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Histoire de la dernière Capitulation de Paris, etc

Alfred Auguste Ernouf · 1859 · Scanned text

94,698 words · about 6 h 38 min to read

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About this book

Author
Alfred Auguste Ernouf
Language
French
Published
1859
Length
94,698 words · about 6 h 38 min
Sections
14 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (14)
  1. Front matter about 13 min
  2. Chapitre II about 13 min
  3. Chapitre III about 11 min
  4. Chapitre IV about 15 min
  5. Chapitre V about 9 min
  6. Chapitre VI about 15 min
  7. Chapitre VII about 16 min
  8. Chapitre VIII about 20 min
  9. Chapitre IX about 14 min
  10. Chapitre X about 20 min
  11. Chapitre XI about 15 min
  12. Chapitre XII about 12 min
  13. Chapitre XIII about 11 min
  14. Chapitre XIV about 3 h 33 min

Continue:

Front matter

HISTOIRE DE LA DERNIÈRE CAPITULATION DE PARIS R Ê 1) I G F. E S 11 U DES DOCIDIEKTS OFFICIELS El' INÉDITS PAR LE BARON ERNOUF PARIS MICHEL LËVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 RIS HISTOIRE DE LA DERNIÈRE CAPITULATION DE PARIS Paris. -lmp. Wiltershcim, 8, rue Montmorency. HISTOIRE DE LA DERNIÈRE CAPITULATION DE PARIS RÉDIGÉEE SUR DES DOCUMENTS OFFICIELS ET INÉDITS FAR LE BARON ERNOUF PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS ROE VIVIENNE, 2 BIS 1859 Reproduction et traduction réservées AVANT-PROPOS On sait qu'après la bataille de Waterloo et Fabdi cation de l'empereur Napoléon Ier, Paris fut remis aux commandants des troupes anglo-prussiennes, en vertu d'une convention signée à Saint-Cloud, le 5 juillet 5. Cette convention fut scrupuleusement exé cutée par le gouvernement provisoire français, avec lequel les alliés de Louis XVIII avaient traité; ils occupèrent Paris sans coup férir le 7 juillet, et Louis XVIII lui-même y rentra à leur suite dès le lendemain.

Malgré l'avantage immédiat, évident, que ce prince avait retiré de la convention du 5 juillet, ses ministres jugèrent à propos, ultérieurement, de déclarer en son nom que cette transaction, ayant été conclue avec des rebelles, lui avait été et lui de meurait plus qu'étrangère; qu'en conséquence, il re fusait de la reconnaître et d'en observer les clauses. Cette détermination, conforme aux tendances réac tionnaires qu'encourageait alors la politique des puis sances coalisées, fut inspirée par une pensée mauf AVANT-PROPOS. 2 vaise, le désir de se venger à tout prix d'ennemis désarmés. On mit à néant, par une interprétation sophistique, la capitulation de Paris, parce qu'un des articles de cette capitulation créait un obstacle insurmontable à des mesures de rigueur auxquelles on recourut sans scrupule, dès qu'on crut pouvoir le faire sans péril.

Le gouvernement de Louis XVIII ayant donc écarté, comme chose indifférente ou importune, tout souvenir, toute trace matérielle de l'acte qui avait restitué à ce monarque sa capitale, plusieurs documents d'un grand intérêt, concernant cette capitulation, demeurèrent entre les mains de mon beau père, M. le baron Bignon, l'un des trois commissaires français qui Pavaient débattue et signée. Ce dossier comprend toutes les pièces originales, et la plupart inédites, des diverses négociations essayées pendant l'interrègne, du 22 juin au 5 juillet, notamment : \ ° Les lettres adressées aux ministres des grandes puissances par M. Bignon, chargé du portefeuille des affaires étrangères pendant cet interrègne; 2° Les instructions et la correspondance de M. de Lafayette et de ses collègues, envoyés par la commis sion de gouvernement provisoire auprès des souverains alliés aussitôt après Fabdication ; 5° La correspondance de M. le comte Otto, chargé AVANT-PROPOS. 3 simultanément d'une mission semblable auprès du cabinet de Londres ; 4° Les instructions et les lettres des cinq commissaires nommés le 27 juin pour traiter spécialement d'une suspension d'armes avec les Anglais et les Prussiens, qui déjà menaçaient Paris; 5° Toutes les pièces directement relatives à la con vention du 5 juillet, et notamment le premier projet présenté par les commissaires français, avec des an notations et corrections de la main même du duc de Wellington, puis une des expéditions originales du texte définitif de la convention, avec les signatures et les cachets.

