Front matter
LES COMTES DE PARIS AM1ERS , IMPRIMERIE P. LACHÉSE , BELLEUVRE ET DOLEEAU. LES COMTES DE PARIS HISTOIRE DE 1,'AVÉNEMENT DE LA TROISIÈME RACE PAR Ernest MOURIN H-* DOCTEUR f: S LETTRES, A G U É G É D* HISTOIRE PARIS LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER ET Ci0, LIBRAIRES-ÉDITEURS 35 — Quai des Augustins — 3 S TOUS DROITS RÉSERVÉS, PRÉFACE Nous sommes encore jeunes si nous comparons notre chronologie à celle des peuples de l'Orient. Cependant nous ne datons pas d'hier, ni seulement, comme beaucoup semblent le penser, de 89, de 92 ou du 18 brumaire. La France actuelle est comme la résultante des efforts successifs de plus de cent générations. II ne faut pas que la dernière venue oublie et méconnaisse celles qui l'ont précédée et lui ont frayé la route. Si l'on veut comprendre quelque chose ou mouvement contemporain, il n'est pas inutile d'étudier les origines et les développements des cinq ou six grandes évolutions par lesquelles nous avons déjà passé; pour savoir où nous allons, il importe, plus qu'on ne le croit, de savoir d'où nous venons, quels sont les matériaux essentiels de notre société, les PRÉFACE.
II influences qui ont agi sur elle, les directions qu'elle a suivies, ses tendances originelles, son tempérament, ses passions dominantes, ses facultés, ses faiblesses, ses vertus, ses vices, ses qualités, ses défauts. Pour tous ceux que l'heure présente attriste ou décourage, il me semble qu'il n'y a rien de mieux à faire que d'interroger le passé de son pays et de chercher dans le commerce des générations qui ont pensé, agi, souffert, combattu avant nous, des clartés sûres pour di riger leur marche, et de virils conseils pour affermir leurs cœurs. Pour ma part, j'ai goûté un plaisir infini cà vivre pendant quelques années avec les hommes d'une période à peu près inconnue. J'avais planté ma tente en plein Xe siècle, sur un terrain injustement dédaigné de nos grands annalistes, à la limite de deux mondes, le monde romain qui achève de s'écrouler, le monde moderne qui rapproche et amalgame ses éléments organiques.
Ce n'est pas lìieure crépusculaire où la vie s'arrête, où les peuples s'endorment ou s'engour dissent, où l'histoire ressemble au désert aride que le pied frappe en vain sans éveiller des âmes. C'est l'aurore, la diane sonne , une nation se lève pleine de jeunesse et de vigueur, en pleine floraison, comme le printemps, comme le ver sacrum des anciens. On dirait une armée, pleine d'ardeur, sur le point de se mettre en route, déployant ses bannières, rassemblant ses forces, groupant ses soldats. PRÉFACE. III J'ai essayé de retracer ce mouvement. Sans négli ger les théories générales que d'illustres écrivains ont formulées sur le sens et la portée de la révolution de 987, j'ai surtout étudié la vie des hommes qui la préparèrent ou la firent. Je suis entré dans la mêlée, j'ai vu les combattants à l'œuvre, et c'est le drame même, ce qu'ont fait, ce qu'ont pensé, ce qu'ont senti, ce qu'ont voulu les premières générations féodales, leurs intérêts, leurs luttes, leurs croyances, leurs aventures, leurs souffrances, leurs joies, que je me suis proposé de faire revivre.
