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V0Y-1GF PliífiU SilIMII . ET AU C¥P NORD. . .. PREftíIÈRE : SsUÉDË PARIS ÀRTHUS BERTRAND A.IRR, ÍUJE VOYAGE DANS LA PRESQU'ILE SCANDINAVE ET AU CAP NORD. PARIS. — IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36. VOYAGE DANS LA PRESQU'ILE SCANDINAVE ET AU CAP NORD, PAR LE B»* PROSPER SIBUET, AUDITEUR AU CONSEIL D*ÉTAT , Avocat à la Cour royale de Paris , membre de la Société géologique de Franco et _. -Ures Socii-lís savantes. PREMIÈRE PARTIE. SUÈDE. PARIS. ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE, RUE HAUTEFEUILLE.
Preface
. Depuis bien des années j'avais le désir de visiter la presqu'île Scandinave et de pénétrer jusqu'en Laponie, lorsqu'au retour d'un voyage dans le midi de FEurope , je songeai sérieusement à réaliser ce projet. Je quittai donc Paris à la fin du mois de janvier de Tannée 1836, avec mes deux amis, le baron Camille de Chateaubourg et le vicomte Adalbert de Beaumont. Après avoir traversé rapidement la Belgique et la Hollande, pays que nous avions déjà parcourus dans des voyages précédents, nous nous embar quâmes à Amsterdam pour Hambourg d'où nous gagnâmes Lubeck par terre. Dans cette ville nous reprîmes la voie de mer jusqu'à Copenhague. PRI-I'AC... VI Le Danemark visilé, nous nous dirigeâmes sur Elseneur; puis, franchissant le détroit du Sund, nous atteignîmes enfin la presqu'île Scandinave, qui était le but principal de notre voyage.
Nous employâmes près d'une année à parcourir la Suède, la Laponie et la Norvège; après quoi nous résolûmes de traverser la Baltique sur les glaces pour gagner la Finlande, et, par ce pays, aussi ignoré qu'il est curieux, nous arrivâmes à Péters bourg dans les premiers mois de 1837. Le reste de l'hiver fut consacré à visiter la Russie, Moscou et les principales villes de ce vaste empire. Notre retour en France s'effectua par les provinces polo naises et l'Allemagne. Ma première pensée, en rentrant dans ma patrie, avait été de publier la narration de mon voyage; mais des circonstances indépendantes de ma vo lonté, et dont je ferai grâce au lecteur, m' avaient empêché jusqu'à ce jour de réaliser ce projet : après avoir longtemps hésité je me suis décidé à faire paraître cet ouvrage, qui offrira , je l'espère, quelque intérêt, et peut-être quelque utilité.
Les p ri: k a ci:. VII pays sur lesquels j'écris sont peu connus, et les idées que l'on s'en forme, en France surtout, sonl pour le moins inexactes. La Laponie, que j'ai parcourue pendant plusieurs mois dans ses parties les plus sauvages, à travers, je ne dirai pas des chemins, car il n'en n'existe nulle part, mais à travers des régions où jamais aucun voyageur n'avait pénétré, et qui n'ont pas été visitées par ceux qui nous ont suivis, est un sujet qui aura le mérite de la nouveauté et présentera des détails tout particuliers. Je me suis attaché à raconter mon voyage tel que je l'ai fait, à bien décrire la forme et l'aspect du pays, en un mot à donner de la Scandinavie l'idée qu'elle m'a laissée. J'avais rapporté de nombreux documents que je me suis empressé de mettre à la disposition de M. Gaimard et des autres membres de la commission scientifique du Nord, qui se sont adressés à moi avant leur départ pour la Laponie, où ils m'ont suivi à quelques années de distance.
