Front matter
HISTOIRE HE l,\ RESTAURATION DE LA RÉPUBLIQUE DE GENÈVE. HISTOIRE de la RESTAURATION DE LA RÉPUBLIQUE DE GENÈVE, PAR ALBERT RILLIET. Parva? res matois motibus agebautur. Tacite, Hist. II, 10 GENÈVE, CH. GRUAZ, IMPRIMEUR-ÉDITEUR, Rue du Puits-Saint-Pierre. Simple épisode d'une époque fertile en con jonctures extraordinaires, la Restauration de la République de Genève ne peut guère intéresser que des Genevois. C'est pour eux qu'est composé ce récit, où l'on a voulu retracer les vicissitudes auxquelles fut soumise, il y a (rente-cinq ans, la reconstitution politique et territoriale de leur patrie renaissante. Les proportions étroites de ce sujet indiquent assez qu'en le traitant, ce n'est pas une place parmi les historiens qu'on a prétendu prendre, mais un devoir qu'on a voulu remplir. Personne ne viendra chercher dans cet ouvrage le tableau d'événemenls grandioses, de vastes entreprises, VI ou de révolutions importantes.
Ni la nature de la narration, ni le lalent du narrateur, ne compor tent les brillantes descriptions et les peintures dramatiques. Ici tout doit être modeste, la forme comme le fond; la seule ambition permise à l'é crivain, c'est d'être exact et vrai. Des documents authentiques, des renseignements confidentiels et inédits, des témoignages puisés aux meilleures sources, lui ont rendu cette tâche plus facile. II y a trouvé le moyen de traiter, avec une grande abondance de détails, un sujet dont ces détails mêmes font le principal intérêt, et peut-être faut-il ajouter, le principal écueil. II est possible, en effet, que les développements où l'on est entré aient amené des particularités qui paraîtront pué riles, et des minuties qui sembleront fastidieuses. La nécessité de présenter les objets sous une forme grossissante est en raison directe de leur propre petitesse, et F histoire d'un atome politique sera toujours de l'hisloire vue au microscope.
Tel de vait être le caractère de celle-ci. Mais, qu'il s'agisse d'un chétif Etat ou d'un immense Empire, les conditions d'une histoire sincère sont les mêmes. On ne parvient à reproduire sous leur \ rai jour les temps écoulés, qu'en les envisageant soi-même du point de vue des contemporains, et sans y mêler, pour sa part, aucune des préoccupations du moment. L'auteur croit avoir conservé , dans sa narration , cette pleine liberté d'esprit. Les circonstances, d'ail leurs, concouraient à la lui laisser. Entre la Genève dont il est question dans ce livre et celle d'à présent, il n'y a plus guère de commun que le nom, ensorte que la pensée ne vient pas mème de chercher leurs contrastes. La distance, et plus encore la différence des temps, relèguent irrévocablement la première dans le domaine du passé.
Chapitre II
INDÉPENDANCE DE GENÈVE RVFFERMIE ET S\*VCT!0NM7E. Comme on voit, dans notre vallée, des nuages chargés de grêle demeurer un moment immobiles au dessus des moissons qu'ils vont dévaster, puis, entraî nés tout à coup par le souffle imprévu des vents, disparaître derrière les montagnes ou se dissiper dans les airs ; ainsi s'évanouissait, emporté par la fortune des armes, le danger que la guerre avait fait planer sur Genève. Toutefois, en retrouvant plus de sécurité matérielle, les Genevois ne voyaient pas renaître leur indépendance. La Savoie reprise parles Autrichiens, le Pays de Gex, le Fort de TÉcluse, Lyon, en leur pouvoir, et, au 51 mars, l'occupation de Paris par les Alliés, dissipaient de près et de loin pour Genève toutes les inquiétudes que les armées françaises avaient pu lui faire concevoir.