Preface
. XIX destinés à mourir sous ses yeux pour distraire sa haute pensée. II marche en avant, il devance sa génération, il dissipe les ténèbres, il veut régner sur un peuple d'hommes éclairés et libres. II pousse les hommes, non pas en arrière vers la servitude et l'ignorance, mais en avant vers la lumière et la liberté. II crée l'Europe moderne, si bien que chaque nation d'au jourd'hui le trouve à son berceau et le revendique comme son fondateur. Après un règne de cinquante ans, pliant à peine sous le poids de son rude labeur, puissant comme au premier jour, chargé de gloire et d'années, il descend majestueusement dans la tombe, vénéré des vieilles et des jeunes générations qui pleurent ensemble le père du monde. Si l'on assimile les autres conquérants à des météores qui traversent le ciel, pour l'effroi de tous, en illuminant l'espace sans réchauffer la terre , Charlemagne sera l'astre, plus éclatant encore, qui, dans son cours ré gulier et bienfaisant, pare de verdure nos campagnes, mûrit nos moissons, et fait rougir les fruits de nos vignes.
L'empereur carlovingien reprit l'œuvre de {'Église, mais en la marquant de son génie. L'idée latine et l'idée germaine lui paraissaient légitimes dans la mème mesure; il ne voulait pas sacrifier l'une à l'autre, mais il espérait les rapprocher, les réconcilier et les com biner dans un système mixte. Dans ce cadre immense de l'empire d'Occident, relevé au profit d'un fils des PRÉFACE. XX Germains, où se rallumaient les foyers de la civilisa tion, où les chefs de trustes et les évêques, représentants des deux systèmes ennemis, vivaient en équilibre sous sa puissante main, il maintenait, tempérait, fécondait la double tradition. Le vice de cette conception , c'est qu'une vie d'homme ne suffisait pas à la réaliser et qu'elle exi geait pour son achèvement une succession de souve rains de génie.
Mais la nature épuisée ayant fait des successeurs de Charlemagne des hommes ordinaires, la lutte, un instant suspendue entre la Germanie et Rome, reprit bientôt sans être contenue ni dirigée. Les évêques s'emparèrent de la royauté, la revêtirent d'un caractère sacerdotal, et prétendirent ramener la monarchie au type césarien. Le germanisme, de son côté, résista violemment à cette tentative maladroite ; les peuples firent cause commune avec les chefs de tribus. L'empire tomba , la centralisation fut brisée pour la seconde fois et, du milieu des ruines nouvelles, sortit tout armée la féodalité. II faut le dire, au risque d'étonner les préjugés, la féodalité est fille de la liberté. Nous ne la jugeons aujourd'hui que par ses abus. On nous la représente uniquement comme un état social où le plus grand nombre était asservi et cruellement exploité par quelques-uns.
On ne voit en elle qu'une sorte de conquête militaire où les vaincus sont devenus le butin, la proie, les esclaves du vainqueur. Ces pré- PRÉFACE. XXI ventions tiennent à ce qu'on a continué à appeler du même nom deux sociétés bien différentes. Mais c'est à tort que l'on confond celle du Xe siècle qui reven diquait si énergiquement la liberté, avec celle qui, de François Ier à 1789, dans un pacte honteux, associa au despotisme central les tyrannies locales d'une caste inintelligente, oppressive des masses et courbée elle même sous la servitude. La noblesse moderne, en ne retenant de l'héritage de son aînée que les privilèges et les droits odieux dont les rois payaient sa propre servilité, encourut seule, et justement, la réprobation populaire. Si l'on veut, sans descendre aux détails, se faire une idée vraie de la féodalité, de son esprit, de son caractère, qu'on relise la Germanie de Tacite.
Voilà son origine, son berceau. Elle est sortie de la libre forêt teutonique. Elle avait pour principe générateur la liberté individuelle , contrairement aux maximes des théoriciens de Rome et de Sparte qui ramenaient tout à l'étroit et absorbant communisme de l'Etat. Une société qui ne respecte pas l'individu dans l'Etat, qui sacrifie absolument les droits de l'homme isolé aux intérêts généraux du groupe, qui ne garantit pas avant tout l'indépendance de l'être humain dans ses actes, dans sa pensée, dans son développement particulier, est une société opprimée, soit par le des potisme d'un seul, soit par celui d'une caste, soit par celui d'une majorité. La théorie du xvme siècle qui, PRÉFACE. XXII en vertu d'un prétendu contrat social, prétend asservir chaque citoyen à l'arbitraire de la majorité, de même que les systèmes socialistes préconisés par les rêveurs de nos jours, et qui, noyant l'individu dans les masses, le transforment en un chiffre impersonnel, sont des variétés du despotisme.
