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Histoire de Bernay et de son canton, touchant à l'histoire générale de la Normandie, ... Ouvrage couronné, etc

Augustin Goujon · 1875 · Scanned text

100,583 words · about 7 h 3 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Augustin Goujon
Language
French
Published
1875
Length
100,583 words · about 7 h 3 min
Sections
16 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (16)
  1. Front matter about 42 min
  2. Chapitre II about 20 min
  3. Chapitre III about 12 min
  4. Chapitre IV about 12 min
  5. Chapitre V about 13 min
  6. Chapitre VI about 26 min
  7. Chapitre VII about 28 min
  8. Chapitre VIII about 16 min
  9. Chapitre IX about 31 min
  10. Chapitre X about 12 min
  11. Chapitre XI about 16 min
  12. Chapitre XII about 27 min
  13. Chapitre XIII about 39 min
  14. Chapitre XIV about 22 min
  15. Chapitre XV Occupation Militaire Prussienne Ue about 11 min
  16. Chapitre XVI about 1 h 35 min

Continue:

Front matter

HISTOIRE BERNAI ET DE SON CANTON HISTOIRE DE BERNAY ET DE SON CANTON TOUCHANT A (.HISTOIRE (iÉNÉRALE DE LA NORMANDIE PHCIDÏl D'UN ABRÉGÉ GÉOGRAPHIQUE ET TOPOGRAPHIQUE. 1° DE LA NORMANDIE — ì° DU DEPARTEMENT DE L'EUBI 3° DE -ARRONDISSEMENT DE BERNAT Ouvrage couronné par la Société Ubre de l'Eure, section de Bernay A. GOUJON A UFI ICIER SUPÉRIEUR ES RETBAIT1 , MU II % I OLONI L DES MOBILISÉS DE L M RI MEMBRE DE LA SOCIETE LIBRE DE K/EURE Apprendre a connnllie sou pays, c'est apprendre à l'aimer. — — *--£=■ • mmì* ÉVREUX DE L'IMPRIMERIE DE CH. HÉRISSEY I La Société libre de l'Eure, section de Bernay, ayant mis au concours XHistoire du canton de Bernay, nous nous sommes mis sur les rangs. Nous avons dit : Après l'épée, la plume. Tracer Thistoire d'une localité perdue dans la grande famille nationale, c'est descendre à tous les faits humbles et modestes, dont Thistoire générale ne peut s'occuper; c'est fouiller tous les documents locaux, les interroger, transmettre leurs réponses à la génération actuelle; c'est faire parler le passé, les institutions vieillies et disparues, les apprécier et les juger au point de vue des idées de Tépoque, et non point avec des idées et des principes préconçus et un système de critique arrêté d'avance.

Mais les faits d'une localité se rattachent natu- -■ rellement à ceux du voisinage, et rayonnent à une distance en rapport direct avec leur importance et leur grandeur. On ne peut donc en parler sans être amené nécessairement et forcément à étendre son rayon d'action, à toucher à Tensemble dont This toire locale n'est qu'un reflet et un épisode ; c'est en même temps une nécessité pour rendre Tœuvre moins abstraite, moins sèche, plus intéressante, plus instructive. Faire Thistoire du canton de Ber nay, c'est donc toucher à Thistoire générale de la Normandie. C'est ce que nous avons fait du xie au xvie siècle inclus. Ne pouvant aller fouiller les bibliothèques au loin, il nous a fallu nous contenter des matériaux que nous avons trouvés à la bibliothèque de Bernay, et dans plusieurs ouvrages qui nous ont été gracieusement confiés par des particuliers.

C'est ici le lieu de remercier tout particuliè rement le bibliothécaire de la ville , M. Lesueur, qui s'est mis entièrement à notre disposition pour nous faciliter la recherche des ouvrages spéciaux. Nous étendons nos remercîments à toutes les per sonnes qui nous ont éclairé de leurs renseignements verbaux ou qui ont bien voulu nous communiquer des documents authentiques. Et maintenant, que nos lecteurs soient indulgents en raison du but qui nous a mis la plume à la main : le désir d'être utile et d'exhumer de l'oubli les grands souvenirs du pays! HISTOIRE Dl BERNAY ET DE SON CANTON PREMIÈRE PARTIE PRÉCIS GÉOGRAPHIQUE ET TOPOGRAPHIQUE De la Normandie. — Ou département de l'Eure. — De l'arrondissement de Bernay. Normandie. — L'ancienne province de Normandie , partie du royaume de Neustrie (neues reich, nouveau royaume), remonte à 911, époque à laquelle la basse Neustrie fut cédée par Charles le Simple, comme dot de sa fille Gisèle, à Rollon , premier duc de Normandie (traité de Saint-Clair-sur-Epte).

