Preface
orsqu'en 1648 , à la suite de l'une des plus longues guerres qui aient ensanglanté l' Allemagne, les plénipo tentiaires réunis à Munster et à Osnabruck en Westpha lie, posèrent les bases de l'équilibre européen, dans ce pacte destiné à protéger l'avenir contre les ambitieux, à donner des garanties aux faibles contre les forts, à établir entre les diverses puissances une utile solidarité , tous les États de l' Europe furent représentés , tous moins un seul, la Russie. C'est qu'alors l'Europe, s'arrêtait pour ainsi dire, à la Vistule. Au delà de ce fleuve et de la nation chevaleresque et guerrière qui habitait ses rives, on savait qu'il existait une sauvage contrée appelée Moskovie ; mais personne n'eût pensé qu'un jour du sein de cette région glacée , se lèverait une nation assez puissante pour bouleverser avant un siècle l'œuvre de la diplomatie européenne.
En effet, laissée à elle-même, livrée au développement régulier de sa vie et de ses institutions, la nation moskovite eût encore eu pour de longs siècles d'enfance et d'obscurité. Mais tout à coup un géant s'y leva ; il s'in digna de l'infériorité des hommes auxquels il allait commander, jeta au tour de lui ses regards, emprunta aux nations fortes et brillantes qui saisi PRÉFACE. II saient la loi au monde, leur marine, leur organisation militaire, leurs mœurs et jusqu'à leur costume , imposa ces nouveautés sans transition et sans ménagements à ses sujets demi-européens, demi-asiatiques, les dota malgré eux de gloire militaire, agrandit ses provinces, conquit des mers, prétendit régler l'avenir en traçant pour ses successeurs un programme de leurs conquêtes; et, ayant ainsi charpenté un colosse à grands coups de hache, il s'endormit avec la conviction d'avoir fondé un puissant empire et d'avoir ouvert la Russie à la civilisation.
II avait fondé un puissant empire, mais il n'avait pas civilisé son peuple. Civilisation n'est pas un vain mot , synonyme de puissance matérielle et de force militaire. Le développement intellectuel , l'ainélioration sociale , que ce mot traduit et résume, ne sauraient être l'œuvre d'un homme et le pro duit d'un jour. Préparée par le travail des siècles, enfantée par le labeur successif des générations, la civilisation ne vivifie et ne récompense que les sociétés qui ont fait pour arriver à elle de longs efforts. On ne l'évoque pas comme une facile apparition, en empruntant aux peuples qu'elle anime, leur costume, leurs mœurs, et même leurs artisans et leurs procédés. La Russie, telle que la laissa Pierre le Grand, n'était donc pas civilisée ; elle commençait tout au plus à se revêtir d'un vernis superficiel, grâce au contact des autres nations européennes.
Avec ses populations enchaînées à un dur servage, son souverain , placé par sa toute-puissance aussi haut que la divinité, jusqu'au jour où il est jeté à terre et massacré dans son pa lais, avec ses grands fonctionnaires voués à l'immoralité, ses généraux concussionnaires, sa magistrature vénale, ses prêtres grossièrement fana tiques, elle reproduisait les vices des sociétés corrompues ou barbares, et présentait, sous des couleurs plus sombres encore, le tableau des sociétés du moyen âge livrées à l'arbitraire et déchirées par l'anarchie. Ainsi, à la mort de Pierre le Grand, se produit un phénomène anor mal : c'est une disproportion extrême, un complet désaccord entre les institutions barbares de la Russie et l'influence qu'elle va être en mesure d'exercer. PRÉFACE. m Dans cette situation, que feront les successeurs de Pierre I"?