Mes souvenirs, recueillis sur les lieux mêmes, et annotés jour par jour, sont aujourd'hui aussi précis et aussi exacts qu'au moment de mon voyage. PRÉFACE. VIII J'ai cru devoir diviser mon ouvrage en trois parties, qui formeront autant de volumes et qui traiteront successivement, d'une manière tout à fait distincte, de la Suède, de la Laponie et de la Norvège. VOYAGE DANS LA PRESQU'ILE SCANDINAVE ET AU CAP NORD. CHAPITRE PREMIER. Départ de Copenhague. — Sans-Souci. — Aspect des campagnes de la Sclande. ■ — ■ Frederiksborg. — Chapelle de ce château. — Ordre de l'Eléphant. ■ — Christian VI. — Ròeskilde. ■ — Château de Fredensborg. — Le Sund. — Elseneur. — Droits du Sund. — Leur origine. — Négociations récentes à propos des droits du Sund. — Difficultés de la navigation dans ce détroit. — Kronborg. — Ile de Hieen. — Tycho-Brahé. — Helsinghorg. ■ — Routes pour gagner Stockholm.
Dans les derniers jours du mois d'avril 1836, je suivais la route de Copenhague à Elseneur. Le ciel était chargé de brumes épaisses, un vent gla cial s'était élevé dès le matin, et, comme le maître de poste de YHôtel-Boyal n'avait pu me procurer qu'un mauvais char-à-banc découvert , je sentais le froid pénétrer sous mon triple vêtement de laine, de velours et de fourrure. Je venais de quitter à peine les faubourgs de Copenhague que j'arrivai à Sans-Souci, l'un des I. I DANEMARK. 2 sites les plus agréables des environs de cette capitale. Le roi de Danemark actuel , alors héritier présomptif de la couronne , y possédait une habitation charmante et toute bourgeoise, entourée d'un beau parc et d'élégants parterres que la princesse, sa femme, se plaisait à cultiver de ses propres mains. J'appris avec plaisir que l'auguste propriétaire du château en permettait facilement l'accès : du moins , tout le monde peut entrer li brement dans le parc , se promener sous ses frais ombrages ou parcourir les allées du jardin.
L'aspect riant de Sans-Souci avait un instant fait diversion aux sombres dispositions que ve naient d'éveiller en moi une atmosphère chargée de vapeurs et l'état peu confortable de mon véhi cule; mais cette gracieuse résidence disparut, et l'uniformité de la route me rendit bientôt à mes premières impressions. Cependant l'espace qui sépare Copenhague d'El seneur n'est pas toujours dépourvu d'agrément : il présente même des beautés particulières qui, vues dans une autre situation d'esprit et par un temps plus favorable, n'auraient pas manqué de cap tiver mon attention. La route quitte bientôt les bords de la Baltique et pénètre au cœur du pays, se frayant de temps en temps passage à travers de petits bois de chênes et de hêtres. En général ,
Chapitre I
3 le pays est ouvert et bien cultivé. Indépendam ment des produits de l' agriculture, les paysans da nois trouvent de grandes ressources dans la pêche ou dans l'exploitation des forêts et des nombreuses tourbières répandues dans ces contrées. Parfois aussi des lacs ombragés de sombres forêts étalent gracieusement leurs eaux limpides entre les collines qui bordent la route et offrent tout à coup le plus charmant coup d'œil. Mais le ciel était noir, et, à voir ces nuages lourds et épais chassés par le vent , on eût dit les lambeaux déchirés d'un im mense linceul qui semblait s'abaisser lentement sur ce paysage assombri. Considérées à travers ce deuil de la nature, les plaines de la Selande remplissaient mon âme d'une profonde mélancolie. Sans doute aussi mon esprit subissait .'influence du passé : attristé du présent, il se réfugiait dans ses souvenirs, et, se reportant aux douces émotions des années écoulées, il évo quait l'image de la riante Sicile, heureux pays du soleil et des riches moissons.
