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L'Algérie française; histoire, mœurs, coutumes, industrie, agriculture

Arsène Berteuil · 1856 · Scanned text

381,133 words · about 26 h 41 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Arsène Berteuil
Language
French
Published
1856
Length
381,133 words · about 26 h 41 min
Sections
13 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (13)
  1. Front matter about 33 min
  2. Chapitre II Histoire Ancienne De La about 12 min
  3. Chapitre III Domination about 14 min
  4. Chapitre IV about 32 min
  5. Chapitre V about 41 min
  6. Chapitre VI Du about 20 min
  7. Chapitre VII about 1 h 43 min
  8. Chapitre VIII Domination about 1 h 20 min
  9. Chapitre IX Domination about 50 min
  10. Chapitre X Domikatiok about 14 h 45 min
  11. Chapitre XI Domination about 55 min
  12. Chapitre XII De Bol'-maza Et Sa Soumission about 4 h 36 min
  13. Introduction about 1 min

Continue:

Front matter

L'ALGERIE FRANÇAISE b HISTOIRE — MŒURS COUTUMES — AGRICULTURE — INDUSTRIE — BOTANIQUE |" A H ARSÈNE BERTEUIL ANI IES PHARMACIEN EN CHEF DES HÔPITAUX MILITAIRES DE I.'aRMÉE D'AFRIQUE DESSINS PAR GEORGE FATH TOME PREMIER PARIS E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR PALAIS-ROYAI , GALERIK VITRÉE, 13 P.IÌÏS. ■ — TVI' SIî:03( RAtON ET COMP., RUE b 'eI'.FUHTII, 1, b HISTOIRE — MŒURS — COUTUMES — INDUSTRIE— AGRICULTURE PAU ARSÈNE RERTEUIL ASCIE. rilARMACIEK EH CHEF DES HÔPITAUX MILITAIRES DE L'ARMÉE D'AFRIQUE TOJIE PREMIER PARIS DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUP. PALAIS-R OTAI., 13, GALERIE VITRÉE PRÉFACE L'existence de la plus effroyable piraterie exercée sur le monde entier pendant plusieurs siècles constatait l'impuissance des nations européennes à réduire la Régence d'Alger au respect du droit de la nature et des gens.

Des tentatives infructueuses contre ce repaire n'avaient servi qu'à exalter l'orgueil et l'inhumanité des forbans africains ; mais la France, toujours héroïque et fière, voulut venger l'outrage fait à son représentant par un dey arrogant, et une Hotte formidable, chargée d'une armée, déposa sur ce rivage inhospitalier les soldats qui devaient lui conquérir d'immenses domaines et créer une œuvre de civilisation. Bientôt, en effet, à la place du croissant apparut l'étendard du vainqueur anéantissant la puissance barbaresque; c'était rendre un service à l'humanité, assurer et protéger le commerce dans la Méditerranée pour tous les bâtiments, de quelque nation qu'ils fussent; c'était réprimer la piraterie des corsaires algériens, qui mettaient des entraves au commerce des deux mondes, et ce com merce seul pouvait guérir les plaies que de longues guerres avaient faites à l'État.

La France ajouta donc un fleuron de plus à sa gloire, puisque la prise d'Alger est un des plus beaux faits d'armes dont elle a à se glorifier, et les autres puissances devront naturellement lui avoir une reconnaissance éternelle d'avoir mis ainsi un terme aux malheurs communs de toutes les nations. Cette expédition fut parfaitement conduite, dirigée par les ta- PRÉFACE. VI lents et la bravoure de nos généraux, l'inlrépidité de nos soldats et par rhabileté et la s. ge prévoyance de l'amiral Duperré, qui conduisit et amena l'armée navale à point nommé et saisit le mo ment favorable pour opérer le débarquement sur la plage afri caine. Aussi cette glorieuse expédition réussit d'autant mieux au gré de nos souhaits, que rien n'avait élé négligé pour cn assurer le succès, et que tout avait été combiné d'avance; munitions, vivres, tout avait été amassé avec profusion.