Les coutumes germaniques, devenues au Xe siècle les institutions féodales, respectaient les personnalités, tenaient compte des âmes , et c'est là ce qui fit leur légitimitó. Comme autrefois sous les chênes d'Hermann , le guerrier féodal choisissait son chef, se dévouait à lui par un vasselage volontaire , et ne se liait que par un iicte exprès de sa volonté personnelle. Son suzerain était son chef de guerre, il n'était pas son maître; il restait compagnon, fidèle, leude, il ne devenait pas sujet ; il était sans doute tenu à des devoirs précis , mais il avait des droits absolus tout aussi respectables, que le suzerain ne pouvait violer sans se mettre en forfaiture et sans dégager de toute obligation celui qui s'était fait son homme à des conditions déterminées. On objecte avec raison que cette liberté était l'apanage de quelques-uns seulement.
Au-dessous des cent mille familles nobles appelées à profiter de cet état social et politique , que devenait la masse de la nation ? Ne se trouvait-elle pas enchaînée à la glèbe ou à son métier, livrée sans garantie, sans recours, sans espoir, sans merci, aux cruels caprices de ses maîtres? C'est là, en effet, la condamnation du régime, et nous PRÉFACE XXIII n'aurions garde de le proposer aux peuples de notre temps comme un modèle à imiter. Aujourd'hui surtout qu'arrive le règne de la justice, avec l'émancipation complète de la démocratie, le spectacle de l'oppres sion féodale soulève notre cœur et révolte notre intel ligence. Mais il faut juger les institutions à l'heure où elles ont été faites. Ne comparez pas les institu tions féodales avec les principes de 89. II faut les mettre en parallèle non avec ce qui a suivi mais avec ce qui a précédé, non avec le système moderne pré paré par le travail de huit siècles, mais avec le système légué par le passé et qu'elles ont remplacé.
C'était , dit-on, la liberté pour le petit nombre seulement. Est ce donc qu'on préférerait la servitude de tous, l'avihs sement universel sous le bâton d'un maître ? La féodalité d'ailleurs n'entrava point le progrès général. Toutes les classes montèrent à la fois. Voyez dans les villes populeuses ces citadins, pillés parfois par leurs seigneurs, mais travaillant, produisant, commerçant, échangeant, s'élevant peu à peu à la science, à la richesse et à liberté. Ce n'est pas en vain qu'ils regardent au-dessus d'eux une société libre sans limites; spectacle salutaire, encourageante excitation, noble idéal qu'ils s'efforceront bientôt d'atteindre ! A l'arrivée des barbares, il n'y avait plus de classe moyenne ; la fiscalité impériale l'avait depuis longtemps détruite. Au Xe siècle, la bourgeoisie s'est refaite, elle s'accroît rapidement, les caractères se fortifient, les cœurs se PRÉFACE.
XXIV retrempent, les nobles passions se rallument et le temps n'est pas loin où éclatera, comme une explo sion de l'esprit libéral, la révolution communale. Quant aux serfs, à peine maîtres de leurs corps, enchaînés à une terre dont ils faisaient partie comme un cheptel humain, pâtissant sans cesse des querelles des seigneurs, menant dans la douleur une vie incertaine, précaire, troublée par des alarmes perpétuelles, soumis à toutes les fantaisies de propriétaires farou ches, ils eussent sans doute succombé à la peine, s'ils n'avaient entendu murmurer à leurs oreilles les paroles vivifiantes de la foi chrétienne. Cependant n'oubliez pas que ce servage, qui nous semble au jourd'hui si odieux, constituait lui-même un progrès, et qu'à tout prendre, ils étaient devenus des hommes ces pauvres êtres qui, aux temps romains, n'étaient que des choses, des esclaves.
