Front matter
Voyage à Ségou 1878-1879 Paul Soleillet Voyage à Ségou 1878-1879 Rédigé d'après les notes et journaux de voyage de Soleillet Par Gabriel Gravier Officier de l'Instruction publique, Président honoraire et Secrétaire général de 1a Société normande de Géographie, Membre de la Société de Géographie de France- Membre honoraire des Sociétés de Géographie de Rome, d'Anvers, d'Oran, de Marseille et de Diion Membre correspondant des Sociétés de Géographie commerciale de Paris et de Bordeaux, des Sociétés de Géographie de Lyon, Nancy, Rochefort, Haïti Correspondant des Académies de Rouen, Nancy, Angers, Caen, Las Palmas (Cran Canaria) ; des Sociétés historiques de Gènes et Je New- York ; Membre honoraire de l'Institut royal grand-ducal de Luxembourg; Vice-Président de la Société rouennaise du Bibliophiles, Trésorier de la Société de l'Histoire de Normandie ; Lauréat de la Société libre d'Émulation, du Commerce et de Pindustrie de la Seine-Inférieure; Médaille d'or de la Société de Géographie de Paris et du Congrès de Venise , etc., etc., etc.
Paris Challamel aîné, Libraire-Éditeur, 5, rue Jacob, 5 A MONSIEUR LE GÉNÉRAL L. FAIDHERBE GRAND CHANCELIER DE LA LÉGION D'HONNEUR SÉNATEUR MEMBRE DE L'iNSTITUT ANCIEN GOUVERNEUR DU SÉNÉGAL ET DÉPENDANCES HOMMAGE TRÈS RESPECTUEUX De Paul Soleillet et Gabriel Gravier Avant de céder la parole à mon ami Gravier, qui veut bien raconter ici, d'après mes notes et journaux, mon troisième voyage (i), je désire exposer tout d'abord la pensée directrice de mes expéditions en Afrique. La France possédant l' Algérie et le Sénégal, son influence, sa civilisation, son commerce, son industrie doivent régner dans /'Ouest africain, c'est-à-dire de l' Atlantique au méridien de Tripoli de Barbarie et de la Méditerranée au golfe de Guinée. Au point de vue géographique, nous remarquons dans cette région un grand fleuve, le Niger, et un grand désert, le Sahara.
Le Niger. — f ai toujours été surpris de voir les Français s'efforcer, comme les autres nations, de pénétrer dans l'intérieur de l' Afrique par une voie fluviale. Pas plus que les Égyptiens nous tf avons à chercher celle voie : nous la possédons, il nous suffit de ïtûiliscr. Les Égyptiens ont le Nil, et depuis longtemps ils ont résolu de (1) Pour mes deux premiers voyages, voir /'Afrique occidentale : Algérie, Mzab, Tildikelt. Paris, Challamel aine, i8jj. VI donner pour limites á leur domination les Hittites mêmes de son immense bassin. Nous, nous possédons le Sénégal, et par ce fleuve noire influence peut facilement pénétrer jusqu'au Niger, jusqu'au cœur de cette Afrique mystérieuse et barbare que nous appelons le Soudan de T Ouest ; nous pouvons rendre tributaires de notre commerce cl de notre industrie quarante millions de noirs actuellement en posses sion d'un pays qui, pour sa fécondité et la variété de ses produits, peut être comparé aux plus opulentes régions des Indes.
Preface
DE PAUL SOLEILLET XI commerce européen d'échanger sur place ses produits manu factu rés contre les produits naturels du Soudan. Devons-nous attendre pour profiter du Niger, qui est à nos portes, que le Sénégal soit canalise et prolongé artificiellement jusqu'au fleuve soudanien ? Pour moi, je suis d'avis que mieux vaudrait commencer modestement par la construction, entre Mé dine et Bammakou, d'une roule pour chars à bœufs (i). Pour une telle route, il suffirait d'enlever les broussailles sutune certaine largeur. La dépense ne serait pas de deux cent mille francs. On pourrait même s'entendre avec Ahmadou, le sultan de Ségou, qui se chargerait volontiers de faire exécuter le travail par des captifs. Celte route nous ouvrirait ht navigation du Niger depuis Bammakou jusqu'aux chutes de Boussa ; elle nous permettrait de pénétrer pacifiquement dans le Soudan occidental, d'entrer en relations directes avec les 40 millions de noirs qui le peuplent.
