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Histoire de Marseille ... Enrichie de magnifiques gravures ... et de plans de la ville

Amédée Boudin · 1852 · Scanned text

247,103 words · about 17 h 18 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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About this book

Author
Amédée Boudin
Language
French
Published
1852
Length
247,103 words · about 17 h 18 min
Sections
25 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (25)
  1. Front matter about 1 min
  2. Introduction about 46 min
  3. Chapitre II about 29 min
  4. Chapitre III about 28 min
  5. Chapitre IV about 37 min
  6. Chapitre VI about 32 min
  7. Chapitre VII about 43 min
  8. Chapitre VIII about 19 min
  9. Chapitre IX about 30 min
  10. Chapitre X about 16 min
  11. Chapitre XI about 48 min
  12. Chapitre XII about 43 min
  13. Chapitre XIII about 47 min
  14. Chapitre XIV about 39 min
  15. Chapitre XV about 29 min
  16. Chapitre XVI about 45 min
  17. Chapitre XVII about 40 min
  18. Chapitre XVIII about 1 h 19 min
  19. Chapitre XIX about 45 min
  20. Chapitre XX about 1 h 12 min
  21. Chapitre XXI about 1 h 38 min
  22. Chapitre XXIII about 47 min
  23. Chapitre XXIV about 16 min
  24. Chapitre XXV about 39 min
  25. Chapitre XXVI Et Dernier about 1 h 14 min

Continue:

Front matter

lit MARSEILLE )'.» It Jl, AMÉDÉE BOUDIN ET DE PLANS Ì)E LA VILLE. PARIS CHEZ A. MAKTINON. EDITEUR K u*- <lti Coq Saîiil-flonoi-r . 4. MARSEILLE CHEZ A. TERRIS. ÉDITEUR Uur Noaillf. Ifi 1,0 1S5% IIISTOIUE BE MARSEILLE HISTOIRE DE MARSEILLE l'AR M. AMÉDÉE BOUDIÏV ENRICHIE DE MAGNIFIQUES GRAVURES SUR BOIS cl de Plans de la Ville. II \ a deux Diauièreí dVcrire I histoire : celle tjui ni.-iiuii ei celle qui intéresse ! Je huis connus tons pour celle qui intéresse: car celle qui n uHèresse pas — n'initlriiM pn» qui \u lit. /.<■//■<■ de i.amartint à ftrrauger. PARIS CHEZ A MARTINOiN , EDITEUR, RUE DU COQ SAINT-HONORË , 4 MARSEILLE CHEZ A. TERRIS, ÉDITEUR, RUE NOAILLES , 16 RIS m se fr DE

Introduction

. Malgré notre peu de sympathie pour les Préfaces, nous avons cédé au désir d'expliquer comment nous comprenons ce livre , non pas au point de vue historique, — qui ne peut avoir d'autre base que la vérité, — mais au point de vue littéraire. Nous irons droit au fait, afin de ne laisser germer aucune prévention injuste à 1 égard de notre modeste individualité. La Politique et l'Histoire sont deux choses distinctes. Si l'une j *r * t

INTRODUCTION.

. puise forcément, dans les discussions quotidiennes, une ardeur qui fausse parfois le jugement; l'autre doit s'écrire avec calme et désintéressement. Les luttes présentes n'ont rien à démêler avec le récit des luttes passées. Les passions d'une créature isolée sont si mesquines, — comparées aux passions d'un grand peuple, — qu'on a peine à concevoir, chez un historien , l'impertinent orgueil de réduire les gigantesques événements de nos révo lutions aux proportions ridicules de sa taille de Pygmée , et dans les limites étroites d'un système absolu. Telle n'a jamais été notre manière d'envisager l'Histoire. Nous avons fait nos preuves. Les garanties d'indépendance, que nous avons déjà données, ne peuvent être révoquées en doute par les hommes sérieux. C'est dire que le même esprit d'équité présidera à cette œuvre nouvelle, où, d'ailleurs, nous avons les coudées bien franches, — placé, comme nous le sommes , à distance lointaine des hommes et des choses que nous avons à peindre.