Chapitre II Histoire Ancienne De La

RÉGENCE D'ALGER Limites. — Étendue du royaume d'Alger. — Aspect général du pays. — Montagnes — Productions naturelles. — Bivières et côtes. — Rades, ports et villes. — Population, division des provinces d'Alger — Ce qu'était Alger avantjjue nous en fissions la conque le. La partie de la Rarbane que les géographes et les historiens désignent sous le nom de royaume d'Alger, ou régence du nom de sa capitale, est bornée à l'ouest par Fempire du Maroc, au nord par la Méditerranée, à l'est par le territoire de Tunis, et au sud par le Sahara ou grand Désert. La situation de cette place est à quarante lieues environ de la grande rivière de Moulouiah ou Malva, et à seize d'un degré ouest du méridien de Greenwieh, qui est adopté dans les États barbaresques comme le meilleur régulateur pour la longitude.

La distance est d'environ cinq cent milles de ce point à Tabarcâh; sa limite est située à Fem bouchure de la petite rivière appelée Zaine, sous les neuvième, sei zième degrés de longitude est. Sa largeur est plus incertaine, parce qu'on n'a jamais vérifié certains points au nord du grand Désert. On croit que sa largeur n'excède pas quarante milles à Tlemcen, et soixante à Alger, et qu'ainsi, pour la largeur, on peut prendre soixante milles comme moyenne de la Méditerranée au désert du Sahara. Les Arabes désignent par le nom de Tell, ou terre labourable, la portion du pays qui n'est pas coupée par le désert. Mais il ne faut pas croire que les limites du désert soient bien déterminées parce qu'elles sont coupées d'une infinité de montagnes, de marais et de plaines fertiles qui, sur les cartes d'Afrique, reçoivent le nom de Beled-el- Djerid; il faut les regarder comme un territoire peu connu, jusqu'à ce qu'on ait fait des observations plus exactes, jusqu'à plus amples * De l'Algérie ancienne et moderne, par L. Galibert, chap. i, page 14. informations.

On pourra, d'après le témoignage du savant docteur Shaw, considérer le territoire d'Alger comme s'étendant sur une sur face d'environ trente mille milles carrés. Le pays est montagneux, parcouru par des chaînes parallèles de l'Atlas, qui vont de l'ouest à l'est, d'où résulte une variété infinie de montagnes et de vallées. Les naturels assurent qu'aucune de ces montagnes n'est entièrement nue, et que leurs sommités sont habi tées par les Kabyles ou Kabaïles, dont l'étymologie, en langue arabe, signifie tribu. Celle peuplade, d'un naturel féroce et guerrier, s'est toujours montrée indomptable; c'est une des races aborigènes de l'Afri que septentrionale. Elle prête assez volontiers le secours de ses armes au pouvoir, mais elle se révolte aussitôt que l'on essaye de pénétrer dans ses montagnes.

La partie habitable de ce beau pays, situé entre le trente-quatrième et le trente-septième degré de latitude nord, jouit d'une température saine et agréable, sans chaleurs accablantes en été, ni froids insup portables en hiver. Cependant, comme exception à cette remarque, on doit dire que les vents qui viennent du Sahara, et qui soufflent quelquefois pendant quatre ou cinq jours dans l'été, font monter le mercure à cent huit degrés dans le thermomètre de Fahrenheit. D'avril à septembre, le vent est ordinairemeut très-humide, mais sans pluie. De novembre à avril, règne la saison des pluies, mais non continues. Quelquefois il y a des pluies excessives en novembre et décembre. Janvier ei février sont ordinairement de beaux mois. An née commune, la quantité de pluie qui y tombe s'élève de vingt quatre à vingt-huit pouces.

