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TINCHEBRAY ET SA RÉGION AU BOCAGE NORMAND ÉVÊCHÉ Le 24 décembre 1884. DE SÉEZ Cher ì^pl^iJ^^'BoyEN , Nous accordons bien volontiers l' Imprimatur au nouveau Tome de I'Histoire de Tinchebray, que vous allez faire paraître. Nous lui souhaitons de recueillir, comme le précédent, les suffrages des hommes savants et recommandables qui s'occupent chez nous d'études historiques. f FRANÇOIS-MARIE, Ëv. de Séez. Mamers. — Typ. de G. Fleury et A. Dangin. — 1885. I Mamcrs. - Inip. C.Flcury c'y ADangln. TINCHEBRAY VUE PRISE DES HAUTEURS DE BEAULIEU. (D'après une photographie de M. l'a ■: H. Leroy, en 1876.) TINCHEBRAY ET SA RÉGION AU BOCAGE NORMAND PAR L'ABBÉ L.-V. DUMAINE Curé-Doyen de Tourouvre Membre de la Société des Antiquaires de Normandie et de plusieurs autres Sociétés savantes. TOME TROISIÈME PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE. — TEMPS ACTUELS (1789-1881) ( Colligite fragmenta ne pereant. ) PARIS H. CHAMPION, Librairie spécialiste de lìhstoire de france 15, Quai Malaquais, 15 PRÉFACE DU TOME TROISIÈME Ce volume est V histoire d'un siècle ; période agitée et féconde en souvenirs de toute nature.
Pour les résumer, malgré certaines lacunes regrettables, les témoignages abondent, soit qu'on les trouve dans les documents du temps, ou qu'on les recueille des traditions qui ont survécu. Au début, c'est l'état de transition d'un régime d un autre ; la démocratie s'installe au pouvoir. Avec ce nouvel ordre de choses ce fut comme une émancipation générale; chaque ville, chaque village, se sentit comme renaître, de là cette fièvre d'activité politique et admi nistrative qui marque les débuts de la Révolution. C'est cette situation, prise comme sur le vif, que nous avons voulu étudier au jour le jour, et rendre dans nos premières pages. Le cours des événements amène ensuite la guerre avec son désastreux cortège. Tinchebray n'y pouvait rester étranger, sa position et ses tendances l'y portaient.
Centre important au milieu d'un pays tout entier sou- TRÉFACE VI levé, il devait nécessairement figurer dans les événements du temps, et pour une assez large part. C'est ce que nous avons voulu faire ressortir. II a fallu parfois pousser au loin nos excursions à la suite des colonnes mobiles ou des compagnies royales, mais là encore, tout en quittant le pays , nous ne le perdons pas de vue. La difficulté était de restituer les faits dans leur ordre précis, car en ce temps-là le bulletin des batailles laissait parfois à désirer. Les administrations républi caines ont consigné bon nombre de faits, mais pour avoir un ensemble satisfaisant, il fallait beaucoup chercher. La Chouannerie , sans cesse errante d'un campement á un autre, n'avait guère le loisir de rédiger ses Archives, et pourtant son témoignage était aussi à recueillir.
Chapitre II
Suppression des ordres religieux. — Nouvelles divisions du territoire. — Les assemblées primaires. — Les élections ; les nouvelles municipalités de Saint- Pierre et de Notre-Dame. — Timbres de la municipalité. — Fonctionnement de la garde-nationale et composition de ses cadres. — Délibérations relatives à différents points de l'administration départementale. — Route de Bretagne. — Taxes du pain. — Liste des citoyens éligibles et non-éligibles. — Elections pour l'administration départementale. — Troubles à Yvrande. — Fête de la Fédération le 14 juillet 1790. — Requête motivée pour obtenir un siège de district à Tinchebray ; le tribunal de commerce. — Scènes de violences dans les églises de Tinchebray. — Péripéties et poursuites de l'affaire. — Attaque et pillage du château de la Corderie. — Diverses élections partielles.