S'efforce ront-ils, repliés en quelque sorte sur eux-mêmes , livrés tout entiers à un grand travail de législation et de réformes, de mettre l'état social de leur peuple au niveau de sa force et de sa puissance? Non, ils veulent atteindre les limites du développement extrême que leur a promis le créateur de la Russie; ils s'agrandissent, ils sont pressés de jouir de leur influence, d'é tendre leur domination. Quant aux améliorations intérieures, elles restent pour la plupart à l'état d'idées stériles, de tentatives avortées. Une femme qui semblait destinée par toutes les qualités de son esprit à compléter Pierre le Grand, se borna à continuer son œuvre extérieure. Puis, comme ce désaccord plus sensible chaque jour entre la force de la Russie et son état social la choquait elle-même, elle tâcha de faire illusion à l'Europe et de dissimuler les vices de la société russe , en achetant les éloges des hommes influents du xvmc siècle, en se déclarant bien haut la protectrice des sciences et des arts, l'amie des idées libérales et de la philoso phie.
Elle oubliait que la licence de ses mœurs et les infamies de sa cour suffisaient pour donner un démenti aux principes qu'elle affi chait, et montrer l'immense intervalle qui séparait la Russie du reste de l'Europe. Ces tentatives de réformes, incomplètement développées par la grande Catherine, n'obtinrent de ses successeurs, Alexandre et Nicolas, que d'insuffisants efforts. Le premier, par son caractère et le penchant de son esprit, semblait destiné à devenir l'un de ces souverains législateurs, véritables messies qu'attend la Russie moderne; mais, lancé dans un tour billon de gloire et de conquêtes, il se laissa séduire par les perspectives que lui ouvrait l' ambition, et accepta le partage du monde. Plus tard, les succès de la dernière coalition contre la France , firent de lui le chef de la Sainte-Alliance , le protecteur des souverains contre les peuples révo lutionnaires, l' arbitre des royautés européennes.
La Russie semblait donc prépondérante en Europe, quand Nicolas monta sur le trône. Enivré de l'orgueil de sa toute-puissance, ce sou- PRÉFACE. IV verain se crut destiné à transporter sur le Bosphore le siège de son empire. 11 voyait dans l'occupation de Constantinople le couronnement de l'œuvre commencée par Pierre I" et Catherine II, et il dépensa, pour atteindre ce but, les grandes et fortes qualités de son esprit. Mais, tandis que la Russie agrandissait son territoire, augmentait sa marine, accumulait ses ressources militaires, l'Europe n'était pas restée inactive; elle avait accompli un autre travail. Les idées libérales s'y étaient précisées, l'industrie et le commerce avaient reçu une impulsion inouïe; on avait vu se multiplier ces grandes inventions, résultats et moyens de la civilisation, qui sont destinées à unir les peuples, à fondre ensemble les nationalités , à propager les lumières.
Cet immense et pacifique travail, les crises politiques et le souvenir d'anciennes inimitiés, ne pouvaient faire oublier aux nations européennes les conditions de leur salut commun ; le moment où l' ambition russe oserait encore étendre sa sphère, et menacer Constantinople, clef d'un double monde, ce moment devait être le signal d'une lutte implacable entre la Russie et l'Europe, entre la barbarie et la civilisation. Cette lutte est aujourd'hui commencée ; les deux années qui viennent de s'écouler en ont vu se dérouler les premières phases. Quelles seront ses complications et ses résultats dans l'avenir? Nul ne saurait le dire. Toutefois, grâce à des succès laborieux mais décisifs , il est permis de présager le triomphe de l'Occident et d'entrevoir que la Russie , affaiblie, diminuée, contenue dans ses limites, se trouvera replacée dans une voie salutaire et forcée de reprendre pour la compléter l'œuvre informe de législation que ses souverains n'ont fait qu'ébaucher depuis Alexis Roma nof jusqu'à Nicolas.
