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Cluses et le Faucigny. Étude historique, etc

Jean Maria Lavorel · 1888 · Scanned text

194,555 words · about 13 h 37 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jean Maria Lavorel
Language
French
Published
1888
Length
194,555 words · about 13 h 37 min
Sections
15 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (15)
  1. Front matter about 5 min
  2. Preface about 17 min
  3. Chapitre II about 15 min
  4. Chapitre III about 19 min
  5. Chapitre IV about 25 min
  6. Chapitre V about 25 min
  7. Chapitre VI about 22 min
  8. Chapitre VII about 17 min
  9. Chapitre VIII about 23 min
  10. Chapitre IX about 27 min
  11. Chapitre X about 18 min
  12. Chapitre XI about 30 min
  13. Chapitre XII about 15 min
  14. Chapitre XIII about 8 h 19 min
  15. Chapitre XIV about 1 h

Continue:

Front matter

PREMIÈRE PARTIE IMPRIMATUR : Annecii, die 19" augusti 1888. j Aloysius, Episcopus Anneciensis. ÉTUDE HISTORIQUE PREMIÈRE PARTIE DEPUIS LES ORIGINES JUSQU'A LA RÉVOLUTION FRANÇAISE PAR L ABBÉ J.-M. LAVOREL CURE DE SCIEZ Membre de Y Académie Salèsienne if L'histoire est comme un forum antique récemment déblayé, jonché de sragmenls de toutes sortes, qu'il s'a-rit de rapprocher et de réunir, de remettre debout et à la place qu'ils occupaient jadis, f. (Jl^r IsoAnn, évêque d'Annecy, De la Prédication, 2e édition, p. 2J8'. • • V >V f— X . J, J- '\. 1 \, '1. Ft—** ANNECY ANCIENNE IMPRIMERIE BURDET J. NIÉRAT, SUCCESSEUR 7, RUE ROYALE, 7 CORRECTIONS & ADDITIONS Page 3, 3me ligne du 3me alinéa. Après les mots : un appendice sur le château de Châtillon, ajoutez : et les familles nobles Page 26, note. 1, 2me alinéa : le dauphin Humbert, etc.

La place de cette remarque serait mieux à la page 48, à la fin du 2me alinéa, en renvoi au bas. Page 42, avant-dernière ligne, Après les mots : les guerres, ajoutez : et les incendies... Page 45, noie 1. M. Ducis, en affirmant qu'il s'agit ici de la Per rière de Viry, se fonde sur deux actes publiés par le baron Rostain ; l'un du 20 avril 1330, par lequel Amé de Viry et Jeannette deTernier, veuve de François de Viry, comme tutrice, prennent des mesures pour rebâtir le château de la Perrière de ce lieu, détruit par les troupes de Guignes VIII, en 1333, et où le dauphin aurait succombé lui-même; le second, du 10 octobre 1030, par lequel Amé de Viry donne quittance â Jeannette de Ternier de la somme de 430 écus d'or, pour sa part à la reconstruction de ce même château. (Nos 330 et 508 des arch. de Viry.)

Ménabréa, Montmélian el les Alpes, pages 18ï> et suiv., dit que Guigues VIII fut tué au château de la Perrière, près de Voirons en Dauphine. II cite notamment les Chroniques de Savoye, p. 204. Pages 47, 48, 49. 11 y a interversion de date entre l'acte condi tionnel qui réservait Cluses et le pourtour de la ville au fils du roi de France, et la cession du Dauphine. Celle-ci eut lieu en 1343; celui-là est de 1345. L'alinéa de la page 47, commençant par ces mots : Une première fois..., a donc sa place page 40, après le premier alinéa de cette page, et doit commencer ainsi : Deux années après, le dauphin Humbert souscrivit des lettres d'inféodation, etc. Par suite, page 49, deuxième ligne du 3rae alinéa, au lieu de : comme déjà pour la cession de la ville de Cluses, lisez .* comme pour la cession, etc.

