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La Normandie

Henri Alexandre Frère · 1870 · Scanned text

156,716 words · about 10 h 58 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Henri Alexandre Frère
Language
French
Published
1870
Length
156,716 words · about 10 h 58 min
Sections
39 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (39)
  1. Front matter about 2 min
  2. Chapitre I about 3 min
  3. Chapitre II about 11 min
  4. Chapitre III about 10 min
  5. Chapitre IV about 7 min
  6. Chapitre V about 9 min
  7. Chapitre VI about 11 min
  8. Chapitre VII about 2 min
  9. Chapitre VIII about 8 min
  10. Chapitre IX about 1 h 20 min
  11. Chapitre X about 1 h 15 min
  12. Chapitre XI about 29 min
  13. Chapitre XII about 54 min
  14. Chapitre XIV about 15 min
  15. Chapitre XV about 7 min
  16. Chapitre I about 6 min
  17. Chapitre II about 1 min
  18. Chapitre III about 3 min
  19. Chapitre IV about 1 min
  20. Chapitre V about 2 min
  21. Chapitre VI about 2 min
  22. Chapitre VII about 4 min
  23. Chapitre VIII about 5 min
  24. Chapitre IX about 8 min
  25. Chapitre X about 17 min
  26. Chapitre XI about 19 min
  27. Chapitre XII about 8 min
  28. Chapitre XIII about 10 min
  29. Chapitre XIV about 5 min
  30. Chapitre XV about 9 min
  31. Chapitre XVI about 3 min
  32. Chapitre XVII about 4 min
  33. Chapitre XVIII about 24 min
  34. Chapitre XIX about 5 min
  35. Chapitre XX about 37 min
  36. Chapitre XXI about 38 min
  37. Chapitre XXII about 52 min
  38. Chapitre XXIII about 20 min
  39. Chapitre XXIV about 54 min

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Front matter

BIBLIOTHÈQUE MOBALE DE LA JEUNESSE SÉRIE IN-4° Entrée de Henri II à Rouen. La Normandie. LA NORMANDIE PAR H. FRÈRE ROUEN MÉGARD ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS Propriété des Éditeurs , AVIS DES ÉDITEURS. Les Éditeurs de la Bibliothèque morale de la Jeunesse ont pris tout à fait au sérieux le titre qu'ils ont choisi pour le donner à cette collection de bons livres. Us regardent comme une obligation rigoureuse de ne rien négliger pour le justifier dans toute sa signification et toute son étendue. Aucun livre ne sortira de leurs presses , pour entrer dans cette collec tion , qu'il n'ait été au préalable lu et examiné attentivement , non-seulement par les Éditeurs , mais encore par les personnes les plus compétentes et les plus éclairées. Pour cet examen, ils auront recours particulièrement à des Ecclésiastiques.

C'est à eux, avant tout, qu'est confié le salut de l'Enfance, et, plus que qui que ce soit, ils sont capables de découvrir ce qui, le moins du monde, pourrait offrir quelque danger dans les publica tions destinées spécialement à la Jeunesse chrétienne. A M. EDOUARD FRÈRE, MEMBRE DE L* ACADÉMIE DES SCIENCES, BELLES-LETTRES ET ARTS DE ROUEN, DES SOCIETES DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE ET DE LONDRES, ETC. Mon cher Père , Je veux que votre nom commence la première page du premier livre que j'écris sur la Normandie. II sera pour mon travail une pro tection et pour ma conscience un hommage. Ce que vous avez appris à ma première jeunesse, j'ai essayé de rapprendre à la jeunesse d'un autre âge , et il est juste que ce qui vient de vous retourne à vous. Mieux que personne , vous savez quelles intentions ont présidé à la naissance de cet abrégé.

Rappeler les principaux faits dont notre pro vince a été le théâtre , parcourir ses villes et ses bourgades en reliant à l'unité de l'ordre chronologique leurs traditions particulières , évo quer sans fracas les souvenirs endormis sous les ruines , représenter sans appareil les figures les plus importantes qui traversent l'histoire de la Normandie , parler du passé avec mesure aux blonds soldats de l'avenir, voilà ce que je me suis proposé. Inexactitude et la clarté ont été mes premières préoccupations. Dans un pays au service duquel tant de savants ont mis leurs plumes, et dans un livre auquel sa des tination recommande la simplicité , j'aurais eu mauvaise grâce à entreprendre de longues appréciations ou d'ambitieux commentaires. Je n'enseigne rien qui ne m'ait été à moi-même enseigné par les au teurs les plus recommandables.