Notre point de vue littéraire n'accuse donc pas une pensée politique. — II ne saurait y avoir d'équivoque à cet égard. — Le mot littéraire implique purement et simplement l'idée de la forme. Toute science est un but où l'on dirige ses pas avec hési tation , avec répugnance même, si les sentiers n'en sont faciles et fleuris. Toute lecture aride est un breuvage dont il faut déguiser l'amertume. Les intelligences d'élite , les natures fortes se complaisent seules dans les entraves de l'étude. Pourquoi la Fable a-t-elle plus d'attraits que l'Histoire ? C'est que l'une , fille de la Vraisemblance, se revêt de tous les charmes de l'imagination, — tandis que l'autre, fille de la Vérité, s'offre à nos regards dans la brutale nudité de sa mère.

INTRODUCTION.

. III Pour quitter la métaphore , — les dates et les faits sont immuables, — voilà le fond de l'Histoire. L'art de grouper ces dates, d'enchaîner et de déduire ces faits avec logique, avec clarté, — voilà la forme. La concision dans la période, la rapidité dans le récit, le choix heureux de l'expression, l'énergie des images, l'harmonie du nombre, — voilà le style. Le fond, nous le répétons, reste le mème pour tous les écrivains. C'est un squelette auquel il faut restituer ses chairs ; un cadavre qu'il faut galvaniser. La forme lui redonne les chairs. Le style lui rend la vie. Mais la forme et le style , qui constituent essentiellement le mérite des historiens, — puisque ceux-ci sont dispensés de tous frais d'imagination, — varient selon le génie de chacun d'eux et selon le but qu'ils se proposent.

Certes, nos devanciers ont fait preuve d'un talent consciencieux. Ils nous rappellent ces longs labeurs d'un demi-siècle qui remplissaient la solitude des moines du moyen-âge. Pourquoi cependant leurs travaux ne trouvent-ils qu'un petit nombre d'appréciateurs? C'est qu'ils ne conviennent à peu près qu'aux hommes d'étude, aux chroniqueurs. Leurs hésitations, leurs tâtonnements ralentissent la marche des évènements et fati guent l'attention du lecteur qui se perd dans le dédale des contradictions. Pour propager un livre sérieux , pour obliger les peuples à connaître leur histoire, il faut, autant que possible, déblayer la narration de tout ce qui sent le pédantisme, de tout le fatras des notes et des preuves, utiles uniquement aux commentateurs « Les lecteurs, dit Bayle, n'aiment pas qu'on leur indique,

INTRODUCTION.

. en général, qu'un tel ou un tel ont avancé une opinion. Cela réveille leur curiosité; ils voudraient la contenter sur le champ sans être obligés d'aller prendre un autre livre que celui qu'ils ont dans le cabinet; c'est pourquoi j'ai mieux aimé joindre des notes à mes commentaires. » La réflexion de cet illustre écrivain n'est applicable, selon nous, qu'à l'infime minorité des lecteurs , — c'est-à-dire à ceux que Tétude ne rebute jamais , si rude qu'elle soit ; et par cela même, elle rentre dans notre ordre d'idées. L'Histoire ne s'invente pas. Tout livre de ce genre suppose donc toujours des recherches incommensurables, une science péniblement acquise. A quoi bon, dès lors, enchevêtrer son œuvre d'emprunts multipliés , faits aux textes originaux , dont les incrédules ne s'avisent jamais de vérifier l'authenticité ?

L'auteur ne doit-il pas entrer dans son récit, avec des convictions toutes formées? et doit-il laisser aux lecteurs rembarras de décider laquelle de deux ou de trois opinions est la meilleure. Que leur importe, par exemple, que Thucydide, Hérodote, lsocrate, Strabon, Pausanias, Tite-Live, Aristote, Lucain, Plutarque, Justin. Sénèque, Eusthate, Athénée, Ammien- Marcellin, etc., ne s'accordent pas sur la date de la fondation de Marseille , si , — après un examen scrupuleux des différentes versions , — cette date est irrévocablement fixée ? Une fois le doute vaincu , pourquoi placer Terreur à côté de la vérité ? L'historien, qui a le sentiment de sa mission, n'en est pas moins sujet à se tromper; il ne peut tromper sciemment; et cette préoccupation perpétuelle de sa part, — non d'indiquer

INTRODUCTION.