Chapitre II

Suites funestes de l'abdication. — La commission de gouvernement provisoire. — Fouché. L'empereur n'avait que trop justement pressenti les conséquences du sacrifice qu'on exigeait de lui. Par la dé fection des représentants, la France entière se trouva en traînée dans la déroute de Waterloo. On s'était imaginé que l'abdication désarmerait nos ennemis; elle ne désarma que nos défenseurs. D'un échec que Napoléon seul pouvait réparer, on fit, en se séparant de lui, l'un des plus effroyables désastres qu'une nation puisse essuyer sans périr. On a prétendu, en jugeant d'après l'événement, qu'une fois l'abdication exigée et obtenue, le mieux aurait été de proclamer et de redemander de suite Louis XVIII. La question rt'est pas de savoir si cette solution eût été la meilleure, mais si elle était possible dès le 22 juin.

Or, dans ce moment, les royalistes n'étaient nulle part en mesure de se prononcer avec l'ensemble et l'énergie né cessaires pour décider ce rappel spontané ; ils avaient contre eux l'armée, et ne comptaient qu'une minorité impercep tible et timide dans les assemblées législatives. Le véritable esprit politique de ces assemblées se manifesta tout d'abord par le choix des membres de la commission de gouvernement provisoire. Ce n'était pas assurément pour préparer la rentrée du frère de Louis XVI que l'on désignait , pour figurer dans cette commission, trois convention nels régicides. Tous les contemporains, sans distinction d'opinion, ont conservé cette impression, qu'une tentative royaliste qui se serait produite immédiatement après l'abdication, tandis que l'Empereur était encore dans le voisinage de Paris et de l'armée , aurait infailliblement provoqué un mouvement à la fois populaire et militaire en faveur de Napoléon.

Celui-ci n'ayant d'ailleurs ab diqué qu'en faveur de son fils, la proclamation spontanée d'un autre souverain le relevait de cette abdication, et lui donnait un point d'appui légal pour ressaisir la dictature1. II a fallu, pour que le rétablissement de la branche aînée des Bourbons devînt, non plus seulement possible, mais nécessaire, que Napoléon fût parti, l'enneini aux portes de Paris, qu'un fatal concours de circonstances amortît toute résistance, paralysât toute énergie, même celle du désespoir ! II a fallu, en un mot, que toutes les conséquences de l'abdication eussent acquis leur plein et entier développement. Quelques jours suffirent, il est vrai, pour réduire la France à subir la loi rigoureuse du vainqueur. Mais dans ces quelques jours se presse un monde entier d'événements, de péripéties, aboutissant « II y eut cependant, le 27 juin, Un projet de rappel des Bourbons, concerté entre Fouché et Davoust, projet dont nous reparlerons tout à l'heure.

Mais il est essentiel de remarquer que dans ce moment l'invasion anglo-prussienne avait fait déjà de grands progrès, qu'on avait des données au moins très-vraisemblables sur les intentions définitives de l'Angleterre à l'égard des Bourbons, enfin que les mesures étaient prises pour que l'Empereur fût déjà loin de Paris au moment où la proposition du rappel de Louis XV111 aurait été soumise officiellement aux chambres. Toutefois, s'il avait été donné suite à ce projet, il est difficile de deviner ce qui serait arrivé. enfin à une solution tout à fait opposée aux sympathies, aux vues de ceux-là même qui l'avaient préparée sans s'en douter. Le choix des membres de la commission de gouverne ment provisoire trahissait déjà tout à la fois cet esprit de répugnance et de précaution hostile contre les Bourbons, dont nous parlions tout à l'heure, et le commencement de ce travail de désorganisation, qui devait bientôt rendre leur rétablissement inévitable.