C'est par des créations sans nombre, par des efforts longs et douloureux peut-être, mais nécessaires, qu'elle pourra s'élever jusqu'aux autres nations, et qu'alors il lui sera permis de reparaître devant l'Europe non plus avec des baïonnettes, avec des canons traînés par un troupeau d'esclaves, mais en lui présentant un peuple éclairé et prêt à remplir le rôle que Dieu lui a assigné dans les destinées du monde. PRÉFACE. v Le peuple, voilà ce qui jusqu'à nous a manqué à la Russie; et qu'est-ce qu'une histoire sans peuple? Pour qui, après de longs siècles écoulés, se passionnent encore les générations? ce n'est pas pour les souverains que la légende nous montre le front couronné et la main armée du sceptre ; ce n'est pas pour le petit cercle de privilégiés qui s'agite autour d'eux ; ce n'est pas même pour ces grands ambitieux qui ont traversé le monde comme des météores, traînant la gloire et les conquêtes.
Les souverains sont jugés par le bien qu'ils ont su faire; et aux conquérants, l'histoire demande s'ils portaient une idée civilisatrice comme Alexandre et César, ou s'ils semaient le carnage stérile comme Attila et Timour. Mais ce qui plaît toujours dans le passé, c'est la lutte, le travail , la vie de cet ensemble d'hommes par lesquels et pour lesquels une nation marche et se développe. On aime à les suivre depuis le jour où pour la première fois on sent battre leur cœur, jusqu'à celui où leur esprit s'est pleinement ouvert au sentiment de leurs droits et à la notion de leurs devoirs. Au milieu de leurs souf frances, et même de leurs injustices et de leurs fautes, on les aime, on les excuse, on les plaint. C'est que ces hommes sont nos pères ou nos frères, la nation qui s'est formée hier, celle qui se formera demain.
C'est parce que la Russie n'a pas eu de peuple que son histoire jusqu'à nous présente un si triste assemblage de scandales, tant d'abjection et de misère. Mais si nous laissons l'histoire pour aborder les ouvrages d'observation qui nous livrent la vie intime de la Russie et nous déroulent toutes les conditions de sa vie sociale, quels types pleins de force, de finesse, de bon sens et de poésie, apparaissent dans ces misérables serfs, parmi ces hommes végétant depuis des siècles dans l'esclavage ! II y a en eux tous les éléments d'un peuple qui attend que ses maîtres l'émancipent , le dis ciplinent , le lancent dans la voie qui le conduira vers ses destinées. Quelles seront ces destinées? Elles ne consisteront pas à placer les pays de la religion grecque sous un même sceptre, ni à protéger le principe d'ordre et d'autorité, comme on l'a prétendu longtemps, en souvenir de la Sainte-Alliance; elles ne consisteront pas non plus à réunir sous une seule PRÉFACE.
VI domination les pays slaves. Dieu nous promet mieux aujourd'hui et de plus vastes alliances que celles que formeraient les nationalités scandinave, slave ou germaine. Placée entre l'Europe et l'Asie, c'est sur ces deux mondes que la Russie semble appelée à exercer son influence future, non en leur imposant un sceptre de fer, mais en reportant de l'un à l'autre les sentiments, les procédés, les éléments de la civilisation. Comme Fa dit , il y a déjà plu sieurs années , l'écrivain qui a étudié avec le plus de profit son histoire : « ... Imbue de toutes nos idées, livrée comme nous à toutes les branches de .'industrie, en possession de tous nos secrets, y ajoutant celui d'une persévérance que les difficultés ne réussissent pas à lasser, elle peut se retourner vers l'Asie, s'efforcer de la rendre tributaire de ses talents acquis, .'attirer dans sa sphère, animer par des intérêts nouveaux tous ces peuples plongés dans une stupeur léthargique ou isolés par le fanatique religieux ; elle peut apprendre à leur école , pour nous le trans mettre, tout ce que l'imagination des Orientaux, leur esprit rêveur et mystique enfanteraient encore de conceptions propres à réveiller chez nous .'idéalisme en défaillance, et à combattre par les fraîches impressions de la poésie la sécheresse de la vie matérielle et le positivisme des affaires l ».
