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La Petite Dorrit ... Traduit ... sous la direction de P. Lorain (par M. William L. Hughes)

Charles Dickens · 1869 · Scanned text

393,408 words · about 27 h 33 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PDM · British Library Digitised Books dataset db14 (doi 10.21250/db14) marks the OCR texts CC Public Domain Mark 1.0 (c. 1510-c. 1900 publications); text+metadata JSONL release doi 10.23636/r7w6-zy15 is CC0 1.0. Public Domain Mark is a status label, not a new copyright licence. · Digitised by the British Library (with Microsoft). Text: British Library Digitised Books, CC Public Domain Mark 1.0.

Text from British Library, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Language
French
Published
1869
Length
393,408 words · about 27 h 33 min
Sections
36 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (36)
  1. Front matter about 32 min
  2. Chapitre II about 27 min
  3. Chapitre III about 27 min
  4. Chapitre IV about 6 min
  5. Chapitre V about 24 min
  6. Chapitre VI about 22 min
  7. Chapitre VII about 46 min
  8. Chapitre IX about 29 min
  9. Chapitre X about 38 min
  10. Chapitre XI about 20 min
  11. Chapitre XII about 19 min
  12. Chapitre XIII about 47 min
  13. Chapitre XIV about 25 min
  14. Chapitre XV about 18 min
  15. Chapitre XVI about 27 min
  16. Chapitre XVII about 19 min
  17. Chapitre XVIII about 20 min
  18. Chapitre XIX about 23 min
  19. Chapitre XX about 29 min
  20. Chapitre XXI about 19 min
  21. Chapitre XXII about 17 min
  22. Chapitre XXIII about 33 min
  23. Chapitre XXIV about 33 min
  24. Chapitre XXV about 20 min
  25. Chapitre XXVI about 26 min
  26. Chapitre XXVII about 26 min
  27. Chapitre XXVIII about 15 min
  28. Chapitre XXIX about 16 min
  29. Chapitre XXX about 32 min
  30. Chapitre XXXI about 32 min
  31. Chapitre XXXII about 19 min
  32. Chapitre XXXIII about 20 min
  33. Chapitre XXXIV about 20 min
  34. Chapitre XXXV about 26 min
  35. Chapitre XXXVI about 15 min
  36. Livre II. Richesse about 13 h 6 min

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Front matter

Ge roman a été traduit en français par M. William L. Hughes. Codlommiers. — Typog. A. MOUSSIN. PAR CH. DICKENS ROMAN ANGLAIS TRADUIT AVEC L' AUTOHI S ATION DE l'AUTECR SOUS LA DIRECTION DE P. LORAIN TOME PREMIER PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET & BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N" 17 1869 Tous droits réservée. PRÉFACE. J'ai consacré à cette histoire bien des heures de travail pendant les deux dernières années. J'aurais bien mal em ployé mon temps, si je ne pouvais pas laisser les mérites ou les défauts de mon œuvre parler 6ans moi, maintenant qu'on peut la lire sans interruption. Mais comme il n'est pas déraisonnable de supposer que j'ai pu suivre les divers fils de mon intrigue avec une attention que le lecteur n'a guère pu leur donner dans le cours d'une publication men suelle, il n'est pas déraisonnable non plus de demander qu'on veuille bien contempler le tableau dans son ensemble, maintenant que le dessin est achevé .

Si j'osais demander grâce pour des fictions aussi exagé rées que celles des Mollusques ou du ministère des Circon locutions, ie m'excuserais en faisant un appel à l'expérience personnelle de mes compatriotes, sans prendre la liberté d'ajouter que, lorsque j'ai donné cette preuve de mauvais goût, nous en étions à la guerre de Crimée et à l'enquête de la commission de Ghelsea. Si j'avais le courage de me dé fendre d'avoir présenté au public un personnage aussi im possible que M. Merdle, je dirais tout bas que cette idée m'est venue à l'époque de la grande fièvre des actions de chemins de fer, à l'époque de la faillite d'une certaine ban que d'Irlande et de diverses autres entreprises non moins VI PRÉFACE. louables. Si j'avais l'espoir de me faire pardonner la pensée incroyable qu'une mauvaise pensée peut quelquefois se faire assez illusion pour se croire au contraire salutaire, religieuse et de bon exemple, je me contenterais de remarquer qu'il est assez curieux que cette pensée ait été développée dans les pages de la Petite Dorrit, à l'époque de l'interrogatoire pu blic des derniers ex-directeurs de la banque Royal British.