Dans ces couches pro fondes vouéesàla misère età la peine, se reformait aussi peu à peu la dignité humaine; c'est de là que sortira le Jacques Bonhomme qui fit la Jacquerie, mais aussi le Jacques Bonhomme qui suivit sa fille Jeanne Dare à Orléans, à Reims et à Rouen ! La liberté commence toujours par en haut; elle est le privilège du petit nombre avant d'être la propriété commune de tous. D'elles-mêmes , les masses n'y aspirent que par un vague instinct. Ce n'est qu'à la longue, lorsqu'au-dessous de l'aristocratie s'est formée une classe moyenne riche, éclairée, influente, ambi- PRÉFACE. XXV lieuse, que la lumière commence à descendre jusque dans les dernières assises nationales et à y éveiller les désirs, les aspirations, les passions, les sentiments qui font des citoyens. C'est pourquoi la féodalité, mauvais régime en soi, fut, comme régime transi toire, une véritable école de liberté.
Quand on ne relève que ses excès, ses violences, on se montre injuste à son égard comme le sont de nos jours des esprits honnêtes mais timides qui méconnaissent les grandeurs de la Convention pour n'en voir que les échafauds. La féodalité ressemble à ces puissants vé gétaux qui sortent d'un terrain infect et fangeux pour dresser vers le ciel pur leurs branches robustes, leur épais feuillage et leurs fruits généreux. Pendant plus de cinq cents ans, les nations européennes ont vécu, ont grandi, se sont développées sous cet ombrage. On a vu s'y former de fortes générations, animées par la foi , par les nobles enthousiasmes , par les grandes vertus, patientes dans la douleur, d'une gaieté héroïque à travers de rudes épreuves, saines, vigoureuses, fortes de cœur comme de corps, et portant sans amertume tous les maux sur lesquels leurs descendants amollis sont tentés de pleurer.
Ce fut la véritable renaissance de l'Europe. Je ne prétends pas tenter même l'esquisse de ce grand tableau. Je n'en ai pris que le coin le plus obscur, le moins connu, le moins éclairé jusqu'ici. Je me suis enfermé, avec les annales de Frodoard PRÉFACE. XXVI et de Richer et les lettres de Gerbert, dans la période tourmentée qui s'étend du roi Eudes au roi Hugues Capet. J'y ai étudié les derniers efforts du système impé rial prolongeant, non sans honneur, une défense dé sespérée; l'Eglise pénétrant de son influence spirituelle la société féodale tout en combattant son esprit et ses tendances au profit de l'unité; les chefs de la féodalité achevant Foeuvre de leurs ancêtres et dé truisant les derniers restes de la centralisation romaine. Dans cette lutte opiniâtre, aux formes changeantes, l'ancien régime est représenté par les Carlovingiens et le nouveau par les comtes de Paris, fils du soldat national, Robert le Fort.
Les faits y sont nombreux, souvent dramatiques ; les personnages passionnés et violents comme des barbares, ou souples et trompeurs comme des hommes de décadence ; les idées qui s'y agitent sont intéressantes entre toutes et les questions de politique extérieure et intérieure offrent plus d'a nalogie qu'on ne pourrait le croire avec celles qui nous divisent encore aujourd'hui. Le drame se dénoue en 987 par la victoire définitive des féodaux et rétablis sement de la troisième race. Cette révolution s'étant accomplie par un progrès lent et insensible dans les esprits, avant de passer dans Tordre des faits , les historiens ont pris le change , et l'ont présentée , pour la plupart, comme un événement secondaire. Augustin Thierry, le premier, a vu nettement qu'il y avait là autre chose PRÉFACE.