Quand la Russie aura rempli une telle mission, son histoire sera belle à écrire. Aujourd'hui elle doit l'intérêt qu'elle présente à la lutte sans pareille qu'engagea contre la nature et contre ses sujets le plus opiniâtre des souverains, à l'habileté prodigieuse de Catherine, et aux circonstances de cette ambition traditionnelle qui l'a dressée face à face contre l'Europe. MM. Charles Romey et Alfred Jacobs, le premier pour la partie ancienne depuis Rurik jusqu'aux Romanof, le second pour la partie moderne, de Michel Romanof à Alexandre II, se sont chargés d'écrire cette histoire, et ils se sont efforcés, tout en signalant les fautes de la Russie, en dénonçant son ambition, la persévérance de ses des- 1 M. Sclinitzler, Introduction à /'Histoire intime de la Russie. PRÉFACE. vu seins et les funestes conséquences que leur réalisation entraînerait, de faire revivre ses grandes pages et de montrer que , si elle renonce à de vaines entreprises pour s'unir à l'Europe dans un but de conquête morale, elle pourra trouver dans ce nouveau chemin une prospérité et une gloire que ses souverains ont inutilement rêvées dans les murs de Constantinople.
LA RUSSIE ANCIENNE ET MODERNE CHAPITRE PREMIER ORIGINES. —DYNASTIE DE RURIK. Aperçu géographique et physique. - Population. - Commencement du peuple russe. _ Irruption des Varègues russes chez les Slaves de l'Ilmen. - Fondation de Novgorod. - Arrivée des trois frères Rurik Sinéous et Trouvor. - Rurik , premier grand-prince. - Askhold et Dir à Kief - Première expédition des Russes contre la Grèce. - Oleg et Igor, fils de Rurik (Rurikovitch). - Expédition d'Oleg contre Constantinople. - Traite de paix avec les Grecs. - Nouvelle irruption d'Igor eu Grèce. - Sa défaite. - Sa mort violente chez les Drevliens. - Sainte Olga. - Sviatoslaf. - Iaropolk et Vladimir le Grand. - Conversion et baptême des Russes. - Partage de la Russie en apanages entre ses descendants. (de 862 a 1223) EìMpire russe est si vaste que les princes qui l'ont gouverné jusqu'à ce moment n'en ont pas plus connu avec précision les limites que les habitants.
Huit cents lieues du sud au nord, deux mille lieues de Test à .'ouest, formant un total de onze cent mille lieues carrées, voilà, par approximation, ce qui compose le domaine d'un seul; mais, à beaucoup près, la population n'en est pas en rapport avec retendue. Quarante ou cinquante millions d'hommes de races et de langues diverses vivent épars ou végètent sur cet immense territoire, sans RUSSIE ANCIENNE. autre lien entre eu\ que le lien factice qui les rattache à Pétersbourg. On a tout exagéré de cet empire , hors son étendue territoriale. C'est le comte de Ségur qui a dit, je crois, que, lorsqu'on parle de la Russie, les mots de distance, d'étendue, de dispersion, reviennent toujours et s'appliquent à tout. Adossé aux limites du monde, un piei en Europe et l'autre en Asie, le colosse russe étend ses vastes bras du nord au midi et du levant au couchant, sur un espace qui représente près du huitième des terres connues du globe.
La mer Glaciale, au nord; au midi, la Tartarie indépendante et la Tartarie chinoise; au couchant, la Laponie, le golfe de Finlande, la mer Raltique et la Pologne; au levant, la mer Pacifique, et les mers particulières qui reçoivent leurs noms des côtes qu'elles baignent : tel est le cadre immense qui réunit les diverses régions connues sous le nom de Russie. Les monts Ourals séparent la Russie européenne de la Russie asiatique. La Russie d'Europe, bien moins étendue que celle d'Asie, est en général un pays plat; seulement, à sa partie méridionale et orientale, s'élèvent de hautes montagnes : celles qui occupent le centre sont peu considérables. \vl nord, on voit de grands lacs, et, au midi, de vastes steppes : le terrain s'abaisse, au nord, vers la mer Raltique et l'Océan septentrional; au sud, vers la mer Noire et la mer Caspienne.