Le sol de cetle partie de l'Afrique n'a rien perdu de sa fécondité autrefois si renommée. Sa couleur varie : elle est noire dans certaines parties, rouge dans d'autres; mais c'est partout la même fertilité, parce qu'elle est fortement imprégnée de nitre et de sel. La culture presque unique du pays, c'est Forge et le blé. Sur un acre de terre, on sème ordinairement cinq picotins, et elle produit de huit à douze pour un, malgré le peu de développement de l'agriculture. Le blé d'Alger est d'une espèce commune, la farine qu'on en tire ressemble assez à du sable et se pétrit difficilement; mais le pain en est excellent. Dans les marchés d'Italie, il obtient généralement la préférence, parce qu'on en fait le meilleur macaroni et les meilleures pâtes. D'anciens écrivains nous représentent cette partie de l'Afrique dé garnie de forêts; c'est une erreur que nous avons vérifiée depuis notre líl occupation, puisque les flancs du petit Allas sont garnis de forêts jusqu'à leur plus haute cime, comme nous l'avons déjà indiqué.

Rien n'y est changé aujourd'hui. Ce que l'on trouve le plus difficilement dans les plaines, c'est un arbre de haute futaie. L'olivier y est dans son climat naturel; il réussit parfaitement partout où on lui permet de venir. On y rencontre aussi le noyer et le noisetier; les fruits en sont bons, mais ne valent pas ceux d'Espagne et d'Italie. Le pays abonde en palmiers, et les dattes ou bénates du désert sont excellentes. En général, il produit tous les fruits qui appartiennent aux climats tempérés, mais la ligue est toujours d'une qualité inférieure à celle de France; la grenade y est fort bonne, et le raisin, comme je l'ai déjà dit, y est fort beau, d'une grosseur démesurée. Ce pendant, quand on examine le caractère physique de ce pays, partagé en une foule de vallées dont la hauteur n'est pas la même, on juge que ces productions devraient être supérieures à celles d'aulres contrées, s'il avait pour le cultiver des hommes civilisés et indus trieux.

Nous avons dit que l'on trouve dans cette partie de l'Afrique divers métaux dont la France pourrait tirer un immense parti: on y rencontre le fer, le plomb, l'étain, le cuivre, l'argent et même For. Nous savons que les Kabyles ont dans leurs montagnes des mines de fer, en exploitent un grande quantité, qu'ils travaillent eux-mêmes pour leur usage. Sur le sol algérien on trouve différentes espèces de terres argi leuses employées par les naturels à la fabrication de vases assez gros siers. Les montagnes renferment donc des mines inépuisables et le plus beau sel gemme qu'on puisse rencontrer. Le royaume d'Alger est un pays bien arrosé, abondant en sources d'eau vive et en petils ruisseaux; mais il n'a pas de fortes rivières. Nous avons dit que la plus considérable est le Chélif, qui prend sa source dans le Sahara, au sud de la province de Titery, à cinquante milles environ d'Alger; lorsque, grossie des eaux de plusieurs autres ruisseaux, elle est devenue une rivière assez considérable, elle tourne à l'ouest, et, suivant une ligne presque parallèle à la côte Fespace d'environ cent milles, se décharge dans la Méditerranée à un degré vingt centièmes de longitude, et à trente milles environ du cap Ten nis ou Tenès, à l'ouest.

Dans la saison des pluies, les eaux du Chélif sortent de leur lit, inondent une grande partie des campagnes voisines, et forment une barrière redoutable entre Oran et Alger : c'est la seule rivière un peu remarquable dans ce royaume, où un foule de petits ruisseaux aboutissent à la mer. Le pays, algérien est donc d'une grande fertilité, susceptible d'une grande variété de produits et d'un immense développement agricole : il est bien arrosé, mais il n'a point de rivière navigable. Celte absence de moyens de navigation intérieure sera toujours un obstacle à ce que le pays jouisse pleinement de tous les avantages dont la nature lui a donné le germe; il se trouve, en cela, dans la même position à peu prés que l'Espagne, à laquelle il est bien supérieur par la beauté et la fertilité de son sol.

Nous avons dit aussi qu'on y rencontre des sources d'eaux salées mi nérales et thermales. La côte est partout escarpée et n'offre pas, à une grande distance, de dangers qu'on ne puisse prévoir. Bouzaïab ou Bougie et le golfe de Stora offrent deux bons ports d'une belle étendue et dans lesquels les navires peuvent, en toute saison, trouver un abri sûr et commode. Bone, Alger el Oranétaient les seules places que visitassent des vaisseaux étrangers, parce qu'ils y trouvaient un ancrage sûr dans toutes les saisons ordinaires; mais ils n'y sont pas en sûreté contre les vents du nord, qui, dans l'hiver, y soufflent avec une violence extraordinaire Nous avons également dit que dans la mer d'Alger se trouvent en abondance tous les poissons de la Méditerranée, et sur la côte orientale le plus beau corail connu.