XXVII que la substitution d'une famille régnante à une autre. Derrière les Capétiens il a signalé l'avénement d'une nationalité, d'un peuple nouveau, formé du mélange des deux races Celtique et germaine. II se trompe cependant lorsqu'il dit que les Carlovingiens furent exclus parce qu'ils étaient trop Germains, trop Allemands. C'est absolument le contraire. Les Carlovingiens personnifiaient l'idée latine, la monar chie impériale, la centralisation romaine, et c'est pour cela qu'ils ont été rejetés. Quant à ceux qui n'aperçoivent dans la chute des fils de Charlemagne qu'une intrigue de palais, ils oublient qu'en un pays monarchique comme le nôtre, les déchéances de fa milles royales répondent nécessairement à des causes profondes, et que l'avénement d'une dynastie nouvelle est la dernière forme et comme Fexpression visible d'une révolution organique.
Pour apprécier exactement i'importance de la date de 987, il suffit de jeter un coup d'œil sur la situation avant et après. Avant, nous n'a percevons qu'une sorte de chaos obscur où se heurtent mille éléments divers, et où, confondues dans une nuit sinistre, se combattent la barbarie et la civilisation ; après, c'est déjà en pleine clarté, une nation qui a formé ses groupes, disposé ses rangs, reconnu sa route, marqué son but; c'est la France qui part, et qui s'achemine dans sa force et son originalité, vers ses glorieuses destinées. Où vas-tu, jeune et fière nation, fille des Gaulois et PRÉFACE. XXVIII desFranks? — Je vais à la formation du Tiers-Etat, à l'abolition du servage, aux Etats généraux, au pa triotisme des guerres anglaises, à la renaissance des lettres et des arts, à la liberté de conscience, à l'é mancipation philosophique.
Où vas-tu, nation généreuse, soldat de Dieu, comme t'appellera Shakespeare? — Je vais à la révolution de 89, à la conquête des droits de l'homme , à l'af franchisement des peuples. Où vas-tu encore? — Dieu seul le sait, mais sans doute à l'organisation sociale, politique et religieuse de la démocratie. Dieu te garde, noble et vaillante nation, et te maintienne dans les grands sentiers de la justice et de la liberté! Angers, novembre 186s». LES COMTES DE PARIS CHAPITRE PREMIER. lies Ancêtres. I. — BRISSARTHE. Sur la première feuille d'une bible transcrite et en luminée au ixe siècle, on a représenté Charles le Chauve assis sur un trône. Sa couronne d'or fermée et terminée au sommet par une fleur de lis en pierreries, laisse apercevoir par les vides une sorte de bonnet rouge. Ses cheveux sont courts à la romaine et non pas longs et pendants comme chez les rois francs.
Sa figure est rasée et n'a que la moustache qui contraste avec la pla cidité générale de la physionomie. II est drapé dans une tunique bleue sur laquelle est jetée une chlamyde de pourpre semée de pierres précieuses sur la bordure et s'agrafant à l'épaule droite. De sa main droite, il tient un sceptre d'or orné de pierreries. Sur ses genoux repose un globe où l'on distingue quelques caractères d'une signification inconnue. A gauche du trône est placée la reine, debout, vêtue d'une robe rouge à bandes d'or et la tête couverte d'un voile bleuâtre ; une sui vante raccompagne. A droite, deux écuyers portent les armes royales, la lance et l'épée. Dans le haut du ta bleau, l'artiste a représenté les quatre vertus cardinales, sans doute pour marquer que le roi les possède toutes : la Prudence tenant un livre ouvert, la Justice avec sa balance à la main, la Tempérance sans attribut, mais douce et modeste en son air, et enfin la Force, armée d'une pique et d'un bouclier *. 11 est possible que, suivant l'opinion de Monlfaucon, ce portrait de Charles le Chauve soit d'une exacte res semblance.