Preface

4 La limite naturelle des études sur la période contemporaine semble être la Restauration. Des circonstances spéciales ne nous permettaient pas de clore à cette date Fhistoire de Cluses. L'incendie de 1844 et la construction de la nouvelle ville devaient être racontés. On ne pouvait faire silence sur les épisodes de 1848. II convenait de parler de l'école d'horlogerie et de donner un souvenir aux person nages marquants de Cluses pendant ce siècle. Telle est la seconde partie de cet ouvrage. L'annexion à la France en est naturellement le point d'arrêt. Les soLirces oíi nous avons puisé sont principa lement les archives. Celles de Cluses, d'abord : archives municipales, archives paroissiales, archives particulières. Malgré les ravages du temps et des incendies, elles recèlent encore d'abondants matériaux.

Archives départementales, où nous avons trouvé, entre autres, de quoi compléter les pages sur la Révolution. Archives de Turin, oïi nous avons puisé à pleines mains dans une mine immense : contrats anciens aux archives de l'Etat, manuscrits et vieux ouvrages à la Biblio thèque du Roi, rouleaux des châtelains à la Cour des Comptes (1). Nous avons analysé à Turin un grand nombre de documents. Les données éparses dans les œuvres des savants (I) Ces rouleaux ont été, à Turin, le champ principal de nos recherches. Nous devons dire ici, pour les amateurs, que la consul tation de ces documents est relativement facile. Ils ont été composés d'après une méthode presque uniforme, ce qui en simplifie la lecture. Ils sont en bon état de conservation. PRÉFACE 5 qui ont écrit sur la Savoie, ont servi, dans une juste mesure, de ciment à l'édifice.

On trouvera dans ce livre des détails multipliés, dont Fimportance n'apparaît pas tout d'abord. Mais c'est de détails qu'est composée la vie des peuples, comme celle des individus. Rien n'est petit quand on veut connaître avec exactitude un évènement, Lin personnage ou Line époque. C'est par les détails que Fhistoire locale fait le jour là où la grande histoire éclaire à peine d'une fugitive lueur. Nous avons intitulé ce travail : Etude historique, des occupations nombreuses ne nous ayant pas permis de pousser pius loin la rigueur du plan, l'arrangement des faits, la correction du style. C'est avouer les imperfections de ce livre et c'est réclamer Findulgence du lecteur. Nous avons creusé un sillon ; à d'autres de Félargir. Qu'il nous soit permis de remercier ici tous ceux — et ils sont nombreux — qui se sont montrés sympathiques à notre œuvre.

II est des noms que nous ne pouvons taire : M. le notaire Alexandre Pochât, à Cluses, qui a mis à notre disposition de précieuses notes sur la période révolutionnaire ; M. l'avocat P. Rouverat, que notre gratitude et nos regrets suivent dans Féternité ; M. le chevalier Promis et M. le vicomte de Saraceno, à Turin, qui PRÉFACE nous ont fait, avec une courtoisie parfaite, le pre mier, les honneurs de la Bibliothèque du Roi, le second, le service de nous ouvrir, même pendant les vacances, les archives de la Cour des Comptes, et de vérifier les endroits douteux de notre lecture. Au surplus, nous devions à la critique historique de citer les sources et documents qui nous ont servi, et à Fhonnètetó littéraire, d'indiquer la prove nance des notes que nous ont transmises nos amis. Nous l'avons fait : Cuique suum.

Sciez, le 25 mars PREMIÈRE PARTIE CHAPITRE PREMIER Le Faucigny jusqu'en 1268 Topographie. — Premiers habitants : Allobroges et Romains. — Le Christianisme. — Burgondes. — Franks. — Délimitation da Faucigny. — La capitale. — Hongrois et Sarrasins. — Cluses Tancienne. — Le Faucigny, fief du Saint-Empire. — Premiers princes. — Emmerard et ses successeurs. — Le testament d'Agnès. LA ville de Cluses est située au centre de l'ancienne province du Faucigny, à moitié route entre Chamonix et Genève. Son extrémité sud s'appuie sur la rive droite de l'Arve, qui la sépare des escar pements par lesquels on monte au village alpestre de Nancy, couronné de forêts séculaires. De l'autre côté, c'est-à-dire au levant, s'élève immédiatement le mont de Chevrens , aux flancs convulsionnés vers le midi, presque sauvages vers le nord.

