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Récits historiques belges

Adolphe Siret · 1855 · Scanned text

143,132 words · about 10 h 1 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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About this book

Author
Adolphe Siret
Language
French
Published
1855
Length
143,132 words · about 10 h 1 min
Sections
15 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (15)
  1. Front matter about 1 min
  2. Introduction about 6 min
  3. Chapitre II about 12 min
  4. Chapitre III about 14 min
  5. Chapitre IV about 11 min
  6. Livre II about 1 h 26 min
  7. Livre III La Dispute about 48 min
  8. Chapitre V. Voyage Autour De Bruges about 12 min
  9. Chapitre VI. Aspect De La Flandre about 11 min
  10. Prologue about 1 h 39 min
  11. Livre V Les about 1 h 4 min
  12. Livre VI Mon Oncle Le Sorcier about 1 h 8 min
  13. Livre VII La about 30 min
  14. Livre VIII L'homme Aux about 48 min
  15. Livre 1 about 1 h 30 min

Continue:

Front matter

TOUKNAI , 11. GASTERMAN jcquéreur de l'édìtioo. PIERRE-PAVE RUBENS. : . A-1 A^A-. s-A c ,JA ' yAy^-A Membre cnrrf'spnmlnnr de ['Académie roynl* ilr Belgique. UDïmxcIIcò, O H. TARLIER, EDITEUR. TOURNAI. II. C ASTER MAN jcqiiéreur d? VM'iï ìod. A LA JEUNESSE BELGE. vStòl) ai rocu.tf , Aou.ï! D) LeAimc] tòn.ou1 Aíi Àxj9 Q9y«ÂquuK . cvw«) 4«J Am\() ma \m\ê ciuaiveM kê (ÌK>uav«\u«ah<lvu^. Ásj imojY\9 UanS <a9 W\v) aîcuXu) accGAoer \juwo \Vottcui«) jcUsAuuXa.o.'yl (8)a.va\;>«a\a9 kjùí^ «xaaA^ «9 \a) EjcAu'vc) à«) <«a^ auAJJioae, *M«) mot) «ko «Mi ìíaxAawiíuvS smm iw\.givu9 «iïU'vìWi \,oAb.cuA.«9 pVjîWxakwS paA;KaM.ub>xl,- \&\b MaiïwaLíìvwc) LuAi A<9 lYiafcw) \\\Sao\\<9 ì>0 taVAc' «Ji^, ìa) ,c\Ag,\a«vv!>.«9. cladoíprae Olït'IC A.OÙI 1853. I NT ROI) LOT 10 N. Avant d'initier les jeunes lecteurs auxquels ce livre est destiné, à la connaissance des principaux épisodes de notre histoire; avant de nous engager avec eux dans un voyage récréatif au travers de la patrie; avant de leur taire connaître nos mœurs anciennes et modernes, nos institutions et nos hommes célèbres, nous avons pensé devoir tracer en quelques lignes l'histoire des \ ,200 lieues carrées qui forment aujour d'hui le royaume de Belgique.

Jules César nous avait réunis à l'empire romain ; celui-ci. miné par la corruption des mœurs et les dissensions civiles, s'abîma, pour ne plus se relever, dans le gouffre qu'il s'était creusé. Le roi Clodion, à la tète des Francs saliens, s'établit en Belgique. Après la mort de Clovis, le pays est partagé en deux parties inégales séparées par l'Escaut : l'une s'appelle Austrasie ou France orientale, et l'autre, Neuslrie ou France occidentale. A la mort de Charlemagne (811), son vaste empire est morcelé; la Neustrie devient, un fief du royaume

Introduction

. 4 de France et l'Austrasie un royaume particulier, pour tomber quelque temps après sous le pouvoir des empereurs d'Allemagne. Sous la période féodale, nous sommes divisés en Etats indépendants connus sous les dénominations suivantes : les duchés de Brabant, de Limbourg et de Luxembourg; les comtés de Flandre, de Hainaut et de Namur; l'évèché de Liège et la seigneurie de Malines. La puissante Maison de Bourgogne nous réunit à ses domaines au xve siècle, à l'ex ception de l'évèché de Liège qui continue à rester État indépendant jusqu'en 1795. En 1477, Marie, fille de Charles le Téméraire, épouse Maximilien d'Autriche : nous passons ainsi sous la domination autrichienne. Charles-Quint, petit íìls de Maximilien, est élu empereur d'Allemagne et roi d'Espagne; il règne sur nous jusqu'en 1555 : à cette époque, il cède nos provinces à Philippe II, que, trois ans plus tard, il fait roi d'Espagne.