Quel contraste s'of frait alors à ma pensée! ici une terre d'un aspect monotone sous un ciel de plomb; là, sous un ciel de pourpre et d'azur, une végétation étalant, aux rayons d'un soleil brûlant, la profusion et la magnificence de l'âgc d'or. Telles étaient les tristes cou leurs sous lesquelles m'apparaissaient les pays du 1. DANEMARK. Nord. Qu'allais-je chercher dans ces contrées de glaces et de ténèbres? Ce n'était ni .'ambition ni la nécessité qui m'y entraînaient. Le désir de m'in struire, d étudier des mœurs nouvelles pour moi, de voir des contrées que tout le monde ne visite pas, enun mot la curiosité, ce grand mobile de toutes les connaissances humaines, m'avait seule déterminé à entreprendre ce voyage; mais la saison n'était pas encore assez avancée : dans mon empressement d'arriver au cercle polaire pour le solstice d'été, j'étais peut-être parti un peu trop tòt, et à peine avais-je fait un pas vers les régions du Nord, que, dominé par un découragement subit, je me de mandai un instant s'il ne fallait pas revenir.
Mais pendant que j'étais livré à ces préoccupations, le soleil, déchirant tout d'un coup le rideau débrouil lards qui arrêtait ses rayons, se mit à répandre sur la campagne la lumière et la vie; le même changement s'opéra dans mon esprit, mon âme s'ouvrit à de plusdouces pensées, je me rappelaiquela nature, dans son inépuisable richesse, a doté chaque con trée de beautés particulières qu'il faut savoir envi sager sous leur aspect le plus favorable; et cette idée, ranimant mon courage, me détermina plus que ja mais à pousser mon voyage aussi loin que possible. La route venait de descendre dans une étroite vallée fermée à l'horizon par une immense forêt, CHA1MTRK I. 5 lorsque je découvris à travers les arbres le palais de Frederiksborg. Je n'avais pas craint d'allonger ma route de quelques milles afin de visiter cette résidence d'été des rois de Danemark.
Les bâtiments, recouverts de toits de cuivre, forment un vaste parallélogramme flanqué de tours : des cam panilles aux formes bizarres et variées, une façade percée de fenêtres sans nombre donnent à cette construction un aspect tout particulier. La vue que présente le château au premier coup d'œil est ravissante, et ses murailles de brique d'un rouge vif, se détachant sur les arbres de la forêt, sem blent de loin un énorme rubis entouré d'éme raudes. Plus on approche et plus on est frappé des beautés de Frederiksborg. Mille détails, délicieux d'exécution et de grâce, arrêtent et char ment la vue ; malheureusement ils sont peu en rapport avec le caractère général de l'édifice. Les cours intérieures du palais offrent un mélange de toutes les architectures et de tous les styles. Les galeries circulaires qui les bordent, soutenues par des colonnes et des caryatides de formes étranges, rappellent les palais de Messine et de Païenne.
Les panneaux des portes sont sculptés avec goût, et la perfection de leur travail fait regretter que des artistes modernes y aient porté, en voulant les restaurer, une main sacrilège. DANEMARK. Le concierge, seul habitant de ce palais, me fit parcourir une longue file d'appartements décorés dans le style prétentieux et contourné du temps de Louis XV. Tout l'arneublement consiste en quel ques portraits historiques qui ne font pas grand honneur aux artistes danois, et que d'ailleurs le temps n'a guère épargnés. J'aurais passé huit jours à Frederiksborg si j'avais voulu écouter fhistoire de toutes ces grotesques têtes danoises racontée par mon cicerone en mauvais allemand. En somme, .'intérieur des appartements ne ré pond pas au reste du château; il faut en excepter cependant la chapelle , digne en tous points de fadmiration des voyageurs.