C'est aux fruits qu'on juge l'arbre; aussi sera-t-il bientôt facile de connaître la valeur de la nouvelle constitution, qui vient d'être implantée sur les ruines de Tancien régime. En tête se trouve la déclaration des droits de Thomme. Or, il est toujours dangereux de parler à Thomme de ses droits, sans lui rappeler ses devoirs. Un écrivain non suspect a qualifié en deux mots cette théorie nouvelle : « C'est le chef-d'œuvre de la raison spéculative et de la déraison pratique (1). » Interprété d'ailleurs par chacun des esprits remuants du jour, auxquels il donne le branle, chaque article de cette déclaration est « un poignard dirigé contre la société humaine, et il n'y a qu'à pousser le manche, pour faire entrer la lame (2) ». D'ailleurs Texpérienceest un témoin qu'on ne peut récuser, et elle a prouvé comment ces nouveautés étaient destinées à perpétuer Tépoque de souffrance la plus longue que la France ait subie (3).
Les faits en feront juger. Sieyès disait : « Vous voulez être libres, et vous ne savez pas être justes ». Partout en effet la justice est violée au non de la (1) M. H. Taine, Les origines de la France contemporaine, la Révolution, 1. 1, p. 275. (2) Ibid, p. 275. (3) M. Le Play, Les principes de 1780. liberté. Après le décret du 21 septembre 1789,qui enlevait à TÉglise des biens donnés par la piété et consacrés par une possession plu sieurs fois séculaire, vint le décret du 22 octobre, qui supprimait les vœux monastiques. Ce premier pas devait conduire à la sup pression totale des ordres monastiques, ce qui eut lieu par le décret du 19 février 1790. Dans la contrée, les Prémontrés de l'abbaye de Belle-Etoile se trouvaient atteints par ce décret; aussi durent-ils se disperser, pour céder à Torage.
Un seul religieux, modèle du monas tère par sa piété et ses lumières, le P. Le Bourgeois, resta dans le pays. Tout tendait à déchaîner de plus en plus les passions popu laires, et le signal venait en quelque sorte de TAssemblée nationale elle-même, où la voix tonnante de Mirabeau avait jeté ce cri sinistre : « II faut des victimes aux nations ! » Le mouvement était alors encore excité par le duc d'Orléans, dernier comte de Mortain et dernier seigneur de Tinchebray ; ce triste prince, aveuglé par la passion et poussé par je ne sais quelle ambition, encourageait d'un bout à l'autre de la France les manifestations anarchiques, et donnait ainsi pâture à la bête qui devait le dévorer. Tout devait sombrer dans cette tourmente, à commencer parles plus vieilles institutions du pays, et TAssemblée venait de procéder à une reconstitution du territoire, où nos antiques provinces, les diocèses, les parlements et les bailliages disparaissaient, pour faire place aux départements, aux districts, aux cantons étaux communes.
Chaque département devait être administré par un directoire, et se divisait en plusieurs districts, à la tête desquels était placé également un directoire; les districts furent divisés en cantons, et ceux-ci en communes. Dès lors Tinchebray et plusieurs des paroisses voisines, unis à Mortain depuis le XIe siècle, en furent détachés, pour faire partie du département de TOrne et du district de Domfront. Tin chebray devint le chef-lieu d'un canton, dont le ressort s'étendait sur vingt-et-une communes. Alors furent aussi formées les assemblées primaires, composées des citoyens actifs, c'est-à-dire de ceux qui avaient le droit d'é lection dans ces assemblées. Pour avoir ce titre, il fallait payer un impôt direct, évalué à trois journées de travail. Les pro létaires en étaient exclus. C'était donc un nouveau genre d'aristocratie établi par la démocratie.
Ces assemblées durent sonneries municipalités ; elles eurent aussi le nom de conseil général, et se composaient d'un maire, d'un nombre déterminé d'officiers municipaux, de notables, d'un procureur de la commune et d'un secrétaire. Les assemblées primaires furent souvent le centre de discus sions passionnées, où les esprits s'exaltaient pour le mouvement du temps. Dès le début de ces assemblées primaires, un vénérable ecclésiastique de la contrée, M. Tabbé Mondet, curé de Saint-Jean des-Bois, adressa aux électeurs du canton de Tinchebray, sous le titre d'Observations, des réflexions pleines de sagesse et de mo dération, pour les prémunir contre le danger des doctrines insensées qui se répandaient jusqu'au fond des plus petites pa roisses (1). Malheureusement ces sages conseils ne furent point écoutés par tous les électeurs, comme ils le méritaient, car les populations étaient sous Tempire d'un véritable esprit de vertige.