Chapitre II

PÉRIODE DES DUCS DE NORMANDIE Prédécesseurs de Richard II, comme ducs de Normandie. — Constitution de dot faite à Judith de Bretagne par Richard II, sou mari. — Fondation de l'abbaye de Bernay. — Mort de Judith. — Charte de fondation de l'abbaye. — Mort de Richard II. — Premiers abbés de Bernay. — Division en deux parties : la comté et la baronnie. — Aperçus historiques des règnes de Richard 111 et de Robert le Diable. - Premières années du règne de Guillaume le Bâtard. — Remarques sur les grandes opérations par mer. — Préparatifs pour la descente en Angleterre. — Départ de la flotte, son arrivée sur les cotes d'Angleterre. — Bataille d'Hastings. — Soumission de l'Angleterre. — Retour de Guillaume en France. — Sa mort. »! I - 120'! Nous avons vu, par les deux documents historiques cités plus haut, que Bernay non-seulement existait longtemps avant le xf siècle , mais encore que c'était déjà, et paraissait être depuis longtemps un lieu impor tant, puisqu'il constituait, avec ses dépendances, un des riches domaines des ducs de Normandie.

Depuis 911, époque de la conquête de la Normandie par Rollon, qui fut son premier duc, la domination normande avait successivement passé par Guillaume Longue - épée , fils de Rollon, de 927 à 943; par Richard I", dit sans Peur, de 943 à 996 ; enfin par Richard II, dit le Bon, à Tépoque d'où nous partons. C'était le temps héroïque de la race normande. Les Normands avaient acquis un tel renom dans le métier de la guerre, qu'on disait d'eux h qu'ils savaient tout « prendre et tout garder, et jamais ne montrer les « talons à Tennemi ' » . •Cet éloge nous rappelle douloureusement les adieux du brave général de cavalerie Tilliard, notre compa triote, tué à Sedan. « Sois tranquille », disait-il à un de ses amis d'enfance, a je ne leur ferai pas voir « mes talons. » II avait prédit vrai : en effet, il tomba glorieusement dans cette charge héroïque pour ouvrir un passage à Tarmée, qui arracha au roi Guillaume, placé sur les hauteurs de Frenois, d'où il contemplait le sanglant spectacle de la bataille, cette exclamation d'admiration et de douleur : « Oh! les braves gens!

Mais ils vont à « la mort ! » Monté sur le trône ducal en 996, Richard II s'y maintint fort et respecté avec Tappui de Robert, roi de France, son suzerain et son ami. En 1007, voulant assurer Tavenir et la tranquillité de ses Etats, il épousa Judith, fille de Conan, duc de Bretagne, et lui donna en dot le domaine de Bernay, composé de 21 paroisses. Nous croyons devoir citer l'article relatif à la donation, pour bien faire connaître la banlieue de Bernay à cette époque reculée. Les localités sont les mêmes ; ces villages ou hameaux ont donc lieu d'être fiers de leur antiquité , et doivent entourer de leurs respects le cimetière, qui a reçu et conservé les restes de tant de 1 Do Moulin. Histoire générale de Normandie . générations, qui se sont succédé dans la mort, comme elles s'étaient précédées dans la vie.