Pour mon compte, je fus ébloui de la splendeur de ses dorures, de la richesse et de la variété de ses marbres, de la per fection, du goût exquis des nombreux ouvrages de marqueterie qui la décorent. Le plafond de la sacristie surtout est magnifique : sur un fond d'é bène se détachent en relief des figures d'animaux, de fleurs, de fruits, ciselés en ivoire, et qui, s'ac crochant, se mêlant aux capricieux contours de mille arabesques, semblent une délicieuse et fan tastique broderie sur un velours noir. Les murs de la chapelle sont couverts des bla sons des chevaliers de l'ordre de l'Eléphant, parmi lesquels je reconnus celui de la famille Bonaparte. L'ordre militaire de l'Éléphant est l'un des plus distingués de f Europe; cependant on n'en connaît pas bien l'origine. Quelques historiens le font re monter au quinzième siècle , ce qui serait déjà le placer au rang des ordres les plus anciens; mais d'autres (et cette opinion, quoique peu vraisem blable, n'en est pas moins généralement accréditée en Danemark) reportent cette origine au temps des croisades en l' appuyant d'une légende qui n'est pas sans intérêt.
Dans un combat contre les infidèles, un énorme éléphant armé en guerre portait le ra vage dans les rangs des croisés. Trente chevaliers danois, réunissant leurs efforts, parvinrent à débarrasser les chrétiens de ce formidable ennemi. Ce fut , dit-on , pour perpétuer le souvenir de ce beau fait d'armes que le roi Canut VI , qui régnait alors, fonda en 1182, sous le nom et sous f invo cation de sainte Marie, un ordre militaire dont les premiers membres surent les chevaliers vainqueurs de féléphant. Le roi Christian Ier, lors de son avè nement au trône en 1448, voulant rappeler d'une manière plus précise le fait particulier auquel, suivant la tradition, cet ordre devait son origine, substitua au nom de Sainte-Marie celui de l'ordre de l'Eléphant, qu'on lui a conservé depuis. Le nombre des chevaliers est resté fixé à trente, indépendamment du roi de Danemark et des DANEMARK. 8 princes de la famille royale.
Les insignes consis tent en un ruban bleu auquel pend un éléphant d'or, chargé d'une tour d'argent, maçonnée de sable, sur une terrasse de sinople. De même que les ordres de la Jarretière en An gleterre, de Marie-Thérèse en Autriche, de Saint- George en Russie, de l'Annonciade en Piémont, fordre de l'Eléphant ne s'est jamais accordé qu'a vec une extrême réserve et pour récompenser d'é clatants services. En 1810, le roi de Danemark, voulant faire une chose agréable pour Napoléon, mit à sa disposition deux croix de cet ordre. L'Em pereur, qui ne connaissait pas sans doute toute f importance que l'on attachait à cette décoration, en disposa en faveur de deux personnes d'une haute distinction, mais qui cependant ne marchaient pas au premier rang, et ce choix produisit, dit-on, en Danemark une impression pénible.
Outre les portraits historiques dont j'ai déjà parlé, on voit à Frederiksborg une galerie des rois de Danemark, parmi lesquels on me fit remarquer le portrait de Christian VI, fondateur de ce palais. Ce monarque fastueux épuisa le trésor par ses pro digalités. Jaloux de laisser après lui des traces de son règne, il fit jeter sur toute fétendue du royaume les fondements de nombreux châteaux et de rési dences royales, entrepris sur des proportions tellenient gigantesques que la plupart , aujourd'hui inachevés, tombent en ruine. Le voyageur qui , en parcourant le Danemark , aperçoit un château de construction moderne, peut être assuré d'avance qu'il a été élevé d'après les ordres de Christian VI. Ce prince, si prodigue de l'argent de ses sujets, faisait tout aussi peu de cas de leur vie. L'on me raconta fhistoire d'un courrier auquel il brûla la cervelle de sa propre main, et qui n'avait com mis d'autre faute que d'être mal monté et de s'être laissé atteindre par la voiture du roi qu'il devait précéder.