Au sommet de la ville, à l'extrémité du faubourg Saint- Vincent, le voyageur débouche dans les gorges sinueuses qui conduisent à Magland, la longue vallée. S'il revient sur ses pas, il peut, depuis l'entrée de la grande rue de Cluses, en regardant vers le nord, contempler un paysage qui ne manque ni de richesse ni de beauté. Au premier plan, des champs que recouvre chaque année une abondante végétation ; les villages ombrés qui forment la banlieue de la petite cité : la Cruseille en face, un peu à droite Vergley, le Gaccoz ; plus loin, la Feuillée, le Fresney, le Rosey, Marzan, Ponthior, le tout dominé par les coteaux fertiles de Châtillon et de Saint-Sigismond. De l'autre côté, TArve, qui coule, silencieuse à Tordinaire, quelquefois pleine de fureur, entre ses bords, ici et là capricieusement élargis; puis la Tête de Mussel, dont le bouquet de chênes abrite des souvenirs féodaux ; Scion zier et son ouverture sur les gorges du Béol, où se cachent la Chartreuse du Reposoir et la paroisse qui lui doit Texistence ; plus loin, au-dessus de Marnaz, les contre forts de Barzy, en delà desquels le Mont-Saxonnex et la pointe d'Andey semblent se profiler sur Tazur du ciel ; en redescendant, d'un côté le Môle, à la base duquel Bonneville est assise ; Ayse et ses vastes vignobles ; Marignier qui, après avoir baigné ses pieds dans TArve, monte en s'étageant le long des flancs coniques du Môle ; Thiez avec son riant mamelon ; la pointe d'Orsay, avant garde des pics de Pradelv et de Marcelly ; enfin, dans le lointain, et comme dernier plan, les montagnes de Saint-Jeoire, formant le fond de ce vaste tableau.

Les Allobroges sont les premiers habitants de ce pays, mentionnés par Thistoire. Ils s'étendirent même beaucoup plus loin. On les trouve jusqu'à Passy (i). (i) Voir Ducis, Les camps celtiques du Châtelard. p. 17 et suiv. ; Perrin, C'iamo-iix, chap. 1 (dans les Mémoires de V Académie de Savoie. 1887,. Ce dernier résume les nombreuses études faites jusqu'ici sur l'inscription romaine de la Forclaz du Prarion, commune de Passy, inscription marquant la limite entre les Allobroges de la Savoie, qui faisaient partie de la province Viennoise, et les Centrons de Chamonix, Megève et la Tarentaise. D'après divers auteurs (Grillet, v. V" Faucigny; Ducis, Op. cit.: Jules Phi lippe, Reçue Sav., 1S73, 2s aoùt et alibi), le détroit de Cluses aurait été la limite des Allobroges, et les Centrons auraient commencé à Magland.

Dans ce cas, il faut admettre que les Allobroges, bornés primitivement au défilé de Cluses, auraient pouss-* plus tard leur frontière jusqu'à la Forclaz de Passy. Les Romains, on peut le supposer, s'établirent à Cluses. Le nom de la ville dénote une origine latine. Ils durent constituer là une station de leur voie romaine de Genève à Chamonix. Et si, à Cluses, leurs vestiges n'ont pas encore été retrouvés, les localités voisines ont parlé. On a récemment découvert à Thiez des sarcophages comme s'en construisaient les fils de Romulus, avec des mon naies du temps des empereurs, et des canaux en ciment de la même époque (i). Au penchant de ces collines, le long de ces coteaux ensoleillés, le riche propriétaire romain aimait à bâtir ses celliers et ses villas. Du reste, la langue, les mœurs et la civilisation romaines ont laissé à Cluses, autant, sinon plus que dans toute l'ancienne Allobrogie, des traces indélébiles de leur influence.

Le christianisme pénétra dans la vallée de TArve peu de temps après qu'il s'établissait à Genève. Or, des opinions très respectables affirment que la foi du Christ fut apportée en cette ville par saint Nazaire, disciple des apôtres (2). Quoi qu'il en soit, les relations avec Rome, le voisi- (1) Albanis Beaumont, parlant de Marignier, cite des découvertes plus anciennes : ff Marigni se trouvait (si l'on en croit cet auteur) à la jonction de deux voies romaines du troisième ordre, dont l'une venait du haut Faussigny et de là passait par Cluses. L'autre voie venait d'Oblimum (Conflans), passait à Casuaria (Faverges), iter Tincius (Saint-Clair), Bautas, Bonneville et Marigni. De là, à Viuz. « En 1762, on trouva dans les environs de ce village quelques médailles d'argent et de cuivre des empereurs romains, une tète de marbre que l'on a cru être celle d'une bacchante, ainsi que quelques autres fragments. ff Thy n'est pas moins ancien que Marigni : l'on y a trouvé en différents temps quelques beaux fragments d'antiquité. >f (Albanis Beaumont, Description des Alpes grecques et cotiennes.