La Belgique appartient alors à ce dernier pays jusqu'en 1714, date à laquelle, sous le nom de Pays- Bas autrichiens , nos différents Etats retournent à la maison d'Autriche, par suite du traité d'Utrecht qui termina la guerre de la succession. En 1795, ,1a république française fait la conquête de la Belgique, qu'elle divise en neuf départements ; cet état de choses cesse en 1814, date à laquelle nous sommes réunis à la Hollande. Enfin, en 1830, une révolution nous rend notre ancienne nationalité et nous constitue en royaume indépendant. Telles furent les deslinées du peuple dont nous alíons parler. LIVRE PREMIER LA GALERIE DE TABLEAUX. Jfïarjince ò'Âttvers. K^XZXZXZXZTA CHAPITRE PREMIER. ( Premier Tableau. ) LE GÉANT ANTIGON. SAINT-AMAIND. Deux jeunes gens de 14 à 15 ans fréquentaient assidûment les ateliers d'un peintre anversois qui mettait son bonheur à vivre loin des agitations du monde et à cacher son existence aux regards des curieux.

Simple et bon, savant et modeste, le peintre, que les jeunes gens connaissaient sous le nom de père Gérard , n'ignorait aucun des faits concernant l'histoire de son pays. Tout en promenant ses pinceaux sur la toile, il racontait à ses deux élèves les événements principaux auxquels les Belges doivent leur illustration ; il s'exaltait lui-même au récit de leurs luttes, s'attristait de leurs défaites, et ne mettait plus de bornes à son enthousiasme quand il venait à parler de sa ville natale et des hommes célèbres qu'elle avait produits. Comment pouvait-il en être autrement? Anversois de cœur et d'âme, élevé dans des principes solides, avide d'apprendre, le père Gérard, avec ses habitudes paisibles, souvent seul avec lui-même, avait contracté le besoin de l'étude et était heureux, à l'occasion, de répandre au dehors les sensations joyeuses ou tristes qui agitaient son âme.

IUÍCITS HISTORIQUES BELGES. 6 En donnant à ses élèves les principes de son art, le peintre parlait souvent et avec bonheur des annales de la patrie ; insensiblement, à son cours de peinture il avait joint un cours d'histoire, non un cours sec et aride, composé de faits racontés seulement avec l'exaclitude froide et impitoyable du savant toujours à la recherche des vérités historiques, mais un cours instructif et amusant dont nos jeunes élèves faisaient grand cas. Ce jour-là, les ombres'commençaient à voiler les clartés du ciel. — Père Gérard, dit un des élèves, épargnez vos yeux; voici le soir qui arrive. — Vous avez raison, Jacques, je n'y songeais pas. Je pensais à la promesse que je vous ai faite ce matin. — De nous faire voir la galerie de tableaux de ce riche banquier... — Oui, mes amis.

C'est demain dimanche, c'est un jour consacré au repos; je veux vous conduire en face de cette collection aussi curieuse sous le rapport historique que sous celui de Fart. Venez donc de bonne heure, je vous attendrai. Le lendemain, le maître et ses disciples se dirigèrent vers la demeure du banquier. Ils furent introduits dans la galerie de tableaux. Un cri d'étonnement sortit de la bouche des jeunes gens qui s'aperçurent que chacun des sujets représentés sur les nombreuses toiles ou panneaux du banquier était extrait de l'histoire d'Anvers. — Excellente et patriotique pensée, dit le père Gérard, qui apprend plus en un jour que ne le pourrait faire un mois d'études. Si toutes les villes avaient un musée communal où seraient représentés, siècle par siècle, les événements importants de leur histoire, il n'y aurait bientôt plus d'ignorants dans notre pays. ■ — Père Gérard, venez donc voir l'étrange tableau que voici. — C'est un triptyque, mes enfants, c'est-à-dire que le tableau du milieu est accompagné de deux volets qui s'ouvrent et se ferment à volonté.

