. cit., III, p. 96. (2) Rapport de Carrier à la Convention. (3) Lettre de Carrier, tl septembre, Rennes. Arch. Nat., A. F. II, 267. 21*"* dossier. (4) Rapport de Carrier. (5) Id. (6) Lettre de Carrier, 11 septembre, id. ■i communes environnantes et à Lorient, mais il ne quittera Rennes que lorsqu'il y aura entièrement étouffé tout espoir de résurrection de fédéralisme et de contre-révolution.

II s'est attelé à Fidée de mettre la main sur les députés fugitifs (i), « ces scélérats sortis de la Conven tion qui d'après ses conjectures ne sont pas bien éloignés » . Puis des appréciations sur la Bretagne en général et un regard de convoitise déjà jeté sur Nantes: « La Bretagne s'est levée la première pour la Révolu tion ; elle sera la première contrée de la France qui opé rera la contre-révolution si jamais elle pouvait avoir lieu... II est inconcevable que nul de mes collègues n'ait donné à la Convention nationale le tableau de la situation politique de la ci-devant Bretagne (2). — II est temps enfin qu'elle sache qu'il n'y a que quelques communes qui mar chent dans le sens de la contre-révolution, qu'il n'y a que la sans-culotterie dans quelques villes qui soit dans les bons principes.

Tout le reste est en contre-révolution ouverte... La ville qui doit le plus fixer (3) vos regards et toute votre sollicitude, c'est Nantes. » Bien qu'il ait fort à faire dans FUle-et- Vilaine à purger les prisons des contre-révolutionnaires (il vient d'en en voyer 16 au tribunal de Paris(4), à faire triompher lasans culotterie, à poursuivre les fugitifs — son service d'espion nage ne paraît pas mieux établi que celui de Beysser, dont il s'est plaint, — pourtant Carrier donne déjà la mesure de son agitation fébrile en se préoccupant des villes où la distance Fempèche d'exercer son action directe. Nantes d'abord et toujours. Un aimant invincible Fy attire : « Je ne conçois pas quels sont les motifs de ména gement pour une ville qui, si on n'y prend garde, deviendra un second Lyon. » (I) Carrier a prévenu le 6 septembre les représentants près l'armée de La Rochelle que Beysser a reçu l'ordre de faire arrêter les députés en fuite, qu'il a reçu 100,000 fr. pour cela et qu'il n'a su prendre la plus petite mesure pour cela.

(2) Mème lettre. (3) Arch. Nat., A. F. II, carton 108, p. 196. W id. LETTRES A HÉRAULT DE SÉCHELLES 35 Puis, le Finistère et le Morbihan, où il veut se rendre incessamment, car « la contre-révolution y est aussi en activité qu'à Coblentz (i) ». Que ne se repose-t-il sur Prieur qui « savait si bien réduire les fédéralistes au si lence (2) »? Son zèle est aussitôt encouragé par une réponse du Comité de Salut public — qui devine en lui un émule de Le Carpentier contre les nobles et les prêtres (3). « Continuez de surveiller sans cesse les malveillants, surtout ces sépulcres blanchis, cette engeance sanguinaire des prêtres fanatiques; purgez sans délai tous ces corps gangrenés ; que le glaive de la loi se promène sur tous les coupables... Le Comité se repose sur votre zèle qu'aucun obstacle ne ralentit (4). » Dans ce crescendo d'encouragements (5) à la répres sion effective (jusque-là on emprisonnait, les condamna tions à mort étaient exceptionnelles), on conçoit que le fanatisme révolutionnaire de Carrier s'exalte.

Des cerveaux mieux équilibrés que le sien se seraient enflam més. Aussi avec quel plaisir — on pourrait dire sur quel ton badin — Carrier s'empresse de communiquer à Hé rault de Séchelles ses impressions sur les suspects ! « La mesure qui a le mieux réussi est le séquestre des biens de tous les contre-révolutionnaires et des an ciens administrateurs qui avoient pris la fuite... Ils me demandent aujourd'hui quels sont leurs crimes. Je leur ai répondu que s'ils persistoient à réclamer un jugement, (1) Archives, id., p. 196. (2) Du Chatellier, Hist. de la Révolution en Bretagne, t. II, p. 247. Prieur parut modéré après Carrier à Nantes, mais on ne peut oublier son système de terrorisme à Vannes et sa conduite à Savenay. (3) Du Chatellier, id., p, 272. Le Carpentier remplira les prisons de Saint-Mâlo de prêtres constitutionnels et du nobles.

Parmi ces derniers trois jeunes filles dela famille de Châteaubriant inscrites avec les men tions suivantes : Emilie, caractère doux et dissimulé; Mathurine, caractère doux, mais d'opinions aristocrates et fanatiques ; Sophie, caractère el liaisons inconnues . (4) Archives, id., p. 195. (5) Voir les circulaires du Comité de Salut public aux représentants en mission et aux tribunaux révolutionnaires. A quoi bon des restric tions générales puisque les ordres particuliers cn transgressaient la lettre? — Bibl. Nat., L. B. ", 2» réserve. j'atlois délivrer un ordre pour les conduire au tribunal révolutionnaire, seul compétent pour connoître des cri mes de fédéralisme et de conspiration dont ils étoient prévenus. — Eh mais, m'ont-ils répondu, le tribunal révolutionnaire, ... le tribunal révolutionnaire!

Eh, eh! » Ils ont gardé le plus profond silence depuis cette épo que. » Cependant ces administrateurs le gênent. II charge Hérault de Séchelles de demander les ordres du Comité. Qu'on l'en débarrasse au plus vite, leur détention à Rennes pouvant produire mauvais effet et « quelques patriotes commençant déjà à ressentir une fausse hu manité pour eux(i). » Cette timidité qui sent la peur d'un réveil populaire (2) nous la retrouverons chez Carrier, quand il s'agira des i32 notables ou administrateurs emprisonnés par le Comité révolutionnaire. II craindra l'opinion publique et les expédiera à Paris, le Comité gardant la responsabilité, quitte à permettre à ceux qui dirigent le convoi de les laisser en route, dans la Loire par exemple. Réservé à l'égard des anciennes autorités, Carrier n'hésita pas, quand il s'agit des vrais contre-révolutionnaires (3), et des suspects de catégories classées (4).

S'agit-il des prêtres, le diapason monte et il entre bien dans les vues du Comité. « Je me propose de faire bientôt des cargaisons de prêtres insermentés, amoncelées dans (1) Archives Nationales, mème dossier. (2) On raconte qu'à Rennes, dans un banquet, Carrier exposa ses théories de gouvernement. L'un des convives, Blin, devenu plus tard mem bre du conseil des Cinq Cents, ne put contenir son indignation et se levant cria : « Qu'on éteigne les lumières et que j'etoufîece b... » Carrier fut effrayé et de là son hésitation et son désir de quitter Rennes. Michaud, VIII, p. 363. M. A. Lallié, le Fédéralisme dans la Loire-In fèrieure. (3) Carrier n'avait pas attendu la loi du 17 septembre pour autoriser le Comité de Salut public de Sainl-Brieuc, où il était de passage, à désarmer et à mettre en arrestation tous los suspects.

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