V° Marigni.) (2) Voir Fleury, Histoire de l'Eglise de Genève, t. I, pages 7, 8, 9. Saint Nazaire et Celse, son compagnon, furent décapités le 28 juillet 66, après avoir évangélisé Cimiès, près de Nice, fondé l'Eglise d'Embrun, prêché le christianisme dans les Alpes Viennoises et à Genève. (V. les premiers Apôtres des Gaules, par l'abbé Etienne Georges, de Troyes. Tours, 1874, p. 109 et 110.) nage de Genève et de Vienne (i), et surtout la diffusion providentiellement rapide de la Bonne Nouvelle, sont autant de raisons de croire que le christianisme s'im planta en Faucigny dès la fin du premier siècle ou dans le courant du second (2). En fait, les Burgondes, quand ils arrivèrent, vers le milieu du cinquième siècle, trouvèrent la religion chré tienne établie en Savoie (3). Ils en subirent eux-mêmes rapidement Tinfluence, et ne tardèrent pas de Tembrasser.

On sait que l'un des plus célèbres rois burgondes fut saint Sigismond, martyr (icr mai 524). Ce roi est le patron de l'église de Saint-Sigismond, sur Cluses. On peut voir dans ce fait un souvenir de Toccupation bur gonde et la preuve des progrès que le christianisme avait faits parmi cette nation. L'invasion des Burgondes laissa des traces dans les mœurs, et certaines de leurs coutumes, sanctionnées plus tard dans les concessions des franchises, restèrent vivantes à Cluses. Le langage, dans la vallée de TArve, subit aussi, à un certain degré, Tinfluence germanique (4). Les Franks furent maîtres de TAllobrogie de 534 à la fin du ix"'° siècle. Cette nouvelle couche s'ajouta et se mêla aux précédentes, apportant aussi aux mœurs, aux usages et à la langue, ses nuances spéciales. (1) On sait que l'Evangile fut prêché à Vienne, métropole de TAllobrogie, par Crescent, disciple de saint Paul.

(2) Nous ne voulons pas dire que, dès le premier siècle, le christianisme fut organisé dans nos pays. Ceci ne put avoir lieu que plus tard, par le moyen de prêtres instruits, venant des centres que nous avons indiqués, et de Lyon, après la prédication de saint Pothin et de saint Irénée (158). Mais on ne peut douter qu'il y eut, dès le premier siècle, à l'état plus ou moins isolé, de nombreux chrétiens dans les vallées de TAllobrogie. (3) Voir Perrin, Chamonix, loc. cit. (4) Quelques noms de lieux ou de personnes attestent encore cette influence. Ce sont les noms en ing, t'nge, eng, lenge. etc. Matringe, Lucinge, etc. ; en cl, ell, elle, etc. Margencel, Mussel, Rissel, Ratel. Les noms dérivant du latin sont ceux dont Tétymologie latine est évidente comme Cluses, ceux qui sont terminés en y, comme Nancy Nancvacum (Tavernier, Revue Savoisienne , 28 févr. .881; Constantin, dans la' même Jicviie, in pluribus lociç.)

A cette époque commença à s'affirmer la délimitation de la Savoie en provinces. Le Faucigny, Fulciniacum, Falciniacum, Faucignacum, s'étendait de Vallorcine à Genève. II confinait la Tarentaise, la vallée d'Aoste, le Valais, le Chablais et le Genevois (i). A ce vaste district, il fallait une capitale. Du reste, les invasions avaient enseigné aux peuples qui voudraient posséder une patrie, la manière de Tétablir. La condition, recherchée avant tout, était la possibilité de la défense. La place de Cluses était, dès lors, indiquée pour une ville. Protégée par les montagnes, ayant de Teau, des bois, des champs, pouvant commander deux vallées, elle répondait aux besoins et remplissait les conditions stratégiques de Tépoque. Et Ton peut croire que Cluses commença à s'élever dès les invasions, qu'elle se déve loppa sous Charlemagne, et que son importance continua d'aller grandissant.