C'est une invention qui date du xve siècle. Le plus fameux triptyque connu dans notre pays est celui de Van Eyck, à Saint-Bavon, à Gand. Quant à celui-ci, il est d'un peintre inconnu et se compose de sujets sur lesquels je suis heureux d'appeler votre attention. Le tableau du milieu représente un château surmonté de deux mains : ce sont les armes de notre ville ; le volet de gauche figure un château fort, au bord d'une rivière près de laquelle un géant égorge des voyageurs; le volet de droite représente deux hommes couverts de l'habit apostolique et près desquels des ouvriers élèvent un monument de forme remarquable. De mème que dans le volet précédent, un fleuve traverse le tableau. Mes amis, continua le père Gérard en s'asseyant dans un vieux fauteuil de cuir noir à clous dorés, comme toutes les maisons d'Anvers en possédaient au temps des Espagnols, vous voyez là les origines d'Anvers, l'une empruntée à la Fable, l'autre puisée dans la Religion.

Ici, comme presque partout ailleurs, dans l'histoire des villes et des peuples, le paganisme, c'est-à-dire le culte des faux dieux, et la religion du Christ sont mêlés à toutes les origines. Ce tableau vous offre un frappant exemple de cette vérité. Sur le volet de gauche, voici l'origine d'Anvers selon la Fable. Un géant, un païen, nommé Antigon, habitait un château fort sur les bords de l'Escaut. Tout bateau naviguant sur le fleuve, tout voyageur qui passait devant son repaire, avait à lui payer un tribut considérable. Celui qui ne pouvait acquitter cette contribution avait la. main coupée, et le géant la jetait dans l'Escaut. De là le mol Antwerpen qui vient de liand (main) et werpen (jeter). — Mais comment ce trait de cruauté a-t-il pu donner son nom à la ville? demanda le frère de Jacques. — Parce que l'endroit où Anvers fut bâti depuis était, disent les anciens historiens, remplacement du château d'Anligon.

L'étymologic la plus probable du nom d'Anvers est celle-ci : aen't iverf (au rivage). Du reste, mes amis, ne croyez pas trop vite aux origines extraordinaires des villes et des nations. Dieu a placé des limites à la curiosité des hommes et leur fait sentir ainsi sa puissance et leur faiblesse. Tout remonte à lui : à quoi bon chercher si longtemps les explications de ces mystères qui ne conduisent souvent qu'à de bizarres et futiles jeux d'esprit? L'autre tableau se rattache aux premières annales d'Anvers. Lorsque toute cette partie de la Belgique qui longe l'Océan d'un côté et que l'Escaut ferme de l'autre; lorsque le pays des Ménapiens, enfin, était encore plongé dans l'idolâtrie, on vit arriver du Midi deux hommes tenant en main une croix. Déjà le peuple avait entendu parler d'une religion nouvelle qu'on commençait à pratiquer à Tournay et à Noyon ; déjà sur les confins du territoire quelques idoles étaient tombées à la voix des prêtres de cette religion inconnue, lorsqu'elle fut tout à coup révélée aux Ménapiens, au vne siècle, par ces deux étrangers qui se présentaient à eux avec une arme si étrange.

L'un s'appelait Arnaud : il venait de Gand, et l'autre Éloy : il venait de Tournay; sur leurs pas un grand nombre de Nerviens, voisins des Ménapiens, s'étaient convertis au christianisme. La voix de ces apôtres avait une éloquence persuasive; ils parlaient d'une religion si douce, si divine, si simple, qu'une lumière soudaine sembla briller aux yeux des idolâtres. Quelques-uns se rendirent aux conseils d'Amand et d'Éloy et reçurent les eaux du baptême : d'autres , vomissant d'horribles imprécations contre ces étrangers, voulurent leur faire souffrir mille tortures; mais leur soumission et leur sang-froid désarmèrent ces barbares. Les miracles d'Amand, la pitié d'Éloy pour les malheureux, l'auréole de sainteté et de pureté qui semblait les entourer, cette réunion de circonstances providentielles ouvrit les yeux aux farouches habitants de ce pays, et bientôt le christianisme rayonna, debout sur les idoles brisées des Ménapiens.