Traduction du texte latin : « Dans la contrée de Lisieux, Bernay, avec ses « dépendances, savoir : Champeaux, Caorches, Saint « Mards-de-Fresne, Grandcamp, le Tilleul-Fol-Enfant, « Chambrais, Ferrières, Réville, Folmatium (lieu in « connu aujourd'hui), Saint -Aubin -le- Vertueux , les <c Loges (ferme de Saint- Aubin), Mait (inconnu), Gran it chain, Nouveau-Mesnil (inconnu), Pons (inconnu), « Menneval, Toussue, Saint-Léger-du-Boscdel, le Theil, a Valailles, Courbépine, le Fay, Lanbias (peut-être les « Loges, hameau de Courbépine), Orville (inconnu), d Carentonne, Camfleur, Fontaine-TAbbé, Beaumont « le-Roger, Beaumontel , Vieilles (près Beaumont), « vingt et une églises dans lesdits villages, dix-neuf « moulins, treize charrues de bœufs, avec leurs serfs « et leur matériel, avec les prés, les forêts, les terres « cultivées et incultes, avec les produits et les revenus, <■ avec les eaux et les cours d'eau, les pêcheries et « tout ce qui existe en ces lieux. » • En 1013, Judith, étant malade, voulut donner à Dieu le vaste domaine qu'elle avait reçu en dot de son époux, en créant, en Thonneur de la vierge Marie, une abbaye de religieux , sous la règle de Saint- Benoît , suivant en cela Texemple de son mari , qui avait fondé en 1001 un monastère de bénédictins à Fécamp.

La mort la surprit au milieu de ses constructions , en 1017. Son corps fut déposé « dans Téglise de « Tabbaye, devant la porte, sans tombeau et sans « épitaphe 1 ». Huit siècles devaient passer sur ces restes sans en troubler le repos; mais, en 1861 , des ouvriers, en tra vaillant dans le chœur de Téglise, mirent à découvert un cercueil avec des ossements. Ces ossements étaient ils les restes de la pieuse princesse? Leur authenticité fut niée par les uns, certifiée par les autres, acceptée par la masse, et ils furent transportés en grande pompe et déposés dans Téglise de la Couture2, où ils attendent encore une inscription commémorative. Après la mort de Judith, Richard II prit sous sa protection Tabbaye naissante, et en fit continuer les travaux. Dix ans après, tout étant terminé , il réunit dans son palais à Fécamp, en assemblée solennelle, ses enfants, Tarchevêque et tous les évêques de son duché, ses principaux seigneurs, et signa, en leur présence , et leur fit signer la charte de fondation de Tabbaye de Bernay, dont voici les principaux articles, traduits du texte latin : « Moi, Richard, par la grâce divine duc de Nor « mandie, à tous les fidèles du Christ, répandus sur la « surface de la terre. « Judith, mettant à exécution son projet en l'hon « neur de la bienheureuse et glorieuse Marie, mère « de Dieu, jeta les fondements d'une abbaye en un « lieu appelé Bernay, dans le langage des anciens, 1 Do Moulu».

Histoire générale de Normandie, 1. IV, p. 101. * Dans la nef latérale de gauche, à l'entrée du pourtour du chœur, sous une dalle, contre la grille et à gauche. ì o préparant elle-même Tédifice d'un monastère conve « nable à une communauté de religieux , qu'elle avait « résolu d'établir dans ce lieu. Mais, avant d'avoir « terminé cet ouvrage , elle s'endormit dans la paix « du Seigneur. « Instruit de ses intentions, je m'empressai d'établir « en ce lieu, et pour toujours, une maison de serviteurs « de Dieu, dont je donnai la conduite au vénérable « abbé Guillaume, de Téglise de la Sainte-Trinité de « Fécamp , et à tous ses successeurs dans Tordre o monastique. « Je donne donc, pour le soulagement de mon âme, (( et de celle dont la volonté a été cause d'un si grand « bienfait, et de tous les enfants qui m'ont été accordés « par le Seigneur, pour Tentretien des serviteurs de « Dieu, qui le servent dans le lieu ci-dessus désigné : a Bernay, Champeaux, Toussue, le Tilleul, Valailles, d le village appelé Saint-Aubin, Caorches, le Fay, les « Loges, Courtonne, Courtonnelle, Téglise de Sainl « Mards-de-Fresne avec une mesure de terre pour une « charrue ~ et Saint-Clair-d'Arcey. « Je donne aussi Beaumont, Beaumontel, Fontaines « et Vieilles avec toutes ses dépendances, Courbépine, « Landepereuse , Grandcamp avec ses dépendances, « Fresnes, Capelle, Giverville, Cantepie, Malouis avec « toutes leurs dépendances, et les églises et les mou- 1 En Normandie, aux xi« et xn» siècles, on entendait généralement par une charmée ou terre d'une charrue (terra ad unam carrucam) un domaine de 60 acres.