Cet acte de froide cruauté , s'il était authenti que , suffirait pour déshonorer la mémoire de Christian VI ; et cependant on doit reconnaître que ce prince a fait en Danemark d'utiles réformes et doté ce pays d'institutions remarquables. Frederiksborg fut longtemps la résidence favo rite des rois de Danemark , mais , depuis les événements tragiques du règne de Christian VII, il n'est plus que rarement habité, bien que de ses tours on n'aperçoive pas les clochers de Ròeskilde, le Saint-Denis du Danemark. La petite ville de Ròeskilde, située à près de huit lieues S. -O. de Copenhague, fut, du dixième au quin zième siècle, la résidence des rois de Danemark, et longtemps la ville la plus considérable de ce DANEMARK royaume. Ses habitants , qui aujourd'hui sont au nombre d'environ trois mille , font remonter son origine jusqu'au cinquième siècle; ils prétendent qu'un roi nommé Ròe fonda leur ville près d'une source (source en danois skilde) qui porte encore aujourd'hui le nom de source de Ròe , et que telle est l'étymologie du nom de Ròeskilde.
L'édifice le plus remarquable de cette ville est la cathédrale, qui a été bâtie en 1084 par Canut-le- Saint, et qui renferme les tombeaux des anciens rois de Danemark. Plusieurs de ces monuments se distinguent par leur travail non moins que par leur antiquité. Ròeskilde rappelle plus d'un souvenir histori que, entre autres le traité connu sous le nom de paix de Ròeskilde, conclu à la suite de la campagne de 1658 entre Frédéric III , roi de Dane mark, et Charles X, roi de Suède, traité qui mar que une des époques les plus malheureuses de la monarchie danoise, et qui signale en même temps l'un des traits les plus brillants et les plus hardis de la vie militaire de Charles X. J'avais à peine couru quelques milles, lorsque mon postillon, m'indiquant du doigt un château jeté sur le penchant d'une colline, au milieu d'é légants parterres, me désigna Fredensborg.
La position de cette autre résidence royale est charmante, et les environs bien cultivés attestent un sol riche et fertile. Je passai rapidement devant le coteau de Frc densborg, et bientôt la route traversa de nouveau ces plaines dont la monotonie m'avait tant attristé au début de mon voyage. Plus loin le pays redevint boisé , coupé tantôt par les lacs que l'on rencontre si fréquemment dans celte contrée, tantôt par des flaques d'eau qui se forment dans les nombreuses tourbières que les paysans exploitent pour leur usage. Mes chevaux venaient de ralentir leur course pour gravir une petite colline dont la route suit le contour, lorsque tout à coup je découvris le Sund. Les montagnes que je voyais depuis long temps à .'horizon étaient les côtes de la Suède, ce que je n'avais pas soupçonné jusqu'alors, car ces montagnes nie semblaient si rapprochées que je ne pensais pas en être séparé par le célèbre détroit.
Le Sund m'apparaissait avec toute la grâce de ses contours et la beauté des paysages qui fen vironnenl : aunième moment, comme pour donner un nouveau charme à ce tableau, un rayon de so leil, échappé des nuages, vint se briser en lames d'or sur ses eaux calmes où se croisaient des cen taines de navires. DANEMARK. La vue du Sund rappela à ma pensée le détroit de Messine, et je ne pus m'empêcher d'établir une comparaison entre le spectacle que j'avais devant les yeux et celui que j'avais admiré sous le ciel d'Italie. Ici c'est le commerce avec son mouve ment, toute sa prodigieuse activité. Sur un es pace de moins d'une lieue (3,981 mètres, car c'est exactement la distance qui sépare la ville danoise d'Elseneur de la ville suédoise d'Hclsing borg) vous voyez flotter les pavillons, vous pouvez entendre parler toutes les langues de funivers.
L'esprit du voyageur est alors bien moins porté à s'attacher aux beautés de la nature qu'à réfléchir sur la puissance de l'homme, dont le génie semble quelquefois pouvoir enfanter des merveilles. Le détroit de Messine , au contraire , ouvre aux flots un large passage ; c'est à peine si de Reggio ou deRagnara, f œil peut découvrir la ligne blanche qui se détache faiblement sur la rive opposée et indique la position de Messine. Là, les beautés naturelles ont conservé tout leur grandiose; -c'est l'Etna fumant sous sa tête neigeuse, la terre de Si cile et ses riches campagnes ; sur le bord opposé, les âpres rochers de la Calabre , dont les crêtes sauvages se découpent sur l'horizon. Quelques voi les blanches sillonnent les îlots bleus de la Mé diterranée et animent le détroit, mais sans cousu- CHAPITRE í. 13 sion , comme si un peintre habile les y eût placées pour compléter le tableau.
