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SES RÉVOLUTIONS SES GOUVERNEMENTS ET SES ÉvíilVElEElVTS DE 1841 A 1852 COMPRENANT LES SEPT DERNIÈRES ANNÉES II U KÈCIE DE LOUIS-PHILIPPE ET LES QUATRE PREMIÈRES DE LA RÉPUBLIQUE PAR JACQUES ARAGO Auteur des SOUVENIRS D'UN AVEUGLE. PRK1MF.lt VOLUME. ipinan© DION -LAMBERT, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 27, FAUBOURG POISSONNIÈRE. 18&£~ PARIS -IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS QOAI DES AUGUSTINS, 55, PRES DC PONT NEUF. HISTOIRE DE PARIS SES RÉVOLUTIONS SES GOUVERNEMENTS ET SES ÉVÉNEMENTS DE 1841 A 1852 COMPRENANT LES SEPT DERNIERES ANNEES ira RÈGNE DR LOUIS-PHILIPPE ET LES yUATRE PREMIERES DE LA RÉPUBLIQUE PAR JACQUES ARAGO Auteur des Souvenirs d'un Aveugle Se Édition. PREMIER VOLUME >e^»@HBÊÍt»^í PARIS DION - LAMBERT , LIBRAIRE - ÉDITEUR 25. QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS Correspondant de P Académie des Sciences de France.
Correspondant de VAcîdémie des Sciences de France PRINCE , De Taïtì la joyeuse où j'étais allé promener mes sombres rêveries, je lançai à travers les océans une lettre à votre adresse, bien persuadé qu'elle vous arri verait, car il est des "hommes qui ne peuvent s'isoler. Partie pour San-Donato, cetle respectueuse missive vous fut remise à Saint- Pétersbourg, d'où vous daignâtes me répondre que vous acceptiez la dédicace du livre que je me proposais de publier. Ce livre sérieux le voici : je l'ai souvent écrit avec le cœur, toujours avec la conscience, et je le mets sous une protection qui lui servira de passeport. .Vous qui pensez, vous qui savez faire de beaux ouvrages, n'est-ce pas, Prince, que vous recevrez avec bienveillance le difficile travail du pauvre Bélisaire errant prêt à recommencer ses excursions, dès que le second volume de son Histoire de Paris aura vu le jour ì A vous.
Prince, la nouvelle assurance de ma parfaite gratitude et de ma baute considération, J. ARAGO. CHAPITRE PREMIER. rojet de translation des cendres de TEmpereur. — Cette haute mission confiée au prince ds Joinville. — Quelques chauds épisodes de la campagne. — Énergique altitude du prince â la nouvelle de la guerre qui allait éclater entre l'Angleterre et la France. — Le retour de la Belle-Poule. — La cérémonie funèbre, dont le froid le plus rigoureux ne put affaiblir la sombre majesté. aluez avec moi les magiques horizons, et puisqu'au début de mon livre je trouve à dérouler une page à peine entr' ouverte , je m'en empare avec bonheur ; elle contient de grandes et belles choses. Laissez-moi donc inter roger ma mémoire, et combler une lacune qui n'accuse personne, et dont je veux m'absoudre Le piéton se prépare d'avance à la fatigue qui l'attend ; le chasseur de tigre , au danger qui le menace; le pilote, au vent qui se lève sur les flots; l'homine, aux HISTOIRE 2 désillusions qui vont cercler sa vie ; je me complais, au moment du départ, aux consolantes images dont je puis me bercer.
Chapitre II
Forts détachés. es forts détachés qui cerclent Paris ont ils été tout d'abord une protection ou une menace?... Pour répondre à cette question on n'a qu'à se rappeler les circonstances dans lesquelles ils ont été proposés et bâtis , et les efforts du pouvoir luttant contre la capitale alar mée. On nous disait audacieusement : point de canons contre Paris, des em brasures ouvertes seulement vers la campagne, et toutes les citadelles assez éloignées pour que les boulets et les bombes ne puissent porter le deuil et la mort dans les demeures des citoyens. De longues et très sérieuses discussions eurent lieu à cette époque ; la chambre retentit d'éloquentes paroles, les partisans HISTOIRE et les adversaires des forts détachés luttèrent corps à corps ; chaque jour, à la tribune, dans les feuilles publiques, on se faisait une guerre incessante pour prouver qu'on était partisan de la paix.