Le Sahara. — Entre nos possessions de Y Algérie et du Séné gal se trouve le Sahara ou Grand Désert, dont la superficie égale celle de l'Europe moins la Russie. (1) Des chars à bœufs bien construits passent à peu prés partout. On en trous;' en Europe, en Asie, en Amérique el eu Afrique. Les chars à bœufs du Béant, qui traversent facilement les marais cl les bourbiers, sont montés sur deux roues pleines de forme lenticulaire. En Afrique, on a les chariots des Boêrs qui transportent, par des terrains sau vages el sans routes, les objets les plus lourds el les plus volumineux. E. Mohr rapporte, dans Nach den Victoria Fàllen des Zambesi (Leipfic, !&-]$), qu'un gentilhomme anglais, sir fohn Swinbourne, a transporté au Tati deux machines à vapeur, dont une locomobile. II obtint des résultats médiocres ; mais ayant appris Vexislence de mines plus riches dans la lointaine région de l 'Oumfoule, au pays des Matébèlcs, sans aucune hésitation il attela trente-deux bœufs sur sa locomobile el partit.
Le Sahara est peu habité et peu cultivé, mais il n'est pas inha bitable et incultivable ; nous voyons au contraire que, partout où Y homme s'est fixé, de riches oasis ont surgi. La fertilité des oasis est la même, que l'eau soit à la surface du sol, comme dans le Sous qu'elle soit à soixante mètres de profondeur, comme dans le M^ab. II ne faut d'ailleurs pas oublier que dans tout le désert on trouve de l'eau. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder une carte du Sahara. Ces massifs montagneux, où les neiges persistent de quatre à cinq mois chaque année, prouvent qu'il n'en peut être autrement. Le Sahara est donc cultivable. Est-il habitable ? II est non seulement habitable, mais il passe pour être l'une des régions les plus saines du globe, celle où l'on rencontre le plus fréquemment des centenaires, tant de race blanche que de race noire (i).
Si nous trouvons dans les régions sahariennes des contrées désertes par suite de la rareté de la population, il y a, dans cer taines régions du Soudan, une population par trop dense. C'est même en grande partie à cet excès de population que la Nigritie doit Y esclavage. Je tiens à le déclarer, car nous Y oublions trop facilement, l'es- (i) Dans ses Touareg du Nord, M. Henri Duveyrier s'exprime ainsi sur la longévité des peuples du Sahara central : « . . . Les centenaires n'y sont pas très rares. On cite mime des individus qui « ont atteint cent trente et cent cinquante ans, entre autres celui qui m'a conduit à « la sépulture lybico-ègyptienne de Bordj-Tasko, à Ghadámès, auquel on donne plus < de cent cinquante ans. II est vrai qu'il est actuellement en enfance. Les auteurs « arabes du moyen dge avaient déjà constaté ce fait exceptionnel.
Ebn-Kaldoun, « entre autres, dans sa Notice sur les Moldthemin, dit : « Dans le pays habité « par ce peuple, on vivait ordinairement jusqu'à l'dge de quatre-vingts ans u. f 'ai « constaté qu'il en est encore de méme aujourd'hui u. clavage africain ne date pas du jour où les Européens demandèrent à V Afrique des travailleurs captifs pour leurs colonies : il existait bien avant, et la suppression de la traite sur la côte occi dentale ne Y empêche pas d'exister. Sous le régime de la traite, quand on détruisait un village de l'intérieur, la population conquise était habituellement divisée en deux parties : les enfants et les adultes. Les enfants étaient con servés par les noirs, qui les réduisaient en servitude; les adultes étaient conduits à la côte et vendus aux blancs. Aujourd'hui que les blancs n'achètent plus d'esclaves, les guerres n'en ont pas moins lieu, les populations conquises n'en sont pas moins partagées en enfants et en adultes, mais, el c'est là toute la différence, tandis que l'on conserve encore les premiers, on met à mort les seconds.