Un des plus graves inconvénients, ce nous semble, du nouveau régime était la fraction extrême du pouvoir* et sa décentralisation totale. Tel était pourtant le fonctionnement nouveau ; .chaque rouage des nombreuses administrations composant le mécanisme gouvernemental a un moteur unique, qui le met en branle ou Tarrête, comme bon lui semble, Télecteur. L'élection, tel sera désormais le grand mode de gouverne ment, et le résumé en quelque sorte des droits nouveaux du Français. La constitution le qualifie de citoyen actif, et par le fait il doit Tètre par excellence , puisque tout dépend de sa capacité et de son zèle. C'est d'ailleurs pour lui une vraie charge, parceque la loi lui demande une série de services , qui le ramènent sans cesse aux urnes, et jour et nuit le tiennent même en alerte, car cet administrateur est aussi devenu un soldat.
II en résulte pour lui une fièvre d'activité, qui le pousse et le conduit trop souvent à la manière des fiévreux. (1) Les Martyrs de la Révolution dans le diocèse de Sées, par M. l'abbé Blin, t. III, p. 174. Tout d'abord chaque paroisse devint le centre d'une municipa lité et porta le nom de commune ou communauté. Tinchebray, qui renfermait deux paroisses, compta donc au début du nouvel état de choses deux municipalités, Tune pour N. -D. et l'autre pour Saint-Pierre, jusqu'au moment où, par suite du décret de 1791, il se trouva ne former qu'une seule paroisse, par la suppression de l'église Saint-Pierre. II serait intéressant de suivre le cours des faits d'après les actes de ces deux municipalités, mais malheureu sement il y a bien des lacunes pour Tune et l'autre, à cause de ladis parition d'une partie des documents rédigés à cette époque.
Du moins ce que nous avons pu retrouver nous permettra encore de reconstituer un ensemble de choses, qui aura certainementson intérêt. En décembre 1789 et janvier 1790 les assemblées primaires de vaient élire les officiers municipaux et leur conseil. La réunion pour Saint-Pierre eut lieu le dimanche 21 février. Sur les dix heures et demie du matin, devant la principale porte de l'église Saint-Pierre de Tinchebray, s'assemblaient les habitants et citoyens actifs de cette paroisse, par suite de la convocation annoncée huit jours auparavant, et de Tinstance du syndic faite par affiche apposée à la principale porte de l'église, pour renouveler la municipalité de cette communauté, c'est-à-dire nommer un maire, cinq mem bres, un procureur de la commune et douze notables, selon les formes prescrites par les lettres patentes du roi et le décret de TAssemblée nationale, en date du 14 décembre précédent.
Après donc que le syndic eut expliqué T objet de la réunion, il fut procédé à la nomination d'un président et d'un secrétaire de Tas semblée par voie de scrutin secret. Le vote effectué, les trois plus anciens de Tassemblée dépouillèrent ce scrutin, dont le résultat fut la nomination de Julien Hamel comme président, et de Pierre Auvray, comme secrétaire. Après quoi le président et le secrétaire en pré sence de Tassemblée prêtèrent le serment « de maintenir de tout leur pouvoir la constitution du royaume, d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi, de choisir en leur âme et conscience les plus dignes de la confiance publique, et de remplir avec zèle et courage les fonctions civiles et politiques qui pourraient leur être confiées ». Tous les citoyens actifs prêtèrent le même serment entre les mains du président.
