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VOYAGE A TRAVERS LA MONGOLIE ET LA CHINE í.ohbkii.. — Ty|). et stér. Grktk. 1.17 nocïEi'n 1-. PIASSETSK. P. PIASSKTSKY VOYAGF4 A TRAVERS LA MONGOLIE ET LA CHINE T H A U U 1 T DU U U S S Ií AVEC L'AUTOIUSATION DE L AUTEl'lt PAU AUG. KUSCINSKI ET CONTENANT í)0 GRAVURES D'APRÈS LES CROQUIS DE l'aUTEUR ET UNE CARTE PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET C 19, BOl'LEVAnn SAINT- GERMAIN, 10 1883 [ruile de propriiU cl de traduction réserves Les gravures de cet ouvrage ont été dessinées pur MM. TH. WEB F, R A. de Bar — Barclay — H. Clergkt — A. Ferdinandus — Dosso — D. Lancelot V. Phanishnikoff — E. Ronjat — P. Sellier — Taylor — Tofani D'après les croquis du ]> r. PIASSETSKY CHAPITRE PREMIER Départ de Saint-Pétersbourg. — Sibérie. — Perte de la caisse. — Arrivée à la frontière. — ■ Kiachta. — Première connaissance avec les Chinois. — Visite au mandarin de Kiachta. — Départ. — Première nuit en Mongolie.
Après avoir consacré plusieurs semaines à mes préparatifs, je quittai Saint-Pétersbourg, le 14 mars 1874, et je m'arrêtai à Moscou pour prendre congé de mes proches parents. Dans cette ville, je fus rejoint par deux de mes compagnons de voyage, M. Sosnowsky, chef de Texpédition, etM. N..., photographe (ce dernier dut nous abandonner à Omsk, pour cause de santé, et fut remplacé par M. Boïarsky). Nous partîmes de Moscou pour Nijni ìNowgorod ; il fallait de là parcourir 6,000 verstes ' par la poste avant d'arriver à Kiachta, c'est-à-dire à la frontière de Chine. Habitué au chemin de fer, j'avais presque oublié la prose et la poésie d'une traversée en traîneau. Nous passâmes le Volga, traversâmes les villes de Kasan et de Perm, et franchîmes les monts Oural. Le printemps s'avançait; la neige disparais sait ; les ruisseaux débordaient.
Nous abandonnâmes le traîneau pour une voiture. Voici enfin la Sibérie ! Nous nous arrêtons dans sa première ville, Tiu men. Sosnowsky, qui avait qualifié notre expédition de scientifique et commerciale, jugeait cet arrêt indispensable dans l'intérêt de nos affaires commerciales. Ces dernières ne me regardaient point ; mais, n'ayant encore rien à faire, ni rien à observer, j'assistai aux conférences du chef avec les négociants de l'endroit, qu'il cherchait « à intéresser aux affaires 1 . La verste vaut 1 ,067 mètres. d'utilité générale ». Les marchands paraissaient toujours d'accord avec lui sur tous les points ; mais quand il s'agissait d'offrandes pécuniaires en faveur de Texpédition, ils ne manquaient pas de trouver d'excellentes raisons pour les lui refuser. Bien mieux, on sit courir le bruit que, loin d'être des envoyés officiels du gouvernement, nous n'étions que des artistes amateurs et vagabonds, ce qui rendait furieux Sosnowsky. « Heureusement, disait-il, que j'ai reçu de Goubkine, à Koungour, 2,000 roubles, car ici il n'y a rien à faire, mais nous avons devant nous Tomsk, Iakoutsk et Kiachta. » Je dois dire toutefois que les négociants de Tiumen nous firent cadeau d'excel lentes boîtes pour nos appareils de photographie ; celles que nous avions emportées de Pétersbourg ne valaient absolument rien et n'auraient pu supporter le voyage.