Toutes les passions étaient en jeu, et, par malheur, presque toutes celles dont le pouvoir voulait le triomphe s'ap puyaient sur des bases qu'une savante parole devait bientôt renverser. Oh ! c'était une époque toute palpitante de faits assez graves pour que TEurope s'en émût. Puisqu'on se préparait à une défense, disaient les vainqueurs tant de fois vaincus, c'est qu'on méditait une attaque... Tenons-nous en armes, et sou venons-nous que nous connaissons le chemin de Paris. Eh bien ! c'est parceque les implacables ennemis de notre nationalité n'oubliaient pas, que nous voulions nous rappeler aussi ; c'est parceque nous craignions les traîtres cachés dans nos rangs, que nous désirions, nous, hommes de loyauté, nous protéger contre tous les ennemis du dehors et contre ceux du dedans, mille fois plus dangereux.
Les loyaux comprenaient la nécessité d'une enceinte con tinue ; Vauban Tavait rêvée, Vauban, celui-là même qui, à lui seul, valait une armée, ce puissant génie qui avait déjà doté le pays d'inexpugnables remparts dont la couardise ne nous avait pas encore déshérités. Mais l'enceinte protégée par un fossé qu'une turbine aurait rempli d'eau en quelques heures ne rassurait pas assez les hommes d'alors, qui semblaient compter peu sur le patriotisme des populations ; aussi les forts détachés étaient-ils leur unique espérance contre le mécontentement, qui parlait haut et d'une voix menaçante ; ils furent résolus, et il n'est pas inutile que je dise ici le nom des combattants et les armes plus ou moins loyales dont on fit usage à cette époque de félonie et de pusillanimité. D'une part, deux hommes jeunes par le cœur, vieux par les études, patriotes avant tout, implacables athlètes armés pour la défense de la cause publique, le général Haxo, c'est à dire la bravoure, le talent, Texpérience ; François Arago, c'est à dire le génie, la méditation, la probité.
II est des choses qu'on écrit, quelque nom que Ton porte, sous quelque drapeau que Ton se range. Au surplus j'interroge les faits, je me jette au milieu de Tarène, je puise dans mes souvenirs les plus précis, je m'arme des documents les plus authentiques, et je ne veux pas que ma conviction seule domine dans le débat, et fasse la conviction des autres ; les chiffres ont leur éloquence. « Messieurs , disait François Arago , le 29 janvier , à la chambre des députés, je viens combattre T amendement de M. le général Schneider. Mon opinion, favorable à l'enceinte continue et contraire à la ceinture de citadelles, se fonde par ticulièrement sur la comparaison technique des deux systèmes. C'était à une comparaison technique que devait tôt ou tard aboutir et se réduire ce débat ; aussi n'ai-je pas hésité à m'y livrer.
J'entends déjà retentir à mes oreilles cette légitime demande : Vos titres pour exécuter un semblable travail, quels étaient-ils? Je Tavouerai, mes titres sont bien modestes. Appelé pendant quinze années consécutives à examiner sur la balistique les officiers d'artillerie et du génie à leur sortie de l'école de Metz, j'ai dû faire de cette branche de science militaire une étude approfondie. Quant au mode de fortification qui pourrait le plus sûrement préserver la capitale des attaques de TEurope coalisée, j'ai appris à le connaître, à Tapprécier, pendant de très longs entretiens que j'ai eus avec mes amis les généraux du génie Valazé, Treussart, et surtout le général Haxo. « Je suis , Messieurs, de ceux qui considèrent la nationalité comme le premier des biens. Je ne crois pas qu'il puisse être nécessaire de lui sacrifier la liberté ; mais ce sacrifice même, s'il était indispensable, je n'hésiterais pas à le faire momentai HISTOIRE 26 nément, pour empêcher mon pays de tomber sous le joug de Tétranger. « Tels étaient les sentiments du général Haxo. « Une complète similitude de vues sur les questions de nationalité devint le lien commun d'une amitié dont le souvenir m'est bien cher, et qui donnera aujourd'hui à mes idées sur la fortification de Paris Tautorité qu'elles n'auraient pas sans' cela. « Des autorités!... il était impossible qu'elles ne jouassent pas un grand rôle dans cette discussion.