Mais, si la ville n'avait plus rien à redouter, la République n'en demeurait pas moins renversée. Le corps sortait de la crise sain et sauf; mais, la libre possession de lui-même, dont il avait momentanément joui, n'existait plus. L'in dépendance nationale avait disparu avec le Gouver nement, qui lui servait en quelque sorte de garantie et de témoin, et Genève, privée de ses chefs naturels, ne relevait plus que de volontés étrangères. Les membres du Conseil provisoire étaient cependant rentrés dans la ville, mais ils n'avaient point cherché à reprendre les pouvoirs naguère résignés par eux. S'ils regrettaient de s'en être dessaissis, ils redoutaient plus encore de les revendiquer. Les difficultés qu'ils avaient rencontrées pendant les deux mois de leur administration passagère, et les inconvénients qui en étaient résultés pour Tintérieur de la République, leur semblaient un double motif de ne point rentrer dans une carrière où les prétentions des chefs autrichiens leur susciteraient de nouvelles complications et de nouveaux conflits.
Mais, tout en renonçant à reprendre officiellement la direc tion de la République, les magistrats démissionnaires ne renonçaient point à la servir. Seulement, au lieu de recommencer au-dedans une tâche qu'ils crovaient inutile, ils résolurent de redoubler d'efforts pour obtenir des Puissances la consécration de Tindépendance politique de Genève. Ils pensaient que la République une fois reconnue, il lui deviendrait plus facile et véritablement avantageux, de se donner à elle-même un Gouvernement national. Les promes ses faites par les Souverains aux députés genevois à Bâle, les assurances verbales données par leurs ministres à M. Pictet de Bochemont, la lettre où M. de Stein invitait le général Bubna à traiter Genève comme un État indépendant, devaient servir de point de départ et de point d'appui à ceux des membres du Conseil provisoire qui avaient été spécialement chargés, sous le titre de Commission di plomatique, d'aviser aux moyens d'obtenir pour la République une reconnaissance officielle.
De nouveaux encouragements leur étaient offerts par les communications, soit confidentielles, soit publiques, des ministres des Puissances résidant en Suisse. Une lettre du 15 mars, où le représentant de T Autriche répondait à des demandes qui lui avaient été faites avant la dissolution du Conseil, ne laissait aucun doute sur Tintention des Puissances de recon naître solennellement la république de Genève, et de Taggréger à la Confédération helvétique, dès que la guerre avec Napoléon serait arrivée à son terme. Cette déclaration privée fut confirmée par une dépêche officielle adressée le 3 avril à la Diète par les ministres de Russie, de Prusse et d'Autriche, et dans laquelle se trouvait le passage suivant : « II y a des pays qui ont été enlevés à la Suisse, et qui doivent lui être restitués, et en former des parties intégrantes.
Ces pays, qui donneront à la Confédé ration des frontières qui la mettront en état de main tenir son système politique et son indépendance, réclament son appui. » Enfin, la déclaration publiée par les Puissances, après la rupture du congrès de Châtillon, exprimait d'une manière positive leur résolution de renfermer la France dans les limites qu'elle occupait avant 1792 ; ce qui devenait pour Genève le gage de son affranchissement politique. Poursuivre la route sur laquelle tant de jalons étaient déjà plantés, et chercher en même temps à inspirer à la Suisse elle-même des idées conformes aux vues des réorganisateurs de l'Europe, telle était la marche clairement commandée par les intérêts de Genève. La Commission diplomatique résolut d'en voyer à Paris et à Zurich des députés chargés de plaider ses intérêts auprès des Alliés et auprès de la Diète.
M. Pictet de Rochemont reçut la première mission (8 avril); MM. Saladin deBudé et Schmidt meyer la seconde (20 avril). Cependant on ne partageait pas dans Tintérieur de Genève les scrupules qui empêchaient les membres du Gouvernement provisoire de reprendre les fonctions qu'ils avaient précédemment exercées, et de nombreuses instances leur étaient faites pour les engager à rentrer dans la plénitude de leurs attributions. Mais les motifs qui les avaient déterminés pour le parti contraire étaient corroborés par Installation récente d'un nouveau fonctionnaire autrichien, qui venait (14 avril) d'être placé dans Genève comme gouverneur civil des départements de TAin, du Mont- Blanc et du Léman. Quoique M. d'Ugarte (c'était son nom) se montrât animé de sentiments bienveillants, il entendait exercer seul tous les pouvoirs politiques et administratifs, en conservant sous ses ordres la Commission centrale.