J'ai peine cependant à reconnaître dans cet appareil à demi asiatique le fils de Louis le Débonnaire, de nature si remuante, d'une ambition si inquiète, si agis sant, si agité. J'y verrais de préférence une image de la royauté, impériale et sacerdotale, telle que la concevait ou voulait la faire PÉglise. Impassible au-dessus des agitations humaines, muet, immobile, attendant les hommages de la foule ou plutôt les adorations des fidèles, incapable de soulever le globe qui écrase ses genoux, laissant dormir au fourreau une épée trop lourde pour son bras énervé, voilà l'idéal du roi-prêtre, le roi carlovingien du neuvième siècle ! Nous sommes loin de Charlemagne qui, gardant la haute main sur les évêques, se servait d'eux pour faire équilibre aux chefs de l'aristocratie. L'Église s'est à son tour emparée du roi : tout en lui conservant son rôle 1 Cette bible était conservée du temps de Mabillon en l'église Saint-Paul de Rome.
Voir les Monuments de la monarchie française, par Montfaucon, t. I, planche xxvn, p. 30i. de César, elle l'a dépouillé en partie du caractère laïque et militaire, pour le revêtir surtout du caractère religieux ; elle en a fait « l'oint du Seigneur, l'image et le représentant de Dieu, à la majesté et à la divinité de qui il participe dans une certaine mesure \ » II semble ainsi être monté si haut qu'il échappera aux atteintes des hommes; c'est proprement le droit divin. Mais, invio lable pour tous ses sujets, il reste subordonné à l'Église; c'est pour elle et par elle qu'il doit gouverner. II ne se rait rien sans l'onction sacrée, sans la bénédiction des évêques ; eux seuls lui confèrent le pouvoir en le con sacrant, et de même, ils ont seuls le droit de le lui retirer. César pour tous, il est pour eux une sorte de pu pille toujours en tutelle2.
Ils le surveillent, forment son conseil, lui fournissent ses ministres. Le grand Hinc mar, archevêque de Reims, n'est pas seulement un ministre d'État au temps de Charles le Chauve, comme Richelieu le fut sous Louis XIII, il est le directeur de la conscience royale et il prend soin dans des traités spéciaux de lui marquer ce qu'il faut faire ou éviter dans le gouvernement des hommes 3. Le régime théocratique peut convenir à deux époques de la vie historique des peuples, à leur enfance et à leur 1 Synod. Pistens. a. 862. Historiens de France, t. VII. 2 Ibid., p. 639. Libellus proclamations Domni Caroli régis ad venus Wenilonem : « Wenilon, avec les autres archevêques et évê ques, me consacra roi De cette consécration, de cette sublime dignité royale, je ne pouvais être dépossédé par personne, du moins sans avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère de qui j'ai été consacré roi, et qui sont dits les trônes de Dieu, en qui Dieu siège et par qui il dispense ses jugements ; aux corrections paternelles et aux jugements castigatoires des quels je fus toujours prêt à me soumettre, comme j'y suis soumis en ce moment. » 3 Frodoanl, Histoire de l'église de Reims, 1.
III, chap. xv et xvm. — Œuvres d'Hincmar, t. décrépitude; lorsque, dans -la naïveté de l'ignorance et la simplicité de la foi, sans expérience et sans critique, ils se laissent facilement entraîner par un initiateur comme Moïse ou diriger par une caste supérieure comme les druides, et lorsque, après avoir épuisé leurs forces vitales, rejetant tout idéal, hébétés par le scepti cisme, ils n'ont plus souci que des jouissances matérielles et acceptent hypocritement la garantie du ciel pour leurs richesses et leurs plaisirs. Mais il répugne singulièrement à des générations robustes et saines, portant la robe virile, armées pour le combat, aspi rant à la liberté, pleines d'énergie, enivrées d'espérance, comme Tétaient les vigoureuses populations du ixe et du x° siècles. Tous les instincts germaniques se révol taient contre les théories politiques de l'Église et repous saient cet impérialisme byzantin qu'elle prétendait leur imposer.