La première de toutes devait être, d'après Topinion du monde entier, celle de Vauban. Un orateur puissant Ta contestée : vous avez entendu la réplique si habile de M. le rapporteur; permettez-moi de la déve lopper. « Devant la chambre , Thonorable M. de Lamartine s'était renfermé dans les limites d'une critique , à mon avis, injuste, mais très permise. Le Moniteur, au contraire ( car aujourd'hui s'est introduite parmi nous la très fâcheuse habitude de donnera la feuille officielle des discours qui diffèrent beaucoup de ceux dont la tribune a retenti), le Moniteur de vendredi dernier, di sons-nous, a déclaré que Técrit de Vauban si souvent cité dans cette discussion était Tenfance, la seconde enfance d'un homme de génie. Non! je vous prends tous à témoin, Messieurs, ces paroles n'ont pas été prononcées ici; non, si vous les aviez en tendues, le mérite éminent, Thonorable caractère de Torateur, sa loyauté bien connue ne Tauraient pas mis à Tabri d'une désapprobation manifeste et bruyante.
En tous cas, le descen dant de Tillustre maréchal , que nous comptons parmi nous , M. Lepelletier d'Aulnay, eût certainement relevé une insinua tion si blessante. Moi aussi, quelque humbles que soient les liens qui m'attachent au corps du génie, j'aurais regardé comme un devoir sacré de défendre à Tinstant la mémoire du grand homme qui fut en quelque sorte le créateur de cette arme savante ; qui lui donna pendant plus d'un demi-siècle les plus beaux, les plus sublimes exemples de vertu, de courage, d'ha bileté, de patriotisme, et, ce qui est plus rare encore, d'abnéga tion personnelle. » Ce qu'il y a de plus déplorable dans ces luttes parlementaires, en face du pays attentif, c'est que les plus convaincus 'des chefs qui entrent en lice sont ceux-là surtout dont le mauvais vouloir résiste le plus à la vérité qui les frappe.
Ils aiment beaucoup mieux persister dans leurs erreurs que de faire un pas rétrograde et avouer qu'ils avaient eu tort. Aime-t-on son pays avec de semblables principes ? En toute chose, la foi seule absout la résistance, quand la logique ne lui donne pas raison, et Ton est parricide envers la patrie lorsque, dans des questions vitales, on ne lui sacrifie ni son amour-propre ni ses intérêts personnels. L'on comprend pourquoi cette question des forts détachés nous préoccupe si sérieusement ; elle est grosse d'avenir, et ce n'est point parceque les faits sont accomplis que Thistorien doit garder le silence. Les grandes fautes ont leurs conséquences fatales dans le présent comme dans Tavenir; les grandes pensées s'enchaînent et se fortifient les unes par les autres; laissez.-moi donc revenir encore sur un sujet que je dois épuiser avant de poursuivre ma tâche....