Avant la traite européenne, les noirs, qui étaient fétichistes, mangeaient souvent leurs captifs adultes; aujourd'hui, qu'ils sont plus civilisés, ils se contentent de les décapiter et de les jeter en pâture aux corbeaux. Où est le progrès ? La traite, malgré Y hor reur qu'elle inspire, n'était-elle pas préférable ? Au moins elle laissait quelquefois la vie, et, avec la vie, Y espoir. Nous ne pouvons mettre fin à cet état de choses par un acte d'autorité. L'esclavage ne disparaîtra que peu à peu, à mesure que notre civilisation pénétrera dans les populations africaines. Nous pouvons hdler ce résultat : i° Par le commerce. Dès que nos marchands auront accès dans les marchés de l'intérieur, les produits du sol augmenteront de valeur, le Soudanien aura tout avantage à conserver pour l'agriculture les bras de ses captifs.
Dès lors, il ne traînera plus les captifs de marché en marché comme un vil bétail, il ne les égorgera plus comme des êtres sans valeur ou dangereux, et, Y in fluence de nos mœurs aidant, Y esclavage disparaîtra peu à peu. 2° D'après le droit existant au Soudan, « Y esclave peut obtenir la liberté de son maître à prix d'argent ». De tout temps, Y administration du Sénégal a fait des avances aux captifs qui consentent à s'engager dans les bataillons de tirailleurs. Loin de moi la pensée de proposer des engagements dits libres ; je considère, je le déclare bien haut, Y «engagement libre » comme une forme détournée d'esclavage, car, du jour où un engagé a signé son contrat, cet homme devient la propriété d'un autre homme qui, en vertu de ce contrat, le vend ou Y achète comme du bétail. « Dans certaines contrées, les planteurs se demandent quel est le cours du jour pour les coolies, comme un marchand deman derait à Londres ou à Paris le taux de Y escompte ou le prix des fonds ». [joseph Cooper.)
Mais il serait possible de constituer une caisse qui ferait aux captifs désireux d'obtenir leur liberté les avances nécessaires pour se libérer à prix d'argent vis-à-vis de leurs maîtres. Ces captifs pourraient alors rester libres de louer leurs services à prix débat tus et n'auraient, comme Y ouvrier français qui a reçu des avances pour son outillage, qu'à subir une retenue sur leur salaire de tant pour cent jusqu'au remboursement des sommes à eux avancées. De pareils éléments nous permettraient d'arriver promptement au peuplement et à la mise en culture du Sahara ; nous pourrions prévoir le jour où cette région ne serait plus un désert, où elle formerait, avec le Sénégal et ï Algérie, une France africaine. Les noirs transportés dans le désert entreraient facilement dans noire civilisation.
Ces peuples ne sont plus ni chasseurs, ni pasteurs; ils cultivent le sol, ils ont une demeure fixe, une famille, un village, une patrie : ils ont gravi les premiers degrés de la civilisation et sont en plein dans la vie sociale. Abandonnés à leurs propres forces, le moindre progrès leur demandera des siècles ; mis en contact avec nous, ils se civiliseront rapidement. En Amérique, on a vu beaucoup de captifs se racheter par leur propre travail et conquérir des situations importantes comme ouvriers d'art ou comme agriculteurs. II n'est pas rare de trouver leurs descendants dans les professions libérales. J'ai vécu au Séné gal avec des Noirs qui sont en contact avec les Blancs depuis quelques générations seulement : ils ne diffèrent de ceux-ci que par la couleur de V épidémie. Le Sahara, il est utile de le rappeler, a été le centre d'une grande civilisation chamite qui a laissé des traces impérissables ; c'est à cette civilisation qu'appartiennent les roules pavées du désert, les puits à galeries, certains monuments retrouvés et décrits par Barth et Valonne; cette civilisation est celle des Garamantes, dont nous entretiennent les auteurs anciens, et notamment Hérodote.