La Russie asiatique forme une plaine immense, entrecoupée çà et là par des montagnes; elle s'abaisse insensiblement vers l'Océan septentrional, et s'élève peu à peu, au midi, jusqu'aux hautes montagnes qui séparent la Russie de la Chine. La population disséminée aujourd'hui sur cette immense surface est évaluée par Stork, à quarante millions d'individus; mais cette estimation, faite d'après des recensements incomplets ou inexacts, a paru trop faible à d'autres savants. « II est difficile de donner le chiffre approximatif de la population russe, dit M. Chopin ; à cet égard presque toutes les sources varient ; un grand travail officiel pourrait seul dissiper les incertitudes que soulèvent les données statistiques, même dans les ouvrages qui font autorité. » Par malheur, ce travail officiel manque, et l'on en est réduit à ces sources qui varient si fort.
Les estimations les plus favorables portent aujourd'hui le chiffre en question à 60 millions. Has sen le fixe d'une manière vague à «plus de 59 millions» ; mais les variantes qu'il indique ne présentent qu'une moyenne de 43 millions. L'estimation de la popu lation par races, d'après Schmtzler '., donne un total de cinquante-quatre millions six cent quatre-vingt-six mille sept cents âmes. Mais on ne saurait admettre ce chiffre, selon nous, que sous bénéfice d'inventaire, Tévaluation du savant statis ticien ne s'appuyant que sur des données encore incertaines. On voit toutefois, par le tableau des divers éléments réunis de la population de l'empire qui lui four nissent ce chiffre, combien ces éléments diffèrent entre eux, et de quelles masses J.-H. Schnitzler, Essai d'une statistique générale de l'empire de Russie. hétérogènes se compose la Russie.
Encore Schnitzler se borne-t-il à donner la nomenclature des peuples les plus importants; il en énumère près de vingt-cinq; mais il y en a, en tout, plus de quatre-vingt-dix relevant de la monarchie russe, et parlant, sans compter les dialectes, quarante langues différentes. Aucun pavs de la terre n'offre dans sa population une si prodigieuse variété '. Ririk. — Les historiens de la Russie font commencer leur récit au Scandinave Rurik ou Rouiïk, à peu près comme les Français prennent l'histoire de France à partir de Clovis, avec cette différence que ce point de départ n'arrive, pour les Russes, qu'au ixe siècle. D'après Koch, c'est en effet dans la Suède qu'il faut chercher la Russie avant Rurik : tout comme l'ancienne France se trouve dans la Westphalie et la Hesse avant Clodion et la fondation de la nouvelle monarchie des Francs dans la Gaule.
Karamsin, dans sa carte de Russie au ixe siècle, c'est-à-dire dans la carte des pays qui ont formé depuis la Russie tels qu'ils étaient au ixe siècle, du Ganvickou ou mer Blanche et de la mer des Varègues ( la mer Baltique) à la mer des Khva lisses (la mer Caspienne), place les Slaves proprement dits, d'après Nestor, sur les bords du Volkhof et du lac Ilmen; mais, des autres peuples dont il donne les noms, la plupart, depuis les bouches du Danube et du Dnieper jusqu'aux sources du Volga, étaient aussi des peuples slaves. C'était là incontestablement, alors comme aujourd'hui, la race la plus nombreuse parmi celles qui occupaient ce vaste territoire ; mais la diversité mème des noms que les Slaves portaient dans leurs nombreuses divisions et subdivisions séparées les unes des autres par de grandes distances, prouve qu'ils devaient être à peu près sans communication entre eux, et très-loin de former un corps de nation, avant que les conquérants de race germanique qui, dans les dernières années du ixc siècle, leur imposèrent le nom de Russes, fussent venus les dominer et réunir leurs tribus éparses sous un seul chef.