Chapitre II
La .Mongolie. — Passage de l'Yre-Gol. — Ourga. — Le camp et les soldats. — Station Toli. — Khoutoukla. — Le Gobi. — La Grande Muraille. — Arrivée à Kalgan. 13 juillet 1874. — Belle matinée. Nous prenons le thé sur Therbe recouverte d'un tapis. Autour de nous les Mongols, aux yeux noirs en amandes, hâlés, leurs enfants accroupis ou couchés sur le ventre, nous dévorent des veux, suivant avec attention lc moindre de nos mouvements. Nous n'avons pas à nous hâter, parce que nos bagages, traînés par des bœufs, ne pouvaient avancer qu'avec lenteur, et il était toujours temps de les rattraper. Enfin il fallait partir ; nous prenons place dans trois voitures chinoises à deux roues, dont Tune nous avait été donnée par le commissaire de Kiachta, et les deux autres prêtées par un négociant de Maï-Ma-Tzeng ; nous devions les laisser à Kalgan.
Chacune de ces voitures est habituellement traînée par deux cavaliers auxquels s'adjoignent deux, quatre ou même un plus grand nombre d'autres, suivant les difficultés du trajet; ils aident, par exemple, à traîner le chariot dans les montées ou à le maintenir dans les descentes. Voilà pourquoi, dans les voyages en Mongolie, les convois sont toujours accompagnés d'un nombre considérable d'hommes et de chevaux de rechange, et que nos trois véhicules étaient aussi escortés par toute une cavalcade de Mongols, quelquefois même parleurs femmes. Ces dames montent aussi à cheval, et au besoin elles aident à traîner les voitures. Notre caravane se composait donc, au départ de la station Gilan-Nor, d'une vingtaine de Mongols, de deux femmes mongoles, âgées environ de vingt ans et assez jolies, de cinq cavaliers russes et de deux fonctionnaires, l'un chinois, l'autre mongol, qui nous escortaient selon l'usage. 11 y avait quinze chevaux de rechange. Pour compléter ce rapide tableau, il me reste à dire deux mots sur le Station et voitures de voyage dans la steppe de Mongolie.
CHAPITRE II.
costume des Mongols, qui pour la plupart vêtus très pauvre ment sont tous fort malpropres. Hommes et femmes sont habillés à peu près de même, c'esl-à-dire d'un large pantalon et d'une robe de chambre d'étoffé à couleurs éclatantes, à collet croisant sur la poitrine. A leur ceinture ils suspendent le couvert, composé d'un couteau, d'une cuiller, de bâtonnets, puis leur pipe et leur sac à tabac ; le tout de fabrication chinoise. Ils portent des bottes et se coiffent d'un chapeau à bords relevés, auquel sont attachés par derrière des rubans rouges ou bleus d'un demi-mètre de longueur. Ils portent leur chapeau sur Tocciput avec des attaches sous le menton. Les hommes, comme sujets chinois, rasent leur tête, en laissant une tresse par derrière; les femmes portent deux tresses, qui tombent sur la poitrine ou sur les épaules.
Une plaine séparait Gilan-Nor de la station Ibitzyk, nous la traversâmes au grand trot et au galop. A Ibitzyk nous fûmes reçus par deux Mongols plus proprement vêtus que les autres, qui, après force révérences, nous invitèrent à entrer dans la ïourta, où nous attendait le thé. J'avais fait tout le chemin sur un cheval sellé à la mongole, avec les étriers très courts; aussi ressentais-je une grande fatigue, principalement dans les genoux, et je n'étais pas fâché de pouvoir me dégourdir cn marchant. En attendant nos bagages, Tidée me vint de faire le portrait de Tune des deux femmes mongoles qui se tenaient toujours à cheval; celle-ci s'en étant aperçue, fouetta son cheval et partit au galop. Je commençais donc le portrait de l'autre, quand la première, arrivant inopinément, fouetta la monture de sa compagne, et toutes deux disparurent, pour revenir un instant après.