. V prudemment les sources où il a puisé , — mais d'apporter des preuves interminables à l'appui de ses assertions, révèle une défiance de soi-même, qui ralentit son essor. Cette façon d'écrire l'Hisloire , — quand elle n'a pas pour but unique de coordonner les innombrables documents, que les siècles entassent pêle-mêle dans les Archives, — multiplie nécessairement les pages oiseuses, les réminiscences mono tones. Aussi , nous admirons la patience du compilateur, dont la tâche est, pour ainsi dire, toute de dévouement et d'abnégation ; mais nous lui préférons le narrateur, qui, prenant son bien où il le trouve , choisit avec discernement et s'approprie les matériaux de son œuvre , pour en composer un ensemble compact, harmonieux et bien soudé , qu'il encadre de son style, qu'il anime de sa pensée.

Cela s'appelle, à notre avis, écrire pour tout le monde, — donner à la lecture d'une étude sévère, — le charme de la fiction. Or, VHistoire de Marseille est une de celles qui se prêtent le plus aux fantaisies poétiques du style , tant elle emprunte à l'antiquité de son illustre origine et aux étranges péripéties de sa longévité politique , sociale et religieuse , un caractère grandiose et romanesque. Eh bien ! cette Histoire est à peine connue , — nous ne dirons pas seulement en France , — mais dans la Provence , — mais à Marseille même. Est-ce donc indifférence ou ingratitude chez les descendants de la Cité grecque? Non assurément. Ils possèdent à un degré trop élevé Torgueil légitime de leur gloire antique , pour ne pas encourager les généreux efforts de leurs historiens. Dès lors , VI

INTRODUCTION.

. comment expliquer Tignorance presque générale de la population Marseillaise , à Tendroit de l'histoire de la mère-patrie? La raison suprême de cette apparente anomalie , c'est que nos devanciers se sont renfermés dans les limites d' une érudition dont ils ne se sont pas inquiétés d'adoucir la sécheresse. Ils ont écrit en chroniqueurs, non en conteurs libres de toute entrave. Ceci n'est point une critique; leurs études, nous Tavons dit, s'adressent aux hommes qui aiment instinctivement l'Histoire avec passion, et non aux natures paresseuses à qui il faut la faire aimer. Ils ont atteint leur but ; et certes, nous ne sommes pas des derniers à nous incliner devant leur mérite. Quant à nous, nous comprenons Y Histoire de Marseille différemment. Jaloux d'élargir le cercle de sa publicité , ce n'est point pour Marseille seulement, c'est pour la France entière que nous Tavons méditée ; car notre ambition serait de la populariser, par cela mème qu'elle contient de hauts enseignements pour les générations nouvelles ; — parce qu'enfin , dit un écrivain moderne, « jamais pays n'offrit un passé plus beau, plus riche en faits éclatants , merveilleux , poétiques , un passé plus noblement rempli, plus honorable à la famille humaine, et cependant plus inconnu. » Nous aurions aimé à relever de ses ruines Tédifice intact de la vieille Cité, pour en placer la description, comme frontispice, au seuil de ce livre , afin que le lecteur pût , de la base au sommet , embrasser Tarchitecture dans tout son ensemble , avant d'en étudier les beautés en détail.

C'eût été , en quelque sorte , le portique d'un temple magnifique et imposant ; c'eût été le temple lui-même, qu'on aurait admiré, sous la parole vibrante du Cicérone, qui, en repeuplant son sanctuaire de ses souvenirs, de

INTRODUCTION.

. VII ses Dieux et de ses héros, eût guidé plus aisément la curiosité de son auditeur à travers les âges. Malheureusement , il nous a été impossible de suppléer, — même par de simples hypothèses , — aux lacunes historiques ; et, en Tabsence de matériaux complets, force nous a été de suivre la route battue , pour procéder à cette description mor cellée. Toutefois , puisque le cadavre de la Cité phocéenne reste si bien enseveli dans la nuit profonde du passé, qu'il ne nous est permis que d'évoquer son ombre , — il sera facile encore de juger, aux proportions gigantesques de cette ombre , quel rôle glorieux la colonie de Protis a joué dès son origine. En peu de mots , ce rôle se révèle et se dessine : Six cents ans avant Jésus-Christ , la contrée , — comprenant aujourd'hui les départements du Var, des Bouches-du-Rhône , des Basses- Alpes et en partie celui de Vaucluse , — était occupée par des peuplades barbares, qui , ne vivant que de la chasse et de la pêche, laissaient sans culture des plaines immenses et fertiles.