(Léopold Delisle.) 60 perches faisaient une vergée, 4 vergées une acre, 5 acres une houvée (bovatam), et 12 bouvées une charmée ou 60 acres. « lins, les prairies, les terres cultivées et incultes, les « eaux ou les cours d'eau, avec les pêcheries, depuis « la vallée de Cernières jusqu'à la fontaine Ratgée. « Je donne encore, dans Bernay, le marché qui a « lieu chaque semaine, les foires annuelles et toutes « les coutumes, tant dans ces lieux que dans tous les « autres mentionnés plus haut , qui nous appartiennent, » et même les forêts en entier, comme notre féal « Aimericus les a tenues, afin qu'ils aient, tiennent et « possèdent toutes ces choses, sans aucune inquiétude, « de quelque puissance séculière ou judiciaire que ce « soit. « Je prie donc la grandeur de ceux que Dieu aura « élevés après moi à la dignité que je possède par sa « grâce, que, comme ils voudront que les écrits de « leur autorité demeurent inviolables, ils consentent « de même que cette charte de ma cession, dressée du « consentement de mes fils et héritiers, Richard et « Robert, demeure stable et irrévocable à jamais; que, « si quelqu'un s'efforce de faire quelque chose con « traire, il encoure d'abord la colère de Dieu tout « puissant, et soit contraint de payer 200 livres d'or « au fisc seigneurial, afin qu'il apprenne, à sa con « fusion, que la témérité des méchants ne doit pas « violer les choses que Tautorité a établies pour « l'amour de Dieu. « Afin que la présente demeure stable, nous y appo « sons notre signature et nous la donnons à signer à « nos fils et à nos fidèles.

Fait publiquement au palais « de Fécamp, au mois d'août, Tan de Tincarnation du « Seigneur mxxvii (1027), Tan xxxvm1 du règne du roi « Robert2. » Suivent les signatures. Cet acte solennel a dû précéder de quelques jours la mort de Richard II : pris de maladie à Rouen, il s'était fait transporter à son palais de Fécamp; c'était le séjour de prédilection des ducs de Normandie. Se sentant mourir, il voulut assurer le repos de son âme par des donations aux pauvres et aux religieux, et c'est probablement en ce moment qu'il donna la charte de fondation de Tabbaye de Bernay, qui porte la date d'août 1027, année de sa mort, suivant l'opinion géné rale. Après avoir désigné son fils aîné, Richard, pour son successeur, il s'endormit, suivant Texpression du temps, dans la paix du Seigneur. II fut inhumé à côté de Richard I". « C'était le père des religieux, le nour « ricierdes pauvres, le défenseur des opprimés3. » Tels furent les titres de Richard II au surnom de le Bon, que ses contemporains lui décernèrent, et que This toire lui a religieusement conservé4.

Après la mort de Richard II , Tabbaye continua à être dirigée, jusqu'en 1028, parle bienheureux Guil- 1 On pourrait croire qu'il y a erreur dans la date : l'an 38 du règne du roi Robert, puisque généralement on fait dater son règne de 996, 24 octobre, jour de la mort de Hugues Capet ; mais, dans certains diplômes, le com mencement du règne de Robert date de 988, dans d'autres de 989. C'est de cette dernière date qu'il est ici question. * Neustria pia. 3 Du Moulin. Histoire générale de Normandie. » Sous son règne, la tranquillité fut si grande, que les laboureurs n'avaient mème pas besoin de ramener leurs charrues dans leurs maisons. Duchesne. Histoire normande. Script., p. 316. (Traduction.) laume de Dijon, supérieur de toules les abbayes de Tordre de Saint-Benoit en Normandie. L'abbaye de Bernay relevait de celle de Fécamp.