Chacun de ces choix avait néanmoins, jusqu'à un certain point, sa raison d'être. Le nom de Camot, associé au souvenir d'une lutte énergique et heureuse contre une autre coalition, semblait de bon augure, dans l'éventualité de grandes mesures à prendre pour la défense nationale. Grenier, l'un des plus habiles tacticiens de l'armée française, appartenait à la catégorie peu nombreuse d'officiers supérieurs qui pouvaient se plaindre de n'avoir été ni suffisamment mis en évidence, ni récompensés suivant leur mérite sous le régime impérial ; il présentait donc une double garantie de capacité et d'indépendance à ceux qui croyaient pouvoir se passer de Napoléon. Quinette, esprit laborieux et pratique, avait eu le mérite de montrer du sang-froid dans les premiers moments de l'émotion excitée par la fatale nouvelle de Wa terloo.

Caulaincourt, noble et loyale nature, mais brisé moralement et physiquement par tant de terribles secousses depuis 1812; Caulaincourt, le fidèle et malheureux négociateur de Prague et Châtillon, somblait plus particulièrement chargé de défendre les intérêts de la dynastie napoléonienne. Enfin, la nomination d'un homme qui fut le héros mal faisant de ces tristes jours, celle du duc d'Otrante, s'ex plique par des raisons de nature bien diverse. Tout le monde se défiait de Fouché, et personne ne croyait pouvoir se passer de lui. Ses antécédents révolutionnaires sem blaient creuser un abîme entre les Bourbons et lui, et cette considération avait même puissamment contribué à sa no mination. II trahissait l'Empereur dès 1813, et depuis cette époque, aucune réconciliation n'avait été sincère de sa part.

S'il n'était pas l'auteur direct de la défection parlemen taire devant laquelle Napoléon se retirait, il y avait puis samment contribué par des insinuations fausses et perfides. Enfin il ne partageait pas les illusions des constitutionnels, partisans du duc d'Orléans; il comprenait à merveille que l'avénement de ce prince, possible avant le retour de l'île d'Elbe, ne Pétait pas après Waterloo. Fouché semblait donc, soit par ses antécédents, soit par ses prévisions, placé en dehors de tous les partis, et pourtant il avait eu l'art de se faire universellement accepter comme un auxiliaire et un confident nécessaire, et se mettait ainsi en mesure de tirer un profit personnel de toutes les éventualités. De tous les promoteurs de la défection parlementaire, celui-là fut le plus clairvoyant, et, par conséquent, le plus coupable.

II prévit les conséquences de l'abdication aussi bien que Napoléon lui-même. Les autres, il faut le dire à leur honneur, furent les dupes de Fouché, non ses com plices. Tous auraient sans doute agi différemment s'ils avaient pu lire dans un avenir bien proche, s'ils avaient compris que leur révolte contre les projets de dissolution faussement attribués à l'Empereur, les conduisait à une dis solution bien autrement humiliante et brutale. Ils ne pré voyaient pas alors qu'ils se verraient bientôt interrompus dans ces stériles débats de constitution, dans ces discussions métaphysiques, dont rien, pas même l'agonie de la France, n'avait pu les distraire; que, repoussés du lieu de leurs séances par les baïonnettes, ils en seraient réduits à regretter qu'une telle violence ne leur eût pas été faite du moins par des mains françaises '.

Le duc d'Otrante est un des plus tristes exemples que nous offre Fhistoire, du pervertissement moral que subis sent parfois les intelligences les plus remarquables dans les bouleversements sociaux. Un publiciste éminent1 a dit que, dans ces temps de crise, les devoirs et les sentiments les plus respectables se trouvent parfois divisés, et qu'entre ces choses graves et sacrées, il faut savoir faire un choix. Souvent aussi l'embarras de ce choix mène au scepticisme, au dédain de tout sentiment honnête et désin téressé. Le spectacle des triomphes de la force brutale, de l'injustice et de la ruse, si fréquents et parfois nécessaires en temps de révolutions, est une tentation trop grande pour des passions impérieuses, unies à des consciences débiles. Fouché peut être regardé comme le type le plus re marquable de cet égoïsme révolutionnaire !