Chapitre I

Les Hommes du Nord. Le secret de la destinée des peuples est dans la connaissance de leurs mœurs. Lorsque le souvenir ne s'en est pas perdu, l'histoire offre autant d'intérêt au philosophe qui cherche les rapports des causes et des effets qu'au jeune élève dont la curiosité plus modeste est satisfaite de savoir avec précision les événe ments confus du passé. Sans doute, il faut tenir compte des transformations que le temps a nécessairement apportées aux premiers usages et aux premières lois, comme un fleuve dont les alluvions se déposent lentement sur les rives de l'humanité. Mais l'expérience donne promptement la mesure de ces modifications ultérieures ; et pour l'esprit qui, sachant les calculer, a d'abord examiné d'un œil attentif la source primitive, rien n'est livré au hasard dans le cours des faits qu'il voit se dérouler devant lui.

Ce n'est plus une suite, c'est un enchaînement. Toutes les phases de la vie du peuple qu'il étudie lui apparaissent avec leur raison d'être, au fond des mystères dévoilés de leur génération. II les devine* et les prédirait presque; non pas que ce soient les étapes d'un chemin fatalement tracé, non pas que les nations soient nées esclaves et irresponsables ; mais parce que leurs mœurs dont elles sont les maîtresses, les vices qu'elles ont acceptés et les vertus qu'elles ont acquises, doivent toujours guider leur choix vers les mêmes préférences dans Texercice de leur liberté. L'ingratitude du sol et la rigueur du climat repoussaient de Tintérieur des terres les populations maritimes de la Scandinavie. Audacieux et forts, naviga teurs aventureux, les Scandinaves longeaient les côtes dans leurs petits navires et remontaient les fleuves jusqu'au premier butin.

Leurs excursions, d'abord bornées à la mer Baltique et aux côtes de l'Océan voisines de la Scandinavie, s'étendirent bientôt jusqu'à l'Angleterre et à la France. Poussés par la pauvreté, à laquelle contribuait l'inégalité des partages dans les familles, parles difficultés du travail local, et surtout par le désir de défier la tempête, le vent, la foudre, le monde inconnu vers lequel ils laissaient le vent gonfler leurs voiles, les Scandinaves se réunissaient par bandes diverses, dont chacune avait plutôt un principal associé qu'un chef souverain. En effet, dans Tintérieur même de la Scandinavie oïl les populations sédentaires se prêtaient mieux à Texercice de l'autorité royale, les affaires d'intérêt général et les causes privées d'une certaine importance étaient jugées par des assemblées populaires ou things.

Les vieillards qui gardaient le dépôt des traditions publiques exposaient la coutume et donnaient leur avis ; puis le peuple prononçait sa décision. Les rois n'avaient guère d'autre mission que de l'exécuter. Les things ne servaient pas seulement aux délibérations de la politique ou au jugement des procès. C'étaient des marchés où les populations lointaines faisaient leurs approvisionnements et trafiquaient de toutes choses. C'étaient aussi des écoles littéraires, et les seules révélations où la poésie nationale apparût au peuple charmé. On y entendait les Scaldes, les Valas, tous les chants qui glorifiaient la mythologie compliquée du Nord ou les exploits des guerriers. C'était l'époque et le lieu des divertissements publics. Puis, ces rudes marins retournaient à leurs expéditions aventureuses, à leur vie gros sière, buvant de la bière et de l'hydromel dans des cornes de bœuf, se vêtant de peaux de bêtes, ne se coupant jamais ni les cheveux ni la barbe, se forgeant des armes en pierre.

Les chefs se couvraient de la cotte de maille et se coiffaient du casque. Tous portaient un bouclier. A la guerre, leur tactique consistait dans une attaque impétueuse et dans la violence du premier choc. Ne pouvant em porter dans leurs bateaux étroits aucune machine de combat, Us s'étaient habitués à ne compter que sur eux-mêmes, et à faire de leurs propres personnes réunies ensemble en une masse compacte une machine terrible qui se lançait sur l'ennemi et Técrasait. Quant à leurs croyances religieuses, elles rappellent, par un mystère dont les savants ont essayé diverses explications, les plus riches fantaisies des théodicées orientales.