Mais je consens, s'il le faut, à me laisser condamner par contumace sur tous ces points et à accepter l'assurance (qui me vient de fort bonne source) qu'on n'a jamais rien vu de pareil dans les îles Britanniques. Quelques-uns de mes lecteurs ne seront peut-être pas fâchés de savoir s'il reste encore debout quelques pierres de la prison de la Maréchaussée. Moi-même je n'en savais rien avant le 6 du présent mois, jour où j'ai entrepris un voyage d'exploration vers l'endroit où s'élevait autrefois cet édifice. J'ai retrouvé la cour extérieure, si souvent mentionnée dans ce récit, transformée en un marché au beurre, et en faisant cette découverte, je commençais à croire que la dernière bri que de la vieille prison avait disparu. Cependant, ayant erré jusqu'à un endroit qui se donnait ipoiir Angel-Court , conduisant à Bermondsey, j'arrivai sur la place de la Maréchaussée, dans les maisons de laquelle je reconnus non-seulement la masse des bâtiments de l'ancienne geôle, mais les chambres mêmes que j'avais eues en vue en devenant le bio graphe de la petite Dorrit.

Chapitre II

Compagnons de voyage. » Us n'ont pas recommencé aujourd'hui à hurler comme ils l'ont fait hier, monsieur, n'est-ce pas? — Je n'ai rien entendu. — Alors vous pouvez être sûr qu'ils n'ont rien dit. Lorsque ces gens-là se mettent à hurler, ils hurlent de façon à se faire entendre. — Mais je crois qu'en cela ils font à peu près comme tout le monde. — Ah ! oui; mais ces gens-là sont toujours à hurler ; c'est leur bonheur. — Vous voulez parler des Marseillais ? — Je veux parler des Français. Us sont toujours à hurler. Quant à Marseille, nous savons ce que c'est que Marseille. Elle a donné naissance au chant révolutionnaire le plus incendiaire qu'on ait jamais composé. Marseille ne saurait exister sans ses allons!... marchons!... Allons, marchons n'importe où, ça leur est égal, à la victoire ou à la mort, ou au diable, ou ailleurs, s L'orateur, qui conservait malgré tout un air de bonne humeur fort amusant à voir, regarda par-dessus le parapet, et lança dans la direction de Marseille un coup d'œil plein de mépris et de dé nigrement ; puis, prenant une pose résolue en mettant ses mains dans ses poches et en faisant résonner son argent en signe de défi, il apostropha ainsi la viUe, après avoir débuté par un tout petit éclat de rire : n Allons, marchons! ma foi!

Vous feriez mieux, il me semble, de nous laisser aller et marcher à nos affaires, au lieu de nous retenir prisonniers, sous prétexte de quarantaine ! — C'est fort ennuyeux en effet, dit l'autre ; mais nous aUons sortir aujourd'hui même du lazaret. — Nous allons en sortir aujourd'hui, répétale premier inter locuteur, je le sais bien ; mais c'est presque une circonstance ag gravante, et qui rend cette monstrueuse tyrannie plus intolérable encore! Nous allons en sortir aujourd'hui! mais pourquoi y sommes nous entrés? je vous le demande. — La raison n'est pas bien forte, je dois l'avouer; mais comme nous arrivons de TOrient, et que l'Orient est la patrie de la peste.... — La peste ! répétal'autre ; voilà justement ce dont je me plains. Je l'ai eue, la peste, continuellement, depuis le jour où je suis entré ici.