Après avoir commencé sa fortune par une complicité froide et raisonnée dans les plus sanglants excès du terrorisme, il raffermit par un dévouement absolu et servile à Napoléon, qu'il trahit ensuite sans scrupule, quand il crut pouvoir le faire avec profit. Les événements de 181 â avaient déjoué ses calculs ambitieux : relégué dans l' ombre par le gouverne- 1 Parmi les membres du parti constitutionnel de la chambre, Benjamin Constant est celui qui montra dans cette crise le plus de prévoyance et de sens gouvernemental. Dans ses Lettres sur les Cent Jours, bien qu'il ait apprécié avec une indulgence excessive la conduite de ses collègues, il ne dissimule qu'à demi combien leur attitude après Wa terloo lui parut inopportune et périlleuse. 2 M. de Bémusat. 1! ment de la première Restauration, il vit naturellement avec satisfaction ce gouvernement trébucher et s'égarer dès ses premiers pas.

II dut sympathiser avec les idées des hommes qui, dès cette époque, préparaient l'avénement d'un prince plus sympathique aux idées libérales et, par conséquent, aux hommes de la Révolution. On sait comment les événements firent avorter cette combinaison, et remirent Fouché en présence de son ancien maître, dont il ne sollicita le pardon pour les trahisons anciennes qu'afin de le trahir plus sûrement encore. Fouché avait connu ou deviné l'un des premiers les véritables dispositions des alliés. II n'était pas de ceux que peuvent abuser les proclamations et les manifestes; il prévoyait que la promesse de ne pas s'immiscer dans le choix du gouvernement de là France n'avait d'autre but réel que d'affaiblir Napoléon, que le succès de la coalition aboutirait infailliblement au rétablissement de Louis XVIII, sinon au démembrement de la France.

Menacé d'une disgrâce, et peut-être d'un châtiment plus sévère par Napoléon, qui avait démasqué ses intrigues, Fouché ne pouvait être sauvé que par la chute du gou vernement impérial. Dès la première nouvelle de Waterloo, cette chute lui parut inévitable, et il ne songea plus qu'à en tirer le meilleur parti possible, en écartant tous les obstacles qui pouvaient ajourner et peut-être empêcher le triomphe définitif de la coalition ; en se rendant assez utile, assez nécessaire à Louis XVIII et à ses alliés, pour sur monter les plus légitimes répugnances, et faire agréer ou subir ses services au frère de Louis XVI ! Ce fut dans ce but que Fouché provoqua la manifestation hostile des re présentants, en prêtant faussement à Napoléon des projets de mesures violentes. Qu'importaient l'honneur et i' avenir de la France, pourvu que la fortune de Fouché surnageât parmi les débris?

Pourtant, nous ne voudrions pas juger cet homme plus sévèrement qu'il ne mérite. II se peut que l'égoïsme l'aveu glât au point de croire que l'intérêt général était conforme à son intérêt privé. 11 est d'ailleurs certain qu'au moment où il détermina l'abdication par ses intrigues, il espérait amortir les répugnances de la nation, des représentants et de l'armée pour les Bourbons, assez promptement pour arriver au même but par un accommodement moins humiliant et moins désastreux que celui qu'il fallut subir. II fit même dans ce sens, le 27 juin , d'accord avec le prince d'Eclc mùhl, une tentative qui, si elle avait réussi, aurait épargné à la France au moins une partie des humiliations aux quelles elle fut soumise un peu plus tard. Cette tentative échoua par suite d'une double maladresse des conseillers intimes de Louis XVIII, et des plénipotentiaires envoyés aux souverains alliés pour traiter de la paix.

Les premiers, dans la fâcheuse proclamation en date du 25 juin, avaient jugé à propos de parler de la dispersion heureuse des satellites du tyran, et des mesures rigoureuses qu'on préparait contre ses complices. Cette menace fut, il est vrai, presque aussitôt amendée par la déclaration plus con ciliante de Cambrai, mais elle avait été connue dès le 26 à Paris, et y avait ravivé, dans le moment le plus inop portun , la défiance et l'inimitié contre la branche aînée des Bourbons. La bévue des plénipotentiaires fut d'un effet plus déplo rable encore. Prenant au sérieux quelques paroles vagues et sans autorité des aides de camp du maréchal Blûcher, ils avaient cru et affirmé de la manière la plus positive , dans leur correspondance officielle , que les alliés ne tenaient en aucune façon au rétablissement des Bourbons, mais seulement à l' anéantissement politique de Napoléon.