Quoi qu'il en soit, je réussis tout de même à esquisser le portrait. C'estici qu'on nous amena des chameaux pour le transport de nos bagages, et pendant qu'on les chargeait, j'entrai díins la ïourta pour prendre une tasse de thé ; quoique la théière en cuivre, la tasse en bois, le thé de brique ' et le lait fussent d'une propreté douteuse, la soif était si grande que j'avalai le breuvage sans sourciller. A cette station je montai dans une voiture sur laquelle il faut grimper à Taide des brancards avant que le cheval y soit attelé, passant d'abord la tète et rampant dans l'intérieur sur les genoux, pour y prendre ensuite la posi tion que Ton veut. On peut rester couché ou assis à la turque, parce que ces chariots n'ont point de siège, ni de renfoncement pour pouvoir abaisser les jambes. A la rigueur, on peut s'asseoir en laissant les jambes en dehors 1.
Thé fabriqué avec les feuilles les plus grossières et les menues branches pressées dans une meule ; il prend la forme de briques ou tablettes. VOYAGE EN CHINIÎ. de la voiture, mais c'est dangereux, car au premier cahot on risque de tomber. Lc fond de nia voiture cn planches était recouvert d'un matelas, de ma fourrure et de mon paletot, j'avais aussi mon coussin; la couchette n'était donc pas trop dure. L'intérieur de la voilure était tapissé de cotonnade bleue avec de grandes poches de chaque côté, et, à Tentrée, il y avait des nattes en guise de rideaux, qu'on pouvait fermer hermétiquement en cas de pluie ou de vent. Au besoin on peut encore abaisser par-dessus un tablier qui se trouve assujetti et roulé au-dessus de Tentrée. A Textérieur, la voiture est recouverte de feutre et de nattes retombant sur Tentrée en forme de visière pour donner de Tombre.
Les nattes reflètent les rayons du soleil, et le feutre, comme on sait, est un mauvais conducteur de la chaleur, ce qui fait qu'à l'intérieur il règne toujours une certaine fraîcheur, comparativement à la température extérieure, qui était ce jour-là de 37°, tandis que dans la voiture il n'y avait que 20° Béaumur. Ainsi on voit que j'étais installé assez confortablement. La traversée de cette station était plus accidentée par des collines garnies de bouleaux, des vallées profondes, des ravins. Le sol devenait de plus en plus pierreux, et nos Mongols, quittant le grand chemin, partirent au galop à travers les steppes. Les cahots devinrent si fréquents et si forts, que j'ordonnai d'arrêter la voiture, pour me mettre à cheval; mais les étriers, trop courts, me forcèrent bientôt à remonter dans la voiture.
C'est ici que nous avions à traverser la rivière Yre-Gol, affluent de TOr chonte, lequel, à son tour, déverse ses eaux dans le Selenga. L'Yre-Gol, à l'endroit où il fallait le traverser, n'était pas plus large que la Neva, peu profond, mais très rapide. Traverser, me demandais-je, et sur quoi? Est-ce sur ce flotteur que je voyais devant moi et qui consistait en trois soliveaux creux attachés l'un à l'autre en trois endroits ? Quand tout le monde fut réuni et les bagages déchargés des chameaux, deux Mongols en costume d'acrobates, moins le maillot, c'est-à-dire tout nus, entrèrent dans Teau en poussant le flotteur, — je ne puis autrement dé nommer cet appareil de navigation, — vers le rivage et en le soutenant par le bout. Deux autres poussèrent la voiture, les brancards en avant, jusqu'à ce qu'elle fût sur le radeau, ayant la moitié de ses roues dans Teau et ména geant par derrière une toute petite place pour le batelier ou le passeur.