D'autant plus que les incursions des peuples barbares se continuèrent. C'étaient maintenant les Hongrois et Sarrasins (2). Ces derniers, notamment, ont laissé en Savoie, dans les traditions locales, de nombreux souvenirs de leur passage. Ce qui est certain, c'est qu'ils obligeaient les habitants de nos pays à se grouper toujours davantage pour la sécurité commune. Trois siècles plus tard, Cluses nous apparaît ayant ses coutumes, ses poids, ses mesures, ses foires, sa mala dière (3). Si Ton veut bien se souvenir qu'en ce temps-là, (1) II est impossible d'attribuer, avec Grillet, à Charlemagne la délimitation de la Savoie en provinces. Le grand monarque, dans ses capitulaires, parle bien quelque part de la Savoie, de la Maurienne, de la Tarentaise, du Mont- Cenis, de la vallée de Suze ; mais il s'agit de provinces déjà existantes.

II n'est pas question du Faucigny, ni du Chablais, que le grand prince renfermait sans doute dans le Comitatus genavensis. « ... Saboiam, Moriennam, Taren tasiam, Montem Cinisium, Vallem Segusianam usque ad Clusas (jusqu'au pas de Suze)... Ludovico... filio nostro consignavimus. f, (Capitulare de divisione imperi, an. 806; Patrol. lat., Migne, t. 97, col. 298. — Voir aussi, pour le Comitatus genavensis, col. 669.) (2) En 930-940, les Sarrasins débarquèrent à Saint-Trophez, envahirent la Provence, le Valais, le Faucigny, la Maurienne et la Tarentaise. (Gonthier, Histoire de V Instruction publique, p. 5.) (3) Documents Bonnefoy, 1229. une ville ou même une simple bourgade, ne sortait pas de terre en quelques mois, comme maintenant les cités du Nouveau-Monde, mais était nécessairement l'œuvre d'une très longue série d'années, on verra que nous sommes autorisés à faire remonter les origines du burgum de Cluses plus haut que le règne de Charle magne.

Cluses, on le sait déjà, doit son nom à sa situation. On dénommait ainsi les localités fermant un détroit de montagnes, gardant un défilé (i). L'ancienne ville, en effet, plus reculée que la ville moderne, était entièrement bâtie dans le détroit des montagnes tendant à Magland et à Tentrée nord-est de ce défilé. Elle avait quatre rues principales: la rue Saint- Gervais tendant à la maladière, dans la direction de 3Iagland; la rue des Ecoles tendant vers le pont, du côté de Scionzier; la rue des Quatre Nations, par le pied de Chevrens, du côté de Châtillon ; la rue Sainte- Catherine, aboutissant à peu près à Touverture de la rue qui traverse par son axe la ville nouvelle (2). Des murs entouraient la place dans tous les endroits non défendus par Teau et les montagnes. Des portes aux extrémités de chaque rue la fermaient pendant la nuit et en temps de guerre.

Sur le roc de Chessy, s'élevait une tour à signaux qui correspondait avec les tours de Châtillon, Bonneville et Faucigny. La ville était encore défendue par le château de Mussel, par le (1) Ainsi, la Clusaz en Genevois, le col de la Cluse. Dans les capitulaires de Charlemagne, le pas de Suze. (2) Les rues Saint-Gervais et Sainte-Catherine furent les plus ancienne ment baptisées. La rue des Ecoles ne dut porter ce nom qu'après Tétablisse ment régulier des écoles à Cluses. La rue des Quatre Nations fut ainsi appelée, à une époque relativement moderne, parce qu'elle avait des hatitants de quatre nationalités. Selon certaine tradition locale, une ville aurait existé autrefois où se trouve maintenant le village de Vergley, et aurait été détruite par un éboulement de la montagne. Nous croyons cette tradition dénuée de fondement, en tant que concernant une ville.