La dépêche de M. de Lafayette, qui contenait cette affirmation, fut communiquée le 27 à un conseil de gouvernement, juste au moment où le rappel des Bourbons allait y être officiellement résolu, à l'instigation de Fouché et sur l'initiative du prince d'Eckmùhl. La conséquence de cette communication fut l' ajournement forcé d'une résolution décisive, dans une circonstance qui n'admettait pas de retard. Et comme en même temps, pour donner satisfaction aux alliés, on persistait à repousser l'offre que faisait Napoléon de reprendre, en qualité de simple général, le commandement de l'armée , comme on le contraignit enfin à s'éloigner, emportant avec lui toute possibilité de résistance efficace et énergique , on perdit tout pour n'a voir pas su se décider à temps , dans un sens ou dans l'autre !

On fut réduit à subir un gouvernement qu'il aurait été possible d'accepter, quelques jours auparavant, avec quelque semblant d'indépendance et de dignité dans le malheur ! Mais, en admettant même que les conséquences de l'abdication aient été aggravées par des démarches étrangères au duc d'Otrante, il n'en demeure pas moins responsable, dans une large mesure, des humiliations et des malheurs de la France. C'est à son instigation que l'abdication fut exigée, parce qu'à cette heure décisive il n'eut de véritable souci que pour sa propre fortune , et qu'il subordonna tout à son intérêt privé. Lui aussi pre nait en sérieuse considération cette effervescence anar chique, dont l'appréhension fut un des grands motifs qui déterminèrent l'Empereur à céder, et ensuite à ne pas revenir sur son abdication.

Mais c'était pour la France même et pour l'ordre social que Napoléon redoutait cette effer vescence, dont il aurait pu se faire un si terrible auxiliaire. L'ancien terroriste Fouché, devenu l'un de ces riches que jalousent et qu'attaquent les niveleurs , ne redoutait que pour lui-même une nouvelle explosion de ces passions révolutionnaires, dont son ambition l'avait jadis fait com plice. Mais il est des coupables dont l'impunité ferait douter de la Providence, et celui-là fut du nombre. Aussi, après un succès éphémère, les calculs égoïstes de cet homme, pourtant si habile, aboutirent à une immense et suprême déception. Parvenu à se faire admettre dans les conseils de Louis XVIII, il crut avoir gagné, lui aussi, sa bataille de Waterloo ; oubliant que cette faveur , née de circonstances exceptionnelles, devait être passagère comme elles, et qu'on sacrifie sans scrupule les gens qu'on n'aime ni n'estime, du moment où ils cessent d'être nécessaires.

Aussi cet homme, qui avait tant abusé les autres, s'abusa profon dément sur sa propre destinée. En travaillant à l'humilia tion de son pays , il ne gagna pour lui-même que f exil, une prompte mort et un opprobre éternel. De tous les hommes politiques qui figurèrent dans ['in terrègne de 1815, Fouché est le seul dont les actions méritent un examen minutieux et suivi ; il fut véritablement le génie malfaisant de ces tristes journées. Cette équivoque et ténébreuse figure présente un contraste saisissant avec la physionomie vraiment épique de Napoléon, plus grand, s'il est possible, dans ce martyre de l'infortune que clans la prospérité. Tout l'intérêt, toute la poésie de ces jours de deuil se concentre autour de ce glorieux vaincu, de cet Encelade des temps modernes, qui ne put être, lui aussi, accablé que sous des montagnes.