Comme les Gaëls, les Pélasges et les Germains, comme les Finnois, les Slaves étaient originaires de l'Asie centrale, cette pépinière d'hommes qui a si longtemps envoyé à l'Europe des flots de barbares errants, pour qu'i!s vinssent s'y convertir peu à peu en populations agricoles et en grandes nations civilisées. Pour la première fois leur nom apparaît au ve siècle de notre ère, lors de la grande invasion d'Attila -. On les mentionne entre les peuples répandus des montagnes de III lyrie aux rivages de la Raltique, et des bords du Dnieper ou Boristhène au lac Ladoga ; on les voit se partageant le sol avec les tribus finnoises qui les y avaient pré- 1 Schnitzler lui-même, quelque favorable qu'il soit au gouvernement russe, arrive à cette con clusion que « la population de la Russie n'est nullement en proportion avec l'immense étendue de cet empire, » et que, « dans un espace donné, sur lequel , dans les autres pays, on trouverait 450 habitants, la Russie, prise dans son ensemble, n'en offre guère que 30. » 2 Le mot slava signifie gloire dans les dialectes slavons encore en usage dans la Russie, la Pologne et la Bohème; mais on a justement remarqué que ce mot lui-même dérive de slova, parole.
Slave ou Slove serait donc celui qui a la parole, qui parle l'idiome national de la race. ì RUSSIE ANCIENNE. cédés, barbares comme elles, et comme elles à demi nomades. C'est au milieu de ces peuplades slaves et finnoises que Rurik le Normand vint jeter, au ixe siècle, les premiers fondements de la monarchie des Russes. Lui et les grands-princes ses successeurs étendirent leurs conquêtes depuis les mers Baltique et Blanche jusqu'au Pont-Euxin, et firent trembler sur leur trône les empereurs d'Orient , pendant le cours du xe siècle. En vrais marins normands, ils s'embarquaient sur le Dnieper, infestaient avec leurs flottilles les côtes de la mer Noire, jetaient l'épouvante jusque dans la ville de Constantinople, et forçaient les empereurs grecs de leur payer de fortes sommes pour racheter leur capitale du pillage. «En 859, les Varègues, qui demeuraient de l'autre côté de la mer, dit Nestor', vinrent lever tribut sur les Tchoudes, les Slaves, les Mériens, et sur tous les peuples Krivitches.
Dans ce temps-là, les Polaniens, les Sév ériens et les Viatitches étaient tributaires des Khozares, qui prélevaient un écureuil par maison. » Les Scandinaves , d'entre lesquels étaient ces Varègues « qui demeuraient de l'autre côté de la mer2,» habitaient les trois royaumes de Danemark, de Suède et de Norvège; ils entreprenaient, bien avant l'époque dont parle Nestor, I s traversées et les expéditions les plus difficiles. L'histoire est pleine de leurs exploits : leurs courses et leurs conquêtes lointaines donnent à penser qu'ils purent, longtemps avant Rurik, visiter, les armes à la main, les contrées, si rap prochées d'eux, où l'empire de Russie s'est depuis élevé. Les principaux établis sements des Slaves étaient alors Kief et Novgorod; Kief en Ukraine, et Nov gorod sur le lac Ilmen , non loin de la province où s'élève actuellement Péters bourg.
C'étaient là leurs villes les plus importantes, ou, comme parlent certains historiens, leurs capitales. Ce qu'était une ville en ces temps reculés, ce qu'était Novgorod spécialement, on le comprend assez bien par ce qu'en disent Nestor et les historiens posté rieurs. Lévesque et Karamsin la nomment une république. Mais ce qu'ils rap portent de son importance , de son commerce , de sa liberté , et ce nom de république qu'ils lui donnent, ne doivent pas être pris dans le sens moderne. Une république, en ces temps barbares, était une agrégation d'hommes, d'ordinaire de la même race, qui se gouvernaient eux-mêmes tant bien que mal, divisés en factions souvent ennemies au sein de la patrie commune. Une ville, surtout une ville slave alors, n'était guère qu'une réunion d'habitations, de cabanes en bois, de huttes même, occupant une enceinte plus ou moins étendue.