Ainsi , Tignorance , la misère , des mœurs rudes et grossières , des coutumes superstitieuses caractérisaient les populations primitives de la Gaule. Mais le flambeau de la civilisation va bientôt dissiper les ténèbres épaisses qui enveloppent ces tribus à demi-sauvages. Voici que de hardis navigateurs , venus de Tlonie , abordent au rivage de la Méditerranée; et, sous la baguette magique de ces enchanteurs, Marseille surgit du sein des eaux avec ses temples païens. Ce n'est pas sans luttes héroïques qu'elle parviendra à planter

INTRODUCTION.

. solidement le drapeau du progrès sur la terre gauloise. Aussi , est-elle contrainte d'opposer à Tardeur inquiète des Barbares , les remparts formidables d'une citadelle, qui, en protégeant les monuments de son culte et de ses lois, devient le Palladium de ses Croyances et de ses Libertés. A Thorizon du passé, nous la voyons, émule de Tyr et de Carthage, de Rhodes et d'Athènes, et sœur de Rome, — abriter ses innombrables vaisseaux dans son port plus renommé que le Pirée. Assise sur le penchant d'une colline, — le front dans la nue, les pieds dans les flots, — nous la voyons plus tard, comme une Reine presque sans rivale, étendre majestueusement son sceptre sur TEmpire des mers. Soudain , Tantique fille de Phocée se transfigure ! A la Cité païenne succède la Cité chrétienne. La mer capricieuse force la vieille Ville à sè replier lentement sur elle-même.

Mais , à côté d'elle , et , sous son regard maternel , on verra la Ville des temps modernes s'élever dans sa splendeur et sa puissance ; puis Ton admirera comme , — à travers % 450 ans de vicissitudes et de révolutions , — elle a su échapper à tant de naufrages , et , fidèle à son rôle civilisateur, rester debout et grandir au milieu de tant de ruines!

PREMIÈRE PARTIE HISTOIRE DE MARSEILLE. ■^^SÎBBS^'fe^^' CHAPITRE PREMIER Fondation de Phocée. — Des navigateurs Phocéens abordent aux rives de la Méditerranée. — Le sénat se prononce pour la fondation d'une colonie dans la Ligurie-Gauloise. — L'oraclo. — Simos et Protis. — Songe d'Áristarché. — Première migration phocéenne. — Arrivée des Phocéens sur la terre gauloise. — Protis implore la protection de Nannus , roi des Ségobriges. — Festin nuptial. — Gyptis. — La coupe d'eau. — Mariage de Protis et de Gyptis. — Fondation de Marseille. — Protis renvoie quelques-uns de ses compagnons à Phocée. — Seconde migration phocéenne. — Mort de Nannus.— Sentiments hostiles de sou fils Comanus pour les nouveaux colons. — L'apologue. — Comanus projète la destruction de Marseille. — Un miracle de l'amour. — Massacre de 7,000 Ségobriges et de Comanus. — Nouvelle ligue de la confédération ligurienne. — Catumandus. — Siège de Marseille. — Rêve de Catumandus. — Minerve. — Le collier d'or. — Nouvelle ligue. — Rellovése délivre Marseille. — Siège de Phocée. — Fuite des Phocéens; leur retour; massacre de la garnison perse. — Le serment. — Arrivée des Phocéens à Alalia. — Ruine des Alaliotes. — Troisième migration phocéenne. — Essor du commerce de Marseille. — Médailles et monnaies. — Victoires des Marseillais sur les Carthaginois. — Organisation politique. — Les tables d'airain. — Le glaive de la justice. — Trait d'amitié. — Pureté des mœurs marseillaises. — Coutumes. — Education. — Religion. — La victime expiatoire. — Sacrifices humains. — Influence de lr civilisation grecque sur les peuples gaulois.