Les événements de l'interrègne ont servi de prétexte à des déclamations violentes et banales contre les classes aisées, déclamations dont le simple bon sens suffit pour faire justice, et que démentent d'ailleurs des témoignages nombreux et irréfragables. Attribuer aux grands toutes les faiblesses, toutes les fautes ; aux petits tous les sentiments nobles et énergiques, c'est faire après coup de la fantaisie révolutionnaire pour flatter les passions d'une autre époque '. Napoléon connaissait mieux apparemment les hommes et les choses de son temps que les écrivains qui sont venus, trente ans plus tard, discuter sa conduite, et lui apprendre ce qu'il aurait dû faire. S'il se retira devant Y opposition parlementaire qui se manifesta après Wa terloo, c'est que, le principe d'une résistance régulière lui faisant défaut, il jugea qu'une lutte continuée dans des conditions révolutionnaires pouvait surexciter les passions de l'Europe conjurée, compliquer la guerre étrangère d'une guerre civile, et aboutir au démembrement de la France.

Si ce fut là une erreur, ce fut du moins celle d'une grande âme, et les alliés, qui en recueillirent tout le béné- 1 On a insisté avec quelque amertume sur l'attitude indifférente et presque joyeuse d'un certain nombre d'individus appartenant aux classes aisées, se promenant paisiblement sur les boulevards, tandis que les Prussiens menaçaient déjà la capitale. Un témoin oculaire, qui parcourait à la même époque les environs de Paris, du côté opposé à l'invasion, nous racontait dernièrement qu'il fut fort surpris de trouver partout les populations rurales, réunies autour des feux de lu Saint- Jean, se livrant avec un calme parfait à leurs réjouissances accou tumées. Cet incident, pris entre mille, prouve que la lassitude de la guerre et des grandes émotions politiques ne se rencontrait pas exclusivement alors dans les rangs élevés de la société, et généralement qu'il ne faut pas se hâter de tirer de faits isolés des conséquences absolues.

N'y avait-il donc alors que dans la bourgeoisie, des veuves et des mères en deuil? fice , auraient dû se montrer plus généreux envers la France, comme envers l'Empereur. Au reste, si nous avons insisté avec quelque détail sur le rôle politique de Fouché, c'est que son influence, pré pondérante au début, ne se manifeste plus que d'une façon indirecte et vague dans les négociations qui vont suivre, et que nous avions hâte d'en finir tout d'abord avec les choses honteuses. Notre intention n'est pas, nous le répé tons encore, de recommencer la chronique scandaleuse de ces malheureux jours. Un pareil travail ne saurait profiter ni aux intérêts généraux de la France, ni à ceux d'aucun parti. Napoléon lui-même nous a donné le conseil d'une sage réserve, en proclamant « qu'il est des événements au dessus de toute force humaine. » Ce serait déjà une entre prise insensée que de prétendre noter toutes les défaillances de l'équipage d'un navire prêt à sombrer dans une tem pête, celles même d'un seul homme aux prises avec quel que crise suprême ; et ici nous sommes en présence, non pas seulement d'un homme ou d'un navire, mais d'une grande nation en détresse, de la France elle-même en péril de mort !

Chapitre III

Nomination des plénipotentiaires envoyés aux souverains alliés. — Leurs instructions. Le gouvernement provisoire, chargé de tirer parti de l'abdication pour négocier une paix honorable, devait né cessairement succomber en peu de jours dans l'accomplis sement de cette tâche impossible. II est juste de reconnaître néanmoins, qu'à l'exception du duc d'Otrante, les mem bres de ce gouvernement et leurs agents s'efforcèrent loyalement, et jusqu'à la dernière heure, d'exécuter leur mandat. En se tenant rigoureusement dans les termes de l'abdication consentie par l'Empereur, la question à vider entre la France et la coalition aurait pu être posée dans les termes les plus simples. L'abdication avait été réclamée par la majorité des représentants et consentie par l'Empe reur, parce que les alliés avaient déclaré, avant le com mencement, des hostilités, que sa seule présence était un obstacle insurmontable à la paix, qu'ils ne faisaient la guerre qu'à lui, et non dans le but d'imposer à la France tel ou tel gouvernement.