Laisser s'installer à côté de lui une autorité indépendante, c'était mettre à la sienne des entraves, et se priver surtout des ressources pécuniaires qu'il se procurait sans obstacle, tant que Genève ne relevait que de lui. Dès lors, il était évident que, par la reprise officielle de ses fonctions, le Con seil provisoire verrait renaître, avec plus de force encore, toutes les luttes qui s'étaient élevées naguères entre lui et le général Bubna. M. le syndic Des Arts, particulièrement blessé de la position subalterne où le Gouvernement avait été mis, s'opposait plus qu'un autre au retour d'une semblable situation. Son influence engageait ses collègues à résister aux sol licitations pressantes des citoyens, impatients devoir la Bépublique remise debout et la tutèle autrichienne remplacée par un pouvoir national.
L'esprit public se ranimait, à mesure que les in quiétudes, entretenues par Tincertitude des événements , faisaient place à la perspective d'une paix prochaine. L'opposition que le Gouvernement avait rencontrée, quand le sort de Genève était encore douteux, avait disparu devant les succès définitifs des Alliés. Un même désir semblait inspirer tous les cœurs. On ne voulait pas avoir passé d'une domina tion étrangère sous une autre, toute temporaire qu'elle devait être, et Ton commençait à se fatiguer d'une délivrance qui ne rendait pas la liberté. Les sentiments patriotiques de la population, manifestés d'abord par un culte solennel d'actions de grâces, célébré le 19 avril, pour remercier Dieu du bonheur qu'il paraissait promettre à Genève, se firent bientôt jour sous une forme plus significative et franchement nationale.
Cette manifestation fut provoquée par la crainte qu'au départ de M. d'Ugarte, qui annonçait que d'un moment à l'autre il pouvait quitter Genève, la Bépublique ne se trouvât sans gouvernement na tional et ne restât soumise, comme le reste du département, à Tautorité de la Commission centrale. On crut important de parer aux conséquences fâcheuses, qu'aurait pour Tindépendance politique de Genève cette absence de vie individuelle, et Ton adressa, pour ainsi dire, aux membres du Conseil pro visoire, la respectueuse sommation de reprendre les fonctions qu'ils avaient résignées. M. Edouard Naville fut le principal instigateur de cette démarche, à la quelle s'associa par un empressement unanime tout Tensemble de la population citoyenne. Une pétition, que couvraient 6530 signatures, fut remise, le 22 avril, aux membres démissionnaires du Gouverne ment provisoire, par une députation que présidait M. Tancien syndic De Candolle (').
Elle les invitait à reprendre et à exercer, dans Tintérèt de la patrie, les pouvoirs qu'ils avaient déposés. « Magnifiques et très-honorés Seigneurs, disaient les signataires, les soussignés, vos concitoyens, voient avec un douleureux regret que Genève, reconnue comme République indépendante, ne soit point en core régie par une autorité indépendante. En conséquence, en vertu de leur droit de naissance confirmé par la reconnaissance des Souverains alliés, ils vous requièrent respectueusement de vous constituer de nouveau en Gouvernement provisoire, pour reprendre aussitôt que les circonstances le permettront, Texer cice de toutes les attributions ténorisées dans votre publication du 31 décembre 1815. » Ils vous requièrent de devenir auprès des HH. PP. Torganede leurs sentiments et de leurs vœux, d'éclairer les ministres des Souverains alliés sur Torganisa tion future de notre patrie, de rétablir nos anciennes relations avec les cantons suisses, de faire parvenir (') Cette députation se composait en outre de MM.