Trois scrutateurs étaient ensuite nommés pour le dépouillement des scrutins subséquents. D'abord M. Le Bret, ayant réuni la majorité des suffrages, fut proclamé maire par les officiers municipaux en fin d'exercice. On procéda ensuite à Télection de cinq membres pour constituer la nouvelle municipalité ; MM. Gilles Le Vallois, François Bonnesœur, Pierre Pique, Louis Auvray, prêtre, et Jean Le Lièvre, furent nommés à la majorité des voix. Par le même mode, M. Michel Quéruel était nommé procureur de la commune. Enfin douze notables étaient désignés de la même manière, pour composer avec les membres du corps municipal le conseil général. Furent ainsi nommés notables MM. Jean Houel, Julien Duffy, Jacques Gallier, J. Véniard, François Boille, père, Jean Renault, René Jouault, Gabriel Le Boucher, prêtre, Jean Masson , Pierre Pelluet, Jacques Anfray, Etienne Bonvoisin (1).
Chacun des membres ainsi élus devait prêter le serment patriotique en la forme prescrite, c'est-à-dire que le président en pro nonçait la formule, et chaque citoyen appelé levait la main, en disant : « Je le jure (2). » Qu'on ne s'étonne pas que cette assemblée se soit tenue en de telles conditions, car il n'y avait point pour Saint -Pierre d'autre maison commune, ou lieu de réunion, que l'église paroissiale ; nous voyons même dans une dé libération subséquente que les archives de la municipalité étaient déposées dans une des armoires de la sacristie (3). La municipalité de Notre-Dame au contraire siégeait d'ordinaire à Tauditoire de Tancien bailliage ; c'est là qu'eurent lieu le 23 février les élections communales. M. Jean-Jacques Guillouet de la Guyonnière, précédemment lieutenant civil et criminel au bailliage (1) Extrait du registre des délibérations de la municipalité de Saint-Pierre de Tinchebray, année 1790 ; p. 1 et suivantes ; Archives de la mairie de Tinchebray.
(2) Lettres patentes du roi contenant diverves dispositions relatives aux assemblées des communautés et aux assemblées primaires, en date du 3 février 1790. (Registre de la munie, de Saint-Pierre de Tinchebray, p. 8, recto). (3) Ibid, p. 26, verso. de ce lieu, était proclamé maire de Notre-Dame et prêtait le serment requis. M. Jacques-Julien Onfray, prêtre, nommé procureur syndic de la commune, prêtait également serment en cette qualité. MM. Louis Durand, avocat, Charles Etienne Le Petit, marchand, Jacques Mauduit, forgeron, Jacques Seigneur et Louis-Georges Letirand, cordonnier, membres élus de cette municipalité, prêtèrent ensemble le même serment (1). A chaque séance de ces municipalités lecture était donnée des nombreux décrets émanant soit de TAssemblée , soit du pouvoir royal. Au bas de quelques-unes des délibérations ou des actes municipaux de cette époque, on trouve les timbres dont nous donnons la reproduction ; l'un porte la date de 1790, les fleurs de lys y figurent avec la devise : « La loi » ; l'autre, d'une époque pos térieure, présente le bonnet phrygien surmontant une sorte de colonne, à la base de laquelle on lit « République (2) ».
Investies d'attributions multiples , les municipalités ont en main la bourse et Tépée ; elles assignent l'impôt, et ont le droit de (lì Registre des délibérations de la municipalité de N. -D. de Tinchebray, 1790 (Arch. de la mairie). (2) Relevé aux Archives de l'Orne, documents non classés de la Révolution. disposer de la force armée locale. Aussi les gardes-nationales ne fonctionnent-elles que sous leurs ordres. Le 3 mars une délibération était prise relativement à divers détails de service pour la garde-urbaine. Le premier article de ce règlement porte que la garde sera montée les dimanches et fêtes, et le lundi de chaque semaine, à cause du marché de ce jour, depuis dix heures du soir, jusqu'à deux heures du matin, et en outre que pendant ce temps deux visites seront faites dans les auberges.