Chapitre II

La Neustrie ou la Normandie avant Rollon, La partie des Gaules appelée depuis la Normandie, et où les hommes du Nord allaient s'établir, avait formé dans l'empire romain la seconde Lyonnaise. Au temps de Ptolémée, c'est-à-dire dans la première moitié du second siècle, on y distinguait plusieurs agglomérations de peuples indépendants les uns des autres et dont voici les principaux : Les Calètes, dont la capitale était Juliobona (Lillebonne). Vélocasses, Rotomagus (Rouen). Lexoves, Noviomagus (Lisieux). Eburoviques, Mediolanum-Aulercorum (Evreux). Essui, Saïum(Séez). Viducasses, Vieux, près de Caen. Bajocasses, Augustodorum (Bayeux). Unelli, Constantia (Coutances). Abricantes, Ingena (Avranches). Lillebonne et Rouen paraissent avoir été les deux villes les plus considérables de ces agglomérations.

Plusieurs voies romaines se réunissaient dans la première et venaient, Tune de Rouen, en passant par le Mont-aux-Malades, l'autre de Caracolinum dans le voisinage d'Harlleur, la troisième de Boulogne, la quatrième de Breviodurum, aujourd'hui Pont-Audemer, la cinquième d'Evreux, la sixième du bord de la mer près de Fécamp. Un théâtre, des bains publics, deux enceintes forlifiées sont autant de preuves de Timportance de Tantique Juliobona, dont la splendeur n'était pas encore effacée dans le ve siècle. Rouen était limité au sud parla Seine, dont les eaux baignaient le terrain occupé aujourd'hui par la rue de r Archevêché, la place de la Calende et la place Notre-Dame; la rivière de Robec le défendait à Test, et une porte située à l'extrémité de la rue aux Ours le fermait à l'ouest. Au nord, un fossé avait été creusé au delà des rues de l'Aumône et des Fossés-Louis VIII.

Cette première enceinte subsista jusqu'aux ducs de Normandie, qui les premiers agrandirent leur capitale. La Normandie était encore la seconde Lyonnaise, quand, à la fin du m* siècle, saint Mellon apporta le christianisme à Rouen, Taurin à Evreux et Exupère à Bayeux. On croit que saint Mellon mourut à Héricourt-en-Caux le 22 octobre 310. Mais le premier événement qui serve de date certaine aux origines historiques de la province estl'épiscopat de saint Viclrice. II entreprit à Rouen plusieurs construc tions religieuses, dont l'une fat destinée à recevoir les reliques de saint Gervais, au dépôt desquelles elle dut son nom. Le prélat donna lui-même l'exemple aux ouvriers en se mêlant à leur travail, la truelle et la pioche à la main. En 408, une grande révolution s'opère. Les Armoriques, dont la seconde Lyonnaise faisait intégralement partie, se révoltent contre la conquête romaine et se constituent en république sous des magistrats de leur choix.

Elles luttent pendant un siècle, qu'elles emploient moins à jouir de leur indépendance qu'à consommer leur rébellion, et en 497 Clovis, à la tête des Francs, les range sous sa domination. Passant par des transitions aussi brusques, le pays ne pouvait pas n'en point souffrir. L'administralion que les Romains avaient si habilement organisée, dis tinguant les uns des autres les intérêts religieux, civils, judiciaires, militaires, retomba dans le chaos, sous les usages primitifs et confus des tribus franques. C'était un des maux les plus graves que dût produire cette substitution de mœurs barbares à une civilisation raffinée, à côté d'avantages incontestables qu'on pourrait résumer peut-être en une sorte de rajeunissement universel. Des ducs et des comtes, étrangers aux connaissances du régime municipal, indisposés contre les détails politiques dont les langueurs n'allaient pas à leurs soudainetés militaires, firent succéder le despotisme du grade et la rudesse de l'autorité aux délicatesses diplomatiques de leurs prédécesseurs.