En 1028, Raoul de Beaumont, religieux de Fécamp, fut désigné par Guillaume pour lui succéder dans la direction de la nouvelle maison. Au milieu des guerres civiles survenues à la suite de la mort violente de Richard III, Tabbaye perdit sans retour une grande partie de ses biens. Ainsi, Raoul de Reaumont, pour sauvegarder son abbaye et vivre en paix, crut devoir acheter la protection d'Onfroy, comte de Pont- Audemer, en lui cédant Vieilles, Beaumont et Beau montel. Plus tard, vers 1048, Théodoric, autre religieux de Fécamp, étant à la tète de Tabbaye, céda à Roger, père de Roger II de Montgommery, son parent, une partie du bourg de Bernay, pour subvenir à ses dépenses, quand il y viendrait : « Medietatem burgi Bernait patri « Rogerii de Montegomerici, qui erat propinquus ejus, « ut indè procurare t, quando Bernaium venisset1. » « II y a tout lieu de supposer que cette concession « fut arrachée par la nécessité, et pour acheter la pro a section des seigneurs de Montgommery 2. » « La partie donnée à Montgommery, étant échue, « par héritage, au comte d'Alençon3, reçut le nom de « la Comté, et les biens qui étaient restés à Tabbaye 1 Neustria pia. ' Charpillon.

Dictionnaire historique. 3 Roger II de Montgommery, devenu comte d'Alençon par suite de son mariage avec Mabille de Bellesme, héritière du comté. « formèrent la baronnie -de Bernay. De là cette distinc te tion qui dura si longtemps '. » La comté de Bernay 2 comprenait toute la partie ouest du bourg, c'est-à-dire tout ce qui forme encore aujourd'hui la paroisse de la Couture, en ville et dans la banlieue. La baronnie de Bernay comprenait tout le reste du bourg avec Tabbaye, c'est-à-dire tout ce qui forme encore aujourd'hui la paroisse de Sainte-Croix. La comté appartenait au comte d'Alençon, et rele vait du domaine du roi de France ; la baronnie , dont les abbés étaient titulaires et propriétaires, faisait partie et relevait du comté d'Evreux. Ce lieu ou bourg de Bernay formait donc deux unités bien distinctes 3. 1027-1028. — Richard III régna à peine un an et demi.

De retour à Rouen d'une expédition victorieuse qu'il avait faite contre Falaise, où son frère Robert s'était renfermé, en état de rébellion contre ses droits, il mourut subitement au milieu d'un festin, avec ses principaux barons. L'histoire accuse son frère Robert de Tavoir fait empoisonner. II fut, comme ses deux prédécesseurs, enterré dans Tabbaye de Fécamp. 1028-1035. — Robert, surnommé le Diable par les uns, à cause de son caractère violent, entreprenant et aventureux; le Magnifique par les autres, pour sa grande générosité et ses prodigalités, batailla quelque 1 Auguste Bl.us. Notice historique sur Notre-Dame de la Couture. 1 Expression ancienne employée pour le comté. 3 Les armes de la ville de Bernay sont : d'azur au lion rampant d'or, armé et lampassé de gueules. C'est un souvenir des armes de la famille des Montgommery. ■ I temps pour écraser les résistances de ses barons rebelles, qu'il parvint à soumettre à force d'énergie et d'audace.

Devenu tranquille possesseur de ses Etats, il entreprit en 1035 un pèlerinage à Jérusalem. Sa conscience avait sans doute beaucoup à se faire pardonner. II ne devait pas revoir son duché ; il mourut au retour, à Nicée, dans la Bithynie, empoisonné, dit-on. Un jour que, dévoré par la fièvre, il se faisait transporter en litière, par des Maures, à travers les champs de la Palestine, il fut rencontré par un pèlerin normand, qui retournait au pays. Celui-ci lui ayant demandé s'il avait un message à lui donner : « Tu diras », lui dit le prince, « que tu as vu le duc Robert porté en paradis par les diables. » Robert, comme les ducs ses prédécesseurs, comme tous les puissants de ce temps, avait beaucoup donné à Téglise, espérant qu'il lui serait beaucoup pardonné. Aussi le xf siècle fut— il Tépoque de la plus grande richesse et de la plus grande puissance du clergé.