Elle ne peut être que le souvenir agrandi de quelques maisons ensevelies par une chute de rochers. château de Marcossey sur TArve, en contre -bas de Scionzier, et par le château de Châtillon (i). Après le morcellement de Tempire de Charlemagne, leroyaume de Bourgogne est reconstitué. C'est Rodolphe, fils de Conrad, gouverneur de la Transjurane, qui en est le premier roi (888). Ses possessions s'étendent du Jura aux Alpes (2), et comprennent par conséquent le Faucigny. Sous le long règne de Conrad le Pacifique (937-993), le pays travaille à se refaire des ruines accumulées par les Vandales, Hongrois, Sarrasins. Rodolphe III, quatrième et dernier roi des deux Bourgognes (993-1032), fait hommage de ses Etats à Tempereur d'Allemagne, Henri II, d'abord, et ensuite à Conrad le Salique. Ainsi Cluses et le Faucigny deviennent un fief du Saint- Empire (3).

Conrad le Salique, dans les Etats-Généraux de son royaume tenus à Soleure en 1038, confirme dans leur autonomie les petites principautés qu'il possédait du côté des Alpes, se réservant seulement la suzeraineté. Dès ce moment, le Faucigny fut officiellement érigé en province indépendante, avec Cluses pour capitale et Sallanches pour chef-lieu du Décanat. La résidence la plus ordinaire du sire ou seigneur fut le château de Châtillon (4). Emmerard gouvernait déjà le Faucigny dès environ Tan 1002. C'était un illustre guerrier, auquel les Rodol phiens avaient confié la garde et l'administration de cette province. Déjà du vivant de Rodolphe III, Emme- (1) Très anciennement, TArve aurait passé entre Chessy et Chevrens. En creusint pour bâtir les maisons Mogenet et Démouriouz, on a retrouvé un lit de rivière.

(Note fournie par M. Bouverat.) (2) Gonthier, Les Châteaux des Allinges, dans les Mémoires de V Académie Salèsienne, tome III, p. 106, année 1881. (3) Manuscrit Leyat, Turin, Bibliothèque du roi. (4) Le Faucigny ne fut point, dès cette époque, une baronnie comme Tafíìrme Grillet, et les sires d- Faucigny De furent point barons. — C'est vers Tan 1310 que les chartes commencent â donner à cette province le nom de baronnie. (C1-* Amédée de Foras.) rard avait répudié le lien féodal qui Tunissait à lui, et s'était tourné du côté de TAllemagne. L'origine d'Emmerard nous est inconnue. II fut, sans doute, un de ces soldats heureux que leur valeur et leurs qualités personnelles signalaient au prince souverain, comme capables de gouverner sous ses ordres et de main tenir ses droits sur les provinces.

C'est ainsi, du reste, que surgissaient alors simultané ment les tiges de plusieurs familles illustres: le premier comte de Maurienne, de 1003 à 1027; les comtes de Genève, avant 10 12 ; le premier comte d'Albon, origine des dauphins du Viennois, entre 1016 et 1025 (1). Parmi ces maisons, une des premières places, dans Thistoire, appartient sans contredit aux descendants d'Emmerard, sires ou seigneurs du Faucigny (2). Les trois premiers d'entre eux, Louis, Guillaume et Rodolphe, ne fournissent aucune particularité intéressant de près cette histoire. Aimon, fils de Rodolphe, hérita à son tour de la seigneurie du Faucigny, 1138-1168. Trois faits mémorables rendent illustre le nom d'Aimon Ier. II concède au bienheureux Ponce, que Ton croit générale ment, mais sans preuves, être son frère (3), la vallée de Sixt pour fonder un couvent (1144).

Suivi de nombreux guerriers, il accompagne à la deuxième croisade Amé dée III de Savoie, qui meurt à Nicosie en 1148. Par une charte datée du 22 janvier 1151, il donne à saint Jean d'Espagne, religieux de l'Ordre de saint Bruno, tout le territoire formant les gorges du Béol, pour qu'une Chartreuse y soit établie. Jean d'Espagne et ses compagnons trouvent Tendroit si convenable et si bien adapté aux exigences de leur ordre que, dans la charte même, ils font changer le nom de Béol en celui de Reposoir (4). (1) Voir le Regeste Genevois et les Cartulaires de Saint-Hugues de Gre noble, commentés par M. Tabbé Chevalier, en 1867. (2) Mss. Leyat. (3) C'c A. de Foras. (4) Voir Tintéressant ouvrage de M. l'abbé Falconnet, curé de Magland : Vie et miracles du B. Jean d'Espagne, d.ms les Mémoires de Y Académie Salèsienne, tome IV, 1882.