A la mort de Clovis, la Neustrie passe sous la domination de son troisième fils, Childebert ; et jusqu'à Charlemagne elle traverse les temps sauvages dont le meurtre et l'assassinat font tous les frais. Les crimes particuliers et les malheurs publics, les assassinats politiques et les meurtres privés, les vengeances personnelles et les représailles collectives se succèdent avec la triste uniformité de leur spectacle toujours sanglant. U y a cependant deux noms qui dominent ce siècle et auxquels revient le bideux succès de s'être signalés par leurs cruautés : ce sont les noms de Brune haut et de Frédégonde. En 567, sous l'épiscopat de saint Victrice, Chilpéric, roi de LA NEUSTRIE OU LA NORMANDIE AVANT ROLLON. 13 Neustrie, épousa d'abord Galsuinde, et la tua pour s'unir à Frédégonde. Sigeberl, frère de Chilpéric, avait épousé Brunehaut, sœur de Galsuinde ; à la nouvelle du meurtre de sa belle-sœur, et sur les instigations de Brunehaut, il déclara la guerre à Chilpéric.

La fortune le favorisa ; il prit toutes les villes principales de la Neustrie sans défense, et Chilpéric, abandonné des siens, seul dans Tournay où il s'était réfugié, semble n'avoir plus qu'à céder son dernier asile. Mais une terrible amie lui restait encore. Guidée par sa haine fratricide, sinon par sa ten dresse conjugale, Frédégonde fait appeler deux pages et les charge d'aller trouver Sigebert avec l'apparence de transfuges, et, une fois à son service, de le tuer. Us partent avec la promesse de magnifiques récompenses. Un mois après, Sigebert tomba percé de coups au moment où l'armée neustrienne relevait sur le pavois pour le proclamer roi. Ses blessures étaient nombreuses, mais ne paraissaient pas profondes. Vain espoir : en quelques minutes la chair se gonfla sous la plaie, et la victime expira : les poignards des assassins étaient empoisonnés.

Un peu plus tard, Frédégonde eut un autre succès. Irritée contre un fils que son mari avait eu de Galsuinde et dont la naissance était sans doute le premier tort, elle força Chilpéric à renvoyer dans le voisinage de Soissons pendant un été où la peste y sévissait. Le fléau, moins féroce que Frédégonde, recula devant l'innocent. Ce prodige, loin de la désarmer, redoubla sa fureur, et, ne se sou ciant plus de courir des hasards inutiles pour sauver de minces apparences, elle se fit livrer le jeune prince enchaîné par son père et l'assassina. Ce n'était pas son dernier crime. Brunehaut, que son veuvage trouvait encore jeune et belle, fut aimée de Mérovée, second fils de Chilpéric, et l'épousa à Rouen, où Tévêque Prétextât bénit leur union. Chilpéric rapprit avec colère el feignit de s'indigner de la violation des lois canoniques qui défendaient les mariages entre tante et neveu.

Poursuivis par lui, les nouveaux époux se réfugièrent dans l'église Saint-Martin, située près de la Renelle, et qui assurait, comme tous les monuments religieux, un asile inviolable aux fugitifs. Chilpéric annonça qu'il leur pardonnait, et les persécuta jusqu'à ce que le malheureux Mérovée tombât dans un piège où il perdit la vie. Sa mort n'était que la moitié de la vengeance que Frédégonde dictait à Chilpéric. L' évêque Prétextât, qui avait appelé les bénédictions du ciel sur l'union de sa rivale, devait aussi périr. Elle força Chilpéric à l'accuser de haute trahison devant un concile tenu à Paris en 577, mesure insuffisante qui ne produisit que Texil du prélat dans l'ile de Jersey. II y resta sept ans, pendant lesquels une créature de Frédégonde, Mélance, occupa Févêché déchu de la Neustrie.

Mais en 584, Chilpéric ayant reçu la mort qu'il avait lui-même si souvent donnée, les Rouennais chassèrent Mélance et rappelèrent Prétextât. Pendant deux ans il jouit en paix de sa réintégration, lorsqu'au jour de Pâques 586, à la grand'messe, et au pied même de l'autel de la cathédrale, Frédégonde le fit poignarder. Criminelle insatiable, elle insulta à son dernier soupir par son hypocrisie, et, se présentant devant Prétextât à l'agonie, déplora le coup qui le frappait, appela les médecins, maudit et menaça les meurtriers. « Qui a commis le crime, lui dit tout à coup le moribond, qui se redressa comme un fantôme, qui m'a tué, si ce n'est celle qui tua des rois, et qui a fait toujours couler le sang des innocents? Je vais mourir, et toi, l'auteur de ces forfaits, tu seras maudite dans les siècles ; mon sang retombera sur ta tête. » Et il expira.