Vous savez la source où je puise. « Les traités de 1815 ont constitué notre territoire dételle manière qu'en cas d'une guerre générale les environs de la ca pitale elle-même peuvent devenir, huit à dix jours après Tou verture de la campagne, le champ de bataille où le canon décidera des destinées de Tunivers. Un simple coup d'œil sur la carte rend cela évident. On n'a d'ailleurs besoin, pour arriver même au triste résultat, que de comparer la date néfaste de la bataille de Waterloo à la date non moins douloureuse de la seconde entrée des ennemis à Paris. « Malgré d'innombrables fautes, la France est assez forte pour HIST 28 n'avoir jamais à s'inquiéter sérieusement que des guerres de coalition. De notre temps, les principes bons ou mauvais auront seuls le privilège de réunir dans un but commun trois ou quatre grandes nations européennes.
Les guerres de principes ne sont, ne peuvent être que des guerres d'invasion. La France ne doit donc pas s'imaginer qu'on Tattaquera désormais avec de faibles armées. Ses ennemis ne s'arrêteront plus aux fron tières pour nous arracher le terrain pas à pas, pour nous livrer des combats méthodiques, pour nous faire ce qu'on appelait jadis une guerre d'échiquier. C'est vers la capitale que se di rigeront leurs épaisses colonnes. N'est-ce pas là qu'aboutissent tous les rouages de Tadministration centralisée ? N'est-ce point de Paris que les départements ont pris Thabitude de recevoir Timpulsion, même dans les petites affaires ? Paris n' est-il pas enfin le foyer d'où rayonnent incessamment les grandes idées politiques qui sont Teffroi des souverains absolus etl'espérance des peuples courbés sous le joug?
Les cabinets étrangers con sidèrent Paris comme la révolution incarnée; c'est à Paris, età Paris seulement qu'ils espèrent pouvois la frapper au cœur. Paris est d'ailleurs un centre de richesses inépuisables. L'armée envahissante, certaine d'y entrer, n'a nul besoin d'embarrasser sa marche par de lourds convois. La ville rendra avec usure la poudre qu'on aura brûlée dansl'attaque ; elle nourrira splendi dement ses vainqueurs, renouvellera leurs vêtements usés, paiera la solde arriérée. En doutez-vous ? Jetez un seul coup d'œil sur le budget actuel de la ville de Paris, et vous y verrez ce qu'il en coûte à recevoir ces messieurs, même lorsqu'ils se présentent comme Thumble escorte du souverain légitime. « Empêcher une si riche proie de tomber aux mains de l'en nemi est le devoir le plus impérieux du gouvernement. « Le problème en est-il soluble ?
La solution entraînerait-elle des inconvénients supérieurs aux avantages qu'on peut en at tendre? Voilà, suivant moi, la véritable question. « Toutes simples, tout évidentes que me paraissent ces considérations, je n'aurai garde de négliger de les mettre sous le patronage des plus illustres, des plus grandes autorités nationales. « On a déjà beaucoup cité un mémoire de Vauban, écrit vers Tannée 1690. Ce mémoire n'est pas le seul où Tillustre maréchal ait consigné son opinion sur la nécessité de fortifier Paris. En 1705, il présentait à Louis XIV un travail auquel j'emprunte textuellement cette phrase : « Les fortifications de Paris sont « un ouvrage indispensable si Ton veut mettre le royaume en « parfaite sécurité. » « Je trouve dans un autre écrit de la même main, portant la date du 2 février 1706, ces paroles que je transcris fidèlement : « Depuis le traité de Riswick, les frontières de France sont très mauvaises. » Telle était à cet égard la profonde conviction de Vauban que, dans T écrit dont je viens de parler, il n'hésite pas à conseiller à Louis XIV « de renoncer au bénéfice du testa « ment de Charles II, si les alliés consentent à nous laisser rectifier notre frontière, par la cession de la forteresse de Luxem bourg, qui, dit-il, couvrirait la Champagne. » Cependant veuillez le remarquer, Messieurs , à cette époque nous possédions encore Philippeville, Marienbourg, Tournay, Ypres, etc. « Les traités de 1 81 5 n'ont pas même laissé nos frontières à Tétat déplorable que le traité de Riswick avait amené.