Arducius, frère d'Aimon, et évêque de Genève, signe à Tacte, et cède aussi ses droits sur le Béol. Aimon, Ponce, Arducius étaient les dignes contem porains des Jean d'Espagne, des Anthelme, des Bernard de Clairvaux. En Savoie comme en France, le désert allait fleurir et produire pour la religion, Tagriculture et la science, en un mot, pour la civilisation, non seulement des fleurs, mais aussi des fruits impérissables. A Aimon succéda son fils aîné Rodolphe II (i 1 68-1 178). Des différends s'étaient élevés entre les frère de Rodolphe et les Chartreux du Reposoir, au sujet de la possession des montagnes. Rodolphe II, dès son arrivée au pouvoir, réunit à Valères près de Sion, pour débattre et juger la cause, une véritable diète d'hommes illustres: saint Pierre de Tarentaise; Arducius, évêque de Genève ; Guillaume, abbé d'Aulps ; Rodolphe, abbé de Saint-Maurice ; Bur card, abbé d'Abondance; Ponce, abbé de Sixt; Guillaume, prieur de Nantua.

L'arrangement fut en faveur des Chartreux (1168, mardi dans Toctave de Noël) (1). Henri, frère de Rodolphe II, lui succéda (11 78-1 197). II se signale aussi par des privilèges accordés à l'abbaye de Contamine, ainsi qu'à la Chartreuse du Reposoir. II prend ces deux monastères sous sa protection. Les Chartreux du Reposoir reçoivent de lui le droit de pacage depuis Marnaz jusqu'à Flumet (2). Guillaume II, fils d'Henri, est souverain du Faucigny après lui (1 197-1202). Afin que les Chartreux puissent se pourvoir de poissons, il leur accorde T autorisation de faire une vanne, depuis le pont de Cluses jusqu'à Tem bouchure de TArve, où bon leur semblera (3). Par acte passé au château de Châtillon en cette même année 1200, il fait aussi des largesses à l'abbaye de Sixt. Au bas de -2> Id' , . „ (3) Id. — Certains auteurs ont écrit qu à cette date les sires de Faucigny devaient hommage à Tévèque de Genève.

Cela pouvait être vrai pour des possessions partielles, soit pour quelques fiefs; mais comme souverains du Faucigny, ils furent toujours indépendants des évêques de Genève. (C'e A, de Foras). cet acte, Nantelme, évêque de Genève, signe comme tuteur de Guillaume de Faucigny (i). Aimon II (1202-1253), frère de Guillaume et seigneur de Faucigny, fut le dernier mâle de la famille. II exerça une grande influence , fut dévoué aux monastères , occupa une place spéciale dans les luttes entre le Saint- Siège et l'Empire, et reçut les félicitations du Souverain Pontife pour les services qu'il rendait depuis longtemps à l'Eglise (2). Aimon laissa la terre de Faucigny à sa fille Agnès (1253-1268). Celle-ci avait épousé en 1223, dan s la chapelle du château de Châtillon, Pierre de Savoie, surnommé le Petit Charlemagne.

Sous le gouvernement de ce grand prince, le Faucigny dut prospérer. Pierre de Savoie tint en bon état les places et châteaux de la province, répara ce qui était ancien, fit de nouvelles constructions. Le 7 juin 1263, à Versoix, Agnès, sa femme, reconnaît lui devoir les frais de réparation ou de construction des châteaux de Flumet, Sallanches, Faucigny, etc. (3). Agnès laissa tous ses biens à son unique fille, Béatrix de Faucigny, mariée à Hugues ou Guigues VII, dauphin de Viennois. Le testament d'Agnès est un document remarquable et d'une grande importance historique. C'est le plus ancien acte que nous connaissions écrit en langue vulgaire. Les donations, legs, fondations, qui y sont stipulées, seraient princières, même au temps où nous vivons. Le dévouement d'Agnès pour les monastères s'y traduit par de nombreuses libéralités.