Les Mongols nus prirent place aux extrémités de ce radeau original, et munis de longues perches remontèrent le courant en appuyant leurs gaffes sur le fond de la rivière. Ils manœuvraient avec une étonnante habileté, Passage de l'Yi-c-Gol, résistant au courant qui cherchait à les emporter, s'appuyantde leurs pieds sur le bois du radeau avec une force telle, qu'on pouvait les y croire rivés. Ils changeaient souvent de position, transportant les perches soit d'un côté, soit d'un autre, avec calme et toujours sûrs d'eux-mêmes. J'avais peur pour eux, car un faux pas eût suffi pour les jeter à Teau ; mais ce faux pas leur était inconnu. Ils faisaient tout ceci en silence, contrairement à Thabitude qu'ils ont de brailler en toute occasion. Lorsqu'ils furent arrivés à une assez grande distance, ils firent exécuter un tour à leur radeau, utilisèrent le courant pour se diriger vers le rivage opposé, et abordèrent juste à l'endroit où nous attendaient les hommes et les chevaux qui devaient nous conduire plus loin.
Ils débarquèrent alors la voiture et retournèrent pour continuer la besogne. Cette manière de traverser une rivière m'intéressa à ce point, que je fis avec eux plusieurs voyages sans me lasser d'admirer leur force et leur agilité. Ce passage de TYre-Gol et le chargement des bagages sur de nouvelles voitures nous prirent du temps. Aussi nous nous décidâmes à passer la nuit au bord de Teau. On fit du feu et, en attendant le thé après souper, nos Mongols, tout en se faisant prier, consentirent à nous chanter quelques morceaux. Leur chant rappelle, — soit dit sans offenser mes guides, — le hurlement des chiens ou le sifflement du vent; je ne pus saisir aucune mélodie et je me figurai qu'ils impro visaient. Puis nos trois Cosaques chantèrent à leur tour et furent écoutés par les Mongols avec un étonnement tout enfantin et le sourire sur les lèvres.
J'au rais désiré savoir ce qu'ils pensaient de ces chants, mais je ne suis pas éloi gné de croire qu'ils ne leur plaisaient guère. Les Cosaques suivirent le transport, et nous nous livrâmes au repos : les uns à la belle étoile, les autres sous une tente, mais avec une pleine sécurité pour nos personnes et pour nos bagages, Thonnèteté des Mongols de ce pays étant pour nous une excellente sauvegarde. 14 juillet 1874. — Belle matinée. Boïarsky essaye de photographier, mais sans succès, un groupe de Mongols avec leurs chevaux. C'était beau coup de bruit pour rien, et cela parce qu'il n'était pas possible de les faire rester une minute en plítce, sans bouger. Prières, explications, encourage ments : rien n'y fit. « Restez tranquilles, ne bougez pas, » leur dit-on. « Saïn baïna (c'est bien), » répondent-ils.
Le photographe ouvre Tappareil et compte les secondes, quand tout à coup l'un des Mongols se lève et court vers Tobjectif pour voir ce qui s'y passe. Le tumulte s'ensuit; on crie, on s'injurie, et c'est ainsi qu'aprèseinq tentatives infructueuses on fut obligé d'y renoncer. Aujourd'hui nous avons voyagé avec plus de rapidité que d'habitude. t Les Mongols sont généralement d'un caractère gai et insouciant, ils cau sent pendant toute la durée du voyage, et aujourd'hui il leur vient à Tidée de rattraper les voitures de bagages parties avant nous. Les voilà donc tout à coup silencieux et sérieux ; ils se couchent sur leurs chevaux, et les bêtes, qui ont Tair de comprendre la manœuvre, commencent à trotter de plus en plus vite; puis, à un moment donné, on part au galop avec des cris impossibles; vous n'avez qu'à vous bien tenir !
Les conducteurs des voitures qu'on cherchait à atteindre s'aperçoivent trop tard de la manœuvre. Ils fouettent en vain leurs chevaux; ils sont vaincus. Quelle joie pour les vainqueurs! Nous suivons une belle et large vallée, renfermée entre deux chaînes de montagnes verdoyantes et couvertes d'arbrisseaux. Ala station Kouiloun, où nous arrivons, on nous sert, outre le thé au lait traditionnel, une boisson nommée aïryk, genre de koumyss, mais beaucoup plus aigre et plus propre à apaiser la soif. Lc parcours entre deux stations nous coûtait une brique de thé et trois roubles d'argent par personne, non compris les Cosaques ; en tout quinze roubles. C'est la paye habituelle; mais je ne sais pourquoi à cette station les Mongols exigèrent davantage, ce qui leur fut refusé, attendu qu'il n'y avait aucune raison de leur donner plus que précédemment.