D'un autre côté, Napoléon avait abdiqué expressément en faveur de son fils, et dans les deux séances du 23 juin, les Chambres avaient reconnu que Napoléon II était devenu empereur des Français par le seul fait de l'abdication de son père et la force des constitutions de l'Em pire. La tentative de négociation semblait donc devoir se réduire à mettre les alliés en demeure d'agir conformément à leurs déclarations précédentes, l'abdication leur ôtant tout prétexte de continuer les hostilités, ou d'intervenir dans les affaires intérieures de la France. Mais, en fait, la situation était bien autrement complexe et périlleuse. II était évident, pour tout homme sensé, qu'on ne devait pas compter, de la part des alliés, sur cette modération stoïque dans la victoire ; qu'ils exigeraient par rapport à Napoléon d'autres sûretés que celle d'une simple abdication; enfin, qu'en dépit de leurs promesses, ils entendaient faire payer chèrement à la France le violent ébranlement donné à l'Europe par le retour de l'île d'Elbe.

On devait prévoir que les diplomates de la coalition contesteraient la base même de la négociation proposée, qu'ils ne manqueraient pas d'objecter « que ce qui pouvait être applicable à la France seulement menaçante, ne l' était pi us à la France décidément hostile; à la France, qui avait fait un violent et inutile effort pour conserver le souverain dont on avait voulu la détacher. » A cette difficulté inévitable, on n'osait pas même opposer la menace d'une résistanc e désespérée, à plus forte raison celle du rappel de Napoléon, tant le découragement était profond, tant on était convaincu que toute prolongation de la lutte, avec ou sans l'Empereur, ne pouvait aboutir qu'à des désastres encore plus grands. En dépit des illusions de quelques utopistes, il fallai t donc s'attendre à des exigences impérieuses, exagérées.

M. Bignon, qui venait d'accepter le portefeuille des affaires étrangères, s'attacha, en rédigeant les instructions des plénipotentiaires, à prévoir toutes les objections, toutes les prétentions que les ennemis pourraient mettre en avant. En s' efforçant d'assurer le succès de la négociation projetée, il n'osait y compter néanmoins, et prenait en même temps des mesures particulières qui dénotaient la prévision des éventualités les plus sinistres'. Ces instructions n'ont été connues jusqu'ici que par des citations partielles et des fausses appréciations. En voici le résumé fidèle et complet : « L'objet de la mission des plénipotentiaires est de négocier un arrangement qui sauvegarde notre indépendance nationale et l'intégrité de notre territoire. L'Empereur ayant abdiqué, ses droits sont constitutionnellement dévolus à son fils.

Mettre obstacle à cetle dévolution ce serait déjà violer notre indépendance et se mettre en contradiction avec les déclarations antérieures. Mais il est fort à craindre que les puissances ne se croient plus liées par les déclarations qui ont précédé les hostilités. Elles ob jecteront : l°Que la distinction qu'on voulait bien admettre alors entre l'Empereur et la nation, n'est plus admissible par le fait de la nation elle-même; 2° que la promesse de ne pas intervenir dans le choix d'un autre souverain n'ayant pu empêcher la guerre, les puissances s'en considèrent comme dégagées, et que leur intervention dans le » Dans la nuit du 23 au 24, M. Bignon s'occupa de mettre en sûreté les pièces les plus importantes et les plus secrètes de son ministère. II les confia à l'un de ses neveux, M. Edouard Delamarre, aujourd'hui membre du corps législatif, qu'il fit partir immédiatement de Paris avec ce précieux dépôt, en lui recommandant de ne les remettre ulté rieurement qu'à lui-même, ou, à son défaut, sur la réquisition et en présence du duc de Bassano et de M. Otto.

Ce ne fut qu'après la capitulation que M. Bignon fit revenir ces pièces, qu'il remit à M. de Talleyrand. choix du nouveau souverain est devenue nécessaire pour la sécurité de l'avenir européen. » Les plénipotentiaires puiseront la réfutation de ces arguments dans les sentiments de l'honneur national, qui, après que la nation entière s'était ralliée à l'Empereur, a dû combattre avec lui et pour lui, dans l'intérêt de sa propre défense jointe à celle du chef qu'on voulait lui en lever. Ils s'efforceront de démontrer que ['abdication, en rompant ce lien de l'honneur national, replace la France, vis-à-vis des puissances, précisément dans l'état où elle était avant la guerre, et fait disparaître le seul grief qu'on pût avoir contre elle. » II est une autre objection plus grave, et qui rendrait tout accommodement à peu près impossible : ce serait celle qui tendrait à refuser de reconnaître les plénipotentiaires, et la commission du gouvernement, et les actes de la re présentation nationale, comme étant lerésultant d'un ordre de choses qui ne serait pas légal vis-à-vis des souverains alliés, attendu qu'ils ont constamment refusé d'en admettre les principes.