Un des spectateurs de cette scène ne put retenir son indignation et reprocha à Frédégonde la mort de Tévêque bien-aimé de Rouen. Impassible et froide, mais feignant d'avoir pitié de son erreur et de l'attribuer à l'excès de sa peine, elle rengagea à venir s'asseoir à sa table, pour parler longuement de Prétextât ; et là elle lui servit un breuvage empoisonné. Cet exemple, qui montrait combien il était dangereux de manifester de trop vives sympathies pour la cause de Prétextât, n'empêcha pas la Neustrie tout entière de porter son deuil. Bomachaire, évêque de Coutances, vint à Rouen célébrer ses funérailles, et Tévêque de Bayeux, qui se mit provisoirement à la tête du diocèse, fit fermer toutes les églises de Rouen et suspendit Texercice du culte jusqu'à la découverte des vrais coupables. Frédégonde trembla pour la première fois de sa vie devant la solennité de ces décisions.

L'Église, dont la puissance séculière était alors considérable, en se mettant à la tête de ce qui ressemblait à une protestation publique, paraissait décidée à obtenir Texpiation du crime, si haut qu'il fallût aller la chercher. II n'était pas rare de la voir ainsi, répondant aux cris du peuple, donner une forme imposante à ses manifestations et accepter d'intervenir comme un juge suprême contre les premières puissances de la terre. Un nouveau crime pouvait seul sauver Frédégonde. Ayant inventé contre un de ses domestiques des charges imaginaires, elle lui imputa le meurtre et le livra à la justice. Appliqué à la question, le malheureux, comme tous les accusés qui subissaient ces tortures préventives et ne voyaient d'autre moyen de les abréger que l'aveu, reconnut sa culpabilité. Mais en même temps il déclara que Frédé gonde et Mélance l'avaient payé pour consommer le meurtre.

Frédégonde réussit à le faire mourir, avant que ses déclarations eussent pris une consis tance suffisante pour les informations judiciaires de l'époque ; et sa mort tint lieu du sacrifice dû à la mémoire de Prétextât. C'est ainsi que l'instigatrice de tant de crimes échappa au châtiment qui Tattendait. Quant à Brunehaut, elle expia le meurtre de Galsuinde dans un supplice affreux que lui imposa le fils de Frédégonde. Son extrême vieillesse ne lui valut pas sa grâce. Elle fut promenée pendant un jour dans les rangs de l'armée neustrienne, exposée aux insultes des soldats; le lendemain mille tortures lui surent infligées, et enfin le troisième jour, des bourreaux rattachèrent à la queue d'un cheval indompté qui la traîna sur les cailloux. Quelques heures après, des taches de sang indiquaient la roule où elle avait passé et au bout de laquelle on retrouva des lambeaux encore pantelants de son cadavre.

Frédégonde avait réussi à rendre à Mélance l'épiscopat de Rouen ; mais à la LA NEUSTRIE OU LA NORMANDIE AVANT ROLLON. 15 mort de cet usurpateur, il fallut élire un évêque, et le peuple se prépara à cette importante nomination par le jeûne et les prières publiques. Dieu, touché de ces efforts, lui dicta le meilleur choix qu'U pût faire : Romain, chancelier de Clotaire II, fut élu. Le nouveau prélat entreprit la destruction des temples du paganisme. II mérita par son dévouement à la religion que le peuple lui accordât la grâce d'un coupable par année. Ce fut l'origine du privilège de la fierté. Son successeur, saint Ouen, ne fit pas moins contre l'idolàtrie et ses pratiques. On l'entendait souvent recommander aux habitants de son diocèse de ne pas croire aux magiciens, aux devins, aux sorciers, aux enchanteurs ; de ne les consulter ni pour les maladies, ni pour aucun autre sujet.