Pi cot, pasteur et professeur ; Sautter général ; Favre, Fleu ret , Guerre , Mussard , Peyran , Resseguerre , dizeniers : Ed. Naville et Sautter-Bordier, maires. à la Diète de la Confédération helvétique le vœu de notre ville de lui être unie par des liens plus forts que ceux qui nous y attachaient autrefois , de pré parer à notre patrie une organisation adaptée à sa situation future ; en un mot, de hâter le moment où nous jouirons de cette sage liberté et de cette indépendance, qui sont, aux yeux des Genevois, le premier de tous les biens. » Devant une manifestation aussi solennelle, le Conseil ne pouvait plus hésiter. En réponse à Tadresse unanime de ses concitoyens, il fit imprimer le 27 avril une proclamation, dans laquelle il déclarait que, conformément au vœu librement exprimé par le peuple genevois, il se replaçait à la tête de la République. « Les Syndics et Conseil provisoire, disait cette proclamation, n'ont pu recevoir sans une profonde émotion Tadresse qui leur a été remise, signée par Tuniversalité presqu'absolue des Genevois.
La justice qui est rendue aux motifs de la conduite des magistrats, les témoignages d'estime et de confiance qui leur sont accordés, pénètrent leurs cœurs de la plus vive satisfaction, et adoucissent le pénible souvenir des circonstances malheureuses qu'ils viennent de traverser. » Les Syndics et Conseil envisagent comme un devoir sacré de se rendre aux vœux de leurs concitoyens, et en conséquence ils déclarent qu'ils reprennent leurs fonctions de Gouvernement provisoire, conformément à Tacte du 31 décembre dernier, poul ies exercer selon que les circonstances le permettront. » Le Gouvernement provisoire ne négligera rien pour obtenir la continuation de la précieuse bien veillance des augustes Souverains alliés, pour res serrer nos liens avec la Confédération helvétique, et pour préparer à notre patrie une organisation assortie à ses vrais intérêts , et analogue à son existence future. » Les Syndics et Conseil entreprennent avec courage cette tâche honorable et difficile.
L'union des Genevois, leur dévouement à la patrie, lui pro mettent les jours les plus heureux, et les faveurs signalées que la divine Providence vient de répandre sur l'Europe, nous donnent la ferme espérance qu'elle protégera encore notre République, et qu'elle veil lera sur son bonheur. » Si jamais gouvernement a pris ses racines au cœur même de la nation, ce fut en 1814 celui qui, porté au pouvoir par le vœu unanime et spontané des républicains genevois, ressaissit, pour la patrie, Tindépendance qu'avait brisée le 15 avril 1798 la domination des conquérants, et que semblait menacer encore T équivoque protection de Tétranger. Mais, en ne prenant conseil que d'eux-mêmes, pour reconstituer la République, les Genevois avaient précisément heurté contre Técueil sur lequel certains membres du gouvernement provisoire avaient prévu qu'on irait se jeter.
Ils se croyaient libres, et ils avaient oublié qu'un gouverneur autrichien exer çait dans Genève le suprême pouvoir. Ils s'en aper çurent bientôt. M. d'Ugarte, informé de la démarche des citoyens et des magistrats genevois, y vit une atteinte à ses propres attributions, et, s'opposantà la publication de Tacte officiel par lequel le Conseil accédait aux vœux de ses concitoyens, il fit empri sonner Timprimeur de cette pièce, et il empêcha même le Conseil de présenter à ceux qui lui avaient soumis la pétition nationale, la réponse qui satisfai sait à leurs vœux. Devant une mesure qui semblait remettre en question Tindépendance de la Répu blique, mais qui s'appuyait sur une force à laquelle il était impossible de résister, le Conseil dut faire plier sa légitime indignation. II valait mieux tem poriser que de tout compromettre.
Cédant à Tomni potence du fonctionnaire étranger, il renonça à exercer ouvertement les attributions qu'il venait de reprendre, mais il ne les déposa point, et il chargea son représentant à Paris de protester énergiquement contre l'abus de pouvoir dont Genève était victime. Ce n'était plus de lui-même que le Conseil tenait son mandat; il Tavait reçu des Genevois, et il eut méconnu leurs droits en le sacrifiant à une volonté iétrangère. On Tempêchait de proclamer publiquement la restauration de la République, et on lui con testait le droit de la régir ouvertement. II en reprit la direction inofficielle. S'installant le 50 avril à THòtel-de-Ville, en dépit du mauvais vouloir du gouverneur autrichien , il s'occupa, ne pouvant exercer encore son pouvoir dans Tintérieur de la République, de remplir au dehors la tâche que lui avaient confiée ses compatriotes, et de laquelle dépen dait en partie le sort de Genève.