En résumé, je me suis donné pour but d'ouvrir à Y influence française les mystérieuses contrées que baigne le Niger ; de donner à ma patrie une vaste région où elle puisse se développer librement et pacifiquement ; de créer une colonie française de races différentes qui augmenterait notre nombre et noire force, qui nous aiderait à faire les grandes choses que l'Afrique réclame de nous. Les véritables conquêtes de Y époque actuelle ne sont pas œuvre militaire, mais œuvre industrielle et commerciale. Lesseps a fait autant pour la gloire de son pays que Turenne el Bonaparte. Tous les peuples ont pu lui prodiguer la louange, car tous peuvent profiter de ses travaux. Le canal de Siic^, quels que soient ses propriétaires, donnera la prépondérance à la Méditerranée, con séquemment aux races latines, dont Y importance a toujours été en raison directe de celles du commerce méditerranéen.
Une grande œuvre nous reste à faire en Afrique. Je ne sais si je pourrai Y accomplir par moi-même, mais nul ne me ravira l'honncur d'en avoir été le promoteur : je veux parler de la cons truction d'une voie ferrée pour mettre en communication Alger avec Timbouktou et Timbouktou avec Dakar. Cette voie créerait à travers l'Afrique un courant de civilisa tion et fonderait entre nos deux colonies l 'influence française. Par cette double voie de Timbouktou à Dakar et à Alger, les produits du Sahara et du Soudan afflueraient dans nos ports de Y Océan et de la Méditerranée ; un marché de 40 millions de consommateurs serait ouvert à notre commerce ; une route intercontinentale met trait Y Amérique du Sud en relations directes avec la Méditer ranée. Cette partie du continent américain est peuplée de Latins comme nous, ayant tout intérêt à resserrer les liens qui nous unissent.
L' œuvre de Colomb sera ainsi refaite. Le Transsaharien, complément du canal de Stte^, « Y œuvre la plus glorieuse de la France moderne », doit rendre à la Méditer ranée toute son importance et aux peuples latins toute leur influence. Tels sont les travaux qui, dans ma pensée, doivent transfor mer, au profit de notre nation, YOuest africain. Mais moi, qui suis pour toutes les libertés, je ne voudrais pas briser les chaînes des noirs pour fermer ensuite l'Afrique. Si la transformation de l'Afrique occidentale doit être une œuvre surtout française et latine, nous n'en devons pas moins accepter et même provoquer le concours de tous les peuples qui s'intéressent à Y affranchissement des races noires. II se fait actuellement en France un grand mouvement en faveur de ces idées. Le gouvernement lui-même y prête attention.