L'article 6 arrêtait que les autres jours une patrouille serait faite après la retraite sonnée (1). Une tenue de service était de rigueur ; c'était le même uniforme que pour la garde de Paris, à Texception des boutons, qui étaient simplement de cuivre doré. La forme en fut d'ailleurs fixée pour toute la France par un décret du 21 septembre 1790. Quant à la formation du cadre, le principe de Télection y était appliqué sans réserve. Tous les officiers et sous-officiers, jusqu'aux capitaines, devaient être élus par leurs hommes, pour un an seu lement, et ne pouvaient être réélus qu'après un an d'intervalle, pendant lequel ils devaient rentrer dans le rang et servir comme simples gardes. C'est le principe égalitaire qui prévaut, sans con sidération que le commandement énervé doit succomber. A Tin chebray même, messieurs les capitaines avaient chacun à leur tour, pendant quinze jours, le commandement en chef.
L'état-major était ainsi composé : Duchesnay, ancien procureur du roi, lieutenant, porte-drapeau ; Leroi, vétéran, sergent retiré du régiment royal des vaisseaux, sergent-major en chef pour les cinq compagnies formant l'effectis de la garde de Tinchebray. Voici maintenant Tétat nominatif des cadres des diverses compagnies. Compagnie de grenadiers : Lesueur, avocat, capitaine, Lasne de Beaulieu, médecin, lieutenant, Gentil, contrôleur des actes, sous-lieutenant. (1) Archives de l'Orne, pièces non classées de la Révolution, année 1790. Compagnie des chasseurs : Onfray, avocat, capitaine, Pitot aîné, lieutenant, Onfray-Laprai rie , sous-lieutenant . Compagnie colonnelle : Le Lièvre de la Provòtière, capitaine, Duchemin, négociant, lieutenant, Surbled, négociant, sous-lieutenant. Quatrième compagnie : Le Mancel-Desvaux, procureur du roi, capitaine, Le Havas de Laubrière, négociant, lieutenant, Le Normand, avocat, sous-lieutenant.
Cinquième compagnie : Elle était fournie par la commune de Saint-Cornier. Durand, médecin, capitaine, Lecornu-Landotière, propriétaire, lieutenant, Delahaye, sous-lieutenant. Le drapeau du bataillon de Tinchebray était aux trois couleurs de la nation, avec cette devise : « La liberté sous l' empire de la log (1) ». Nous donnons ici le timbre de la garde, tel qu'il se trouve aux archives de la mairie de Tinchebray; on y voit la statue de la liberté, tenant le faisceau des licteurs, symbole de la loi. (1) Archives de l'Orne, documents non classés de la Révolution, année 1790. La garde de Tinchebray prit son rôle au sérieux, et bientôt môme ne tarda pas à se faire un nom dans la contrée. C'est ainsi que le 25 février 1791 nous voyons la municipalité de Vassy donner l'autorisation à sa garde nationale de se confédérer avec celle de Tinchebray, « si connue par son dévouement pour la sûreté des citoyens (1) ».
Un décret de TAssemblée nationale prescrivait Tinscription de tous les citoyens actifs sur le registre de service des gardes nationales. Plus tard une organisation encore plus complète fut donnée à cette milice, et à diverses reprises des revues générales des gardes-nationales du canton eurent lieu à Tinchebray. II est à croire que Saint-Pierre était resté en retard sur Notre- Dame quant à l'organisation de la garde-nationale, car voici ce que nous lisons au registre de cette municipalité : « Le dimanche sixième jour de février mil sept cent quatre-vingt-onze, à l'issue des vêpres de la paroisse Saint-Pierre de Tinchebray, après plusieurs annonces et au son de la cloche, se sont assemblés devant nous maire et officiers de la municipalité du dit lieu, à la réquisition de notre procureur, les citoyens actifs de la dite paroisse, pour former une milice nationale.
A quoi nous avons procédé comme il suit : A été nommé pour officier capitaine, à la pluralité absolue des suffrages, M. Antoine-Charles-François Le Bret, ensuite a été nommé à la pluralité des voix pour lieutenant Julien Hamel fils, pour sous lieutenant le sieur Etienne Huard ; ensuite on a recueilli les voix pour les places de sergent, le sieur Pierre Auvray a été nommé premier sergent, pour second Jean Marie, pour le troisième Guil laume Bonvoisin ; ensuite ont été nommés caporaux J.-F. Bonne sœur fils, Jean Auvray, Jean Houel, Gabriel Buffard et Pierre Piques fils ». Le 27 février suivant, à l'issue des vêpres, la nou velle compagnie, réunie dans l'église Saint-Pierre, prêtait solen nellement le serment civique (2). A la suppression de la paroisse Saint-Pierre, cette compagnie se trouva forcément adjointe au bataillon de la garde bourgeoise.