Comme les habitants de Finlérieur sont un peuple pasleur dont les troupeaux sont la principale richesse, et que le caractère physique du pays, où abondent les pâturages, donne les moyens de nourrir des bestiaux, on y trouve en grand nombre toute espèce d'animaux do mestiques que nous avons déjà désignés; seulement nous devons faire la remarque que les bœufs sont petits, et les vaches donnent très-peu de lait. La laine d'Alger est de très-bonne qualité, et sans être lavée ni as sortie, elle vaut, dans les marchés de France et d'Italie, cinquante francs le quintal anglais, cent douze livres de France. On trouve dans cette partie de l'Afrique du gibier en abondance, des sangliers, des lièvres, des perdrix, et dans la saison, des cailles, des coqs de bruyère, des bécasses, des sarcelles et des canards sau vages; dans l'intérieur et sur la limite du désert sont des daims, des chevreuils et des gazelles.

On y trouve également tous les animaux féroces qui sont propres à l'Afrique, que nous avons déjà décrits; seulement nous ferons la remarque que le lion de Numidte n'a rien perdu de son caractère antique. II est encore de nos jours le plus formidable, et, s'il faut en core en croire le récit des naturels, le plus magnanime de son espèce. La division politique du royaume d'Alger formait, avant la conquête de 1850, trois provinces: Oran, à l'ouest ; Titery, au sud; Constan tine, à l'est. La province de Titery a pour bornes, à l'ouest, la rivière de Mazafran (50° 12' longitude est), qui la sépare de celle d'Oran; à l'est, le Bouberak, qui la sépare de Constantine (4° 15' de longitude). On croit que ces trois provinces s'étendent, du sud de la Méditerranée au désert ou Sahara. La capitale de ee royaume est située sur la côte de Titery (56° 48' longitude nord, et 5° 50' longitude est).

Les villes de ce n^aume, à l'exception de la capitale, dont nous donnerons plus tard la description, sont peu importantes. Trémecen ou Tlemcen, située à l'ouest, près de la frontière, et à égale distance à peu près de la Méditerranée et du Sahara, était au trefois la capitale du royaume de ce nom et une ville très-considérable. Depuis l'établissement de la domination turque dans ce pays, Tlemcen, malgré les avantages de sa position, était tombée dans un état complet de décadence. Oran est située à cinquante-quatre milles nord-est de Tlemcen. Elle a un très-bon port dans les saisons ordinaires, et s'étend sur un isthme dans une étendue de cinq milles au sud-ouest de la belle rade d'Arzeu (55° 48 latitude, et 6° 40' longitude est). Sa situation dans un pays très-beau et très-fertile, ses deux belles rades, et le voisinage de Gibraltar et de l'Espagne, en font certainement la seconde place du royaume.

A quelques milles est d'Oran est située Mustiganem ou Mostaganem, ville maure très-importante lorsque les Espagnols étaient maîtres d'O ran; mais elle perdit tous ses avantages en revenant à la régence. Les Espagnols avaient élevé autour d'Oran des fortifications régulières, et, après l'avoir occupée environ cent ans, en vertu de leur dernier traité de paix avec Alger, ils la rendirent, dans l'espérance d'avantages qui ne se réalisèrent jamais. Belidah ou Blidah est située au sud de la capitale, sur la limite de la plaine de la Métidja, à la distance de vingt-quatre milles. Plus loin, à une journée de marche et toujours dans la même direction, on trouve Médéah, capitale de Tittery; elle a à peu près Fétendue et l'importance (le Blidah. Le voisinage de la capitale et leur situation dans les districts les plus fertiles de la Numidie ont procuré à ces deux villes une grande prospérité agriculturale.