Vers Tan I 080 avant J.-C. , une migration de Grecs de la h ocide , conduite par Nélée, archonte d'Athènes, s'arrêta sur les còles de T Asie-Mineure , pour y sonder, près de l'embouchure de THermus, une ville qui fut baptisée du nom de Phocée. D'abord soumise à ■í HISTOIRE l'autorité des Rois, à 1 instar des peuples du continent grec, elle adopta plus tard la forme aristocratique des gouvernements voisins. La stérilité de son territoire la força de tourner ses regards vers Thorizon des mers. Là seulement , en effet, devaient grandir ses destinées futures. Elle resta toujours, il est vrai, Tune des moins puissantes des douze villes de la confédération ionienne ; mais elle se distingua d'elles par une sévérité de mœurs, par une énergie de caractère, qui contrastaient infiniment avec la mollesse proverbiale de l'Ionie.

Aussi brilla-t-elle , entre tous les Etats de la même ligue, comme un diamant détaché de cette riche ceinture de colonies, qui serrait gracieusement les flancs de la Grèce. Phocée figura , dans toutes les grandes crises de sa mère-patrie, parla magnanimité de ses actions et la hardiesse de ses entreprises. Ses vaisseaux, qu'on voyait déjà, du temps d'Homère et d'Hésiode, sillonner TAdriatique, la mer Tyrrhénienne, et côtoyer les rives de l'Ibérie, rivalisèrent avec ceux de Tyr, et franchirent les Colonnes d'Hercule, pour se procurer les minéraux et les richesses de la Rétique. La pèche et le commerce ne furent pas toutefois l'unique source de sa prospérité. Elle n'eut aucun scrupule de mettre en pratique ce précepte d'Aristote : — Que le brigandage est un moyen légitime d'acquérir. « Les premiers grecs étaient tous pirates, dit Montesquieu.

Minos, qui avait eu Tempire de la mer , n'avait eu peut-être que de plus grands succès dans le briçanda&e. » Dans une de leurs courses aventureuses, les Phocéens abordèrent aux rivages de l'Armorique , près des embouchures du Rhône ; et la contrée, qu'arrosent les flots de la Méditerranée, sembla dérouler à leurs regards les splendeurs et les trésors inépuisables d'une terre promise. A leur retour, ils firent de ce voyage, dans la Liçurie gauloise , un récit tellement merveilleux , que le Sénat ordonna T équipement de quelques galères pour y conduire une colonie. L'oracle consulté, selon l'usage dans les circonstances solennelles , conseilla de placer Texpédition sous la protection du chef que Diane d'Ephèse désignerait. Simos et Protis , chargés du com mandement de la flotte , obéirent à la volonté de l'oracle.

Pendant la nuit, qui suivit l'arrivée de nos navigateurs à Epbèse, ajoute la tradition païenne , Diane apparut en songe à Arislarcbé , Tune des femmes les plus considérées de la ville, et lui prescrivit de suivre Histoire de Marseille Ce Jestitt tîuptial MartinoD et A. Terris, éditeurs, les Phocéens , en emportant une des statues consacrées dans son temple. Docile aux ordres de la Déesse, Aristarché partit avec eux, et la flotte cingla vers T embouchure du Tibre. Tarquin-TAncien régnait depuis quinze ans sur les Romains ; Simos et Protis con clurent une alliance avec lui, remirent à la voile et, se dirigeant vers Textrémité de la mer des Gaules, vinrent jeter I'ancre devant les côtes de la Celto-Ligurie , à TEst du Rhône. La nouvelle colonie trouva le pays occupé par plusieurs peuplades indépendantes qui avaient chacune "son chef.

Connues chez les Grecs sous le nom de Lygies , et chez les Latins , sous celui de Ligures, elles avaient les mêmes mœurs que les tribus gauloises, et occupaient toute la côte de la Méditerranée depuis T embouchure de l'Arno jusqu'aux frontières de TEspagne. « Les Liguriens, cachés au pied des Alpes, entre le Var et la Macra, dans des lieux hérissés de buissons sauvages, étaient plus difficiles à trouverqu'à vaincre. Races d'hommes agiles et infatigables, peuples moins guerriers que brigands, qui mettaient leur confiance dans la vitesse de leur fuite et la profondeur de leurs retraites , tous ces farouches montagnards Salyens, Déciates, Euburiates, Oxybiens, Ingaunes, échappèrent longtemps aux armes des Romains. (Florus).» Les Salyens composaient la plus nombreuse et la plus puissante de ces tribus qui vivaient sous un système général de fédération.