Et il ajoutait : « N'observez pas les augures, les éternuments, le chant des oiseaux. Que nul chrétien ne remarque le jour qu'il sort de chez lui ni le jour qu'il y rentre ; que nul ne fasse attention au jour ni à la lune, pour entreprendre une besogne. Que personne, à la fête de saint Jean ou de tout autre saint, n'organise des danses, des concerts, des sorti lèges. Que personne n'invoque le nom des démons, Neptune, Pluton, Diane, Minerve, ou des génies. Qu'on n'aille point aux temples, aux pierres, aux fon taines, aux arbres, aux carrefours, y allumer des cierges ou y accomplir des vœux. Qu'on n'attache pas de ligatures au cou d'hommes ni de bêtes. Qu'on ne fasse pas de lustrations ni d'enchantements sur les herbes, ni passer des ani maux par le creux d'un arbre ou par un trou fait dans la terre.

Qu'aucune femme ne suspende d'ambre à son cou. Qu'aucune, avant de faire de la toile, de la teinture ou tout autre ouvrage, n'invoque Minerve ni autres fausses divinités. Si la lune vient à s'obscurcir, ne poussez point de clameurs ; c'est par la volonté de Dieu qu'elle subit de temps en temps des éclipses. Ne craignez pas d'entre prendre un ouvrage au moment de la nouvelle lune : Dieu a voulu que la lune marquât les temps, nous éclairât dans Tobscurité des nuits, et non qu'elle mit obstacle à nos travaux ou frappât l'homme de folie, comme le croient les insensés qui attribuent à la lune les propriétés du démon. » Ces exhortations, dont le texte nous a été transmis par les documents les plus authentiques, présentenl un curieux tableau des superstitions païennes qui affectaient encore les Neustriens au vne siècle.

Saint Ouen consacra sa vie à civiliser son diocèse. U fonda les célèbres abbayes de Fontenelle et de Jumiéges, où le culte des lettres occupa les intelligences délicates qui ne demandaient qu'à s'ouvrir. U leur donna le rayon de soleil qu'il leur fallait pour éclore, et, de bouche en bouche, les enseignements passèrent, se répandant peu à peu dans les rangs reculés du peuple. "Wandrille réunit dans l'abbaye de Fontenelle, qui plus tard porta son nom, une bibliothèque importante à laquelle les maîtres burent la science qui forme les disciples. La jeunesse accourut de toutes parts pour remplir les écoles à peine ouvertes, et il en sortit des célébrités de tout genre, notamment Génésion et Lambert, qui devinrent évêques de Lyon, et Ansbert, qui succéda à saint Ouen en 583. C'est Ansbert qui, à la cérémonie d'inauguration de son épiscopat, ayant fait dresser deux tables, l'une pour les indigents, l'autre pour les nobles, alla s'asseoir à la pre mière.

Quelques années après, comme une famine désastreuse sévissait dans la Neustrie, il fit vendre dans des contrées plus heureuses tous les trésors de Tévêché pour avoir du blé à distribuer au peuple. La province lui dut aussi l'introductionde la vigne, qui y fut cultivée avec succès pendant des siècles. Après l'épiscopat d' Ansbert, la Neustrie retombe, sous les derniers rois mérovingiens, dans les maux inséparables des décadences dynastiques. Les Carlovingiens lui sont plus funestes encore, et la suite de leurs règnes, en exceptant celui de Charlemagne, n'est qu'une suite de guerres, de discordes, de scandales et d'invasions. Sous Charlemagne, les guerres sont glorieuses, les invasions sont repoussées, la civilisation reparaît. Les missi dominici, au nombre desquels figurent plusieurs de nos évêques, rétablissent Tordre dans les provinces ; la célèbre école de Fontenelle reprend son premier éclat; c'est dans ses salles studieuses que se rédige le recueil des Capitulaires, qui auraient seules immortalisé le fils de Pépin.