Constantine, capitale de la province orientale, est l'ancienne Cirtha. Elle est située sur la rivière appelée el-Rummel, à quarante milles de la mer (50*20' de latitude nord, et 6° 50' de longitude est); sa position est certainement une des plus heureuses que l'on puisse, imaginer. Bona ou Bone, l'ancienne Hippo-Regius, est une ville d'environ trois ou quatre mille habitants, ayant un port commode (56° 43' de lati tude nord, et 8 de longitude est.) Avant la Révolution française, Bone, comme ville commerciale, était au-dessus d'Alger. C'était le rendez-vous de tout le commerce que faisait la Compagnie française d'Afrique, qui avait obtenu le monopole de la pêche du corail et d'autres privilèges commerciaux qui reparurent avec la Restauration, mais sans produire une amélioration évi dente pour le commerce de Rone.

Boujaiah ou Bougie (située à 36° 45' de latitude nord et à 9°24' de longitude est), possède le meilleur port de la côte et était autrefois le principal dépôt naval de la régence. Le pays avoisinant est montagneux et d'une fertilité rare en olives. Bougie peut devenir une ville commerciale d'une trés-grande impor tance. Nous passerons sous silence, pour le moment, un grand nombre d'autres villes situées sur la côte, mais ne jouissant, à l'époque où nous en parlons, d'aucune influence politique et commerciale. Nous croyons pourtant devoir dire quelque chose de Cherchel, à laquelle notre conquête promet un grand avenir. Cherchel est l'ancienne Cœ sarea; elle est la ville maritime la plus importante de l'ancienne Mau ritanie. Sa position esta l'ouest d'Alger 2° 29' de longitude est. C'était une ville assez considérable, qui depuis est devenue une ville tout à fait insignifiante, et n'est connue aujourd'hui que comme un lieu où se fabrique une poterie grossière que l'on vient vendre à Alger en se servant de sandales (espèce de bateaux légers semblables à nos tar tanes) comme moyen de transport. 11 y a différentes opinions sur la population de ce royaume.

II ne s'agit pas ici d'un dénombrement exact, on ne peut tout au plus qu'en juger approximativement et par comparaison avec d'autres pays dont les statistiques sont bien connues. La population de ce royaume, pour une surface d'environ trente milles carrés, est plutôt au-dessous qu'au-dessus d'un million. Pour donner une idée exacte de la marche du gouvernement établi dans ce pays, il est nécessaire de citer quelques-uns des faits princi paux de la conquête d'Alger par les Turcs. Les Turcs s'établirent à Alger dans le seizième siècle; voici à quelle oxasion : Lorsque le vaste empire des califes commença à se désor ganiser, l'Espagne el l'Afrique s'en séparèrent successivement. Dans cette dernière contrée, la domination arabe se fractionnant encore, deux nouveaux empires se formèrent, l'un à Fez et l'autre en Égypte, laissant entre eux un vaste espace où surgirent de pelits Etats indépendants.

C'est ainsi que, dans un vieux édifice, une poutre rongée par le temps venant à se briser, les deux extrémités restent scellées dans le mur, et le milieu tombe en -éclats. Alger forma un de ces petits Étais, où il paraît que quelques princes sages firent fleurir l'in dustrie et l'agriculture, en ouvrant un asile aux musulmans que les conquêtes des chrétiens chassaient d'Espagne. Mais, après l'entiêre destruction de la puissance arabe en Espagne, les Espagnols poursuivirent jusqu'en Afrique les restes de leurs anciens conquérants. Ils s'emparèrent d'Oran, de Bougie et d'autres places, et vinrent s'établir sur un rocher situé en mer en face d'Alger. L'émir de cette ville, nommé Eutémie, fatigué de cet importun voisinage, eut l'imprudence d'implorer le secours des deux frères Haroudj et Khaïr-Edden conire les Espagnols, qui étaient alors maîtres d'Oran et qui avaient mis des garnisons dans Bougie et dans la petite île qui est en face d'Alger. comme nous venons déjà de le relater.