Pendant que le Conseil chargeait son député à Paris de réclamer auprès des ministres des Puissan ces contre laconduitedeM. d'Ugarte, qui paraissait en contradiction formelle avec les intentions manifestées à Tégard de Genève, les envoyés genevois à Zurich, obtenaient des ministres des Puissances al liées en Suisse, la reconnaissance officielle de la Répu blique et de son nouveau gouvernement. Jusque-là, aucun acte authentique n'avait donné aux promesses des Souverains une confirmation irréfragable, et en obtenant la déclaration des ministres, MM. Saladin et Schmidtmeyer rendirent à Genève un service signalé. Cette déclaration, adressée le 1er mai « à MM. les Syndics et Conseil provisoires de la Répu blique de Genève », était en quelque sorte Tacte de baptême de la nation genevoise renaissant au milieu des peuples de l'Europe.
Sans Tengagement solennel qu'elle renfermait et qui fut immédiatement rendu public, peut-être que Genève n'aurait pas triomphé des difficultés que, pour assurer son indépendance, elle avait encore à vaincre. Tout ce que lui promettait ce manifeste ne fut pas tenu, mais ce qu'elle obtint lui fut accordé, parce qu'il ne permettait plus de méconnaître ses droits. Cette pièce était ainsi conçue : a C'est avec une satisfaction particulière que les soussignés, Envoyés extraordinaires et Ministres plénipotentiaires de leurs Majestés Impériales et Royales, ont reçu les communications qui leur ont été faites par MM. les conseillers Saladin et Schmidtmeyer, députés de la République de Genève. Les soussignés ont trouvé dans Tadresse du 22 avril, présentée par les citoyens de Genève au Conseil provisoire, Texpres sion la plus solennelle et la plus authentique de leurs vœux pour la restauration de la République, et pour son association au Corps helvétique.
Ces vœux n'ayant rien qui ne doive être agréable aux hautes Puissan ces alliées, et qui ne soit conforme aux intentions bienveillantes dont elles sont animées pour la ville de Genève, les soussignés s'empressent de féliciter le Conseil provisoire d'y avoir déféré, et d'avoir pris dans sa sagesse les mesures les plus propres à en préparer Theureux accomplissement. » Les Puissances alliées désirent que la Répu blique de Genève, affermie et fortifiée par une consti tution libérale et par un agrandissement convenable de territoire, présente à la Suisse un co-État capable de contribuer à sa conservation et au maintien vigoureux de son système de neutralité. C'est dans ces vues que le Conseil provisoire pourrait dès ce moment préparer par un travail réfléchi le projet d'acte consti tutionnel de la République de Genève. » Les XIX Etats, rassemblés à Zurich, s'occupent maintenant de la rédaction de leur Pacte fédéral, et cette œuvre fondamentale ne tardera pas à être ter minée.
Par une suite des transactions qui vont rétablir les bases de Tindépendance des peuples libres que la France avait asservis , la République de Genève sera authentiquement reconnue dans la possession de ses droits politiques et des territoires que la bienveil lance des Hautes Puissances alliées lui destine. C'est à cette époque, qui semble peu éloignée, que Genève pourrait fixer définitivement sa constitution , et prendre rang au nombre des Etats Suisses, en adhé rant à leur Constitution fédérale. » En attendant, Messieurs les Conseillers Saladin et Schmidtmeyer auront occasion de répondre à la confiance que leurs commettants semblent si juste ment avoir placée dans leur zèle et leurs lumières, en établissant avec les députés des XIX Etats des relations amicales, qui serviront d'acheminement à la formation des liens politiques, et en instruisant successivement le Conseil provisoire des progrès des travaux de la Diète. » De leur côté, les soussignés auront vivement à cœur de participer par leurs bons offices à tout ce qui peut rendre la République de Genève à sa future prospérité.