En juin 1791, le district remettait (1) Archives de TOrne, pièce non classée. (2) Archives de la mairie de Tinchebray, registre de la municipalité de Saint- Pierre, 1791 , p. 48, 49 et 54. cinquante fusils avec bayonnettes à Pierre Leroi, sergent-major de la garde de Tinchebray, pour le directoire de la municipalité (1). C'était probablement pour achever Téquipement de la nouvelle compagnie. A la séance du 4 avril, pour la municipalité de N. -D. deux de mandes étaient présentées, relativement à Tétablissement de deux cours d'assises à Falaise et à Alençon, et la demande de Falaise fut rejetée, parce que précédemment déjà la municipalité avait opté pour la ville de Caen. Le lendemain avait lieu une autre séance, où il était décidé « que dans le cas où TAssemblée nationale établirait le tribunal du département suivant le plan du comité de constitution, la ville de Tinchebray préférait en voir le placement à Alençon, plutôt que dans les autres chef-lieux de district de ce département, obser vant qu'elle a adhéré à la réclamation de la ville de Caen pour le placement de la cour souveraine, dans le cas où il en serait établi une, d'où ressortirait le tribunal de département, et qu'elle persistait à cette adhésion (2). ».
Dans la séance du 11 avril, M. Tabbé Onfray, procureur-syndic de la commune donnait d'abord lecture des décrets du 15 janvier, des 16 et 26 février, ainsi que des lettres patentes du roi du 4 et du 6 mars, prescrivant la division de tout le territoire français en quatre-vingt-trois départements, puis ensuite de Tacte qui, de la part de sa Majesté, donnait commission à MM. Marescot, le vicomte de Chambray de la Bellière et du Coudray, pour constituer le dé partement de TOrne et chacun de ses districts. Ces divers docu ments, après avoir été transcrits au registre des délibérations, furent :e même jour affichés à la porte de l'église, à l'issue de la messe paroissiale. Le procureur-syndic rappela ensuite l'article 5 de l'arrêté du conseil général, pris le 3 mars précédent, relativement au service de la garde-nationale, d'après lequel chaque jour (1) Archives de l'Orne, papiers du district de Domfront.
(2) Archives de la mairie de Tinchebray ; registre des délibérations de N. -D. année 1790 ; la réunion fut présidée par M. Durand, avocat et premier conseiller ; l'acte de délibération porte vingt-six signatures, plus celle de M. Hélie , secrétaire. de foire il devait y avoir continuellement un piquet de douze hommes en armes, commandés par un officier, pour veiller à la sûreté publique, au maintien du bon ordre, et faciliter la percep tion des droits. En conséquence l'état-major de la milice bourgeoise fut requis de faire observer cet article pour la foire de Quasimodo, qui devait se tenir le lendemain (1). II en ftjt ainsi d'ailleurs pour chacune des autres foires de la localité. Le soin des routes occupa alors les administrations locales, et le 19 avril les officiers municipaux des deux paroisses convo quaient leurs collègues de Saint-Cornier, Saint-Quentin, Trut temer-le-Petit, Saint-Christophe, le Mesnil-Ciboult, Saint-Jean-des- Bois, Yvrandes, Beauchêne, Fresnes, Montsecret, Cerisy et Caligny, à l'effet de délibérer sur le projet de confection d'une route, qui irait de Condé en Bretagne.