Eloy construisit la première église d'Anvers sur les bords de l'Escaut; Amand, blessé encore des meurtrissures dont l'avaient couvert les barbares Gantois, l'aida dans son œuvre d'édification. Tous deux se firent chérir des populations qu'ils soulageaient de leur parole et de leur fortune ; tous deux élevèrent des couvents, y placèrent des prêtres en état de continuer leurs travaux apostoliques, puis se retirèrent pour voler vers d'autres missions, en emportant l'amour et le respect des Anversois dont ils furent désormais les patrons. — L'église bâtie par saint Éloy a-t-elle été conservée, père Gérard? demanda Jacques. — Non, l'emplacement même en est ignoré; mais la doctrine de saint Éloy, mes enfants, règne partout aujourd'hui.

Chapitre II

( Deuxième Tableau. ) ANVERS. SOUS CHARLES-QUINT ET SOUS PHILIPPE II. Le peintre s'était levé de son siège et, accompagné de ses élèves, il passait en revue les chefs-d'œuvre qu'ils avaient sous les yeux. Jacques et son frère Charles, ardents à s'instruire, posaient au père Gérard de nombreuses questions auxquelles celui-ci était heureux de répondre. Tout à coup Jacques s'arrèta devant deux tableaux réunis dans un seul cadre et d'une composition bizarre; il les regarda quelque temps sans rien comprendre, puis tourna ses yeux vers le peintre comme pour lui demander Implication du sujet. Gérard accourut, et après avoir jeté un coup d'œil sur les toiles, il s'assit, laissant pressentir par là que ('explication serait longue. — Vous ne devinez pas le sujet choisi par le peintre? demanda Gérard . — Non, répondit Jacques. — Et vous, Charles? 1 — Pas plus que mon frère. — Eh bien, mes amis, ce sont deux tableaux allégoriques.

Le premier représente un beau et large fleuve éclairé par le soleil levant. Une grande quantité de vaisseaux se montrent à l'horizon, et leurs voiles déployées les conduisent vers une ville au-dessus de laquelle plane un ange tenant à la main un blason avec cette devise : plus oitltre. Sur le premier plan, c'est-à-dire celui qui est le plus près du spectateur, l'artiste a placé des monceaux d'or, des cornes d'abondance, des caducées, des palettes, des sculptures et mille autres objets du domaine de la science, du commerce et des arts. Des hommes de tous pays, vêtus de costumes variés, se promènent sur la rive; le bonheur semble rayonner sur leurs traits, et ce n'est pas sans motifs, comme vous allez le voir, car ce tableau allégorique représente Anvers sous Charles-Quint. Heureux temps ! continua le père Gérard en levant les yeux vers le ciel dans une sorte de ravissement; heureux temps! combien vous paraissez encore plus beau quand on songe qu'en 1212, trois siècles à peine avant que l'empereur Charles ne montât sur le trône, les habitants, émus et satisfaits, voyaient arriver devant Anvers, et pour la première fois,, un navire qui venait de Cologne leur apporter du vin.

Heureux temps! ò ma chère et bonne ville, où tu faisais à toi seule autant d'affaires que tous les autres ports des Pays-Bas, où l'Italie t'envoyait des draps d'or et de soie, des tissus d'or et d'argent, des camelots, des bonnets, des épiceries, des drogues, des tapis, des maroquins, des pelleteries, du safran, des oranges, du coton, des vins fins, du riz, des armes, du fromage, du corail, des plantes médicinales, du soufre, en échange de nos draps, damas, satins, velours, serges, tapisseries, toiles fines et écrues, perles, sucres, quincaillerie, lin, ustensiles de ménage, cochenille, étain, plomb, garance, cire, cuirs, suif, poisson salé, blé, fèves et mille autres objets; où l'Allemagne t'envoyait de l'argent en lingots, du cuivre, des laines, du pastel, des verres, des vins du Rhin, en échange d'épiceries, drogueries, serges et toiles; où le Danemark, la Norwége et les autres contrées du Nord Renvoyaient du salpêtre, du vitriol, des laines, du miel, de la poix, des martres, du bois, de la viande salée et de l'ambre jaune, en retour des marchandises qui venaient d'Espagne et de nos propres produits; où la France t'inondait de cargaisons d'huile, de papier, de miroirs, de fruils secs et confits, de draps gros et fins, de cramoisis, de fils, de chanvre, en retour de toiles flamandes, de bronze, de plomb, de vermillon, de bleu et d'autres marchandises venues de l'étranger; où l' Angleterre couvrait ton port de peaux de mouton, de cuirs, en retour de joyaux, de mercure, de camelots, de toiles fines et grossières, de noix de galle, de houblon, d'ormes et de meubles; où l'Écosse et l'Irlande échangeaient leurs cuirs, leurs peaux, leurs perles, leurs lingots d'or et d'argent, leurs drogues, leurs velours, leurs taffetas, leurs orchis, leurs aluns, leurs vinaigres, leurs gommes, leurs savons, contre du laiton, des draps de toutes qualités, des tapisseries, du beurre, de l'orfévrerie, des armes offensives et défensives, des munitions de guerre, etc. ; où les quatre parties du monde couvraient ton port d'une forêt de mâts.