Zurich, le 19 avril 1814. 1er mai. (Signé) » Le Comte Capo-d'Istria. » ScHRAUT. » Le Baron de Chambrier. » Le Conseil, pleinement rassuré par cette communication officielle, sur les inquiétudes qu'avaient pu lui inspirer les prétentions de M. d'Ugarte, ne chercha pas cependant à s'en prévaloir contre celui-ci pour revendiquer Texercice immédiat d'attributions dont il prévoyait qu'un prochain avenir allait le remettre en possession. Le départ des troupes autrichiennes de Genève s'annonçait en effet comme très-rapproché, et avec elles devait disparaître l'action administrative du gouverneur autrichien. En attendant, le Con seil, qui ne voulait pas que Genève demeurât privée de garnison, et qui désirait s'assurer le plus tôt possible de Tappui des cantons suisses, s'adressa direc tement à la Diète (10 mai) pour réclamer d'elle, en se fondant sur la déclaration ministérielle du 1er mai, Tenvoi dans Genève d'un corps de troupes fédérales.
II n'avait pas encore reçu de réponse à sa demande, que Genève, évacuée par les troupes autrichiennes, se trouvait maîtresse d'elle-même, gouvernée et gar dée par ses propres citoyens. Quatre mois et demi s'étaient écoulés depuis que l'occupation française avait été remplacée dans Ge nève par l'occupation autrichienne. Les Genevois, durant cet espace de temps, si court en réalité, mais si long quand on le mesure aux anxiétés et aux vicissitudes qu'il renferma, les Genevois avaient pu craindre plus d'une fois de voir leurs espérances déçues, et leur renaissance politique avorlée. Aussi, le départ des Autrichiens , qui mettait la Bépublique en pleine possession de son indépendance, et qui la délivrait de toutes les charges qu'une occupation militaire entraîne après soi, fut-elle le signal d'une vive réjouissance parmi les citoyens.
Quoiqu'ils dus sent leur affranchissement aux troupes qui les quit taient, le séjour de celles-ci avait pesé sur la ville d'un poids trop lourd, pour que la satisfaction de les voir partir ne l'emportât pas sur la gratitude qui leur était due. Les chefs autrichiens avaient maintenu chez leurs soldats une stricte discipline, et s'étaient mon trés bienveillants à certains égards , mais ils avaient été plus souvent encore exigeants et despotiques. On ne pouvait méconnaître leurs services ; mais il était impossible que leur départ causât des regrets. L'occupation autrichienne avait duré cent trente-sept jours, et elle coûtait à Genève quatre cent quatorze mille francs, c'est-à-dire environ trois fois plus que les impôts directs annuellement perçus dans ses murs par le Gouvernement français (146,000 fr.).
Ce fut le 16 mai que les arsenaux, vides encore de Fartillerie enlevée par Bubna, furent rendus à Tau torité genevoise. Le lendemain au matin , les clés de la ville furent remises au Syndic de la garde, par Tofficier autrichien qui commandait la place, et toutes les portes furent occupées par la garde natio nale. Le Conseil reçut, dès le jour suivant, la dépu tation qui lui avait remis la pétition du 22 avril. Après lui avoir donné lecture de la réponse, dont M. d'Ugarte avait empêché la publication , il la fit publier solennellement dans Genève et le territoire, reprenant ainsi sa pleine autorité, non-seulement sur Fintérieur de la ville, mais encore sur les anciennes communes genevoises, demeurées jus qu'alors en dehors de sa juridiction. Conservant les formes de Torganisation existante, jusqu'à ce que la Bépublique se fût donné une Con stitution, il maintint provisoirement dans leurs fonc tions tous les employés de Tordre administratif et judiciaire , et se mit lui-même à Tœuvre avec un zèle que rien ne menaçait plus d'entraver.