Les Phocéens jugèrent prudent d'invoquer T appui des Ségobriges, voisins du Rhône , et Protis , que plusieurs écrivains désignent aussi sous Ie nom d'Euxènc, se rendit, avec quelques-uns de ses compagnons , auprès du roi Nannus , pour s'assurer de sa bien veillance. Le jour, où nos hardis aventuriers franchirent le seuil de la demeure royale, Nannus avait appelé les principaux de la tribu à un banquet, à l'issue duquel sa fille Gyptis devait choisir un époux, en lui présentant une coupe remplie d'eau , — coutume encore intacte dans plusieurs cantons du pays basque , en France et en Espagne. Le chef Ségobrige s'empressa d'accorder une généreuse hospitalité aux étrangers, et les convia à cette fête nuptiale. La belle Gyptis était absente, lors de leur arrivée. Elle n'apparut qu'à la fin du repas , se tourna vers les Grecs, sans même jeter les yeux sur les autres convives , et , frappée du noble maintien de Protis et de sa mâle beauté , elle lui offrit la coupe d'eau.

Nannus applaudit au HISTOIRE choix de sa fille ; les deux jeunes fiancés furent unis, et les Phocéens obtinrent sans peine la liberté d'établir leur colonie sur le territoire des Anatiliens. L' emplacement, que leur céda Nannus, était abrité par des montagnes, dont la main des hommes a dénudé la cime, au trefois couverte d'épaisses forêts, et formait une péninsule baignée par la mer. C'est là, — sur le penchant d'une colline du côté du midi , — qu'ils jetèrent les fondements d'une ville, qu'on appela Massalia, de deux mots celtiques : Mas Salyorum , demeure des Salyens. Or, ceci se passait la première année de la 45me Olympiade , la 3,365mede la création du Monde, la 15imede la fondation de Rome, 599 ans avant J.-C. Une fois assuré de la possession du sol, Protis songea à se pro curer les matériaux nécessaires à son nouvel établissement.

II ne pouvait compter sur les peuples barbares, au milieu des quels il était venu planter sa tente , et qui ne vivaient que de piraterie et de brigandage. Ils étaient animés, pour les phocéens, de sen timents plus hostiles que bienveillants, et, loin d'aider à leur installation , ils devaient s'épuiser en vains efforts pour les chasser de la contrée. Protis renvoya donc à Phocée , sur la galère qui T avait amené aux rives de la Gaule, quelques-uns de ses compagnons pour décider une seconde migration. Son espoir ne fut pas trompé. La singularité de son aventure , son alliance avec Nannus , qu'on pouvait regarder comme un heureux présage pour l'avenir de la colonie ; la description pompeuse des avantages et de la beauté du site, où allait s'élever la cité nouvelle, sous le climat le plus favorisé de la nature ; tout concourut à séduire les imaginations , à enflam mer les esprits.

Rientôt, des galères phocéennes à cinquante rames, équipées aux frais du trésor public, débarquèrent à Marseille des denrées de toute sorte , des matériaux , des outils pour le tra vail ; — des armes pour la défense; — des graines, des plants de vigne et d'olivier pour la culture , — et un surcroît de population jeune, forte , ardente , instinctivement éprise d'amour pour cette patrie d'adoption. Ainsi, tout ce qui préside à la fondation de Marseille est empreint d'un caractère merveilleux et poétique. Son aurore se lève à l'horizon lointain de la superstition des premiers âges, et pour auréole, on voit briller sur son front la flamme sacrée prise au sanctuaire du temple de sa mère ; mais dans cette origine mystérieuse , on devine le germe de grandes destinées, et Tesprit se plaît à voir le doigt de Dieu dans cette protection , dont la Providence couvre déjà la cité naissante.