Je ressemble à un homme sensé qu'on renfermerait dans une maison de fous. Je ne puis pas souffrir qu'on me soupconne de pareille chose. Je suis entré ici aussi bien portant que je l'avais jamais été ; mais me soupçonner d'avoir la peste, c'est me donner la peste. Et je l'ai eue, et je l'ai encore ! — Et vous la supportez très-bien, monsieur Meagles, répondit son compagnon avec un sourire. — Du tout. Si vous saviez ce qui en est, vous ne diriez pas ça. Je suis resté éveillé je ne sais combien de nuits, me disant : «Voilà que je l'ai attrapée; voilà qu'elle est en train de se dévelop per ; me voilà pris ; voilà que tous ces gaillards vont profiter de ma peste pour justifier leurs stupides précautions. » Tenez, j'aimerais autant me voir embrocher et clouer sur une carte au milieu d'une collection entomologique, que de mener la vie que j'ai menée ici. — Eh bien, monsieur Meagles, n'en parlons plus, puisque c'est fini, dit une joyeuse voix de femme qui vint se mêler à la con versation. — Fini ! répéta M. Meagles, qui semblait (ce n'était pourtant pas un méchant homme) se trouver dans cette disposition d'esprit toute particulière, où le dernier mot prononcé par un tiers renferme une nouvelle offense; fini, et pourquoi donc n'en parlerions-nous plus parce que c'est fini ? n C'est Mme Meagles qui avait adressé la parole à M. Meagles, et Mme Meagles avait, aussi bien que M. Meagles, l'air avenant et bien portant ; un de ces bons visages d'Anglaises qui, ayant contemplé plus de cinquante-cinq ans l'entourage confortable du foyer domestique, ont conservé un briRant reflet de ce bien être. « Là! n'y pensez plus, père, n'y pensez plus! dit Mme Meagles; de grâce, contentez-vous de notre Chérie. — Notre Chérie ! d répéta M. Meagles, toujours de son ton in digné.

Chérie, cependant, se trouvait tout près de son père ; elle posa la main sur l'épaule de M. Meagles, qui s'empressa de pardonner à Marseille, et cela du fond du cœur. Chérie pouvait avoir vingt ans. C'était une jolie fille avec d'a bondants cheveux bruns qui retombaient en boucles naturelles ; une charmante fille, avec un visage ouvert et des yeux admirables, si grands, si doux, si brillants, si bien enchâssés dans ce bon et joli visage ! Elle était fraîche, potelée, et gâtée par-dessus le marché. Chérie avait encore un certain air de timidité qui lui allait à merveille; c'était une grâce déplus, et franchement elle était assez avenante et assez jolie; elle aurait bien pu s'en passer. « Voyons, je vous le demande, dit M. Meagles avec une douceur pleine de confiance, en reculant d'un pas et en faisant avancer sa fille d'autant, afin qu'elle servît de démonstration à sa question; je vous le demande franchement, comme un honnête homme s'a dressant à la bonne foi d'un honnête homme, vous savez....

Chérie mise en quarantaine!... Avez-vous jamais ouï parler d'une bêtise pareille? — Au moins cette bêtise a-t-elle eu pour résultat de nous rendre la captivité supportable. — Allons ! dit M. Meagles, c'est bien quelque chose, il faut le reconnaître. Je vous remercie de votre observation. Ah çà, Chérie, mon amour, tu feras bien d'aller avec ta mère te préparer à mon ter dans le canot. L'officier de santé et un tas de mauvais plaisants en chapeaux à trois cornes vont arriver pour nous mettre en liberté à la fin. Quant à nous autres, avant de sortir de cage, nous devons déjeuner encore une fois ensemble comme de bons chrétiens, et puis chacun de nous s'envolera vers le but de son voyage. Tattycoram, ne perdez pas de vue votre jeune maîtresse. » II s'adressait cette fois à une belle fille aux cheveux et aux yeux noirs et brillants, mise très-proprement, qui répondit par une demi révérence, en s'éloignant à la suite de Mme Meagles et de Chérie.

Elles traversèrent toutes trois la terrasse grillée par le soleil, et disparurent sous une arcade d'une blancheur éblouissante. Le com pagnon de M. Meagles (c'était un homme de quarante ans, grave et au teint bruni) continua à regarder dans la direction de cette arcade, lorsque les trois femmes eurent disparu, jusqu'au moment où M. Meagles lui frappa doucement le bras. <_ Je vous demande pardon, dit-il en tressaillant. — II n'y a pas de quoi, » dit M. Meagles. Us firent en silence deux tours à l'ombre du mur, profitant, grâce à la position élevée des bâtiments du lazaret, du peu de fraîcheur qu'il y avait dans l'air de la mer, à sept heures du matin. Le com pagnon de M, Meagles entama de nouveau la conversation. « Oserais-je vous demander, dit-il, quel est le nom de...? — De Tattycoram? répliqua M. Meagles ; ma foi, je n'en ai pas la moindre idée. — J'avais cru, reprit l'autre, que.... — Tattycoram? suggéra encore M. Meagles. — Merci....