En faut-il davantage pour montrer Tutilité des fortifications de Paris? « Parmi les personnes qui ne veulent autour de la capitale de fortifications d'aucune espèce, j'en ai rencontré qui cèdent à une idée honorable , mais sans portée : elles croient que les; bastions projetés seraient, en apparence du moins, des indices de crainte, de faiblesse ; elles ne veulent pas donner ainsi car rière à un redoublement d'arrogance, de prétention et d'exigences de la part des étrangers. « Lorsqu'on est exposé au reproche de timidité en compa-j HISTOIRE 30 gnie de Vauban, de Napoléon, on peut, ce me semble, ne pas s'en préoccuper. Au reste, qu'y a-t-il de pusillanime à prendre ses précautions quand on a la presque certitude de recevoir le choc de TEurope entière? En dix ans notre gouvernement a eu Tincroyable inhabileté de s'aliéner les peuples sans avoir néan moins réussi à conquérir les sympathies des souverains.
Il ne citerait pas aujourd'hui un allié dont le concours lui soit assuré. Si la guerre éclatait, nous aurions à combattre une armée trois ou quatre fois plus nombreuse que la nôtre. La troupe de ligne, malgré sa bravoure, ne saurait suffire à une pareille tâche. II faudrait que les gardes nationales, que les vaillantes popula tions ouvrières, agricoles, vinssent à son aide; il faudrait se rap peler ces paroles célèbres d'un grand capitaine tombé du faîte de la gloire : « J'ai eu tort de croire qu'on pourrait résister à « TEurope en chargeant les armes en douze temps. » « Le cas échéant, le courage, Ténergie, le patriotisme seront certainement loin de manquer à ceux qui n'exécutent pas la charge en douze temps. Il importe néanmoins que le pays songe dès aujourd'hui à leur inexpérience ; il doit montrer le désir d'être économe d'un sang généreux.
Les fortifications, celles de la capitale en particulier, rendront sous ce double rapport d'im menses services. » Comme on le voit, la question allait grandissant, et les noms le plus justement renommés étaient jetés dans le plateau avec autant de patriotisme que d'éloquence. Ah ! c'est que les cœurs haut placés ne veulent rien de mes quin auprès d'eux ; sous de puissantes mains Targile devient statue, et la statue Dieu ; c'est que, lorsque la conviction est en soi , il est impossible à Thomme de bien de consentir à rester isolé dans sa croyance , et à ne pas chercher à se donner des prosélytes même parmi ses antagonistes les plus violents. Malheureusement aussi , dès qu'un parti est arrêté dans un esprit étroit ou une conscience élastique, les arguments les plus solides, les considérations les plus élevées frappent le vide, et Ton voit ancrés plus solidement dans leurs erreurs ceux qui mettent leur gloire à se couvrir d'un tort , pourvu que le ré sultat leur donne raison.
C'est en politique surtout que la logique est souvent désar mée ; il y a trop d'intérêts en présence les uns des autres pour qu'on ne voie pas presque toujours au premier degré de Téchelle sociale les timides et les félons , tandis qu'on trouve relégués en arrière ceux qui, s'oubliant eux-mêmes , ne font parler que la patrie en alarme, au risque de ne pas être enten dus. Vous avez vu les hommes les plus illustres venir en aide à Torateur que j'ai nommé. II n'a pas tout dit, et il faut bien que j'arrive à la conclusion puisque j'ai commencé le débat. « Nous voici en présence d'une question complexe qui a été diversement résolue. Ceux-ci ne désireraient que des forts détachés ; ceux-là se borneraient à une enceinte continue ; il en est enfin qui demanderaient, qui combineraient les deux systèmes. « Pour moi, je pense que l'enceinte continue offre une excellente solution du problème.