Traitée en sœur tant que vécut Nannus , la colonie de Protis devint, après sa mort, T objet des craintes de ses voisins. Comanus, fils et successeur du roi des Ségobriges , n'hérita pas de sa bien veillance pour les Phocéens , et la confédération ligurienne lui conseilla d'étouffer Marseille dans son berceau. Assurément ces barbares avaient tout à gagner dans le commerce intellectuel des Marseillais ; mais ils redoutaient leur esprit d'envahissement ; et leur prospérité rapide devint pour eux un sujet de jalouse admi ration. En effet , les enfants de Phocée avaient mis le temps à profit. Courageux et obligés de repousser les agressions continuelles des Liguriens , ils avaient organisé vigoureusement leur police , enfermé la ville et le port dans une ceinture de murailles formi dables ; et , vainqueurs de leurs voisins dans plusieurs rencontres , ils avaient augmenté leurs domaines de toutes les terres conquises.

Tandis qu'ils étendaient leur puissance territoriale, les Marseillais transformaient, comme par enchantement, l'aspect aride des monts et des vallées. Là où Ton ne voyait d'abord que des plaines en friche , commençaient à fleurir l'aloès , Tolivier , le citronnier aux pommes d'or , le figuier aux larges feuilles ; puis au souffle de la brise se courbaient déjà les premiers épis de blé. Sur le flanc des collines serpentait la vigne au vert corsage , aux rameaux fléchissant sous le poids des grappes noires et blanches. — Partout enfin , les regards s'épanouissaient à la vue d'un paysage tout illuminé des rayons fécondants du soleil. II n'en fallait pas tant pour exciter T envie des natures primitives et grossières de la Gaule. Comanus partagea sans peine les terreurs de ses sujets. Le roi d'une petite contrée, un roitelet, comme Tappelle Justin , eut soin d'intéresser vivement son égoïsme à la ruine de Marseille , en lui représentant que, s'il ne prenait Tinitiative , il serait anéanti lui-même ; et , pour achever de le convaincre , il eut recours à cet apologue ingénieux : «Une chienne, sentant approcher le moment de mettre bas ses petits , demanda à un berger de lui donner asile dans un recoin de sa cabane; celui-ci y consentit.

Mais dès que la HISTOIRE 8 chienne eut mis bas sa portée, et que ses petits furent devenus grands, elle refusa non seulement de sortir dc la cabane; mais aidée du secours de ses chiens , elle en chassa lc véritable maître. De même , ajouta le conteur , les Marseillais , de simples hôtes qu'ils sont , deviendront un jour les maîtres de notre propre pays. » Le trait alla droit au but. De ce moment , Comanus jura la des truction de la colonie Phocéenne. Suivant la coutume des peuples de l'Ionie , les Marseillais célébraient, tous les ans, la floraison des vignes '. L'époque de ces fêtes était arrivée, et Ton cn hâtait les préparatifs. Loin de soupçonner la trahison qui les menaçait, les habitants de la ville et des campagnes avaient interrompu leurs travaux et s'étaient réunis dans une commune allégresse.

La cité , belle et parée comme une fiancée , disparaissait sous les pampres verts et les guirlandes de fleurs ; et les échos répétaient à Tinfini les joyeuses clameurs d'une jeunesse avide de plaisirs. Les -réjouissances devaient durer trois jours. Comanus, croyant le moment favorable à ses desseins , usa d'un artifice indigne du rang suprême , et que les mœurs dc ces temps barbares expliquent sans le justifier. Sous prétexte de rendre hommage aux Dieux , quelques soldats d'élite vinrent de sa part demander Thospitalité aux Marseillais ; d'autres pénétrèrent dans la ville , cachés sur des chariots couverts de joncs et de feuillages ; et Comanus lui-même, embusqué dans les montagnes voisines avec une armée , attendit que ses émissaires vinssent, pendant la nuit , lui ouvrir les portes, pour massacrer tous les habitants , plongés dans le sommeil.

Le piège était habilement tendu , et la perte de Marseille imminente. Un miracle seul pouvait la sauver ; Tamour accomplit ce miracle. Une jeune fille, parente du roi et maîtresse d'un grec, dont la beauté l'émut de compassion , lui révéla le complot dans T abandon des plus douces caresses , « in amplexu juvenis , dit ■ A Rome , on adorait , sous le nom de Flore , une divinité supposée présider à la fécondité de la terre et à la croissance prospère des végétaux nourriciers de l'homme. Sa fôte se célébrait au commencement de mai par des jeux , dont Ie scandale avait passé en proverbe. On réunissait dans le stade les courtisanes de la ville , qui , à un ordre et à un signal donnés , se dépouillaient de tout vêtement et commençaient des courses , dont le prix comme celui des autres jeux publics , élait décerné , au nom du peuple , par les magistrats . '.I Justin. » Les magistrats, aussitôt avertis par T amant de la tendre Ligurienne, prennent les mesures les plus énergiques pour châtier la perfidie de leurs ennemis.