Une Commission supérieure est chargée par le Ministère des Tra vaux publics de Y étude d'un chemin de fer du Sénégal à Y Algérie par le Niger. Je ferai mon prochain voyage comme membre de cette Commission. Je suis arrivé à voir les choses au point de vue que je viens d'exposer parce que j'ai longtemps vécu au milieu des populations blanches et noires de l'Afrique. Me faisant constamment tout à tous, j'ai pu recueillir les renseignements les plus certains : ces populations ne posaient pas devant celui qu'elles considéraient comme l'un des leurs. Par cette même raison, je puis promettre au lecteur de ce livre, écrit par un ami d'après mes journaux, des détails curieux, et j'espère Y amener, lui aussi, à aimer, à estimer ces populations noires dont les mœurs douces et naïves charmèrent l'immorlel Mungo Park et tous les voyageurs qui se laissèrent aller, comme lui, à vivre au milieu d'elles et comme elles. Paul SOLEILLET. Le Ma-{el, octolne iSjy. PREMIERE PARTIE DE PARIS A DAKAR ET A MOUSSALA
Chapitre I
" DE PARIS A LISBONNE ET A DAKAR Départ de Paris. — Séjour à Nimes. — Séjour à Bordeaux. — Lisbonne. — Arrivée à Dakar. Le vendredi 15 mars 1878, Paul Soleillet quittait Paris par la ligne du Bourbonnais. II avait grand froid, mais il jouissait par avance du bonheur de revoir son petit Michel, sa femme et sa mère qu'il n'avait pas vus depuis le 28 octobre. II arrivait à Nîmes le lendemain à onze heures quarante-huit minutes du matin et consacrait exclusivement à sa famille le reste de la journée. On avait beaucoup à se dire. C'était un instant donné aux épanchements intimes, le temps, pour ainsi dire, de toucher du pied le sol natal, de se fortifier le cœur pour de nouveaux travaux, pour une nouvelle absence qui devait être longue, à coup sûr, et pouvait être éternelle. La journée du lendemain fut en partie donnée aux parents et aux amis qui vinrent prendre congé de l'intrépide voyageur.
Le soir venu, Michel dort dans sa couchette, bercé par quelque doux songe, tandis que la mère et la femme, le cœur bien gros, préparent les bagages. Soleillet est homme de courage ; il a sur la poitrine cette triple cuirasse d'airain qui permet d'affronter, sans pâlir, les plus grands dangers. Mais, sous cette cuirasse, bat un cœur d'homme, un cœur sensible aux douces affections de la famille. L'enthousiasme —
CHAPITRE I
2 d'une œuvre patriotique n'affaiblit point cet amour de Soleillet pour le petit monde dont il est l'âme et la vie. N'est-ce pas d'ailleurs dans cet amour qu'il puise toute sa force ? L'homme dont le cœur est fermé à l'amour est-il capable d'un patriotique dévoûment ? Quoi qu'il en dise, comme sa femme et comme sa mère, Soleillet essuya furtivement plus d'une larme. Le lundi, à deux heures trente-trois minutes du matin, il quitte ceux qu'il aime, ceux dont le touchant souvenir lui donnera la force de supporter les fatigues et les dangers de sa nouvelle entre prise, et le soir même, à huit heures, il fait une conférence à la Société de Géographie commerciale de Bordeaux, dans la salle de l'Académie, devant un public nombreux et sympathique. « Le malaise général dont sont frappées les affaires en France, dit-il, provient de la disproportion qui existe entre la production toujours croissante de l'industrie et les besoins limités du com merce.
A cette cause unique, un unique remède : la création de nouveaux débouchés. » Nous devons chercher des débouchés partout, surtout en Afrique, où nous occupons une position exceptionnellement heureuse par la possession de l' Algérie et du Sénégal. Cette situation nous permet de prévoir le jour où notre influence s'étendra sans conteste sur toute l'Afrique occidentale, où notre commerce, notre industrie, notre civilisation seront prépondérants de Tripoli au lac Tschad, du lac Tschad au Bénin, du Bénin au cap Vert et du cap Vert au Maroc. » Nous sommes parfaitement installés sur les deux mers qui baignent le nord et l'ouest de l'Afrique ; les oasis du Sahara nous appartiennent ou sont placés dans le cercle naturel d'attraction de nos départements algériens, et nos comptoirs de Médine (Sénégal) ne sont pas à 500 kilomètres du Niger. » Malgré d'heureux et intelligents efforts, le Sénégal et l'Al gérie ne nous ont cependant pas encore ouvert les marchés de l'Afrique centrale qui sont, pour ainsi dire, sous notre main. » Cet insuccès relatif a deux causes : le manque d'esprit de DE PARIS A LISBONNE ET A DAKAR 3 suite, la localisation des efforts tantôt à l'Algérie, tantôt au Sénégal. » Ce n'est ni l'Algérie ni le Sénégal qui doit nous ouvrir l'in térieur de l'Afrique : c'est l'Algérie et le Sénégal.