Cette solution est d'ailleurs la seule qui concilie les besoins de la défense avec les défiances légi times; la seule que les habitants de Paris doivent envisager sans inquiétude; la seule dont le gouvernement, dans la suite des siècles, ne pourrait jamais se servir pour opprimer les citoyens ; la seule que les factions ne sauraient non plus faire tourner à leur profit. « On sait que Vauban voulait une enceinte fermée. « Napoléon aussi, dans ses mémoires, se prononce positive ment pour une fortification continue. A cela M. le ministre de la guerre a opposé ses propres souvenirs : il se rappelle qu'en 1815 TEmpereur ordonna de construire des forts détachés. II ajoute même que les emplacements furent choisis, que ces em- HISTOIRE 32 placements sont précisément ceux qu'avait adoptés le général Bernard. « Admettons tous ces faits comme incontestables ; qu'en doit-on conclure? « Pouvait-il être question en 1815, à la veille d'une inva sion, de s'occuper d'une enceinte continue en maçonnerie, d'un travail dont l'exécution eût exigé plusieurs années? « Tout ce qu'il était possible d'entreprendre alors, c'était, non des forts détachés, comme le dit M. le ministre, mais de simples redoutes.
Celles de Belleville, par exemple, devaient servir dans le cas où la ligne continue d'ouvrages de campagne du général Haxo serait forcée. « J'ai beaucoup entendu soutenir ici que les grands hommes doivent être jugés sur leurs actes, et non d'après leurs paroles. Eh bien! en 1815, ce que Napoléon voulut à Paris, ce dont le général Haxo commença l'exécution, c'était une enceinte con tinue. « Reste donc Tavis de 1832 (25 octobre), émis, m'a-t-on dit, à l'unanimité moins une voix. « Je dirai, à Tégard de cette presque unanimité, que des quatorze généraux dont se composait le comité, sept étaient absents; que les généraux Dode, Haxo et Treussart, par exemple, y manquaient. Lorsqu'il s'agissait d'un travail qui, suivant toute probabilité, devait coûter une centaine de mil lions, n'eût-il pas été convenable d'attendre que le comité fùt au complet?
Au lieu de cela, Tadministration voulut faire délibérer, comme représentant un corps de quatorze généraux, trois et ensuite cinq de ces officiers que le hasard avait retenus à Paris. Ce n'est pas ainsi que TEmpereur opérait en ma tière de fortifications. Si on le désire, je citerai des faits que j'ai recueillis de mon ancien confrère de Tlnstitut, le respec table M. Daru. On verra alors que Napoléon savait subor donner son avis , même sur des questions militaires, à celui des hommes spéciaux. « Le général Haxo était, parmi nos généraux du génie, celui à qui le gouvernement accordait le plus de confiance, puisqu'il lui donna la direction du siège d'Anvers. Eh bien, Messieurs, je déclare que jamais le général Haxo n'a été consulté sur les fortifications de Paris, ni officiellement, ni même par voie de simple conversation.
Ce fait incroyable, je Taffirme en toute assurance, car mon illustre ami me Ta vingt fois répété. « Tout le monde comprendra combien il est utile à la défense de Paris que les ennemis, occupant les deux rives de la Haute- Seine, ne puissent communiquer entre eux que par les ponts, c'est-à-dire en faisant de très grands détours. Rendre à volonté la Seine inguéable, même aux époques des plus basses eaux, ce serait donc une chose immense sous le point de vue stratégique. Ce résultat on Tobtiendrait sans difficulté à Taide de deux barrages, l'un établi au pont Notre-Dame, l'autre en aval du Pont- Neuf en face de la Monnaie. Alors des manœuvres très simples permettraient de faire gonfler les eaux de la rivière de quatre à cinq mètres, et ensuite, si c'était nécessaire, de revenir plus rapidement encore au niveau d'étiage.