D'après une parole de Y Apocalypse , il courait une croyance que le monde devait finir avec Tan 1000. Aussi, à l'approche de cette date fatale, la piété croissant avec la crainte, de nombreuses donations aux églises et aux abbayes se multiplièrent, et plus tard, dans la première moitié du xT siècle, les peuples, heureux de vivre encore et d'avoir échappé à la ter rible prédiction, témoignèrent leur reconnaissance avec un redoublement de ferveur et de donations. La Normandie se couvrit d'abbayes nouvelles, et presque toutes sous la règle de Saint-Benoit : 1001 , à Fécamp, par Richard II; 1013, à Bernay, par la duchesse Judith; 1028, à Cérisay, près Saint-Lô, par Robert le Diable ; 1033, au Bec, par Hellouin, grand favori du duc Robert, qui lui donna son nom et dont il fut le premier abbé; 1035, Saint-Wandrille , par Robert le Diable; 1040, Saint-Evroult en Ouche, par la famille de Grandmesnil1; 1066, Saint-Etienne de Caen, par Guillaume le Conquérant.

Plus tard, les croisades, 1095-1270, exigeant de grandes dépenses, beaucoup de seigneurs aliénèrent leurs vastes domaines pour subvenir aux frais du voyage, et ce furent encore les églises et les couvents qui en profitèrent. Les croisades furent de grands pèlerinages armés. 1035-1087. — Voici Guillaume le Bâtard, plus tard Guillaume le Conquérant, la grande figure du xie siècle, le héros de la Normandie ! Laissé à la garde du roi de France Henri Ier, au départ de son père pour Jéru salem, il est élevé à Paris. Pendant la minorité de cet enfant, la Normandie fut agitée par les révoltes des vassaux turbulents et ambitieux ; et c'est pour se main tenir en paix et sauvegarder son existence que, vers cette époque, nous avons vu Tabbaye de Bernay céder une partie de ses domaines à Onfroy, comte de Pont- Audemer, et à la maison de Montgommery.

Le jeune Guillaume, secondé du roi de France, » La famille de Grandmesnil (Hugues et Robert) ne fit que reconstituer l'abbaye de Saint-Evroult. Elle avait eu pour fondateur au milieu du vi° siècle saint Evroult, natif de Bayeux, qui lui donna son nom et mourut en 596. Elle fut ensuite abandonnée et détruite, comme toutes les autres de ces contrées, du temps de l'invasion des Normands dans le ixe siècle. Henri Ier, met à la raison ses barons révoltés, à la bataille du Val-des-Dunes, près de Caen, en 1046, et les réduit pour toujours à Tobéissance. En 1054, il se retourne contre son ancien protecteur, le roi de France, qui, jaloux de la puissance naissante du jeune duc, lui avait déclaré la guerre. II le met en déroute à Mortemer, sur les frontières de Picardie. Dès lors Tavenir, un large avenir, s'ouvre devant Guillaume le Bâtard, et, les complications politiques de TAngleterre aidant, il forme le projet de conquérir ce royaume, où Tappelaient de nombreux partisans.

Cette entreprise est Tépoque héroïque du temps. II est à remarquer que les grandes invasions par mer, qui sont les opérations les plus chanceuses et les plus difficiles de la guerre, ont presque toujours réussi. Sans remonter au-delà de 1066, nous voyons mener à bonne fin Texpédition de 1798 sur les côtes d'Ale.xan drie, de 1830 sur le rivage africain, de 1854 sur les plages de la Crimée. II n'y a d'exception que pour Tentreprise navale, en 1541, de Charles-Quint contre Alger, et pour la grande Armada de Philippe II contre TAngleterre, en 1588. Et pourquoi le succès presque constant de ces grandes opérations de guerre? C'est qu'elles sont conçues, mûries, préparées et exécutées par des hommes de génie, qui ne laissent à la fortune que la part qui lui revient; c'est que souvent elles sont Texpression des besoins et des aspirations de Tépoque; c'est que peut-être, enfin, elles entrent dans Texécution des desseins de la Providence.