Ces deux frères étaient de My tilène, surnommés Barberousse. Une valeur entreprenante et beau coup de succès leur avaient valu un grand pouvoir, une réputation brillante et un nom illustre dans toute la chrétienté. L'offre fut acceptée avec avidité par ces deux hardis capitaines, qui cherchaient depuis longtemps à se procurer un port pour donner plus de stabilité à leur puissance. Le fameux renégat Haroudj Barberousse, à la tête de cinq mille hommes, entra en ami dans Alger. Mais un allié trop puissant est souvent pire qu'un ennemi déclaré : l'émir mourut empoisonné, et Barberousse s'empara du pouvoir. Après sa mort, son frère Khaïr- Edden fut nommé pacha d'Alger par la Porte Ottomane, et ce pays fil dès lors partie du vaste empire des Turcs. Mais Khaïr-Edden, quoique satrape du sultan de Constantinople, fut de fait le fondateur d'un État qui ne tarda pas à devenir indépendant.

Cet État était une république militaire dont le chef était électif et dont les membres devaient être Turcs. Les indigènes étaient sujets ou alliés, selon le plus ou le moins d'action que les Turcs avaient sur eux; mais ils ne pouvaient exercer aucune fonction politique en dehors de la race à laquelle ils appartenaient.

Chapitre III Domination

T V R Q V E Gouvernement civil el militaire d'Alger et de ses provinces avant l'occupation par les Français en 18.0. Nous avons vu que Khaïr-Edden, plus connu sous le nom de Barbe rousse, dès qu'il fut élevé au pouvoir, plaça son royaume sous la pro tection du Grand-Seigneur, et reçut dans la ville une garnison assez forte pour ôter à ses sujets maures toute idée de reconquérir leur liberté. Plus tard, il obtint le poste important de capitan-pacha, et Alger ne fut plus qu'un pachalik de la Porte. Le lecteur sait encore que, vers le milieu du dix-septième siècle, le gouvernement oltoman céda à la garnison turque d'Alger le droit de sc nommer ses chefs; le Grand-Seigneur se réserva seulement celui de confirmation, par Fenvoi ou le refus du kastan et du sabre d'office. Peu à peu, et aulant qu'il leur fut possible de le faire, ces hommes simples réglèrent leur gouvernement sur l'unique modèle qui leur fût connu, celui de Fempire ottoman.

Prenant le droit de conquête pour principe de leurs institutions, ils mirent à la disposition des janis saires toutes les places auxquelles étaient attachés la considération, la confiance et l'argent. C'était par le fait une république militaire, gouvernée par un chef électif nommé à vie, et ressemblant assez, sur une petite échelle, à Fempire romain après la mort de Commode. Ce gouvernement se composait ostensiblement d'un chef souverain appelé dey, et d'un divan ou grand conseil. Le nombre des membres du divan n'était pas limité; ils étaient pris parmi les anciens militaires qui avaient eu ou avaient encore un commandement. Le divan élisait le dey et délibérait sur toutes les affaires que celui-ci voulait bien lui soumettre. Le dey nommait lui-même ses ministres; c'étaient: Le kasnadj, qui avait dans ses attributions les finances et Fintérieur; L'agha, ou bach-agha, qui commandait en chef l'armée, et qu'on pourrait appeler ministre de la guerre, puisqu'il en avait les attributions; Le khodja-el-kril ou le khodja de Cavallas, qu'on pourrait désigner sous le nom d'adjudant général et de surintendant des domaines nationaux; L'oukil-el-hardj, ou ministre de la marine et des affaires étrangères; Le makatadj, ou chef des secrétaires; Le cheikh-el-islam, ou muphty-el-hanephy, ministre du culte et de la justice.

Le beit-el-mal, ou juge des successions, était chargé de Fouverture des testaments et de tous les litiges que pouvait entraîner l'exécution. II était le représentant de tous les héritiers absents. II devait faire entrer au domaine, après les prélèvements faits pour les pauvres et pour quelques autres dépenses spéciales, les successions vacantes et la partie des biens qui revenaient à l'État dans toutes celles où il n'y avait pas d'héritier mâle direct, partie qui était quelquefois fort con sidérable. II était aussi chargé de la police des inhumations. II avait sous lui un cadi et plusieurs agents; Ce dernier poste était devenu très-important, à cause des revenus qui y étaient attachés. C'était au moyen de ces divers fonctionnaires que le dey dirigeait les rouages de son gouvernement. Ses ministres formaient le conseil privé du souverain, et étaient avec lui le gouvernement de fait, où n'avait rien à voir le prétendu divan, qui n'était souvent qu'imaginaire; ce conseil lui-même n'existait plus que de nom lorsque nous nous emparâmes d'Alger.