Après avoir tué les Ségobriges introduits dans leurs murs , les Marseillais s'arment rapidement , vont à petit bruit au-devant de Comanus , et le surprennent dans son embuscade. Alors, au milieu des ténèbres, se fit un carnage affreux, impossible à décrire. La rage des uns eut bon marché de la terreur des autres ; la lutte était inégale. Cernés et refoulés dans des gorges de montagnes sans issue , les Liguriens cherchèrent à fuir plutôt qu'à combattre, et roulèrent en cascades humaines jusqu'au fond des ravins , laissant aux aspérités du roc des lambeaux de leur chair , et répandant des flots de sang par leurs blessures béantes. 7,000 victimes furent immolées avec Comanus à la vengeance des Marseillais. Elle était cruelle mais juste. Toutefois, si elle fut pour les tribus indigènes une preuve de la fermeté avec laquelle la colonie naissante était décidée à défendre le fruit de ses conquêtes, elle ne lui en suscita que plus d'inimitiés implacables.

Les Phocéens n'en doutèrent pas, et , pour prévenir les agressions imprévues des Liguriens , ils multiplièrent les précautions en temps de paix comme en temps de guerre. De là vint, chez eux, la coutume de fermer les barrières pendant les fêtes , de poster des sentinelles sur les remparts, d'avoir des veilleurs de nuit et de reconnaître les étrangers. Personne ne put entrer dans la ville avec des armes ; ceux qui en avaient , les laissaient , à la porte , à un homme chargé de leur garde , et les reprenaient en sortant. Selon leurs prévisions , les Marseillais ne tardèrent pas d'éprouver à combien de dangers devaient les exposer leur renommée ., leur puissance et leurs richesses. Les peuplades voisines se liguè rent de nouveau , et choisirent pour chef un des petits rois du pays. Catumandus , — c'était son nom , — vint effectivement mettre le siège devant Marseille avec une nombreuse armée de troupes d'élite.

Mais une femme , au visage courroucé , lui apparut pendant son sommeil , et lui ordonna de faire la paix avec les Marseillais. L'imagination frappée de cette étrange vision , le chef barbare demande à entrer dans la ville pour y adorer les Dieux; il arrive au temple de Minerve, aperçoit, sous le portique, la statue de la Déesse . et s'écrie que c'est elle qu'il a vue en songe , HISTOIRE et qui lui a prescrit de lever le siège. Alors, ne doutant plus que les Dieux accordent à Marseille une éclatante protection, il laisse Tossrande d'un collier d'or sur l'autel de Minerve et jure aux habi tants une éternelle amitié. Cette fois encore , forage fut détourné par une de ces causes futiles en apparence , et qui pourtant sembleraient suffire à expliquer Tintervention mystérieuse de la Divinité dans Texistence des peuples et des individus , appelés à devenir les instruments de ses profonds desseins.

Mais il était écrit que la fille de Phocée , destinée à passer par de rudes épreuves , n'échapperait à un péril que pour tomber dans un autre. Loin de renoncer à Tespérance de Tanéantir, les Ligures ne lui laissaient ni paix ni trêve. Ils Tattaquèrent enfin avec un acharnement tel , qu'à bout de ses forces et de ses ressources , elle eùt succombé sans un auxiliaire inattendu. Ambigat, roi des Rituriges , venait , à cette époque , de mettre sur pied une armée formidable , dont une partie, commandée par Sigovèse , passa le Rhin pour s'établir dans la Germanie , tandis que l'autre , sous les ordres de Rellovèse , marchait à la conquête de l'Italie. Tarquin-l'Ancien régnait toujours. Rellovèse avançait vers les Alpes , quand une députation de Marseillais sollicita son appui contre f agression des Salyens.

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