Que Tattycoram était un nom propre; et plus d'une fois l'originalité de ce nom a excité ma surprise. — Voyez-vous, le fait est, répondit M. Meagles, que Mme Mea gles et moi nous sommes des gens pratiques. — C'est ce que vous m'avez déjà dit bien des fois dans ces agréables et intéressantes conversations que nous avons eues en semble en nous promenant le long de ces dalles, dit l'autre, un demi-sourire se faisant jour à travers la gravité de son visage hâlé. — Des gens pratiques. Or, un beau matin, il y a maintenant cinq ou six ans de cela, lorsque nous avons mené Chérie à l'église des enfants trouvés Vous avez entendu parler de Thospice des enfants trouvés de Londres, à l'instar de rétablissement du même genre, à Paris? — Je l'ai visité. La Petite Dorrit. — I * — Très-bien ! Un jour donc que nous avions mené Chérie à l'église de cet hospice pour lui faire entendre de la musique.... car, en notre qualilé de gens pratiques, l'occupation de notre vie est de montrer à Chérie tout ce que nous croyons devoir lui plaire....

Mère (c'est le nom de famille que je donne à Mme Meagles) se mit à pleurer si fort, qu'il fallut l'emmener. <t Qu'est-ce qu'il y a donc, mère? demandai-je, lorsque je l'eus un peu remise; tu effrayes Chérie, ma bonne. — Oui, je le vois bien, père, dit mère ; mais je crois que c'est justement parce que je l'aime tant que cette idée m'est venue à la tête. — Quelle idée, mère? — Mon Dieu ! mon Dieu! s'écria mère qui recommença à pleurer, lorsque j'ai vu tous ces enfans rangés en lignes et qui en appelaient du père qu'aucun d'eux n'a connu sur la terre, au Père universel qui est aux cieux, je n'ai pu m'empêcher de me demander si quelque mère infortunée ne venait jamais ici, interrogeant tous ces jeunes visages et cherchant à deviner quel est le pauvre enfant qu'elle a mis au monde et qui ne doit jamais connaître l'amour, le baiser, le visage, la voix, le nom de sa mère ! » Or, c'était là une pensée digne d'une femme pratique, et je dis à mère : Voilà ce que j'appelle une pensée digne d'une femme pratique, ma chère ! » Le compagnon de M. Meagles, qui n'avait pas écouté ce récit sans un peu d'émotion, fit un geste d'assentiment. « Alors le lendemain je lui dis encore : « Ah çà, mère, j'ai une proposition à te faire qui, je le crois, aura ton approbation.

Prenons une de ces enfants pour servir de petite bonne à Chérie. Nous sommes des gens pratiques. Donc, si nous trouvons que ladite bonne n'a pas le meilleur caractère du monde et que ses façons d'agir ne s'accordent pas tout à fait avec les nôtres, nous saurons à quoi attribuer ces défauts-là. Nous saurons tout ce qui lui a manqué des influences et des leçons qui nous ont formés nous-mêmes. Pas de parents, pas de petit frère ni de petite sœur, pas de foyer individuel, pas de conte de la mère l'Oie, pas de fée pour marraine....» Et voilà comment nous avons mis la main sur Tattycoram. — Et le nom lui-même ? — Par saint Georges ! s'écria M. Meagles, j'oubliais le nom. Eh bien, on rappelait, à l'hospice, Harriet Redeau. Un nom en l'air, ça va sans dire. Or, nous avons changé Harriet en Hatty, puis en Tatty, parce qu'en notre qualité de gens pratiques, nous avons pensé qu'un petit nom d'amitié serait quelque chose de nouveau pour elle, et pourrait contribuer en quelque sorte à la ren dre plus douce et plus aimante, voyez-vous.