De ce point je partis à cheval. Le fonctionnaire mongol qui nous reçut à Our mouktouï nous demanda des nouvelles de S. M. TEmpereur de Bussie, du général Ignatiew, qu'il avait vu passer ici en 1860, et de Despott-Zenowitch, dont il avait entendu parler pendant son séjour à Kiachta. Quoiqu'il fût un fonctionnaire d'assez haut rang, comme nous Taffirniait Tinterprète, il accepta avec reconnaissance, comme cadeau, un bout de peluche et deux mouchoirs, et, les soulevant au-dessus de sa tète, il nous fit un salut jusqu'à terre. Le jour déclinait, mais, malgré les conseils de Matoussowsky et les miens, on traversa encore une station dans les ténèbres et par une nuit bien fraîche. Nous étions déjà installés pour lc coucher, quand la pluie commença à tomber. 15 juillet. — Journée grise. II bruine.
II nous faut traverser des montagnes ; la pluie ayant détrempé le sol, la route était parsemée de pierres et de granit, et les voitures montaient avec difficulté, malgré le nombre des che vaux, doublé et même triplé. En passant près des voitures de bagages traînées par des bœufs, je regardais avec peine ces pauvres bêtes avancer péniblement. Enfin, nous voici au sommet de la montagne : on laisse reposer les chevaux, je sors de ma voiture pourvoir le paysage ; mais un brouillard épais nie cache même les objets les plus proches. La descente était bien plus pénible que la montée; il fallait traverser des ruisseaux, des ravins, et souvent hommes et bêtes s'arrêtaient court, cherchant le moyen d'éviter un mauvais pas. Arrivés dans la plaine, nous partimesau galop jusqu'à la station Baïn-Gol, où nous fûmes reçus par un gros Mongol, sérieux, homme riche et ayant le grade de général au service de la Chine.
Mais ses fonctions consistaient seulement à faire de rares visites à la cour pour y présenter des cadeaux et en recevoir d'autres. II portait une robe gris clair et avait un chapeau d'uniforme à bouton rouge. Après nous avoir salués en langue mon gole : « Amrkhan sain baïna, » il nous dit bonjour en russe. II avait été à Kiachta et connaissait quelques mots de notre langue. 11 nous fit entrer dans la ïourta recouverte de feutre et au milieu de laquelle il y avait un tré pied. Le fumier qui y brûlait remplissait la tente d'une fumée épaisse et acre. II n'y avait pas moyen d'y rien voir, ni d'y respirer. Quoique cette es pèce de chaufferette fût une marque de prévenance de sapart,nousle priâmes de Tenlever immédiatement, disant que nous n'avions pas froid. Je cherchai à lui faire comprendre Tinconvénient de la fumée, seule cause du mal d'yeux dont ils étaient tous atteints, et conseillai de se servir de cheminées pour la conduite de la fumée; mais il n'eut pas Tair de me comprendre et m'écouta en regardant en Tair.
Ici il nous fallut attendre quelque temps Tarrivée des bagages, que nous avions dépassés, et notre interprète entra dans une colère bleue en grondant le général mongol de son imprévoyance. Je ne pus guère comprendre en quoi consistait celte imprévoyance, les caravanes n'allant jamais au trot. II m'était très désagréable de voir ce vieillard respecté par les Mongols, inter pellé durement en présence de tout le monde. J'en fis Tobservation à Tinter prète, lui disant que, pour nous autres, Européens civilisés, sa conduite ne paraissait guère convenable. 11 me répondit qu'il les connaissait bien, qu'on ne pouvait agir autrement et qu'il considérait les Mongols comme ses propres frères. Je ne répliquai rien, mais en moi-même je trouvai drôle cette manière de fraterniser. La pluie tombe toujours, il se fait tard et nous partons dans la nuit pour la station suivante, accompagnés du général. 16 juillet. — Je suis à cheval, côte à côte avec Tinterprète. 11 me ra conte quelques particularités de la vie des Mongols, au milieu desquels il a vécu longtemps.