En 769, Charlemagne fait ses pâques dans la cathédrale de Rouen et se montre Thomme le plus pieux de son temps, comme il en était le plus brave. Mais sous ses successeurs, les divisions recommencent, le système féodal, en s'organisant, organise le désordre oligarchique; les invasions saxonnes et normandes se multiplient et rencontrent des rois qui marchandent la paix avec de l'or, au lieu de Texiger avec les armes. Pendant le printemps de Tannée 841 les Normands dévastent la ville et le monastère de Fécamp, remontent la Seine, brûlent Rouen, pénètrent jusqu'à Tabbaye de Saint-Denis et reprennent la mer le 31 mai. En 845 et en 850, ils vont menacer, jusque dans son palais, Charles le Chauve, qui traite avec eux pour 7,000 livres d'argent. De 851 à 866 ils remontent encore huit fois la Seine, brûlant Tabbaye de Fontenelle, hivernant tantôt à Oissel, tantôt à Vernon, tantôt à Pont-de-T Arche, ne repartant qu'avec des sommes énormes qu'ils se sont fait compter jusque dans Paris, ou, s'ils ont à lutter contre des tentatives plus courageuses, ne cédant que lorsque d'autres tribus normandes alliées aux bandes indigènes leur opposent une énergie qu'ils savent bien reconnaître.

Chaque fois leurs ravages augmentent la misère qui semblait chaque fois poussée à son extrémité. Les excès que com mettent les grands alternent avec ceux que commettent les pirates. Une fois de plus la France et la Neustrie retombent dans le chaos.

Chapitre III

Hrolf ou Rollon, premier duc de Normandie. Le duché de Normandie a été fondé par un exilé. Hrolf ou Rollon, fils du iarl de Mœu, fut chassé de la Nonvége par le roi Harald, qui, pour repeupler son royaume désert et y ramener la sécurité , avait rigoureusement interdit la piraterie sur ses côtes. Rollon, comme tous les jeunes guerriers de la Nonvége, reçut cet ordre en murmurant ; et plus hardi qu'eux , il déclara n'en tenir au cun compte. II débarqua un jour sur la côte de Wilon et fit main basse sur tout le bétail qu'il y rencontra. A cette nouvelle , Harald convoqua un tribunal qui le condamna à Texil. Pour son humeur aventureuse, c'était la moindre des peines. Avec d'intrépides compagnons dont la sévérité d'Harald grossit le nombre, il alla explorer l'Angleterre, les Hébrides et toutes les îles environnantes.

Mais en Angleterre régnait Alfred le Grand, dont une bande de pirates ne pouvait pas triompher. II renonça donc promptement à y former un établissement. Un songe lui indiqua la route qu'il devait suivre. Dans les premiers jours de Tannée 876, il assembla les chefs de sa troupe et leur raconta qu'il avait vu, pendant son sommeil, un essaim d'abeilles bourdonner autour des voiles de sa flotte; puis, prenant leur vol à travers l'Océan , elles étaient allées s'abattre sur des arbres nouveaux, plantés dans une contrée fleurie. Ces abeilles, c'étaient les messa gères qui leur montraient le chemin. Ses compagnons avaient trop de foi dans les inspirations du sommeil pour ne pas accueillir cette nouvelle avec joie. Tout fut préparé pour le départ, et un vent favorable eut bientôt porté les pirates à Tembouchure de la Seine.

Nous avons laissé voir dans quel état ils devaient trouver la Neustrie. Désolée par les précurseurs de Hrolf, par les agitations intestines, par les divisions des grands, elle ne pouvait ni se défendre ni résister. Les murs de Rouen avaient été rasés. La population effrayée pria son évêque Francon d'intercéder pour elle. Le prélat alla au-devant des Normands qu'il rencontra à Jumiéges. Us promirent d'épargner les habitants et prirent possession de la ville de Rouen sans la livrer au pillage. Us entrèrent par la porte voisine de l'église Saint-Martin, à l'endroit où est aujourd'hui la cour de ce nom. Pendant vingt ans, ils continuèrent leur vie errante, parcourant le pays dans tous les sens, s'en éloignant même pour des expéditions d'outre-mer, et ne se fixant nulle part. Le Cotentin souffrit surtout de leurs ravages.

Ayant fait sur les rives de la Marne une expédition au retour de laquelle ils avaient rencontré devant Paris une résistance extraordinaire qui les avait irrités, ils ne redescendirent la Seine que pour aborder sur les côtes du Cotentin ; Saint-Lô fut bientôt pris et pillé, Tévêque de Coutances massacré, et les habitants passés au fil de Pépée. Les historiens consciencieux s'accordent à reconnaître que dans la foule des événements rapportés à cette époque par la tradition, le premier qu'amène avec quelque certitude Tordre chronologique est le siège de Chartres. Dès que Rollon se fut présenté sous les murs de cette ville avec ses machines de guerre, Tévêque Anselme appela au secours de la capitale de son diocèse Richard, duc des Bour guignons, Robert, comte de Paris, et Eble, comte de Poitou.