Heureux, heureux temps, où 2,500 navires plongeaient leurs ancres dans les sables de ce Pactole qui roulait ses ondes devant tes quais encombrés des richesses de toutes les nations ! Après cette rapide énumération des marchandises qui s'échangeaient entre Anvers et les principaux peuples de l'Europe, les yeux du père Gérard se détachèrent du ciel, et il se trouva confus de cet enthousiasme qui s'était traduit en quelque sorte à son insu. — Eh quoi! fit Jacques avec un geste incrédule, Anvers sous Charles-Quint avait un commerce si étendu? — Oui, mes enfants : c'est Guiccardin, historien du xvic siècle, et Scribanius, jésuite anversois, qui nous ont transmis ces détails avec bien d'autres encore. Guiccardin, par exemple, affirme qu'il se faisait, année commune, en affaires, à Anvers, pour une valeur actuelle de quatre milliards trois cent vingt-cinq millions de francs.

Scribanius assure positivement que 75,000 schelvisch frais et vivants, poisson commun et recherché cependant pour sa finesse, furent vendus en un seul jour sur la place. Du côté de la terre, il arrivait mille chariots par semaine. Je vous dirai encore, mes amis, qu'on admirait à Anvers de vastes manufactures et fabriques de tapis, de toiles et d'armes. D'autres établissements venaient ensuite, où l'on travaillait le cuir, la teinture, les passementeries, la soie, le fil, la laine, le drap, le velours, le satin, le papier, les métaux et la bijouterie, la bijouterie surtout, car de tout temps les ouvriers anversois furent renommés pour la taille du diamant et pour la joaillerie. Des verreries s'élevèrent en 1541, et fournirent ces magnifiques vitraux peints que vous voyez à Sainte-Gudule, à Bruxelles.

A cette époque aussi, les historiens mentionnent les chantiers de construction pour navires. Vous parlerai-je maintenant des peintres, des sculpteurs, en un mot des artistes qui apportaient leur tribut de gloire à la ville d'Anvers? Non; j'aperçois au fond de la galerie quelques portraits à propos desquels je vous entretiendrai spécialement de cette importante et intéressante partie de l'histoire de l'art dans notre province. Qu'il vous suffise de savoir aujourd'hui qu'environ trois cents artistes demeuraient à Anvers du temps de Charles-Quint et que la population générale allait au delà de 100,000 âmes. Lorsqu'une maison de commerce fait beaucoup d'affaires, vous voyez la joie et l'abondance régner partout. Après son travail, le chef de la famille, oubliant ses chiffres et ses registres de comptes, se livre à son aise au bonheur si doux de l'intérieur; la mère, les enfants et jusqu'aux serviteurs, tout le monde porte sur le visage l'empreinte d'un sentiment heureux qui trouve sa source dans la sérénité et la satisfaction du chef.

Voilà la physionomie d'Anvers, mes amis, sous le règne de Charles-Quint. C'était véritablement un pays heureux : on ne trouvait partout que des gens occupés de leurs travaux; le jour, Anvers ressemblait à un vaste atelier, et le soir à une salle de concert. Les historiens du temps nous apprennent cette particularité, que, la journée finie, les Anversois se reposaient de leurs fatigues au son d'instruments harmonieux. Malheureusement, ce bonheur et cette prospérité furent de courte durée, comme je vous le ferai voir dans quelques instants. Vous ne pouvez pas ignorer les causes qui contribuèrent à la gloire commerciale de notre ville. Ces causes, le règne de Charles-Quint ne les a pas seul produites, et si les effets s'en sont fait ressentir de son temps, il faut être assez équitable pour leur restituer leur véritable origine.