Quant à Redeau, je n'ai pas besoin de vous dire que ce nom n'avait pas la moindre chance d'être accepté. S'il existe sur la terre une chose qu'on ne devrait tolérer sous aucun prétexte, une chose qui est le type de l'insolence et de l'absurdité officielles, une chose dont l'habit, le gilet et la longue canne sont Temblème de la façon dont nous autres Anglais nous nous obstinons à maintenir un usage stupide, lorsque tout le * monde en reconnaît la stupidité, cette chose est un bedeau.... II y a longtemps que vous n'en avez vu un? — Mais oui.... En ma qualité d'Anglais qui vient de passerplus de vingt années en Chine, j'ai eu peu d'occasions récentes de ren contrer un. de ces fonctionnaires. — Dans ce cas, dit M. Meagles, posant avec beaucoup d'animation l'indexsur la poitrine de son compagnon, ne voyezpasde bedeau, si vous pouvez faire autrement.

Lorsque je rencontre le dimanche un bedeau en grande livrée, arpentant une rue, à la tête d'une école de charité, je suis obligé de me retourner et de prendre mes jambes à mon cou sans cela je ne pourrais pas m'empêcher de lui tom ber dessus. Redeau étant donc un nom impossible, et le fondateur de cet hospice d'enfants trouvés étant une bonne âme du nom de Coram, nous avons donné son nom à la petite servante de Chérie. Tantôt on rappelait Tatty, et tantôt Coram, et enfin, nous avons fini par confondre les deux noms, si bien que maintenant elle ne s'appelle plus que Tattycoram. — Votre fille, dit l'autre, lorsqu'ils eurent fait un ou deux tours sans parler et qu'ils se furent arrêtés un instant auprès du mur de la terrasse pour regarder la mer avant de reprendre leur promenade, votre fille est votre unique enfant, je le sais, monsieur Mea gles.

Oserai-je vous demander Ce n'est pas pour satisfaire une curiosité indiscrète, mais parce que j'ai gôuté tant de plaisir dans votre société, et que la crainte de ne plus retrouver, dans ce labyrinthe de monde, une occasion d'échanger avec votre famille quelques bonnes paroles, me fait désirer de conserver de vous et des vôtres un souvenir exact Oserai-je donc vous demander si j'ai bien compris votre digne et aimable femme, lorsque j'ai supposé que vous n'avez jamais eu d'autres enfants ? — Non, non, dit M. Meagles, nous n'avons pas eu précisément d'autres enfants. Nous n'en avons eu qu'une autre. — Je crains d'avoir, par inadvertance, réveillé un souvenir douloureux. — Ça ne fait rien, dit M. Meagles. Si ce souvenir me rend plus sé rieux, il ne m'attriste nullement. II me rend sérieux pour le moment, mais il ne me cause pas du tout de chagrin.

Chérie avait une sœur jumelle qui est morte à un âge où nous pouvions tout juste aperce voir ses yeux (ils ressemblaient tout à fait aux yeux de Chérie) au niveau de la table, où eRe s'accrochait en se dressant sur la pointe des pieds. — Ah, vraiment! — Oui ; et, comme nous sommes des gens pratiques, il s'est opéré peu à peu dans l'esprit de Mme Meagles et dans le mien un phénomène que vous comprendrez peut-être, et que peut-être vous ne comprendrez pas. Chérie et sa petite sœur se ressemblaient tellement, siidentiquement, que depuis nous n'avons jamais pu les séparer dans notre pensée. U sarait inutile de vous dire que l'enfant que nous avons perdue n'était encore qu'un baby. Nous avons vu changer cette enfant à mesure que changeait celle que le ciel nous a laissée et qui ne nous a jamais quittés.

Tant que Chérie a grandi, sa sœur a grandi avec elle; lorsque Chérie est devenue une jeune fille raisonna ble, presque une femme, sasœur est devenue une jeune fille raisonna ble et presque une femme, aux mêmesjours, aux mêmes heures. On aurait autant de peine àme convaincre que, si je passais dansl'autre monde demain, je n'y serais pas reçu, grâce à la miséricorde di vine, par une seconde fille semblable en tout à Chérie, qu'on en au raitàme faire croire que Chérie n'existe pas en réalité à côté de moi. — Je vous comprends, dit l'autre doucement. — Quant à elle, reprit le père, la mort subite de sa petite sœur, de celle qui était son portrait vivant et sa camarade de jeux, et sa part un peu prématurée dans ce mystère auquel nous sommes bien obligés de participer tous, mais qui se présente rarement avec autant de force à l'esprit d'un enfant, ont nécessairement exercé une certaine influence sur son caractère.