Elseneur est appuyé au revers d'une colline couronnée de bouquets de bois, semée de jolies habitations et de nombreux moulins à vent. Les maisons s'étendent au loin sur le bord du détroit dominé par le château de Kronborg. Situé à six milles danois' au nord de Copenhague, Elseneur possède une population d'environ 8,000 âmes. Cette ville n'a d'autre importance que sa position maritime. Son commerce, peu étendu, consiste presque entièrement dans le ravitaillement des na vires en relâche sur la rade , et dont le nombre varie , pendant les cinq ou six mois de naviga tion, entre 13 et 17,000. Chacun de ces navires paye au Danemark , tant à f aller qu'au retour, un droit de passage fixe, et des droits variables réglés d'après la nature et la quantité du charge ment. Des traités , -qui remontent à une époque an cienne , et qui ont été successivement renouvelés avec les nations maritimes de l'Europe et de l'A mérique, reconnaissent les droits du Sund, et en assurent la perception au Danemark, qui trouve dans cet impôt, lequel s'élève chaque année de 6 à ' Le mille danois est de 7,532 mètres.
DANEMARK. 8 millions , une des principales branches de son revenu. Les droits du Sund figurent pour la première fois dans fhistoire en 1348, époque à laquelle ils furent cause d'une guerre sanglante entre le Dane mark et les villes Hanséatiques. Ces droits eurent pour origine f obligation que s'étaient imposée les rois de Danemark de protéger les navires qui passaient le détroit. Au quatorzième siècle, en effet, les abords du Sund étaient infestés de nom breux pirates, dont les plus célèbres sont connus sous le nom de Vitaliens. En 1389, après la bataille de Falkôping, dans laquelle Albert de Meeklenbourg, roi de Suède, fut vaincu par Alarguerite, fille de Valdemar III, roi de Danemark , les villes de la Hanse , favorables au parti de ce malheureux prince , déclarèrent qu'elles accorderaient aide et protection à tous les navires qui porteraient des vivres à ses troupes enfermées dans Stockholm.
De -nombreux for bans apparurent alors et armèrent à cet effet; ils furent appelés frères vitaliens , ou frères des vivres. Après les conférences de Laholm qui terminèrent cette guerre , les Vitaliens continuèrent à se montrer dans la Baltique, et leur nombre ne fit que s'accroître. Us se rendirent maîtres de l'île de Gottland, et de là donnèrent la chasse aux navires qui arrivaient de la mer du Nord. Les villes de la Hanse, inquiétées dans leur pêche et leur commerce , formèrent une espèce de croisade contre ces mêmes Vitaliens qu'elles avaient pour ainsi dire créés, et dont elles avaient souvent emprunté le secours; mais elles ne par vinrent à les détruire que vers la fin du quinzième siècle, et avec l'aide des chevaliers de l'ordre Teutonique. Depuis quelques années les puissances du Nord ont recherché les moyens d'affranchir leurs navires des droits du Sund , droits qui semblent une anomalie aujourd'hui que toutes les nations reconnaissent et proclament le grand principe de la liberté des mers, et qui cependant ont été as surés au Danemark.
Lors de mon voyage, des né gociations avaient été entamées dans ce but, et il y eut un moment accord entre les représentants des diverses puissances. Mais la Russie, qui avait pris l'initiative dans cette affaire, se mit à fécart, et l'on put bientôt remarquer la tiédeur de f An gleterre , qui ne tarda pas à se retirer de la confé rence. Comme cette dernière puissance n'aban donne pas facilement ses intérêts, il est à croire qu'elle a obtenu du Danemark d'importantes com pensations; quoi qu'il en soit, la Suède, la Nor vège, la Hollande et la Prusse ont persisté dans DANEMARK. 16 leurs réclamations. Tout récemment la Prusse, pour son propre compte et comme chef de f asso ciation douanière allemande , les a renouvelées avec une grande énergie. En effet , pour apprécier fintérêt qu'a cette puissance à la suppression d'un tribut qui semble un reste de coutumes féodales , et qui paraît d'autant plus extraordinaire que le Danemark ne possède plus aujourd'hui les deux rives du détroit, il suffit de consulter le tableau des navires qui passent le Sund.