La lutte avait commencé sous forme de guerre civile pendant le règne de Louis le Débonnaire ; elle amena sous ses fils l'écroulement de ,1'énorme édifice élevé par Charlemagne ; elle se poursuivit avec acharnement dans les cadres plus restreints que lui offrirent les jeunes nationalités. Le traité de Verdun qui démembra l'empire date de plus de mille ans et pèse encore sur nous. Comme on n'y avait tenu compte que des ambitions et des intérêts des princes, sans égard aux traditions et aux be soins des peuples, la France, au lieu de rentrer dans ses limites naturelles, les vieilles limites gauloises, fut res serrée dans des lignes arbitraires si étroites, que sous peine d'étouffer, elle devait tôt ou tard les briser et en sortir. Si Charles le Chauve avait été un Français, un vrai roi de France, certes il n'eût pas accepté une pareille mutilation ; mais c'était un fils d'empereur, n'ayant devant les yeux qu'un type, qu'un idéal, l'empire d'Oc cident ; pour lui le royaume de France n'était guére qu'une province, une part de la triarchie, qu'il obtenait comme un César, en attendant qu'il s'emparât du tout comme un Auguste.
II n'était peut-être pas un homme aussi médiocre qu'on le représente ordinairement. L'histoire est dure pour les familles qui tombent; au ixe et au xe siècles, ce ne sont pas les hommes qui ne valent rien, c'est le système. Les Carlovingiens ne furent pas tous des rois fai néants comme les derniers descendants de Mérovée. Ils n'eurent pas sans doute le génie, la flamme, la vigueur morale des fondateurs de la race, mais ils ne man quèrent ni d'intelligence, ni de courage, ni d'activité. Ils furent renversés, emportés par le mouvement national, mais ils résistèrent avec quelque honneur, et leurs derniers jours furent remplis par une lutte dramatique qui leur mérite un véritable intérêt. Charles avait été élevé avec grand soin par sa mère, cette belle et savante Judith qui fut le charme, la folie et le malheur du pauvre Débonnaire.
II était instruit, aimait les lettres et les arts et s'entourait volontiers des hommes distingués de son temps. On sait qu'il donna tant d'éclat à l'école palatine fondée par Charlemagne, qu'on disait le palais de l'école et non plus l'école du palais. II s'intéressa aux grandes discussions philosophiques et théologiques de son siècle, et il eut pour familier Jean Scott, ce pen seur de génie qui traduisit pour lui les œuvres de Denis l'Aréopagite, et se rendit célèbre en combattant au nom de la liberté le prédeslinianisme de Gotescalc. Ce fut aussi par ses ordres que le savant Ratramne, moine de Corbie, écrivit son traité sur le dogme de la transsubs tantiation, dont Paschase Ratbert venait d'emprunter la formule aux églises d'Orient '. II faut tenir compte aux princes, en tout temps et surtout en des temps troublés par la guerre et l'anarchie, de ce goût pour les choses de l'esprit.
Du reste Charles le Chauve n'était pas seu lement un roi philosophe et lettré, il était brave et actif plus qu'on ne le croit communément. Lorsqu'on aborde son histoire avec le préjugé qui s'est attaché à son nom, on est surpris de le voir si souvent en cam pagne la lance au poing. II avait payé de sa personne à Fontanet et il ne se reposa que rarement durant son règne de trente-sept ans. Tout autre à sa place, à moins d'être un de ces génies supérieurs qui balaient tous les obstacles, n'eût pas mieux joué que lui son rôle de roi dans les complica tions qui l'enveloppèrent dès le début. De quelque côté qu'il portât les yeux autour de lui et jusqu'aux fron tières, il voyait d'ardents ennemis conjurant sa ruine, Pépin II dans le midi, Nomenoë et les Bretons dans l'ouest, ses frères Lothaire et Louis du côté de la Lor raine et de l'Allemagne.