Pour ne point trop surcharger votre mémoire, je ne veux vous parler ici que des raisons principales qui déterminèrent et favorisèrent 1 essor du commerce anversois avec l'étranger. Plus tard , vos études compléteront les faits que je vais vous citer et qu'à votre âge déjà il n'est pas permis d'ignorer. C'est d'abord, en 1254, une alliance entre Henri III le Débonnaire, duc de Brabant, et l'archevèque de Cologne. La mème année, une alliance est également conclue avec la Hollande, et deux ans plus tard avec Hambourg. Ces sortes de traités, où les intérêts des marchands étaient examinés de part et d'autre avec une égale sollicitude, devaient singulièrement faciliter, comme vous le pensez bien, l'échange des marchandises, surtout à une époque où les relations en Europe étaient gravement compromises, d'un côté, par la difficulté du transport, de l'autre, pai le peu de sûreté qu'offraient les chemins. — En quoi donc les routes n'étaient-elles pas sûres, père Gérard? demanda Charles. — A cause des brigandages des routiers.

Les routiers étaient des compagnies d'hommes armés qui dévalisaient les marchands. C'est surtout à la suite des guerres du xive et du xve siècle que les routiers s'organisèrent, et cela se conçoit : les nombreux soldats et mème les gentilshommes qui revenaient de Palestine étaient pour la plupart ruinés. Ils cherchèrent dans le vol organisé un remède à leur misère et devinrent un des plus terribles fléaux du moyen âge. Les routiers de notre pays les plus tristement célèbres furent les Brabançons et les Écorchcurs. Ils désolèrent les routes pendant cinq siècles. — Père Gérard, puis-je à mon tour vous demander quelque chose? — Certainement, Jacques, mais songez que nous sommes déjà loin d'Anvers. — Nous allons y rentrer aussitôt que vous m'aurez dit si les anciennes routes étaient pavées. — Les premières roules connues sont celles des Carthaginois; les historiens de l'antiquité nous apprennent qu'elles étaient pavées.

Les routes romaines, appelées voies militaires, paraissent avoir été d'admirables constructions; il en existe encore des vestiges précieux dans les environs de Tournay. Sous la période romaine, on ne signale que deux grandes routes en Belgique : l'une qui allait de Trêves à Boulogne, c'est celle dont on voit encore quelques restes, et l'autre qui, partant de Cologne, venait, après avoir passé près de Tongres, se relier à la précédente. Mais je retourne à Anvers, l'Escaut réclame notre attention. Jean le Victorieux, duc de Brabant, accorde le droit de bourgeoisie aux étrangers qui viennent s'établir dans les communes brabançonnes ; or, le Brabant, comme vous le savez, n'est qu'à quatre lieues à peine d'Anvers. En 1340, les Anversois sont affranchis d'un péage considérable qu'ils avaient à effectuer moitié au Brabant, moitié à la Flandre; des droits de sauf-conduit sont accordés aux marchands qui viennent exposer leurs produits aux foires d'Anvers; on institue deux grands marchés francs par année.

En 1305, traité avec l'Angleterre; en 1318, Venise envoie ses marchandises à Anvers où, pour la première fois, on vit des galères vénitiennes; en 1324 ou 1325, arrivée des vaisseaux génois; en 1453, privilèges extraordinaires accordés aux marchands anglais; enfin, commence lc règne du jeune Maximilien d'Autriche qui favorise le commerce d'Anvers de tout son pouvoir, malgré les événements sérieux que cette époque voit s'accomplir. Je ne dois pas oublier de vous faire remarquer qu'en ce temps une guerre véritablement désastreuse que Rruges faisait à Maximilien, ruina les transactions de cette dernière ville, qui étaient immenses, et qu'Anvers profita de cette circonstance pour nuire à sa rivale. Le règne de Philippe le Beau fut tranquille; notre ville augmentait en richesse, lorsque l'heure de l'avéncment de Charles-Quint sonna.