Sur 17,332 bâtiments qui ont franchi ce détroit en 1844, l'Angleterre figure, il est vrai, à la tête du tableau, pour plus de 4,400; mais c'est la Prusse qui vient en se conde ligne , pour près de 3,000. Le nombre total des navires portant des pavillons allemands s'élève à environ 5,400. On remarquera, en outre, que le Zollverein ne possède actuellement de ports que sur la Raltique. Pour soutenir ses réclamations, la Prusse, en son nom et au nom du Zollverein , a longtemps entretenu à Copenhague un négociateur spécial , M. de Bulow , homme habile et connaissant par faitement le commerce européen. Mais ces négo ciations ont échoué. M. de Bulow a quitté, de puis peu, la capitale du Danemark sans avoir rien obtenu. Aujourd'hui la Prusse a dû se con tenter du renouvellement de la convention qui existait, et qui stipulait en sa faveur le traitement de la nation la plus favorisée.
L'insuccès de ces négociations a excité, comme cela est facile à comprendre , une vive irritation en Allemagne. Cette irritation s'est portée sur la question de la succession des duchés de Sleswig, Holstein et Lauenbourg. II s'agit de savoir si, à f extinction de la dynastie régnante, une partie du Sleswig et tout le Holstein appartiendront encore au Danemark. Nous n'entrerons pas ici dans la discussion des anciens titres de succession féo dale, qu'on fait valoir de part et d'autre. Mais les idées et les principes de nationalité qui se mêlent à cette lutte lui donnent un caractère menaçant pour la monarchie danoise. Deux populations différentes sont en présence : l'une scandinave au nord, l'autre germanique au midi, et il est évident qu'une fusion entre elles est au jourd'hui moins possible que jamais.
Peut - être aussi la neutralité observée par le Danemark en 1813, lors de la coalition euro péenne, n'est-elle pas étrangère aux difficultés de toute sorte qu'on lui a suscitées depuis ; à cet égard on ne peut former que des conjec tures sur lesquelles nous ne voulons pas insister, mais au moins qu'il nous soit permis de faire des vœux pour que ces diverses questions soient I. DANEMARK. résolues d'une manière favorable au Danemark , qui mérite si bien toutes les sympathies de la France. Quant aux droits du Sund , on pourrait penser au premier abord qu'aujourd'hui la Suède a moins d'intérêt qu'autrefois à en demander la suppres sion. En effet, depuis 1832, une communication est ouverte entre la mer du Nord et la Baltique, au moyen d'un système de canaux qui , s'ouvrant à Gotheborg dans la mer du Nord pour déboucher à Norkoping dans la Baltique , unit les deux mers par les lacs Wenern, Wettern et Roxen.
Mais il faut remarquer que cette voie n'est pra ticable que pour les navires qui ne dépassent pas un certain tonnage , que les frais de transborde ment et de navigation la rendent à la fois plus longue et presqu'aussi dispendieuse que le passage du Sund, et qu'enfin, pendant les deux tiers de fannée , elle est fermée par les glaces. En 1844, d'après les relevés officiels, 3,788 vaisseaux suédois et norvégiens ont passé le dé troit. U résulte de là que le commerce suédois est encore tributaire du Danemark pour des sommes considérables, et que la Suède a un grand intérêt aux rachats des droits du Sund. En cas de guerre cependant cette puissance trouverait d'immenses avantages dans cette nouvelle ligne de canaux qui
CHAPITRE 1.