Les historiens nous disent que Rurik, ayant fixé sa résidence à Novgorod, la fortifia : donc, cette ville était auparavant sans mur de clôture. II la fortifia, c'est-à-dire que, 1 Le plus ancien annaliste des Russes — Le titre de la chronique de Nestor est : Récit des ans qui ont passé, par le moine théodosien du monastère des Cavernes; d'où est la terre de Russie et qui y a commencé la première souveraineté. 2 Varègues, du mot gothique vœringar, guerriers, gardes, soldats. suivant l'usage du temps et de la contrée, il entoura cet assemblage de cabanes, Novgorod la Grande ( Véliki Novgorod), d'un rempart de terre soutenu d'une forte charpente. Les chroniques russes ne disent point bâtir, mais couper une ville ( roubit gorod) : c'est qu'en effet fart de bâtir ne consistait alors qu'à couper et à équarrir grossièrement des arbres pour les assembler ensuite et en faire un édifice.
Quand on avait bouché les joints avec de la mousse, l'édiíìce était ter miné. C'est, de nos jours encore, .'architecture à l'usage du peuple des campagnes. On connaît la simplicité des maisons des paysans russes ; il est probable que leur ameublement n'a jamais été autre que ce qu'il est encore aujourd'hui : une table, un four et quelques escabeaux. La pièce importante est le four : c'est le meuble nécessaire , dont le tambour sert de lit à tous les habitants de la maison. Pendant huit mois de l'aniiée , le peuple se tient renfermé dans ces isbaz , nom qu'il donne à ces étuves peu spacieuses où le père , la mère et les enfants se couchent pêle-mêle sur des tapis de grosse bourre. Les isbaz sont tous construits sur le même modèle : des arbres posés en travers l'un sur l'autre avec de la mousse qui comble les interstices, en forment les parois extérieures, et, dans .'intérieur, les cloisons, quand il y a plus d'une chambre.
Ces maisons ne sont pas, comme on voit, d'une construction difficile: d'ailleurs, on en trouve les pièces toutes faites sur le marché , il ne s'agit plus que de les dresser, suivant l'ordre du numérotage. A Moskou, le marché aux maisons se tient dans un vaste emplacement hors de la dernière enceinte; on y trouve des habitations de toutes dimensions et à tout prix: ce sont des arbres équarris, garnis de tenons, de mortaises , et numérotés de manière à pouvoir être rassemblés et montés en un clin d'oeil. L'acheteur désigne le nombre et retendue des chambres qu'il désire ; et, si le marché se conclut, il fait enlever sa maison, la transporte, suivant son goût , à la ville , à la campagne , sur les bords d'une rivière ou au penchant d'une montagne; dans la journée, il bâtit le toit qui doit l'abriter avec sa famille.
Par ce qui est, on devine ce qui a été. Les maisons de Novgorod, sans doute nombreuses et dressées sur un terrain d'une vaste étendue, devaient en effet présenter l 'aspect d'une grande cité, mais d'une cité composée d'isba:. II importait, ce nous semble, de bien préciser ce qu'était Novgorod : c'est là proprement que la Russie a commencé. Novgorod la Grande en fut la première capitale ; Kief en fut la seconde ; puis, à de longs intervalles, Moskou la troisième, et Pétersbourg la dernière. L histoire de Novgorod et celle de Kief, jusqu'au ixe siècle, sont également inconnues. On dit seulement qu'à cette époque, livrée à des dissensions intestines et sans doute menacée par ses voisins, Novgorod demanda des princes aux Varègues russes ou fut forcée d'en recevoir d'eux. Ses ambassadeurs se rendirent chez les Varègues, rapporte Nestor, et ils dirent aux princes de la Varégie : « Notre terre est grande et fertile , mais le conseil y manque.