La vieille Genève se retrouvait debout : ses citoyens pouvaient Tappeler leur patrie; ils évoquaient avec bonheur tous les souvenirs du passé; ils cherchaient, jusque dans les moindres détails, les traces de leurs anciens usages. Le jour du dimanche redevenait Tobjet du respect public, et la cloche qui, dans la ville, sonnait jadis la retraite, remise en branle à la chute du jour, émouvait les cœurs comme un écho de la liberté. Heureux temps, où de telles émotions étaient permises ! heureux peuple, dont le patriotisme pou vait trouver du charme aux tintements monotones de la cloche du soir ! Mais ce n'était pas dans Tintérieur de Genève, c'était à Zurich et à Paris que se débattaient alors les intérêts suprêmes de la Bépublique. Pendant que les Genevois savouraient leur indépendance, on s'efforçait ailleurs de la leur assurer.
L'union de Genève à la Suisse, que MM. Saladin et Schmidtmeyer étaient chargés de négocier, n'était pas sans rencontrer chez quelques Genevois une opposition plus ou moins avouée. Quoique cette union fût généralement envisagée comme un bienfait et une garantie pour la Bépublique, elle éveillait chez certains esprits des inquiétudes et de la défiance. Ils y voyaient une sorte d'atteinte portée à Tindépen dance de Genève, et ils craignaient que le carac tère et les libertés de la République n'eussent à souffrir, soit du patronage fédéral , soit des acces sions territoriales que devait entraîner la création du nouveau canton. De son côté, la Suisse n'était point unanime dans le désir de posséder Genève au nombre de ses Etats confédérés. Les députés de la République , qui n'étaient pas encore officiellement accrédités auprès de la Diète, pouvaient s'apercevoir, en sondant les dispositions des divers cantons, qu'il n'y avait chez aucun d'eux, sauf chez les derniers venus, auxquels Taseréçation de Genève devait enlever ce caractère, un très-grand empressement pour admettre dans Talliance fédérale le nouvel Etat.
Bàle et Schaffhouse étaient indifférents. Zurich , fidèle aux anciennes traditions de combourgeoisie, témoignait de la bien veillance, tout en laissant percer cependant quelque appréhension de Tinfluence que peut-être les Gene vois , auxquels on imputait d'avoir trop d'esprit, voudraient exercer dans les affaires générales de la Suisse. Les Petits Cantons se montraient ouvertement contraires à Tentrée de Genève dans Talliance. Ces patriarches de la Confédération tenaient peu à son agrandissement, et ils étaient trop bons catho liques, pour voir avec plaisir le nombre des Etats réformés s'accroître par Tadjonction de la métropole du protestantisme. Les raisons de politique générale ne les touchaient guère , et un nouvel allié leur paraissait moins une source de force qu'une cause d'embarras.
Berne , Fribourg , Soleure et Lucerne , dominés par Tesprit aristocratique, n'étaient pas sans inquié tudes sur les ennuis que la turbulence genevoise , dont le XVIIIe siècle avait offert tant de preuves , pourrait causer à la Confédération, et ils ne se sou ciaient guère de se donner un frère indocile. Tou tefois les ministres alliés, et très-particulièrement M. Capo-d'Istria , envoyé de Bussie, insistaient au près d'eux, soit pour dissiper des craintes que la différence des temps devait rendre vaines, soit pour leur faire comprendre que , même dans le cas où Genève verrait renaître ses convulsions politiques, il convenait mieux à la Suisse d'avoir à s'en mêler seule, que d'y faire intervenir avec elle lesPuissances voisines. D'ailleurs la restauration du Gouvernement genevois s'était accomplie de telle manière, qu'en se montrant favorables au nouveau canton, les Etats aristocratiques devaient bien plutôt trouver en lui un adhérent qu'un adversaire.