19 complète son système de navigation intérieure. Au reste, c'est la petite ville d'Elscneur qui est la plus intéressée dans celte question; si jamais les droits du Sund étaient rachetés ou supprimés, elle perdrait toute son importance commerciale; car les navires qui franchissent le détroit et relâ chent aujourd'hui dans la rade, suivraient direc tement leur route ou préféreraient s'arrêter dans le port de Copenhague. Après les fatigues d'une journée de voyage dans un mauvais chariot et par un froid aussi vif, rien n'est plus à rechercher qu'un bon logis : aussi m'étais-je confortablement établi dans» une cham bre du meilleur hôtel de la ville. Etendu dans un fauteuil, devant un feu qui pétillait joyeuse ment dans f âtre, je m'abandonnai à la plus douce rêverie, donnant un libre cours à toutes mes pensées, à fous mes souvenirs.
Depuis une heure j'étais fort loin d'Elscneur et du Danemark, lorsque je fus rappelé à la vie posi tive par la voix de mon hôte, qui venait m'annon cer que le dîner était servi. Je reçus cette nouvelle avec plaisir, car, si le feu m'avait réchauffé et délassé, mon estomac, plus exigeant, ne pouvait se contenter de calorique, et depuis longtemps l'air si vif de la Selande l'avail excité outre mesure. Après le repas, je me mis à parcourir la ville, o DANEMARK. je n'y vis rien de remarquable, si ce n'est une population de matelots à laquelle chaque contrée de l'Europe a fourni son contingent, et qui présente, par la diversité du langage et la variété des costumes, un spectacle dont l'elfet pittoresque occupe à la fois les yeux et fesprit. J'arrivai bientôt sur la jetée. Une multitude de bâtiments de toute espèce, de toute grandeur, couvraient la rade, et factivité, le mouvement qui régnaient partout attestaient une grande prospérité commerciale.
Les navires affluent de tous les points du globe à Elseneur, et les droits que perçoit le gouvernement s'accpoissent, dit-on, chaque année. Cepen dant le Danemark se ressent même aujourd'hui des désastres qui font frappé au commencement de ce siècle. J'avais remarqué à Copenhague des traces profondes de la catastrophe du 2 septembre 1807, et je me convainquis à Elseneur que trente ans de paix n'ont pas encore suffi pour réparer les pertes éprouvées par la marine danoise à cette triste époque. Mais aussi cette expédition, ou plu tôt cet acte de brigandage, entrepris et consommé en pleine paix par l'Angleterre, a laissé contre les Anglais un profond ressentiment, non-seulement en Danemark, mais dans toutes les villes mariti mes de f Allemagne. Lors de mon passage à Ham bourg j'étais allé visiter la Rourse, et ce fut avec une sorte do joie qu'en me montrant la table de pierre des faillites, exposée dans la principale salle de l'édifice, on me fit remarquer les noms d'un grand nombre de négociants anglais qui étaient venus, en 1815, encombrer la place de leurs mar chandises, et qui s'y étaient ruinés par leur pro pre concurrence.
Jusqu'en 1425, Elseneur ne fut qu'un village de peu d'iinporlance. Le roi Eric de Poméranie, suc cesseur de la célèbre Marguerite, frappé de la po sition avantageuse de ce port, en fit une ville, et, pour en faciliter faccroissement rapide, il accorda une exemption d'impôts pour dix ans à tous ceux qui y bâtiraient des maisons de bois, et pour vingt ans à ceux qui élèveraient des maisons de pierre. C'est au petit château royal de Marienlyst, situé à moins d'une demi-lieue de la ville d'Elscneur, que Shakspeare place la scène de l'un de ses chefs d'œuvre, de sa tragédie d'Hamlet. On montre dans les jardins de ce château quelques pierres que l'on prétend être le tombeau d'Hamlet. Quoique la réa lité de ce personnage soit fort problématique, les Anglais qui viennent à Elseneur ne manquent ja mais de se rendre à Marienlyst, et ils font de cette excursion une espèce de pèlerinage.
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