Tout est mis en mouvement sur les côtes de la Nor mandie, depuis Tembouchure de TOrne jusqu'à celle de la Somme ; hommes, chevaux, matériel , constructions navales, approvisionnements de toute sorte convergent vers les différents points d'embarquement. Le havre de Dives est un des points principaux de concentration1. Du haut du plateau qui domine le port et la mer, un des plus imposants et des plus majestueux de la côte normande, Guillaume contemple son œuvre, communique son ardeur et sa confiance à son entou rage, et appelle de tous ses vœux un vent favorable. Le pays de Bernay était dans le rayon d'action; aussi voyons-nous des noms connus figurer sur la liste des compagnons de Guillaume : Raoul de Bernay, Roger, comte de Beaumont; les sieurs du Sap et de Glos, le sieur de Touques-, Toussaint du Bec, Roger de Montgommery, le sieur de Tillières, le sieur de Cham brais, Richard, sieur d'Orbec; Augenouf, baron de l'Aigle ; Taillefer (de Bernay).

Dans les premiers jours de septembre, la flotte, poussée par un vent du sud , se dirige vers Tembou chure de la Somme et s'arrête dans les eaux de Saint- Valery; elle se composait de : « 880 vaisseaux, sans « compter u^i grand nombre de nacelles et de bateaux2» , ' C'est au château de Bonneville, près de Touques, que l'expédition d'Angleterre avait été résolue, et qu'il avait été décidé que le gros de l'expédition se réunirait dans le port de Dives, port profondément enfoncé dans les terres et parfaitement masqué du côté de la mer. Rembarquement pouvait être fait simultanément sur les deux rives et sur une grande étendue de terrain. ■ Du Moulin. Histoire générale de la Normandie. et portait 50,000 hommes. Le 28 septembre, Tarmée, renforcée à Saint-Valéry d'un fort contingent et portée à 60,000 hommes, profite d'un bon vent, longtemps attendu; et se jette sur les côtes d'Hastings.

Le débarquement se fait sans coup férir, Tennemi étant sur un autre point. Aussitôt que la nouvelle en est connue, un grand seigneur normand, habitant TAngleterre, cousin du duc Guillaume, lui fait porter le conseil de ne pas se jeter dans le malheur, mais plutôt de retourner en Normandie, eu égard à la valeur, aux forces et à la bonne fortune du roi Harold. Le duc répondit : « Qu'il était grandement son « obligé, mais que lui persuadant un honteux retour, « c'était lui donner avis contraire à ses résolutions, h lesquelles étaient de vaincre ou de mourir; et que, k quand de 60,000 hommes qu'il avait amenés, il n'en « aurait que 10, volontiers il attendrait le perfide « Harold, s'assurant que Dieu, juste juge du mérite de « sa cause, lui donnerait la victoire '. » Le 1 4 octobre, les deux armées ennemies marchent à leur rencontre dans la plaine d'Hastings, sur le terrain qui s'appelle encore aujourd'hui le lieu de la bataille.

Avant d'en venir aux mains, Guillaume, passant devant le front de ses escadrons normands, leur jette ce discours : « Si la valeur, mes compagnons, n'était née avec « vous, il serait maintenant nécessaire d'échauffer vos « courages par un discours animé d'éloquence et ■ Du Moulin. Histoire générale de la Normandie. « enrichi des généreux faits de vos ancêtres; mais « cette vertu naturelle à notre nation, signalée par « tant de victoires, redoutée des peuples les plus bel « liqueux, et aujourd'hui fortifiée par la justice de ma « cause, demande plutôt le combat que des paroles « pour Tanimer. Aussi, partout où je tourne les yeux, « je ne vois rien que du courage et de la force, et ne « reconnais en vous qu'un ardent désir d'illustrer à d jamais votre nom, et vous enrichir de Thonneur et « des trésors des Anglais.

Montrez donc maintenant d que vous n'avez que du cœur pour entreprendre, « que des bras pour frapper, et des forces pour sur « monter vos ennemis , qui ne sont qu'un peuple « ramassé, mal instruit aux armes, et qui, dès le pre <( mier choc, donnera du nez enterre, ou bien prendra « la fuite. Sans doute, si vous vous montrez généreux, <( la victoire, Thonneur et les richesses seront la récom » pense de vos travaux; sinon, la mort vous est cer « taine, la prison assurée, et la honte éternelle. « II faut ou vaincre ou mourir, car de fuir il vous est « impossible : ici Tennemi en tête, au delà ses villes; « ici un pays inconnu et plein de précipices, et au delà « l'Océan. Vengez-vous donc, mes amis, de Tinfidélité a de ce tyran qui n'estime rien de saint , et qui , par « ses grandes offenses, a de longtemps irrité Dieu; le « ciel vous rit et la victoire sera vôtre , puisque vous « combattez pour une récompense certaine , pour une « juste querelle et pour une gloire immortelle '. » 1 Du Moulin.