Malgré ces avantages, Rollon était déjà presque certain du succès, quand, un jour, Tévêque Anselme, revêtu de ses habits pontificaux, portant la tunique de la Vierge, trésor de l'église de Chartres, fit ouvrir les portes et se dirigea vers le camp. Une poignée d'hommes dévoués, sûrs de la protection divine, le suivait en chantant. Dieu laissa le mi racle s'accomplir. Terrifiés par la puissance inconnue qu'ils sentaient s'avancer contre eux, les Normands levèrent le siège et revinrent à Rouen, qui leur servait déjà de centre d'opérations. Charles le Simple méditait une alliance avec eux, pour les employer contre Eudes, son compétiteur à la royauté. L'évêque de Reims, Foulques, qui, l'ayant sacré roi, avait conservé sur lui une sage influence, chercha à l'en empêcher. « Sachez bien que si vous le faites, lui écrivit-il; sachez bien que si vous écoutez de pareils airs, vous ne pourrez plus compter sur ma foi ; que je détournerai de votre parti tous ceux que je pourrai en détourner, et qu'avec mes coopérateurs, vous excommuniant, vous et les vôtres, je vous frapperai d'un anathème éternel.» A la mort d'Eudes et de Foulques en 900, Charles se demanda de nouveau ce qu'U devait faire à regard des Normands.

H interrogea les principaux seigneurs. Parmi eux se trouvait le comte Robert, qui, mécontent d'un des vassaux du duc de Bourgogne, et sans respect pour la présence d'un roi sans dignité, monta à cheval et partit sans plus de cérémonie. Le trouble se mit dans l'assemblée, qui HROLF OU ROLLON. 19 se sépara sans rien décider. Mais si la puissance de Charles diminuait tous les jours, celle de Rollon augmentait sans cesse, et bientôt tout le monde reconnut l'impossibilité de le combattre, et par suite la nécessité de se rattacher. Le con seil, composé des évêques, des comtes et des abbés , fut d'un avis unanime et invita le roi à faire des propositions d'arrangement aux Normands. L'évêque de Rouen, Francon, fut cette fois encore député vers eux. Us convinrent d'une trêve de trois mois, à l'expiration de laquelle fut conclu le traité définitif de Saint- Clair-sur-Epte.

Ce fut une cérémonie imposante : d'un côté de la rivière, Charles, entouré des grands de son royaume, de l'autre Rollon avec ses chefs normands aux longs cheveux et aux armes étranges, la jeune et forte barbarie du Nord venant dicter ses lois aux héritiers efféminés de la décadence romaine; spectacle mémorable et digne d'immortaliser le petit village et l'étroit cours d'eau qui en furent le théâtre. Le seul renseignement certain qui nous soit parvenu sur les clauses de ce traité, peut-être purement verbal, c'est que les Normands consentirent à recevoir la foi chrétienne, à condition qu'on leur céderait quelques contrées maritimes, avec la ville de Rouen et toutes ses dépendances. Le territoire cédé se détermine ainsi : l'Eple en formait la limite orientale, depuis son embouchure près Giverny jusqu'à sa source, dans les environs de Forges.

A Test et au nord-est, la limite suivait une ligne tirée depuis la source de l'Epte jusqu'à la ville d'Eu en suivant le cours de la Bresle. Quant aux contrées maritimes, elles se trouvent nécessai rement presque toutes entre l'embouchure de la Seine et le Tréport, voisin de la ville d'Eu. II n'est pas sans intérêt de remarquer que ce sont là les bornes actuelles du département de la Seine-Inférieure, plus la portion du département de l'Eure comprise entre la Seine et l'Epte, vers leur confluent. Pour avoir la limite du territoire cédé sur la rive gauche de la Seine , il faut tirer une ligne à partir de Tabbaye de Saint-Leuffroy, laissant Evreux au midi, jusqu'aux limites du Bessin,cédé à Rollon en 923. En définitive, c'était là un riche et grand pays, dont il ne faut pas cependant regretter beaucoup la concession, puisque Rollon le possédait depuis longtemps : ce ne fut que la consécration officielle du fait accompli.

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