II ne s'agit pas simplement de la prospérité de l'une ou de l'autre de ces colonies, mais de la prospérité de la France. Devant cet intérêt majeur, nous n'avons pas à rechercher le moyen de faire dériververs nos comptoirs du nord ou de l'ouest une partie du commerce de l'in térieur; nous devons nous efforcer d'ouvrir l'Afrique à notre influence et à nos deux colonies. » Depuis longtemps, les hommes spéciaux qui s'occupent des développements à donner, par le commerce, à notre influence en Afrique pensent qu'avant tout il faut joindre nos deux colonies juste au point où, l'influence de l'une cessant, celle de l'autre commence. » Tous les géographes et notre Société de Géographie de Paris reconnaissent que ce point tombe à Timbouktou, dont la situation, à l'extrémité septentrionale du Niger, en fait un queçar du Sahara et un port du Soudan. » Faire connaître l'Afrique occidentale et préparer la réunion du Sénégal à l'Algérie, tel est le but que je poursuis depuis 1865 . » En me rendant d'Alger à In-Çalah, j'ai déjà reconnu le premier tiers de la route qui doit les réunir.
Après-demain je partirai pour le Sénégal, d'où je m'efforcerai d'atteindre Tim bouktou et In-Çalah. » Je dois à la Société des Études maritimes et coloniales de France, qui veut bien m'accorder son patronage, et à M. Paul Dalloz, au patriotisme de qui l'on ne fait pas vainement appel, de pouvoir commencer ma nouvelle exploration. » Mieux que personne, je connais les difficultés de l'entreprise, les dangers, les fatigues et les privations qui m'attendent, mais ce sont là des choses personnelles dont je fais bon marché, soutenu que je suis par l'espoir d'être utile ». Tel est le thème développé par Paul Soleillet, et ce n'est pas PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE I
4 merveille si l'intelligente population bordelaise l'a couvert de ses applaudissements. La journée du lendemain, 19, se passe à faire des visites, des achats, des lettres. La soirée est donnée à M. Pierre Foncin, secrétaire général de la Société de Géographie commerciale de Bordeaux, maintenant Directeur de l'Instruction secondaire. Le 20 au matin, Soleillet trouve sur le quai d'embarquement MM. Marc-Maurel, Foncin, Manès et autres membres de la Société de Géographie, venus pour lui serrer encore la main et lui sou haiter bon voyage. Là se trouvait aussi son ami Louis Lebrun, qu'il embrasse, non sans une profonde émotion. A onze heures, le petit bateau qui devait le conduire à Pauillac démarre, et, trois heures plus tard, Soleillet monte à bord du Hoogly, paquebot des Messageries maritimes.
Le commandant, M. Baud, lui fait un accueil cordial et le place à table auprès de lui. Les passagers sont peu nombreux. Les plus bruyants sont des marchands de modes françaises établis dans l' Amérique du Sud. Pendant la traversée, Soleillet se lie avec M. Servonnet, enseigne de vaisseau, M. Blanc, négociant à Rufisque, et M. Isard, négociant à Saint-Louis. Le 23, Le Hoogly fait escale dans la rade de Lisbonne. Le temps est détestable, mais cela n'arrête pas Soleillet. II veut voir ces palais, ces villas qui couvrent les sept collines et se mirent dans le Tage ; il veut voir ces places dont le pavage en mosaïque imite les vagues de l'Océan; il veut voir ces paysans qui ressemblent à des moines, ces populations qui ont eu l'esprit de con server leur costume national, ces chars primitifs qui sont traînés par des bœufs et rappellent les véhicules de nos rois fainéants.