Dès lors Anvers, comme je viens de vous le dire, arriva au plus haut degré de sa prospérité, surtout dans les derniers temps du règne de Charles et pendant les deux premières années qui virent Philippe II sur le trône. La deuxième toile offre un triste contraste, mes enfants, avec celle que nous venons de voir, continua le père Gérard en poussant un long soupir. Là tout est lumière et joie, ici tout est ténèbres et douleurs. Voyez plutôt cet horizon sanglant sur lequel notre ville se détache dans une teinte noire, comme si un vaste crêpe de deuil l'enveloppait. Voyez ces dates funèbres inscrites sur des ruines, sur des monceaux de cadavres et sur des échafauds. Hélas! hélas! tout respire une atmosphère empoisonnée par les guerres, les brigandages, le fanatisme et la haine. Je voudrais effacer de ma mémoire le souvenir de ces faits qui font saigner nos cœurs; mais il faudrait en mème temps arracher du livre de l'histoire les pages où ces événements sont tracés en caractères de sang.

Suivez-moi, mes enfants, au milieu de ces rues désolées, je vais vous dire ce que devint Anvers sous Philippe II. Vous verrez ainsi ce qu'une nation peut acquérir en splendeur sous un prince éclairé, et ce que cette mème nation peut devenir lorsqu'elle est déchirée par des troubles intérieurs. Nous avons vu Anvers au plus haut point de sa gloire, alors que toutes les nations communiquaient avec cette cité et y envoyaient des représentants à demeure, alors que les persécutions exercées contre les protestants en France et en Angleterre y faisaient refluer un monde considérable d'étrangers, alors enfin que, profitant de la décadence de Bruges, Anvers attristait les Italiens qui voyaient que Venise était dépassée l. Sous la monarchie espagnole, les choses changèrent de (1) Paroles de Marino Cavalo, ambassadeur de Venise, en 1550. face; la politique de Philippe II effraya nos habitants : déjà une certaine inaction dans le commerce permettait de voir et de sentir la fâcheuse influence du joug étranger.

Ce fut bien pis lorsqu'on apprit que Philippe, dans un zèle outré pour la religion, avait résolu d'introduire dans nos provinces la redoutable institution qui épouvantait déjà l'Espagne, l'inquisition. Celte mesure était bien faite pour aliéner à Philippe l'espril de nos populations, toujours si avides de liberté. Les provinces-unies, qui s'appelèrent ensuite du nom de Hollande, avaient acquis depuis quelques années une certaine importance; Amsterdam, sur les bords du Zuyderzêe, attirait les marchands par les heureuses conditions de sa position géographique. Ce fut là que les commerçants anversois résolurent de fuir Philippe II; et de même qu'Anvers l'avait autrefois emporté sur Bruges, Anvers se vit déserter pour Amsterdam au point que sa nombreuse population décrut de moitié en quelques années.

Voilà pour le commerce. Qu'arriva-t-il pour les arts?... Ici le père Gérard sentit ses yeux se mouiller de larmes, et ce fut avec une profonde tristesse qu'il continua sa narration. — Les protestants qu'Anvers possédait encore s'allièrent aux nobles du pays clans une ligue contre Philippe et l'inquisition. Un fanatisme anticatholique aveugla ces hommes exaspérés; ils se précipitèrent comme des bêtes féroces sur les églises, les couvents, les établissements religieux et sur tout ce qui portait un caractère sacré. Le meurtre, le pillage et l'incendie désolèrent notre malheureuse patrie. Nos admirables tableaux, nos riches sculptures, tout ce que possédaient nos belles églises et nos abbayes, fut brisé et anéanti sans pitié. Les tombeaux mêmes furentviolés. O mes enfants ! qui pourra dire les pertes immenses que quelques jours d'une fureur inouïe firent supporter à l'art!

Qui pourra dire ce que ce temps de désolation a semé de ruines sur cette terre autrefois si favorisée du sort! Ce fut en 1566 que ces horribles scènes se passèrent. Un an plus tard, afin d'arrêter les progrès d'une rébellion qui menaçait de devenir générale, Philippe II nous envoya cet homme dur et farouche qui s'appelait le duc d'Albe. Après les fureurs des Iconoclastes ou briseurs d'images, comme on les a nommés, Anvers eut à souffrir les fureurs du duc. On ne peut se faire une idée de la tyrannie de ce représentant de Philippe, qui, pour mieux épouvanter l'ancien entrepôt de l'Europe, fit dresser sa statue sur les murs de la citadelle. Cette statue fut depuis enlevée par les ordres de Don Luis de Bequesens, qui remplaça le duc d'Albe. En 1576, les soldats espagnols attaquèrent les troupes des États, trop faibles pour leur résister; dix mille habitants furent massacrés, huit cents maisons incendiées, ainsi que l'hôtel de ville et la plupart des édifices.