Hussein-Pacha, qui ne l'a pas appelé une seule fois dans toule la durée de son règne, ne lui avait laissé que des attributions tout à fait insignifiantes; de sorte que les principes fon damentaux de ce gouvernement étaient en pleine dissolution lorsque la domination turque s'écroula sous les coups des Français. L'élection des deys d'Alger devait être confirmée par le Grand-Seigneur, qu'ils reconnaissaient pour leur seigneur suzerain; mais cette confirmation n'était jamais refusée, et toujours elle était accompagnée du titre de pacha à trois queues, sorte de dénomination que le souverain prenait dans ses actes publics ; car le nom de dey est à peine connu à Alger. Les étrangers seuls s'en servaient. Aussitôt après leur élection, les deys d'Alger jouissaient de toutes les prérogatives attachées à l'autorité souveraine; mais leur installation solennelle n'avait lieu que lorsqu'ils avaient reçu le lìrman du Grand-Seigneur, qui approuvait leur élection, et, avec le sirman, l'envoi du kastan et du sabre d'office, qui leur élaient apportés par un ca pidji-bachi ou messager d'État.

Tous les trois ans, dans ses jours de prospérité, Alger envoyait au Grand-Sei"neur un présent, qui était transporté à Constantinople, sur un vaisseau de guerre étranger, avec Fambassadeurqui devait l'offrir. Ce présent était toujours magnifique, et s'élevait quelquefois à la valeur de 500,000 dollars. Du reste, il paraît qu'Alger ne reconnais sait pas autrement la suprématie du gouvernement ottoman, et, même dans Fivresse de son pouvoir imaginaire, il lui est arrivé de ne pas toujours respecter son pavillon. Comme compensation, la Porte lui envoyait ordinairement un vaisseau avec, des munitions de guerre et de mer, lui accordant en outre la permission de lever des troupes dans le pays soumis à sa domination. L'adminislration de la justice criminelle n'appartenait qu'au dey, qui l'exereait ou par lui-même ou par ses ministres; les peines étaient la mort, la mutilation, les travaux publics, la bastonnade et l'amende.

La justice civile était administrée dans chaque grand centre d'ad ministration par deux cadis, l'un, dit el-hanephy, pour les Turcs, ct l'autre, dit el-maleki, pour les indigènes. Les hanepbys et les malekis forment deux sectes musulmanes qui diffèrent sur quelques pratiques insignifiantes du culte et sur quelques points de jurisprudence. Du reste, elles vivent en bonne intelligence, et sont loin de s'anathématiser l'une l'autre, comme le font les catholiques et les protestants. Les Turcs sont de la secte des hanephys; les naturels de l'Afrique sont au contraire malekis. Au-dessus des cadis existaient deux muphtys, l'un hanephy et l'autre maleki. Le premier, qui, comme nous l'avons dit, portait le titre de cheikh-el-islam (chef de l'islamisme), était un fort grand personnage : il recevait les ap pels des jugements rendus par les cadis, dans une cour appelée le Midjélès, qu'il présidait, et qui se composait des deux muphtys et des deux cadis.

Une affaire civile pouvait être portée par les parties, soit à Tunis, soit à Fez, où se trouvent les plus célèbres légistes de l'Afrique. Quoique Félection du dey, par le principe des institutions de la régence, appartînt au divan, elle élait pour Fordinaire le résultat des intrigues d'une faction dominante parmi les janissaires et presque toujours une sanglante tragédie. Un dey était égorgé pour faire place à un nouvel aventurier plus heureux que lui. Ses amis et ses partisans étaient tués, pillés ou ban nis, et tout cela interrompait tout au plus pendant vingt-quatre heures le calme ordinaire des affaires publiques. Ces révolutions se succé daient avec une telle rapidité, qu'on a peine à y croire quand on ne connaît pas les mœurs et le caractère atroce des Turcs. f Un dey d'Alger était, de son vivant, le monarque le plus absolu et le mieux obéi du monde; mais son règne était toujours précaire et. pour lui, une mort naturelle était un accident.