Ainsi, venez; vous « régnerez sur nous , et nous gouvernerez. » Trois frères varègues réunirent leurs familles , et vinrent, en effet, occuper la Slavonie. Us abordèrent donc chez les Slaves, dans le pays desquels ils bâtirent la ville de Ladoga. Le plus âgé des trois, Rurik, fixa sa résidence le long des rives du fleuve de ce nom ; le second, Sineous, s'établit aux environs du lac Blanc; le troisième, Trouvor, à Isborsk ■*.. Voilà les hommes que les Novgorodiens appelèrent , dit-on , à les gouverner. De cet appel Karamsin tire une conclusion qui flatte .'orgueil national. « Dans tous les pays, dit-il, la souveraineté s'introduisit par le glaive du plus fort, ou par ['adresse du plus ambitieux En Russie, le pouvoir souverain s'est établi du consentement unanime des citoyens. » « C'est alors , poursuit-il, que cette partie des gouvernements actuels de Saint- Pétersbourg , d'Esthonie, de Novgorod et de Pskof, fut appelée Russie, du nom des princes varègues-russes.
Deux ans après, Siénous et Trouvor étant morts, Rurik réunit leurs États aux siens et fonda ainsi la monarchie russe. Déjà les limites de cette puissance s'étendaient à .'orient jusqu'au gouvernement d'Iaroslaf et de Nijni-Novgorod, et au midi jusqu'à la Dvina occidentale. Déjà les Mériens, les habitants de Mourom , de Polotsk , étaient sous la dépendance de Rurik ; car ce prince , devenu seul souverain de la Russie , confia le gouvernement de tous ces pays à d'habiles guerriers de sa nation. C'est ainsi qu'avec .'autorité suprême des princes s'établit en Russie le système féodal qui a servi de base à toutes les sociétés civiles. Dans la Scandinavie et dans toute l'Europe, où dominaient les Germains, les monarques récompensaient ordinairement leurs grands et leurs favoris en leur concédant, à titre d'apanages, des provinces entières, où ces seigneurs souverains exerçaient une puissance dépendante de la leur : système conforme aux circonstances et à l'esprit de ces temps où il n'existait encore aucune communication intime entre les diverses provinces d'un même État, pas de règlements généraux et bien établis, aucune gradation bien marquée dans les dignités civiles, et où les hommes, opiniâtrement attachés à leur indépendance, n'obéissaient qu'à celui qui tenait le glaive levé sur leur tête ; système introduit par l'usage où étaient les vainqueurs de partager les pays conquis entre les braves qui les avaient aidés à les soumettre. » C'est à cette époque que Nestor fait remonter un événement fort impor tant.
Deux des compatriotes de Rurik, nommés Askhold et Dir, partirent de Nov gorod, avec plusieurs de leurs compagnons, pour aller chercher fortune à Con stantinople ; ils aperçurent en chemin une petite ville bâtie sur la rive la plus élevée du Dnieper, et s'informèrent à qui elle appartenait. On leur répondit qu'elle avait été fondée par trois frères, morts depuis longtemps, et qu'elle était habitée par 1 Letopis Nestorova, dans le chapitre 2, intitulé : Rurik premier grand kniaz (Pcrvii veliki Kniaz Rìourik.) — Remarquons en passant que Rurik (Riourik sous la forme et d'après la pro nonciation slaves), Rorik, Roderik , Rodrigue, sont un mème nom, qui appartient à la langue gothique. un peuple paisible, tributaire des Khozares; cette ville était Kief. Askhold et Dir s'en emparèrent; beaucoup de Varègues de Novgorod vinrent augmenter le nombre de leurs sujets, et ils commencèrent, sous le nom de Russes, à régner en souverains dans Kief, où ils méditèrent bientôt une entreprise beaucoup plus importante et vraiment digne de .'audace des Normands.
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