La propreté leur est inconnue, ils se lavent rarement, les femmes jamais; Tété ils changent de linge une fois par mois, mais point Thiver. Le thé au lait est leur principale nourriture; puis Yaïryk, espèce de koumyss fait avec du lait de vache, le khourout ou lait caillé, desséché et grillé, ai°re ou fade, gras ou sans beurre; enfin Yourium, peau de lait bouilli. Les Chinois leur vendent la farine qui sert à faire le pain sans levain; ils font aussi de la bouillie de millet au lait. La viande, et principalement le mouton, n'est accessible qu'aux riches; les pauvres ne mangent que de la viande de bêtes mortes. Si le Mongol perd une vache, un mouton, un cha meau ou un cheval, on peut être certain qu'il ne perdra pas son bien, et qu'il mangera la bête morte. Le Mongol est nomade, il passe d'un endroit à un autre avec ses troupeaux, à mesure que la nourriture animale s'épuise.
Démonter sa tente, la transporter sur le lieu où il se propose de séjourner quelque temps, voilà son unique occupation. Une fois installé, il n'a plus de soucis, il est libre du matin au soir, jusqu'à ce que le besoin le force d'aller planter plus loin sa tente. Son troupeau, c'est sa fortune; en échange de ses chevaux et de ses moutons, il reçoit des Chinois les vêtements, la selle, le chapeau, la chaussure, le couteau, la pipe et tout ce dont il a besoin pour son ménage : ustensiles en fer ou en cuivre, le banc, le coffret, etc. La femme s'occupe du ménage ; l'homme se promène désœuvré autour de sa ïourta, reste accroupi ou cou ché au soleil en chantonnant, et, s'il s'ennuie trop, il va voir un voisin à quelques verstes. Lorsqu'ils se rencontrent, ils descendent de leur monture, s'accroupissent en face l'un de l'autre, causent, tout en fumant la pipe, de leurs troupeaux ou de quelque événement extraordinaire, comme, par exemple, de notre passage.
Après avoir passé Khara-Gol et deux autres stations, nous vîmes au loin un lac salé, avec une quantité de cygnes, de canards et de bécasses ; nous nous arrêtâmes pour la nuit à la station Kouï, où il y avait un assez grand nombre de tentes de Mongols nomades. Kouï était la dernière étape avant la ville d'Ourga, appelée par les Mongols Kourène ou Da-Kourène, ce qui veut dire « monastère » ; pour y arriver il fallait franchir de hautes montagnes, et sur Tune d'elles j'ai vu Yobo des Mongols, qu'on trouve, du reste, dans tous les endroits élevés. L'obo n'est autre chose qu'un tas de pierres, de bâtons, de rameaux, d'os, de chiffons, quelquefois de mouchoirs avec des images ou des prières. Ils ont une signification religieuse et se forment de la manière suivante. Le premier venu ramasse un tas de pierres au sommet d'une montagne ou d'une colline, et chaque passant jette dans ce tas une pierre ou un objet quelconque qu'il trouve sous la main, en invoquant la divinité qui, selon eux, hante cet endroit.