Ce jour funeste vit périr ce qu'Anvers comptait de plus illustre dans ses familles et tomber ses établissements les plus remarquables. Le démon de la guerre ne se fatiguait point; tour à tour livrée à Panarchie, à la dévastation, au pillage, à l'inccndie par les Espagnols et par les protestants, notre malheureuse cité allait tous les jours en s'affaiblissant. Sièges, attaques, surprises, rien ne manquait à la liste de ses malheurs, lorsqu'en 1583 eut lieu cette boucherie des Français qui voulaient, sous la conduite du duc d'Alençon, surprendre la ville, e.t qui tombèrentau pouvoir des habitants justement indignés. Cette horrible journée s'appela furie française; celle de 1576 s'était appelée furie espagnole. L'année suivante, Anvers fut assiégé par le duc de Parme, et après une longue et héroïque résistance, ses défenseurs épuisés capitulèrent.

A partir de cette époque, notre cité put se reposer et fermer ses plaies; mais, hélas! elle était depuis longtemps frappée au cœur. Le traité de Munster, signé en 1648, porta le dernier coup à son commerce en décidant la fermeture de l'Escaut. Depuis, les beaux jours chantés avec tant d'orgueil par les historiens de ce temps, où cinq mille étrangers remplissaient les belles galeries de la Bourse, ne sont jamais revenus. Napoléon avait pourtant conçu le projet de relever Anvers; mais ce ne fut qu'un rêve. Napoléon est mort, et le commerce d'Anvers, quoique florissant aujourd'hui, n'a pas encore repris son antique splendeur. Disons cependant que sous le règne de Guillaume lor, cette ville se ranima; il appartient au règne de Léopold Ier de lui rendre une grande partie de son ancienne splendeur.

Telles sont, mes enfants, les vicissitudes par lesquelles nos pères ont eu à passer. Heureux et libres sous Charles-Quint, opprimés sous Philippe II, ils ont béni la mémoire du premier de ces deux monarques, tandis que lc nom du second réveillera toujours en nous de tristes souvenirs.

Chapitre III

Les Portraits ) ANVERSOIS ILLUSTRES. Une galerie à part contenait les portraits des hommes illustres de la cité et de la province. A la vue des nombreux médaillons qui tapissaient les murs de cette galerie, Charles et Jacques ne purent s'empêcher de pousser une exclamation de surprise. — Eh quoi ! dirent-ils, notre cité a-t-elle donc eu tant d'illustrations? — Ce que vous voyez là, mes enfants, dit le père Gérard avec un sentiment de satisfaction et d'orgueil, ce que vous voyez là ne rappelle qu'une partie des gloires de notre province. On n'a pas toujours été assez heureux pour conserver soit un dessin, soit une peinture des traits de l'homme dont le nom a surnagé sur les débris du temps ; d'un autre côté, il est juste de dire que la renommée a des bornes, et il ne faut pas, par un excès de patriotisme, glorifier outre mesure des individualités d'une importance secondaire.

Parcourons cette galerie avec attention, mes amis; je vais par quelques mots vous initier à la vie de ces hommes qui se consacrèrent entièrement à la glorification de la patrie. Commençons par les peintres ; ce sont nos plus nombreuses et, nous pouvons le dire avec vérité, nos plus belles illustrations. Peintres. Cette tête, encadrée de longs cheveux blonds et couverte d'un berret de drap, est, croit-on, car rien n'est positif à cet égard, le portrait de Quentin Metsys (1450-1529), un des fondateurs de l'école d'Anvers. Né à Anvers selon les uns, à Louvain suivant les autres, Quentin Metsys, qui avait d'abord été forgeron ou batteur en fer, et auquel on doit les ornements du puits situé près de la cathédrale, devint un des plus grands artistes de l'époque. Le magnifique tableau que notre musée possède de ce remarquable peintre nous montre le fini qu'il apportait à ses œuvres.

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