Du golfe que forme le Tage, il voyait les tours, les coupoles, les promenades, ce panorama féerique qui justifie le dicton por tugais : Que nâo tem visto Lisbôa, Nào tem visio cosa bòa I qui n'a pas vu Lisbonne n'a rien vu. DE PARIS A LISBONNE ET A DAKAR 5 La date fatale du Ier novembre 1755 et la noble figure du marquis de Pombal lui reviennent à l'esprit; les fameux marins du XVe et du xvic siècle revivent dans son imagination ; il les voit mettant à la voile pour les pays inconnus de l'Afrique et de l'Asie. Comment résister? pourquoi résister? II profite del'occasion pour visiter l'une des plus belles villes du monde. Le 26, il reçut de M. le baron Grendel, secrétaire général de l'Association internationale africaine, une lettre ainsi conçue : « Le Roi est charmé d'apprendre que vous avez les moyens de » réaliser vos projets et de savoir que la noble et utile mission que » vous allez remplir est en si bonnes mains. » Sa Majesté me charge de vous offrir ses meilleurs compliments » et ses vœux pour le succès de votre exploration ».
On ne peut attendre du roi des Belges que de bonnes et encou rageantes paroles, que des témoignages d'amour pour son vaillant peuple, pour les hommes de cœur et pour l'humanité. Quatre jours plus tard, le samedi 30 mars, à minuit, un coup de canon annonce à Soleillet la rade de Dakar. L'aurore le trouve sur le pont, le regard fixé sur la terre de ses rêves. Avec le jour arrivent un grand nombre de pirogues remplies de noirs dont le costume est plus ou moins rudimentaire. L'un a pour tout vêtement un chiffon noué autour des reins ; l'autre, qui n'a point de culotte, porte gravement une redingote ou une veste; un troisième s'enveloppe du large boubou : tous sont tête nue ou coiffés du légendaire bonnet de coton. Des nuées d'enfants qui montent de très petites pirogues crient et gesticulent pour obtenir quelques sous.
Comme ceux que M. Alfred Rabaud vit dans le port d'Aden, en 1853 (1), ils sont d'une hardiesse surprenante. Malgré les requins qui sont nombreux dans la baie, ils vont chercher au fond de l'eau une pièce de cinquante centimes. Pour la même somme, ils passent sous le navire. (1) M. Rabaud, Zanzibar. Souvenirs de voyage, 1855-54. (Bulletin de la Société de Géographie de Marseille, aoùt-novembre 1879, p. 224.) PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE I
Ces premiers effets de la civilisation ne provoquent nul enthousiasme. Ces noirs sont-ils moins sauvages que dans leurs forêts ? Assurément, puisqu'ils ont pris tous les vices de la civilisation; mais il ont perdu la dignité, la fierté de l'homme qui se sent libre et maître du sol qui le nourrit. II n'est plus sauvage, il n'est pas encore civilisé ; il est, comme la chrysalide, entre la chenille qui rampe et le papillon qui s'élève gracieusement dans les airs.
Chapitre II Dakar Et Ile De
GORÉE Dakar. — Le colonel Canard. — L'ile de Goréc. — Les Marabouts et les Griots Un Alsacien-Lorrain sujet allemand. A deux heures Soleillet remercie le commandant et son état major de leurs gracieuses attentions et se fait conduire à Dakar, à l'hôtel du Commerce, tenu par M. Bouty. La ville et le port de Dakar ne datent que de 1859. C'est à cette époque seulement que l'amiral Protêt détermina le gouvernement à prendre possession de la presqu'île du cap Vert. Bien que destinée à beaucoup d'avenir, la ville de Dakar est encore en formation. Au milieu des habitations des nègres, on rencontre des constructions européennes souvent fort belles, notamment l'hôtel de l'agent des Messageries Maritimes, celui du commandant particulier de l'arrondissement de Gorée, celui du génie, les ateliers de l'artillerie et le quartier de cavalerie.