D'ailleurs sa mère et moi nous n'étions plus jeunes, lorsque nous nous sommes mariés, et Chérie a toujours, pour ainsi dire, mené auprès de nous l'existence d'une grande personne, bien que nous ayons essayé de nous rajeunir pour elle. On nous a conseillé plus d'une fois, lorsqu'elle était un peu malade, de la faire changer d'air et de climat le plus souvent possible, surtout à cette époque de sa vie, et de l'amuser de notre mieux. De sorte que, comme je n'ai plus besoin aujour d'hui de rester cloué à un bureau de banque (bien que j'aie été assez pauvre dans mon jeune temps, je vous assure ; autrement j'aurais épousé Mme Meagles beaucoup plus tôt), nous nous sommes mis à courir le monde. Voilà comment il se fait que vous nous avez trouvés nous écarquillant les yeux devant le Nil, et les Pyra mides, et les sphinx, et le désert, et tout le reste ; et voilà comment il se fait que Tattycoram finira par devenir un plus grand voyageur que le capitaine Cook. — Je vous remercie sincèrement, dit l'autre, des détails intimes que vous avez bien voulu me donner. — Çan'envautpas la peine, réponditM.

Meagles; je vous les donne bien volontiers, soyez-en convaincu. Et maintenant, monsieur Clennam, vous me permettrez peut-être de vous demander si vous avez enfin décidé quel sera le but de votre voyage ? — Non, vraiment. Je suis partout un débris de naufrage, une épave, et par conséquent sujet à me laisser entraîner parle premier courant venu. — Iî me paraît extraordinaire, si vous voulez bien excuser la liberté que je prends de vous dire cela, que vous ne vous rendiez pas directement à Londres, reprit M. Meagles du ton d'un conseil ler intime. — J'irai peut-être. — Oui; mais il faut vouloir y aller. — Je n'ai pas de volonté ; c'est-à-dire , ajouta M. Clennam en rougissant un peu, rien qui ressemble assez à une volonté pour me pousser à agir maintenant dans un sens ou dans un autre. Élevé par une main de 1er qui m'a brisé sans m'assouplir; obligé de traîner, comme un galérien, le boulet d'un emploi sur lequel on ne m'a pas consulté et qui n'a jamais été de mon goût; embarqué, avant ma vingtième année, pour l'autre bout du monde, où je suis resté en exil jusqu'à la mort de mon père, qui est décédé là-bas il y a douze ans ; toujours attelé à une charrue que je détestais, que peut on attendre de moi, maintenant que je suis arrivé au milieu de ma carrière?

Une volonté, un but, un espoir quelconque? Toutes ces lueurs étaient déjà éteintes en moi, avant que j'eusse appris à pro noncer les mots. — Eh bien, rallumez-les ! dit M. Meagles. — Ah ! c'est facile à dire ! Monsieur Meagles, je suis le fils de parents très-durs. Je suis Tunique enfant d'un père et d'une mère qui ont tout pesé, mesuré et évalué, et pour lesquels tout ce qu'on ne peut ni peser, ni mesurer, ni évaluer, n'a jamais existé ; des gens rigides, comme on dit, professant une religion sévère. Leur religion même n'était qu'un sombre sacrifice de goûts et de sympathies qui n'avaient jamais été les leurs, offert au ciel comme partie d'un marché qui devait leur assurer la jouissance de leurs biens terres tres. Visages austères , discipline inexorable , privations dans ce monde et terreurs dans l'autre, rien de gracieux ni de doux nulle part, et partout le vide dans mon cœur épouvanté.