C'est un trait de Tépoque, et c'était la tradition des seigneurs de Faucigny. La princesse destine soixante florins à l'autel de saint Jacques de Galice, pour décharge d'un vœu; elle ordonne (r) Besson, p. sî. (2) Mai 1246, Monum. hist. pair. Char/, i. N° 933. (3) Regeste et alii. qu'on envoie « pour son âme » un chevalier et un sergent « en la sainte terre d'outre-mer ». Ce testament est écrit devant dix témoins, le 13 des Ides de mai 1262, dans la Chapelle de Mélan, où plus tard devait s'élever la Chartreuse (1). Et maintenant, il est temps que nous parlions de la fille d'Agnès, Béatrix de Faucigny. (1) Manuscrit de Valbònais; Faucigny.

Chapitre II

Béatrix de Faucigny, la grande Dauphine Ce que sut Béatrix. — Compétitions, guerres et traités. — Plan de Béatrix. — Nombreuses acquisitions. — Nouvelles compétitions et nouvelles guerres. — Mort à Bonneville de Jean, fils de Béatrix. — Poignantes émotions. — Mort du dauphin Humbert 1er. — La guerre à Genève. — Fin du règne de Béatrix. — Ses bonnes œuvres. — Fondation de Mélan. — Administration des sires de Faucigny. l'épooue où nous sommes arrivé, notre tâche devient plus facile. Dès la fin du treizième siècle, Cluses et le Faucigny nous apparaissent 1 V avec un cortège de documents à Taide desquels on peut suivre leur histoire. Documents encore incom plets toutefois : « ayant passé successivement à la Chambre des Comptes du Dauphine , aux Archives de Paris et à celles de Savoie, un grand nombre de titres ont péri par guerre, incendie ou autrement (i). » II en reste assez cependant pour nous initier à la vie des princes et à Texistence du peuple : contrats, chartes de franchises, comptes annuels des châtelains, fondations religieuses.

Dans ce jour historique grandissant, la figure de Béatrix de Faucigny nous apparaît suffisamment éclairée. Béatrix est une des plus illustres princesses du moyen âge. Elle avait hérité d'Agnès, sa mère, Ténergie ; de son père, Pierre de Savoie, le génie politique ; des princes de Faucigny, ses aïeux, Tesprit chrétien. Béatrix, qui avait épousé, le 4 décembre 1241, au (1) Mss Leyat. Première papTië 19 château de Châtillon, Guigues VII, dauphin du Vien nois, vit mourir en 1268 son père (16 mai) et sa mère Agnès (11 août). Elle était dès lors, par droit d'hérédité et par le testament de sa mère, maîtresse du Faucigny. La succession, toutefois, ne s'effectua pas sans difficultés. Trois compétiteurs se trouvaient en présence. Philippe de Savoie revendiquait le Faucigny comme successeur et héritier de Pierre, mari d'Agnès.

Béatrix de Villars, sœur de cette dernière et tante de la dauphine, revenant sur une cession antérieure, réclamait aussi la baronnie. D'autre part, le dauphin Guigues, agissant en vertu du testament d'Agnès et voulant soutenir les droits de sa femme, s'empara à main armée du Faucigny et des terres et châteaux que les barons possédaient en Chablais. Philippe de Savoie et Béatrix de Villars firent alliance contre le dauphin. La guerre, aussitôt commencée, fut interrompue par une trêve conclue à Sciez, au château de Coudrée, le 21 janvier 1269. Sur ces entrefaites, Guigues VII vint à mourir. La clame de Villars, jugeant l'occasion favorable pour se mettre en possession du Faucigny, s'empara de la dauphine et de son fils et les enferma dans une forte resse. Les sympathies des cœurs droits sont toujours acquises aux victimes de Tinjustice.

Philippe de Savoie lui-même, faisant taire ses prétentions personnelles, réclama la mise en liberté des prisonniers. Béatrix de Villars n'y consentit qu'après avoir reçu des gages considérables en garantie des avantages qu'elle voulait obtenir dans les futures négociations. Deux ans de pourparlers aboutirent enfin à un arran gement arbitral. La dame de Villars renonça à toute prétention sur Théritage d'Agnès de Faucigny. Béatrix lui céda les châteaux d'Hermance, d'Aubonne et quel ques fiefs dans le canton de Vaud (1). (1) Voir Gonthier, Châteaux, loc. cit. p. 113 et suiv. Agnès de Faucigny, mère de Béatrix, avait laissé outre le testament que nous connaissons, et qui fut le seul suivi, deux autres instruments de ses dernières volontés, dans lesquels elle favorisait plus ou moins le comte de Savoie (St-Genis, I, p. 239).

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