Ces considérations diminuaient les répugnances que ces Etats avaient d'abord montrées pour Genève, et surtout ils sen taient que, dans la reconstitution territoriale qui se préparait pour l'Europe, il était de Tintérèt de la Suisse de se prêter aux vues des Puissances, et d'en tirer pour elle-même le meilleur parti possible. Mais la raison, plus que l'inclination, les portait à accroître dans la nouvelle Confédération Télément welshe, et ils redoutaient, par une sorte d'incompatibilité d'humeur, Tesprit trop subtil et les prétentions poli tiques des Genevois. II est très-probable que, sans l'intervention des Alliés, qui voulaient réunir à la Suisse le Valais, Neuchâtel et Genève, la Suisse même n'aurait pas admis ces trois Etats à partager sa souveraineté. Ce qui est sûr, quant à Genève, c'est que la Diète ne fit rien pour provoquer ni pour seconder son introduc tion dans le corps helvétique.
Mais une fois que les arbitres de l'Europe s'étaient prononcés dans ce sens, il ne restait plus à la Confédération qu'à obtenir, en adoptant cette Bépublique parmi ses membres, tous les avantages que pourrait lui valoir son adjonction. On trouve Texpression de ces diverses idées dans le Rapport présenté le 3 juin à la Diète, par sa com mission diplomatique, en prévision de la réunion de Genève à la Confédération suisse. II est facile d'y reconnaître plus de contrainte que d'entraînement. « Les ministres des Puissances alliées, y est-il dit, ont annoncé à la République de Genève sa réunion à la Suisse. Ils lui ont promis, dans une note rendue publique (celle du 1er mai), que Genève recevrait un territoire suffisant pour être aggrégée au corps helvé tique. II convient d'attendre l'issue de cette décla ration, et de ne pas exprimer à présent des désirs que la Suisse n'a point le mandat de témoigner, et sur lesquels le vœu de la République de Genève ne paraît pas s'être encore fait connaître. » Cette dernière allégation manquait d'exactitude, puisque, le 20 mai, les députés genevois à Zurich avaient officiellement informé la Diète que Genève, rendue à elle-même par la retraite des troupes autrichiennes , venait présenter le vœu formel d'être admise, comme canton , dans la Confédération helvétique.
Mais la rédaction du Rapport était antérieure à cette date, et sa lecture, longtemps retardée, Ten tachait d'anachronisme. Le Rapport continuait : « Toutefois, il y a deux objets qui , si les susdites promesses se réalisent , peuvent être mis en avant par la Diète comme con ditions nécessaires d'une réunion future de Genève à la Suisse, conditions sans lesquelles celte réunion aurait di/ficilemcnt lieu, et n'offrirait point de véri tables avantages. » En premier lieu, il est indispensable d'incor porer Versoix au territoire genevois , afin que la liaison entre ce territoire et la Suisse ne soit pas inter rompue par cette enclave française , qui a déjà , en d'autres temps, donné lieu à beaucoup de désagré ments , et qui en occasionnerait davantage encore dans Tavenir, si des relations plus intimes s'éta blissaient entre Genève et la Confédération. » En second lieu, la Confédération a le droit de désirer que Genève lui soit réunie, non avec un ter ritoire morcelé, mais avec un territoire compacte et contigu, qui donne à la Suisse une frontière militaire convenable.
Cette idée conduit tout naturelle ment à chercher cet agrandissement territorial dans le bassin même dont Genève forme le centre. Le nouveau territoire aurait pour limites, au nord et à Touest, les sommités du Jura, à partir de la Dòle jusqu'au Fort de TEcluse , sur la rive droite du Rhône: et sur la rive gauche, au sud et à Test, les crêtes du Vuache, du Mont de Sion, du Salève, et des Voirons, pour redescendre de là vers le lac près d'Hermance. » La commission propose que la Diète, si Ton accorde à Genève, dans le cas de sa réunion à la Suisse, un agrandissement de territoire, appuie avec toute la prudence et la précaution convenables une demande qui n'offre rien d'exagéré ('). » Ceux des membres de la Diète, qui adoptaient cette conclusion, désiraient donc, pour le nouveau canton, un agrandissement territorial, qui pût donner à la Confédération de bonnes frontières, et servir en même temps de contrepoids à Tesprit d'agitation politique dont, à tort ou à droit, on croyait imbus les citoyens de Genève.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Histoire de la restauration de la République de Genève.