El tandis qu'il se débattait péniblement dans ces guerres civiles, tout à coup, sur les rivages de la mer, aux bouches de toutes les rivières de France, retentissait le son aigu et sinistre des cors d'ivoire des rois de la mer; les pirates du Nord s'abat taient comme des oiseaux de proie sur les villes et les campagnes. Le grand fait de ce règne, c'est la seconde invasion des barbares. Charlemagne, en constituant l'Allemagne, avait posé une barrière infranchissable à Test de son empire. Mais le flot de la barbarie refoulé vers la région 1 Henri Martin, t. II, p. 168. — Guizot, Histoire de la civilisation en France, XX \ IIIe leçon. — Eugène Haag, Histoire des dogmes chrétiens deuxième partie, p. 287 . scandinave s'y grossit, reprit sa course et, par un détour, se rejeta sur l'Occident. Ces sauvages irruptions ne pro duisirent pas seulement les dévastations matérielles et les maux passagers dont une génération souffre cruellement, et que la suivante oublie ou répare ; elles eurent pour effet principal et durable de faciliter le triomphe définitif de l' élément germanique.
L'œuvre du ive siècle se trouva ainsi complétée par l' intervention meurtrière des hommes du Nord. Quelles qu'aient donc été reten due et l'intensité des misères endurées par les con temporains de Charles le Chauve, les fils, en définitive, profitèrent des larmes, des angoisses, du sang versé, des malheurs de leurs pères, et n'eurent qu'à louer cette force mystérieuse qui mène l'histoire humaine et toujours fait sortir les grandes choses des plus rudes épreuves. Charles le Chauve lutta non sans énergie et parfois avec succès contre les pirates. II n'est pas juste de dire qu'il ne savait les éloigner qu'à prix d'argent. Visi blement, il était mal secondé : il n'avait pas derrière lui une nation organisée ou une armée nationale défen dant la patrie, mais seulement une foule effarée, inhabituée aux armes, et une classe militaire mal dis posée, défiante, ne songeant qu'à exploiter les calamités publiques pour battre en brèche et ruiner définitivement la royauté.
Dès qu'on signalait à l'entrée de l'Escaut, de la Seine, de la Loire et de la Garonne, les dragons et les serpents des Kongars, les populations fuyaient éper dues, les paysans poussant devant eux leurs troupeaux, les moines emportant sur leurs épaules les reliques de leurs saints, comme s'ils eussent douté pour leur propre salut de ce pouvoir miraculeux dont ils berçaient la cré dulité populaire. Les guerriers se retiraient dans leurs donjons, et, du haut de leurs murs crénelés, défiaient les rares attaques des barbares L'invasion passait comme un orage, brûlait les églises, saccageait les campagnes, se chargeait de butin, emplissait ses barques et dispa raissait. Charles le Chauve la guerroyait comme il pouvait : quand il avait une armée, il marchait à l'en nemi; quand il n'en avait pas, il payait sa retraite et levait alors des taxes extraordinaires qui achevaient de le rendre odieux à des peuples incapables de se défendre, mais très-mécontents d'avoir à payer leur sécurité.
Au demeurant, c'était l'unité monarchique qui res tait battue. Les fuyards s'arrêtaient au bas des châteaux forts, s'y couvraient d'une palissade et se sentaient rassurés à leur ombre et sous l'épée des seigneurs. On a reproché aux féodaux d'avoir trahi le pays et de savoir abandonné sans défense aux rois de la mer. Est-ce fondé? Après tout, les hommes du Nord n'ont pas conquis la France, comme ils ont conquis l'Angleterre et les Deux-Siciles ; ils n'y ont pris pied que par la con cession de Charles le Simple ; ils n'ont pas réussi à s'établir ailleurs, ni en Flandre, ni sur les bords de la Loire, où ils avaient occupé plusieurs fois Nantes et An gers. La défense nationale a été plus sérieuse qu'on ne le dit; seulement elle a manqué d'ensemble, et elle s'est faite en dehors de la royauté. Ce qu'on ne peut nier, c'est que les féodaux n'aient profité du désordre général pour affaiblir et détruire à la longue le gouvernement central.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Les Comtes de Paris. Histoire de l'avénement de la troisième race, etc.