C'est ainsi qu'avec le temps s'amassent de véritables pyramides de pierres et de divers objets, de trois mètres de hauteur et davantage. Pendant que je contemplais le paysage qui se déroulait sous mes yeux, les Mongols marmottaient leurs prières, jetaient des pierres dans Tobo, vers lequel ils étendaient aussi les mains. Selon leur croyance, la prière et Tof frande devant un obo préservent le voyageur contre tout malheur. La ville d'Ourga, située dans une plaine entourée de montagnes, s'aperçoit à une distance de quinze verstes; on commence déjà à rencontrer des gens en assez grand nombre : hommes et femmes couverts de haillons, quelques uns tète nue, malgré la chaleur excessive; d'autres, coiffés de bonnets en poil de mouton teint en jaune, paraissent ornés d'une auréole. J'arrive sur la place de la ville, qui ne contient que des cabanes en terre glaise, entourées de palissades, à Texception de trois édifices aux toits dorés et de formes bizarres, embellis de figures symboliques; ce sont : le temple, le palais de Khoutoukla, personnage spirituel représentant la divinité, et ensin Técole mongole des lamas.
Telle est la ville d'Ourga ; j'avoue que je m'attendais à quelque chose de mieux. Besté en arrière de mes compagnons, je fis seul mon entrée. Dans les ruelles que je parcourus se pressaient une foule de Mongols, de Chinois : hommes, femmes et enfants, ces derniers absolument nus, hâlés et sales. Sur la place, quantité de boutiques qui ne sont que des tentes ou huttes en feutre ; puis des piétons, des cavaliers, des voitures, des chameaux et principalement d'énormes tas d'ordures et d'os, au milieu desquels on trouve des ossements humains, et un vacarme épouvantable : (el était l'aspect de cette place que je traversai au pas sans qu'on fît attention à moi. Hors de la ville, je continuai de suivre mon guide en me demandant où était situé le consulat russe ; j'a perçus de loin une maison à deux étages, avec dépendances, jardin et mur de clôture.
C'était en effet le consulat, où je fus reçu par le secrétaire ; un peu plus tard nous allâmes tous faire visite au consul, M. Schichmarew, qui nous reçut avec une grande amabilité et nous invita à partager sa table pendant notre séjour à Ourga. En même temps il nous conseilla d'aller voir les autorités locales. Le lendemain, un délégué fut envoyé au préfet pour s'informer de Theure à laquelle il pourrait nous recevoir, et, en attendant la réponse, nous allâmes à Ourga visiter le palais du Khoutoukta et le temple du dieu Maïdar. Les lamas de garde à la porte du palais ne nous laissèrent pas pénétrer, et c'est à peine si j'ai pu jeter un coup d'œil dans la première cour, qui me parut res sembler à un ancien cirque abandonné et sale. Le temple deMaïdar reste ouvert à certaines heures ; nous y allâmes.
A Tentrée, quatre colonnes en bois avec auvent, le tout orné d'un dessin original, représentant une combinaison des couleurs les plus voyantes. ATintérieur, une énorme statue en bronze de la divinité principale, habillée en satin jaune, pouvant mesurer vingt-cinq mètres de hauteur. Cette statue, fondue dans le Thibet, a été transportée à Ourga, par parties, et, lorsqu'elle fut entièrement dressée, on construisit le temple. Devant Tidole et à ses pieds se trouve Tautel, avec des chandeliers et des tasses pleines d'aliments et de boissons et orné de seize signes symboliques peints en rose et en bleu, et disposés en deux rangées concentriques. A droite et à gauche de Tautel, deux autres statues en bronze ; de chaque côté de la salle, près des murs, des divans peu élevés, avec des coussins crasseux et de petites tables placées devant: c'est sur ces divans que les lamas prennent place, pour chanter leurs prières et tambouriner; il y a là aussi le fauteuil du Khoutoukta, couvert d'une housse.
Le lama qui nous guidait et qui nous jugeait indignes de visiter le temple refusa de retirer la housse; mais il Tenleva après avoir reçu un rouble, et invita même de s'asseoir dans le fauteuil. Ce temple a un chœur ou plutôt une galerie en pourtour, et c'est de là qu'on peut mieux tlistinguer la tête de Tidole, qui dépasse de beaucoup cette galerie. Le long des murs quantité d'idoles, grandes ou petites, assises dans des fauteuils ou à la turque sur des coussins : il s'en trouve entre autres une représentant le Tsar-Blanc (Tzagan-Darkhi). II y a encore des vitrines à fond tournant, où Ton garde des milliers de statuettes en bronze disposées par rangées, et sur les murs on voit des dessins représentant d'affreux monstres, qu'on nous dit être des saints. Dans tous les coins de Tédifice sacré se promenaient, sans rien faire, des personnages appartenant au clergé, reluisants de graisse, la tète rasée; ils étaient vêtus de chlamydes rouges et jaunes, et marmottaient des prières, égrenant leur chapelet, regardant tout le monde comme des êtres qui leur sont bien inférieurs.