Peut-être aussi se bornera-t-on à déclarer qu'il n'est pas constant pour eux que le vœu de la nation française est bien celui qui est exprimé. par les Chambres, et que, pour savoir à quoi s'en tenir, ils entendent rétablir d'abord tout ce qui existait avant le mois de mars '. » Les plénipotentiaires ne manqueront pas d'arguments pour répondre à ces objections, surtout vis-à-vis de l'Angle terre, dont le souverain actuel ne règne qu'en vertu des principes dont nous sommes, à notre tour, dans le cas d'in voquer l'application. » » Tel fut, en effet, comme on le verra bientôt, le déclinatoire adopté par les ministres des puissances alliées. Pour bien comprendre ce passage, il importe de rappe ler combien est frappante l' analogie des événements des Cent Jours avec ceux qui amenèrent, en 1688, la fuite de Jacques II et l' avènement définitif de Guillaume d'Orange.

Lors du retour de l'île d'Elbe, le duc de Vicence et M. Bignon n'avaient pas manqué de signaler à Napoléon cette conformité, comme un point de départ avantageux dans l'éventualité d'une tentative de négociation séparée avec l' Angleterre. L'Empereur avait agréé cette idée, et fait faire aux archives des affaires étrangères des recher ches et de nombreux extraits de la correspondance de M. Barillon, ministre de France en Angleterre à l'époque de la révolution de 1688. La rapidité des événements mit obstacle à la négociation projetée. Toutefois les partisans de la dynastie napoléonienne ne désespéraient pas, dans les premiers jours qui suivirent -le désastre de Waterloo, d'invoquer avec quelque succès ce même souvenir auprès du gouvernement britannique, en faveur du fils de Napo léon. Ce fut même, comme on le verra plus bas, l'un des principaux objets d'une mission spéciale auprès du cabinet de Londres '.

Enfin, l' auteur des instructions avait dû mentionner une autre éventualité, prévue et espérée par la plupart de ceux qui avaient le plus fortement insisté pour l'abdication. Ils regardaient comme possible que, sans prétendre imposer la branche aînée des Bourbons à la France, les puissances n'en insistassent pas moins pour l' exclusion de l'héritier de i Nous avons retrouvé, dans les papiers de M. Bignon, ces extraits inédits de la correspondance relative à la révolution de 1688. On trouvera ci-après les plus intéressants, parmi les pièces justificatives qui forment la seconde partie de ce volume. Napoléon, dont la longue minorité pouvait donner lieu à des agitations intérieures, redoutables pour le repos de l'Eu rope entière. De ces agitations, la plus à redouter pour nos vainqueurs du moment, était celle qu'aurait pu produire un nouveau retour de Napoléon, et la position du gouvernement provisoire était si fausse, qu'il ne pouvait com battre ces craintes que par des protestations humiliantes.

Pourtant il fallait bien répondre quelque chose. II fallait, pour rassurer les alliés, insister sur le besoin qu'avait alors la France d'une longue paix, sur les vives répugnances qui s'y manifestaient pour la continuation de la guerre, sur rallanguissement forcé de l'énergie guerrière chez une nation gouvernée par un conseil de régence, etc Mons trueuse situation que celle-là, où, pour sauvegarder les intérêts d'une nation, on était contraint de révéler, d'exa gérer son état de faiblesse et d'accablement, en un mot, de rassurer ses ennemis, jusqu'à leur donner la tentation de pousser aux dernières limites l'abus de la victoire ! Le gouvernement provisoire prescrivait aux plénipotentiaires une insistance encore plus énergique contre la branche aînée des Bourbons, qu'en faveur du maintien de la dynastie impériale.

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