La ville est ornée de beaux arbres sur lesquels s'ébattent des colibris. Elle possède un jardin public bien planté, bien entre tenu, et un musée d'ethnographie sénégambienne du plus grand intérêt, mais qu'on a vendu à l'encan après l'avoir laissé long temps dans un complet abandon. La température est très supportable. Soleillet n'a constaté que •f- 250 à midi. La population de Dakar se compose i° De fonctionnaires et d'officiers en assez grand nombre, —
CHAPITRE II
Dakar étant le chef-lieu du deuxième arrondissement sénégalais et la résidence d'un commandant particulier qui a rang de colonel ; 2° De négociants d'origine européenne particulièrement adon nés au commerce de détail ; 3° De signars ou métisses, nés dans le pays, de pères et de mères de couleur ou de père blanc et de mère de couleur ; 4° De noirs de race djolove qui formaient l'ancienne popu lation du village. Les Djolof sont placés sous l'administration d'un chef choisi parmi eux. Le chef actuel a nom Dial Diop. II est très populaire parmi les passagers des paquebots, qui lui donnent le titre pompeux de roi de Dakar. II est aussi bien plus malin qu'eux, car il leur vend fort cher des grigris et des amulettes qu'il achète à vil prix d'un négociant français qui se fournit à Bordeaux. Au recensement de 1876, Dakar « le Tamarinier » comptait en tout 1,556 habitants (1).
Le dimanche 3 1 mars, Soleillet se rendit auprès du colonel Canard, commandant particulier du deuxième arrondissement, et lui remit une lettre de l'un de ses amis, M. Lafont, ancien com mandant de spahis. Le colonel Canard est homme de grande taille, à l'accueil simple, franc, original; c'est un esprit droit et juste, énergique et bon. II est arrivé au Sénégal, en 1846, comme simple cavalier de spahis, et ne l'a presque jamais quitté. Naturellement il connaît très bien le pays. L'entreprise de Soleillet lui paraît utile et même nécessaire ; il la croit possible, très possible, mais pour un homme voyageant seul, sans titre officiel, acceptant toujours et partout les mœurs et coutumes des indigènes. II estime enfin qu'un voyage de Dakar à Alger doit coûter au moins 15,000 francs. (1) En 1885 elle en avait 2,000.
Elle est gare terminale du chemin de Saint-Louis et point d'attache du câblé sous-marin. (Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, t. XII, pp. 256 et 280.) DAKAR ET ILE DE CORÉE 9 Soleillet se rend ensuite à la préfecture apostolique pour remettre à l' évêque une lettre de M. Fabbé Durand. II est reçu par le P. Los sédat, curé de Dakar, qui habite la côte occidentale d'Afrique depuis 1844. Ce prêtre a vécu sept ans au Gabon et connaît les divers établissements de la côte. II fit à Soleillet la remarque que les noirs soumis aux Anglais ou aux Portugais se disent anglais ou portugais, parlent plus ou moins la langue et prennent plus ou moins les habitudes de ces nations, tandis que ceux qui nous sont soumis, même ceux qui furent élevés en France, conservent leurs langues, leurs usages et leurs nationalités : ils se disent Djolof, Serer, Soussous et jamais Français.
A une heure et demie Soleillet se rend à bord de la Thémise pour saluer l'amiral Lallemand. L'amiral l'entretient de ses campagnes sur la côte d'Afrique ; et, à propos du Dahomey, où il se rend, il lui raconte qu'il y a quelques années, par un gros temps, la barre de Whydah fut franchie par des requins; que ces monstres se sont tellement mul tipliés dans les récifs que les noirs ne veulent plus passer la barre et qu'ils considèrent, avec raison, comme mort, tout homme qui tombe à l'eau. De la Thémise, Soleillet se rend à Gorée. Gorée est un rocher volcanique de 880 mètres de longueur sur 215 de largeur, situé par 140 39' 55" de latitude nord et 190 45'de longitude ouest. II est séparé de la terre ferme par un canal de 3 kilomètres. Sa rade est superbe et les navires, dit M. l'amiral Fleuriot de Langle, y trouvent une mer toujours calme.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Voyage à Ségou ... Rédigé d'après les notes et journaux de voyage de Soleillet par G. Gravier.