Celui qui était élu ne pouvait ni refuser ni résigner l'honneur de gouverner Alger : pour lui, il n'était que deux places, le trône ou le tombeau. Nous avons dit que Farrondissement d'Alger élait directement ad ministré par le dey et ses ministres; mais comme le dey ne pouvait étendre directement son action sur les points éloignés, il avait établi dans les provinces des gouverneurs avec le titre de ses lieutenants, que l'on nommait beys y exerçait la souverainté en son nom; ils étaient par le fait investis de toute son autorité despotique. Les gouverneurs élaient obligés de venir tous les trois ans à Alger rendre compte de leur administration. Les beylicks ou provinces étaient au nombre de trois : Constantine à l'est, Oran à l'ouest, et Tittery au midi. Nous en parlerons à mesure que notre narration nous y conduira.

Chaque province était imposée pour une somme déterminée, selon la capacité qu'on lui supposait pour la payer. Le fisc percevait cette somme par dividende de six mois. Tous les trois ans lunaires, les beys étaient donc obligés de venir en personne rendre compte au siège du gouvernement de leur gestion ; leur entrée était publique, très-magnilique, mais la continuation de leur pouvoir et leur vie même dépendaient du talent qu'ils avaient eu de rassasier l'avarice des membres de la régence. Chaque visite des beys à Oran et à Constantine ne leur coûtait pas moins de trois cents dollars ; il leur fallait, dans ces occasions, acheter la saveur des officiers de la régence, dont le prix était plus ou moins élevé, selon que leur crédit étail plus ou moins grand. Les officiers de la régence d'Alger ne recevaient pour leur salaire que leur paye et leurs rations comme janissaires.

Le pacha lui-même se soumettait à cette loi avec une apparence de simplicité primitive ; mais, dans leurs rapports avec la société, ces mêmes officiers se repo saient sur les privilèges de leurs places et la licence qu'elles leur donnaient pour toutes sortes d'exactions. L'administration de la justice criminelle n'appartenait, avons-nous dit, qu'au pacha et à ses ministres. Le meurtre, le vol simple; le vol par effraction, l'incendie, la trahi son, Fadultère étaient punis de mort. Quand il s'agissait d'un crime politique, un Turc était étranglé, mais en secret; un naturel était pendu, décapité, mutilé ou précipite d'un mur élevé' garni de grosses pointes en fer, qui Farrêlaient dans sa chute ct le faisaient périr dans de longs tourments. Mais, dans ces occasions, le tchaouch,ou bourreau, avait quelquefois Fhumanité, si on le payait bien, d'étrangler sa victime avant de la précipiter.

Si c'était un juif, on le pendait ou on le brûlait vivant. Les sautes légères ou les petits larcins étaient punis par de fortes amendes, par la bastonnade ou par la peine, des travaux forcés. La maxime d'Alger, contraire à celle des autres pays, établissait en principe qu'il vaut mieux punir un innocent que de laisser échapper un coupable. Aussi était-ce une situation affreuse que celle des accusés compa raissant devant leurs juges, s'ils ne pouvaient pas prouver leur inno cence de la manière la plus évidente, ou si leur bonne fortune ne leur donnait de puissants protecteurs. A Alger, la place de bourreau était un poste honorable. Tout officier public en avait un attaché à sa personne, et, comme tout autre citoyen, le bourreau parvenait aux premières charges de l'État. Ici, comme dans tous les autres pays musulmans, le code civil se compose du Koran, de ses commentaires et de quelques coutumes auxquelles l'expérience a donné force de loi ; car, chez le Turcs, c'est un axiome dont on ne s'écarte jamais : que ce qui s'est fait une fois a force de loi.

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