Le résultat de la délibération fut la rédaction d'un mémoire, qui devait être adressé à TAssemblée nationale, pour demander la réalisation de ce projet. La commission de rédaction était composée de MM. Auvray, curé de Saint-Pierre de Tinchebray, Durand et Bidard de la Bruère, avocats, Roul leaux-la-Vente, Heuzé, curé de Saint-Cornier, et Vallée, curé d'Yvrandes (2). Cependant malgré Tactivité de toutes les administrations, la dé fiance est dans les esprits, et quoique la récolte précédente ait été bonne, le blé ne circule plus, de là Télévation de son prix. Aussi les municipalités en viennent-elles à-dresser un tarif pour la vente du pain. C'est ainsi que la municipalité de N. -D. fixait la taxe pour les foires de cette époque : le pain blanc était taxé à trois sols neuf deniers la livre, le pain de seconde qualité à trois sols six deniers, les pains de huit kilogrammes à trente-huit solsen froment et en seigle à trente-un sols, le pain de même poids en sarrazin à vingt-huit sols, et en avoine à sept sols trois deniers (3).
De leur côté le maire et les officiers de Saint-Pierre, à la réqui sition du procureur de la commune, se réunissant pour délibérer (1) Archives de la mairie de Tinchebray. Registre des délibérations de Notre- Dame, 17.10. (2) Ibid. La délibération porle 23 signatures. (3) Ibid. relativement à la sûreté de la foire Saint-Barnabé, qui devait, selon l'usage, se tenir près de la chapelle des Genestés, requéraient MM. de l'état-major de la garde urbaine de fo.urnir un détachement suffisant pour veiller au bon ordre ; puis la veille même de cette foire ils fixaient ainsi qu'il suit le prix du pain : le pain blanc à quatre sols trois deniers la livre, le pain « à la seconde » trois sols neuf deniers, le pain de froment de quinze livres, à deux livres un sol six deniers, le pain de seigle de quinze livres, à une livre dix-sept sols, le pain de sarrazin de quatorze livres, à une livre huit sols six deniers, le pain d'avoine de quatre livres, à huitsols; le pain amendé était taxé à cinq sols la livre (1).
Quoique dans un intervalle de temps assez rapproché, les deux taxes ont des variantes, qui mon trent que le courant était à la cherté des vivres. Le 11 mai M. Guillouet de la Guyonnière donnait sa démission de maire de N. -D. à cause du mauvais état de sa santé, mais la délibération de ce jour porte que cette démission ne fut pas acceptée. Ce fait a cela de significatif, qu'un fonctionnaire, titré de l'ancien régime, avait su malgré tout garder la confiance de ses concitoyens, sans nulle défaillance de sa part, comme la suite l'a prouvé. C'est à cette époque que les listes des électeurs é'ligibles et non éligibles durent être dressées ; cinquante-quatre citoyens actifs et quarante et un honoraires figurent sur le tableau de Notre- Dame. Quatre-vingt-dix éligibles et treize non-éligibles figurent sur celui de Saint-Pierre (1).
A la suite de ce premier travail, le dimanche 13 juin, au prône de la messe paroissiale dans chaque église, convocation était faite des assemblées primaires, pour la désignation des citoyens qui devaient concourir à l'élection des membres des administrations départe mentales. En conséquence, le 15 juin, après convocation au son de la cloche, selon l'usage, s'assemblaient dans l'église Saint-Pierre de Tinchebray, les citoyens actifs des paroisses de Fresnes, Mont- (1) Arch. de la mairie de Tinchebray. Reg. des délib. de Saint-Pierre, séance du 7 juin 1790. (2) Ibid. — Voir aux pièces justificatives, lettre A, où nous donnons ces tableaux. secret, Landisacq, Cerisy-Belle-Etoile, et Saint-Pierre de ce lieu. M. Le Bret, maire de la commune, faisait donner lecture « à haute et intelligible voix » de Tordonnance d'un commissaire du départe ment, en vertu de laquelle se tenait la réunion.