Telle fut mon enfance, si je puis dénaturer le sens de ce mot au point de m'en servir pour désigner un pareil début dans la vie. — Comment, vous avez été si malheureux que cela? dit M. Mea gles, que le tableau qu'on venait de présenter à son imagination impressionnait d'une façon désagréable. C'est un début un peu rude. Mais c'est égal , il faut maintenant étudier et mettre à profit votre avenir, comme le doit faire un homme pratique. — Si les gens qu'on a coutume de confondre sous cette dénomi nation étaient des gens pratiques dans le même sens que vous.... — Mais ils le sont, interrompit M. Meagles. — Êtes-vous bien sûr de cela? — Mais je le suppose , répliqua M. Meagles, réfléchissant à la chose. II n'y a pas mille manières d'être des gens pratiques, hein? Mme Meagles et moi nous ne sommes pas autre chose. — Dans ce cas, la carrière inconnue qui se déroule devant moi est plus gaie et plus facile que je ne croyais, dit Clennam secouant la tête et avec son sourire grave.

Mais c'est assez causer de moi. Voici le canot. » Le canot en question était plein de ces chapeaux à cornes contre lesquels M. Meagles entretenait des préjugés nationaux; les por teurs desdits chapeaux mirent pied à terre, gravirent les marches, et tous les voyageurs emprisonnés se rassemblèrent. Alors il y eut un prodigieux déploiement de papiers de la part des chapeaux à cornes ; ces fonctionnaires procédèrent à l'appel et firent , comme de coutume, leur embarras pour signer, sceller, timbrer, parafer, poudrer divers documents , le tout afin d'arriver à des résultats excessivement gribouillés , raturés et indéchiffrables. Finalement tout fut terminé selon le règlement, et les voyageurs furent libres d'ailer où bon leur sembla. Dans la joie toute nouvelle de leur liberté reconquise, ils se sou cièrent fort peu de l'éclat et de la chaleur du soleil.

Ils traversèrent le port dans de gais canots et se trouvèrent de nouveau ras semblés dans un grand hôtel, où les jalousies baissées empêchaient le soleil de pénétrer, et où les dalles nues du parquet, les plafonds élevés et les corridors sonores tempéraient l'excessive chaleur. Sous ce toit hospitalier, une vaste table dressée dans une vaste salle fut bientôt abondamment couverte d'un magnifique repas ; et le régime du lazaret n'apparut plus que comme un souvenir mesquin, au milieu de plats appétissants , de fruits méridionaux , de vins frappés, de fleurs cueillies à Gênes, de neige rapportée du sommet des montagnes , et de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel répétées dans les miroirs. « Tenez ! je n'en veux plus aux muraiUes monotones du lazaret, dit M. Meagles. La première chose qu'on fait quand on quitte un mauvais gîte, c'est de lui pardonner.

Je ne serais pas étonné qu'un prisonnier commençât à se montrer moins sévère pour sa prison, lorsqu'on le met en liberté, _> 11 y avait une trentaine de convives, à peu près, et tout le monde causait ; mais chacun s'entretenait nécessairement avec ses voisins. M. et Mme Meagles, ayant leur fille entre eux, se trouvaient tous trois d'un côté de la table : en face étaient assis M. Clennam; un grand monsieur, un Français, qui, malgré ses cheveux et sa barbe aussi noirs que l'aile d'un corbeau et son aspect sombre et terrible (par politesse, pour ne pas dire diabolique), se montrait le plus doux des hommes, et une jeune et jolie Anglaise, voyageant toute seule ; celle-là avait une physionomie orgueilleuse et un regard observateur; elle avait évité la société de ses compagnons de route, ou peut-être était-ce eux qui Pavaient évitée : dilemme qu'eUe seule peut-être était capable d'éclaircir.

Le reste de la réunion se com posait du bagage habituel : des gens qui voyageaient pour leurs affaires et d'autres pour leurs plaisirs; des officiers anglais de l'armée des Indes en congé; des négociants intéressés dans le commerce avec la Grèce ou la Turquie ; un clergyman, à vraie tour nure de révérend, en cravate blanche, avec un modeste gilet mon tant, faisant avec sa jeune épouse un voyage de lune de miel; un papa et une maman, non moins britanniques, mais plus majestueux appartenant à la classe des patriciens , accompagnés de trois filles en train de mûrir et de rédiger leurs impressions de voyage, pour la plus grande confusion de leurs petites amies, à leur retouret une antique mère anglaise, sourde comme un pot, mais ferrée 'sur l'article des voyages, escortée d'une fille plus 'que mûre, qui s'en allait esquissant tous les sites de l'univers, dans l'espoir de trouver eníin un mari au bout de son pinceau.