Histoire générale de Normandie. La bataille est disputée avec le plus grand achar nement des deux côtés : Guillaume , monté sur un cheval d'Espagne , combat tantôt en chef d'armée , tantôt en soldat ; deu.x chevaux sont tués sous lui. Son adversaire, le roi Harold, ne combat pas avec moins d'héroïsme et succombe dans la mêlée avec ses deux frères. « Toute la noblesse et jeunesse anglaise « est noyée dans les flots de son sang \ » De Thou accuse 67,654 morts du côté des Anglais, et 6,013 du côté des Normands. Orderic Vital porte ce dernier chiffre à 15,000. L'héroïque Taillefer de Bernay était parmi les morts; il avait été tué à la tête de Tarmée, chantant la chan son de Roland et provoquant les Anglais-Saxons de la voix et du geste. L'-Angleterre est conquise ; et, à partir de ce jour, Thistoire a salué le vainqueur du nom de Guillaume le Conquérant.

Après la victoire d'Hastings et la conquête de toute TAngleterre, Guillaume partagea le sol entre tous ses compagnons, en se réservant pour lui, naturellement, la meilleure part: « 1,442 manoirs et les principales « villes t ». Le système féodal fut organisé et établi avec toutes ses conséquences. Jamais la sentence Vœ victis ne fut appliquée avec plus de rigueur. Guillaume, en 1087, revint en Normandie pour revoir son duché et revendiquer en même temps le Vexin français, dont le roi de France s'était emparé à « Du Moulin. » Durut. Histoire de France. la mort du duc Robert le Diable '. Blessé à la prise de Mantes, il vint mourir à Rouen, d'où son corps fut transporté et inhumé dans Téglise de Saint-Etienne de Caen. Osbern, abbé de Bernay, assistait à ses obsèques avec tous les chefs des abbayes des environs et Tar chevêque de Rouen avec ses six suffragants.

Guillaume avait régné vingt et un ans comme roi d'Angleterre, et cinquante-deux comme duc de Nor mandie. « L'an 1522, Pierre de Marigny, abbé de Saint « Etienne de Caen , à la prière d'un cardinal , d'un « archevêque et d'un évêque italien, désireux de voir « les restes du Conquérant, fit ouvrir son sépulcre. Le « corps fut trouvé en la forme qu'il avait quand il y a fut mis. Mais, Tan 1562, les huguenots ruinèrent le « sépulcre et celui de sa femme avec leurs effigies en u relief et au naturel, et cassèrent à coups de dague <( la bière du Conquérant , faite et couverte de forte « pierre de Volderil, et portée sur trois petits pilastres h blancs. « Ils pensaient y trouver quelques richesses , mais » ils n'y virent que ses os, encore joints les uns aux « autres et couverts de taffetas rouge.

Ceux des bras « et des jambes furent jugés bien plus longs que ceux « des plus grands hommes du temps présent. Un de « ces impies sacrilèges les donna à un religieux , • Henri l« , roi de France , en reconnaissance de l'hospitalité et des services qu'il avait reçus, étant enfant, du duc Robert le Diable, lui avait donné le Vexin français, entre l'Oise et l'Epte. A la mort de Robert, Henri avait repris le Vexin français et l'avait transmis à son fils et "successeur Philippe Ier. « bailly de cette abbaye , qui les conserva jusqu'au « moment où Tamiral de Châtillon et ses reîtres rui « nèrent et perdirent tout l. » II ne reste donc plus rien du grand Guillaume. Si ; il reste ce que les passions des hommes ne peuvent atteindre, ce que les révolutions des peuples ne peu vent détruire, ce que la postérité, toujours impartiale et juste , ne peut cesser d'admirer : sa gloire , ses grandes actions et la traînée lumineuse de son vaste génie. 1 Du Moulin. Histoire générale de Normandie.

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