MM. Louis-Fran çois Amiard, Guillaume Busnot de la Lande, François Friloux et Jean Constantin, maires des paroisses précitées, déposaient sur le bureau de Tassemblée les listes, dûment signées par eux et leurs municipalités, des citoyens actifs de leurs communes. Après les formalités d'usage, M. Louis Auvray, curé de Saint-Pierre, était élu président. II se trouvait cent-trente-neuf votants. La session dut avoir plusieurs séances, et ce fut le lendemain seulement que les huit noms suivants furent désignés pour être électeurs du dé partement : Jean-François Véniard-Provostière, Louis François Amiard aine , Guillaume Busnot-Lalande , François Friloux , Julien Dufay-Lamare, Lasne de Beaulieu, docteur-médecin, Julien Hamel et Jacques-Charles-François Huet (1). Le même jour soixante-dix-sept citoyens actifs etéligiblesdeN.-D. se réunissaient à Tauditoire du bailliage, afin de procéder à ces mêmes élections.
Jacques Nicolas Onfray-les-Friches, doyen d'âge, Jacques Mauduit, Pierre Petiot et Louis Durand formaientle bureau. M. Le Sueur, avocat, et M. Duchesnay, homme de loi, étaient proclamés électeurs du département (2). Vers cette époque, des troubles se produisirent à Yvrandes, car une délibération du 12 juillet fait mention d'excès et de bri gandages qui avaient été commis en cette commune ; et sur la demande de la municipalité, l'état-major de la garde bourgeoise envoyait à MM. de la municipalité d'Yvrandes un piquet de troupe en force suffisante, pour réprimer le désordre et poursuivre les coupables (3). (1) Arch. de la mairie de Tinch. Reg. de Saint-Pierre, 1790. (2) Ibid. Registre de Notre-Dame. — Parmi ceux qui prirent part à ce vote on distingue M. l'abbé Onfray, procureur-syndic, M. l'abbé Bidot, curé de la ville de Tinchebray, M. Pierre Hurel, prêtre, M. Louis Durand, avocat, M. Jean-Pierre- François Le Mazurier, avocat, M. Julien Bidard, avocat, M. Jacques Hurel, ser gent, M. Jean le Bot, dit la Borde, les sieurs Heude, Loret, Duchemin- L'étang, Monlien de la Potterie, J.-B. Marie, Lanoe, et J.-B. Rivière : quarante neuf signatures se trouvent au bas de cette délibération.
(3) Ibid. Registre de N. -D. 1790. III. Nous arrivons ainsi à Tanniversaire de la prise de la Bastille ; ce fut donc l'occasion de fêtes d'un caractère particulier. Ce jour-là en effet devait avoir lieu par toute la France le pacte de la fédération universelle ; c'était la célébration du contrat social de Rousseau réalisé. A Tinchebray, comme partout, la fête eut lieu avec tout Tapparat possible. Le rendez -vous était donné pour le matin à l'église Saint-Rémy, où se trouvèrent en corps Mes sieurs les municipaux, le maire en tête, et bon nombre de citoyens , « pour fêter Tanniversaire de la liberté française, et pour s'unir de cœur et d'intention au pacte fédératif, qui ce jour et heure avait lieu à Paris entre les députés de toutes les gardes nationales et des troupes de lignes de TEmpire. » Elle com mença par la bénédiction d'un magnifique drapeau, donné à la garde nationale de Tinchebray par Madame Louise-Marie- Adélaïde de Bourbon-Penthièvre , épouse de Monsieur Louis- Philippe-Joseph de Bourbon d'Orléans, général de la dite garde nationale.
Ce fut M. Tabbé Jacques Bidot, curé de la ville, qui en fit la bénédiction. Ce drapeau était de soie rehaussé de riches broderies d'or. Un discours de circonstance fut prononcé par M. Tabbé Pierre Le Lièvre. La messe fut ensuite chantée par M. Tabbé Jacques-Julien Onfray, procureur-syndic de la commune. Au moment de la préface, les douze coups de midi sonnant, comme c'était le moment solennel où par toute la France devait s'accomplir le pacte fédératif, le maire et toute Tassistance, la main levée, prêtèrent collectivement le serment civique, d'après lequel « tous les Français devaient à jamais rester unis ensemble par les liens indissolubles de la fraternité ». La messe se pour suivit ensuite, puis un Te Deum solennel fut chanté, « en actions_ de grâces de Theureuse révolution qui a rendu la liberté aux Français, rétabli Tégalité entre les hommes, et anéanti tout ce qui pouvait blesser leur dignité ».
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