L*Anglaise si réservée releva la dernière remarque de M. Meagles. ï Vous croyez donc qu'un prisonnier peut cesser jamais d'en vouloir aux murs de sa prison? demanda-t-elle d'une voix lente et en appuyant sur chaque mot. — - C'est une simple hypothèse de ma part, mademoiselle "Wade. Je ne prétends pas savoir au juste ce qu'éprouve un captif. C'est la première fois que je sors de prison. — Mademoiselle doute , dit le monsieur français, employant la langue de son pays, qu'il soit si facile de pardonner? — Oui. s Chérie fut obligée de traduire ce passage à M. Meagles, qui ja mais, en aucun cas, n'apprenait un mot de la langue des pays qu'il visitait. cc Oh ! fit— 11, vous m'étonnez. Mais c'est dommage, savez-vous? — De ne pas être crédule? demanda Mlle Wade. — Ce n'est pas tout à fait ce que j'ai voulu dire.

Vous tournez la question. C'est dommage de ne pas croire qu'il soit facile de pardonner. — Mon expérience, répliqua tranquillement Mlle "Wade , s'est chargée de corriger peu à peu mes croyances. C'est un progrès qui s'opère naturellement dans l'espèce humaine, à ce qu'on m'a dit. — A la bonne heure ! Mais il n'est pas naturel de garder ran cune, j'espère? demanda gaiement M. Meagles. — Si on m'avait enfermée dans une prison quelconque et que j'y eusse langui et souffert, j'aurais toujours cette prison en horreur, et je voudrais la brûler ou la raser à fleur de terre. Voilà tout ce que je sais. — C'est un peu fort, n'est-ce pas, monsieur? » dit M. Meagles, s'adressant au Français barbu. (C'était encore une des habitudes du père de Chérie, de parler à tous les étrangers un anglais pur sang, avec une parfaite conviction qu'ils étaient tenus de le comprendre de façon ou d'autre.) « Vous conviendrez que notre jolie compagne a des idées un peu absolues ? — Plaît-il! s répliqua poliment le Français.

Sur ce, M. Meagles répondit, toujours en anglais et d'un ton très satisfait : i Vous avez raison, monsieur. C'est aussi mon opinion. x> Le déjeuner commençant bientôt à devenir moins animé, M. Mea gles fit un discours qui , pour un discours , fut assez sensé , assez court et très-cordial. M. Meagles se contenta de demander : tí Puisque nous avons tous vécu en bonne intelligence depuis que le hasard nous a rassemblés, et que nous voilà sur le point de nous séparer, probablement pour ne plus nous rencontrer, que pourrions nous faire de mieux que de nous dire adieu et de nous souhaiter bon voyage, en vidant chacun un verre de champagne, à la ronde? » C'est ce que l'on fit, et après un échange général de poignées de main, la réunion se dispersa pour toujours. La demoiselle solitaire n'avait plus ouvert la bouche.

Elle se leva en même temps que les autres convives et se retira silencieusement dans un coin écarté de la vaste salle, où elle s'assit sur un canapé, dans l 'embrasure d'une croisée, et parut s'amuser à regarder le reflet de l'eau qui dansait en rayons argentés sur les barres de la jalousie. Elle se tenait éloignée de ses compagnes de voyage de toute la longueur de la salle, comme pour montrer qu'elle recher chait d'elle-même et par goût la solitude. Et pourtant il eût été aussi difficile que jamais de dire avec certitude si elle évitait les autres ou si c'étaient eux qui l'évitaient. L'ombre que Mlle Wade avait recherchée, et qui retombait comme un voile lugubre sur son front , s'accordait bien avec son genre de beauté. On ne pouvait guère contempler ce visage si tran quiUe et si dédaigneux, rehaussé par de sombres sourcils arqués et par des bandeaux de cheveux noirs, sans se demander quelle serait l'expression de ces traits , si leur expression venait à changer.

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