Ce sont les avantages que développait devant vous M. le général Schneider, mais centuplés. « Les barrages dont il vient d'être question auraient d'ailleurs, sous le rapport commercial , une conséquence inappréciable ; ils maintiendraient dans la Seine un tirant d'eau considérable et à peu près constant, aux époques de Tannée où la navigation est interrompue en amont; ils faciliteraient le déchargement des marchandises sur les ports de Tintérieur de la ville de Bercy, etc. Le travail que j'indique ici doit convenir en même temps aux partisans et aux adversaires de la fortification de Paris. Ce serait à la fois une arme défensive en temps de guerre et un moyen de prospérité commerciale pendant la paix. « Vauban faisait peu de cas des fossés constamment inondés ; ils rendent les sorties difficiles.
Les fossés, au contraire, qui au t HISTOIRE 34 gré de Tassiégé peuvent être inondés et mis à sec, le célèbre ingénieur les déclarait excellents. Il y aurait une grande im portance à ce que les fossés de l'enceinte continue se trouvas sent dans ces conditions; mais où prendre l'eau? « On a parlé du canal de TOurcq ; ce serait une ressource pré caire. Les eaux de TOurcq n'arrivent à Paris qu'après avoir parcouru un canal de quatre-vingt-seize kilomètres; l'ennemi, une fois maître des environs de Paris, ne manquerait pas de couper les berges. Trois ou quatre taupes suffisent souvent pour mettre à sec toutes les bornes-fontaines de la capitale ; quelques coups de pioche d'un simple sapeur produiraient le même effet. Je dois rappeler, d'ailleurs, qu'il y a trente-deux bar rières, trente-deux portes d'octroi de Paris dont le sol est plus élevé d'un, de deux, de trois et même de seize mètres que le niveau du bassin de La Villette, que le niveau du réservoir où se déversent les eaux du canal de TOurcq ; les fortifications projetées se trouveraient, à plus forte raison, au dessus du même niveau dans une partie considérable de leur dévelop pement.
Ce n'est donc pas sur TOurcq qu'on pourrait compter pour inonder les fossés de l'enceinte ; aussi est-ce de la Seine que je propose de tirer l'eau nécessaire à cette opération. Voici de quelle manière. « On se rappelle les deux barrages à Taide desquels nous produisons à volonté Tintumescence de la Seine en amont de Paris. A côté de celui d'entre eux qui ferait face à la Mon naie existerait une digue longitudinale dirigée au milieu du terre-plein du Pont-Neuf. La totalité de l'eau de la Seine en temps d'étiage, une très grande quantité de cette eau pendant les crues, passerait par des brèches de la digue déversoir. En tombant ainsi du bras gauche dans le bras droit, l'eau réalise rait au pied septentrional de la digue une force qui, tout compte fait quant au volume du liquide et à la hauteur de la chute, varierait dans Tannée entre quatre et six mille chevaux.
Nous voilà, à peu de frais, en possession d'une force moyenne de cinq mille chevaux. Qu'on veuille bien le remarquer, ces cinq mille chevaux travailleraient non pas huit heures comme les chevaux vivants, mais bien vingt-quatre heures par jour ; ces cinq mille chevaux n'exigeraient aucun entretien, et ne se raient jamais malades. « On tirerait le meilleur parti possible de cette immense force motrice, en faisant tomber l'eau dans six des admirables tur bines du très habile ingénieur M. Fourneyron. Les six ma chines, nous en avons fait le calcul avec exactitude, pourraient porter à la hauteur de quarante-trois mètres au dessus du zéro du pont des Tournelles , quinze mille pouces d'eau, c'est à dire trois cents mètres cubes chaque vingt-quatre heures. « La cote quarante-trois mètres est de cinq mètres au dessus du niveau général de Belleville.
Quant à la hauteur, le pro blème d'inonder les fossés de l'enceinte continue serait donc parfaitement résolu. Occupons-nous maintenant du volume. « D'après les plans, si je suis bien informé, les fossés de l'en ceinte auraient, sur un développement total de trente-six mille mètres, quatorze mètres de largeur au fond, avec cunette de demi-mètre de profondeur sur deux mètres et un mètre de largeur aux limites supérieure et inférieure. « II serait suffisant, pour les besoins de la défense, d'inonder le fossé jusqu'à un mètre et demi vers les bords. On aurait ainsi une profondeur de liquide de deux mètres près de la cunette, et deux mètres et demi au dessus du centre de cette rigole. Le volume total d'eau qui serait nécessaire pour emplir de cette manière les trente-six mille mètres de développement du fossé, décomposés en une série d'échelons horizontaux à Taide de digues convenables; ce volume, disons-nous, serait de neuf cent soixante-douze mille mètres cubes.