Du reste, ils ont trouvé un moyen facile d'abréger le temps nécessaire pour réciter les prières. En ville comme sur les grands chemins, on trouve des cylindres tournants sur deux axes verticaux; les prières imprimées sont collées sur le cylindre, qu'il suffit de mettre en mouvement pour que chaque tour compte comme si les prières collées étaient récitées. Au moment où nous allions partir, je vis entrer dans le temple un simple Mongol ou noir (hara) ; c'est ainsi qu'on nomme les séculiers pour les distinguer des lamas; il est probable que ce noir n'avait pas le droit d'en trer en ce moment, car il reçut aussitôt de notre guide un soufflet retentissant et s'empressa de déguerpir, sans faire la moindre objection, comme s'il n'était venu là que pour recevoir ce soufflet en guise de bénédiction.
Cette scène comique se passa sans mot dire de part et d'autre et de la manière la plus sérieuse. Au même instant, une bande de jeunes lamas (élèves) faisait irruption dans le temple, se dispersant dans toutes les directions. Chacun d'eux se mit alors à faire des saluts devant son idole en la touchant du front. Ils le faisaient machinalement, sans aucune marque de piété, cn nous regardant, et s'inclinaient souvent dans le vide au lieu de toucher Tidole. Du temple nous nous rendîmes au camp de la garnison chinoise, dont le chef avait promis à notre consul de faire exécuter des manœuvres en notre honneur. Les soldats que je voyais à Tentrée du camp étaient habillés d'une veste de drap noir avec ronds rouges ou blancs sur la poitrine, sur lesquels étaient brodées des lettres ou chiffres, marques des subdivisions et des compagnies ; ils portaient de larges pantalons noirs, chaussettes de toile blanche et souliers ; ils étaient coiffés de mouchoirs noirs noués sur la tète comme des turbans.
Au fond de la seconde cour du camp était la maisonnette du chef, et sur les côtés les casernes. Le chef se tenait avec son aide de camp sur le perron, à quelques pas duquel nous mîmes pied à terre et allâmes le saluer. II nous donna à chacun une poignée de main et nous invita à prendre du thé et de la marmelade russe. C'était un homme d'une tenue simple, d'un caractère gai et communicatif et en général très sympathique. La conversation était cependant très difficile, notre interprète avouant sincèrement ne pas com prendre un mot de chinois, mais pour nous consoler il nous assurait de ses connaissances de mongol. Le chef se mit à nous montrer divers objets précieux selon lui, mais sans aucun intérêt pour nous; une montre, un binocle, un revolver, etc. Ensuite nous assistâmes aux exercices à Tarme blanche.
Au signal trois fois répété des trompettes, le camp devint très animé : les soldats sortaient des baraques, couraient à droite, à gauche, les uns portaient des piques flexibles, d'autres des fusils; il y en avait même de grande dimension portés par deux hommes; on voyait trois grands drapeaux à sept couleurs. Aussitôt réunis dans la cour principale, un signal retentit, les soldats changèrent de front, sortirent du camp en décrivant un demi-cercle, puis en rentrant formèrent deux rangs de chaque côté et un demi-cercle en face de nous. Lc tambour bat, le lo de cuivre résonne, un soldat hallebardier se détache des rangs, vient nous saluer, à la façon des acrobates de cirque, et commence Texercicc, qui représentait la manière défensive et offensive de se servir d'une arme. II avançait en courant, sautait, tournait, menaçait de son arme, la faisait tournoyer, etc.
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