Les machines du Pont-Neuf donneraient ceproduit en moinsde trois jours et demi. « II est maintenant prouvé que la fortification continue de HISTOIRE 36 Paris peut être dotée de manœuvres d'eau extrêmement puis santes. Vauban déclarait que la ville serait imprenable, même avec des fossés secs ; combien cette opinion n'acquiert-elle pas plus de forces , quand aux anciens moyens de défense nous avons ajouté le fusil Perkins au Perrot, et de l'eau qui rendrait le passage du fossé si difficile. « L'eau des six réservoirs aurait d'ailleurs plusieurs autres genres d'utilité que j'indiquerai en peu de mots : « J'ai parlé jusqu'ici de la très grande utilité militaire du système hydraulique que je propose de combiner avec l'en ceinte continue. Je vais prouver en peu de mots que de graves considérations de salubrité en commanderaient l'exécution plus impérieusement encore. « Le fossé d'une place est naturellement traversé sur toute sa longueur par une espèce de ruisseau appelé la cunette.
La cunette est ordinairement encombrée de plantes aquatiques ; l'eau y séjourne, s'y corrompt, et il s'en élève alors, dans cer taines saisons, des gaz délétères, des miasmes, source première des fièvres qui déciment les garnisons de diverses places que je pourrais citer. Pour remédier au mal, il faut fréquemment laver la cunette à grande eau ; il faut y faire passer un courant abondant et rapide. « Les six réservoirs dont j'ai souvent parlé fourniraient les moyens d'effectuer ces chasses de salubrité aussi souvent qu'on le jugerait nécessaire. Les médecins célèbres que j'ai consultés reconnaissent non seulement Tutilité de ces lavages de la cu nette, mais j'ai reçu d'eux la mission formelle d'insister sur ce point avec une grande force. « Au moment, disent-ils, où le Conseil municipal ne recule pas devant de très grandes dépenses pour assainir la Bièvre en la canalisant, on ne doit pas permettre que Paris soit en touré d'une sorte de Bièvre artificielle de trente-six mille mètres de développement. « Je ne prévois, quant à moi, qu'une seule objection à tout ce que je viens de proposer.
Comment, dira-t-on, dans Tétat actuel de nos finances, se résoudre à augmenter encore la somme énorme que le gouvernement demande pour les fortifi cations de la capitale? Voici ma répùnse: la dépense des bar rages, des machines, des bassins n'égalerait pas même celle qu'eût exigée la construction d'un de ces forts. Enfin la nécessité du système hydraulique paraît chose convenue, indépendamment de toute idée de fortifications ; car M. Jaubert avait espéré de présenter un projet de loi à ce sujet, dès Tannée dernière. Les barrages, résultat des études approfondies de Thabile ingénieur M. Poirée, y auraient figuré comme moyen de rendre possible et même facile la navigation montante de la Seine dans la tra versée de Paris. La construction des turbines eût été laissée à la charge de la ville de Paris ; car c'est elle qui devait exclusive ment profiter de leur immense force, pour porter de grandes quantités d'eau dans une foule de quartiers qui en sont actuel lement privés, pour multiplier les fontaines monumentales, pour établir, par exemple, un magnifique jet d'eau de Seine sur la place du Panthéon, pour donner des chasses dans les égouts, pour faire concorder partout le balayage avec des émissions de liquide qui permettraient d'exécuter cette opération plus rapidement, plus parfaitement et plus économiquement ; pour donner le bienfait de Tarrosement à tous les boulevarts, à toutes les rues.
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