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ÉPHÉMÉRIDES BRUGEOISES. C'est à de grands talents que sont dus ces résultats: MM. Sismondi, Guizot, Chateaubriant , A. Thierry, quels noms fameux dans la car rière historique! M. Thierry surtout, ce martyr de la science, a découvert un nouveau monde dans son Histoire de la Conquête di Angleterre et dans ses Lettres sur VHistoire de France; mais, nous devons le constater ici dans ['intérêt de notre thèse, la partie la plus curieuse, la plus instructive de ses recherches se concentre dans ses investigations locales, dans son Histoire des Communes de Noyon, de Beauvais , de Saint-Quentin , de Laon, de Reims, etc., etc. Ce que ce grand historien a fait pour quelques villes de France, ce qu'il a fait avec tant de verve, tant de couleurs, on devrait le faire aujourd'hui pour ces grandes communes flamandes, qui jouèrent, au moyen-âge, un rôle si important et si dramatique.
Qu'est-ce que les communes de Noyon , de Beauvais, auprès de Gand et de Bruges, ces deux puissantes cités, qui mirent souvent en échec toutes les forces combinées des plus puissants souverains? En attendant qu'une main habile dessine le plan de ce vaste édifice, et se sente la hardiesse d'y metlre la main, nous avons voulu faire quelque chose pour la ville de Bruges. Comme l'annonce son titre, ce livre n'est qu'une table chronologique assez complète de tous les événements qui se sont passés dans cette ville, mais une table, enrichie des plus curieux détails historiques, où l'ceil de la critique a porté dans tous les sens son regard sévère. C'est une assise, mais, ayons bien soin de le répéter , ce n'est qu'une assise de ce vaste monument dont nous laissons la conception et l'achèvement à des mains plus expérimentées.
Nous avons dû, pour réunir ces matériaux, feuilleter patiemment bien des chroniques, étudier de lourdes et fastidieuses histoires, semées de récits fabuleux, où la crédulité de l'historien le dispute à la pesanteur de sa plume. Nous avons dévoré la poussière des cartu laires, et, dans plusieurs pièces inconnues, trouvé la clef des faits les plus importants. Quelquefois nos recherches ont été infructueuses, il est vrai, mais presque toujours le succès a couronné notre patience. C'est donc avec une certaine confiance que je présente au public ce fruit de mes veilles et de mes labeurs. Je dis mes veilles et mes labeurs, je devrais dire plutôt les veilles et les labeurs de mon vieux père chez qui l'ardeur du travail ne peut se comparer qu'à son affection filiale pour la ville qui l'a vu naître.
Chapitre I
Bruges. Le terrain sur lequel s'élève la ville de Bruges est un terrain d'alluvion recouvert d'une épaisse couche de sable, amenée tout le long de la côte et assez avant dans les terres par les vents de Sud- Ouest qui tourmentent presque toute Tannée cette partie du littoral. On comprend aisément les effets de celte action incessante. Ici se sont formés des dépôts de vase et de détritus ; là des barres et des bancs ont obstrué l'entrée des courants naturels ou artificiels; ailleurs l'action des marées et des vents a été plus héroïque encore. Con tinuée pendant plusieurs siècles, elle a pu changer la configuration même des côtes et reculer dans les terres des localités bien connues» autrefois baignées par les flots de l'Océan. C'est ainsi que Damme autrefois ville importante et port de mer, comme l'attestent tous les monuments écrits, est aujourd'hui à plusieurs lieues dans les terres et a perdu toute son importance en perdant sa position.
Mais sur le sol où s'élève ce misérable village on trouve encore les traces d'une ville considérable. Quand on cherche l'origine de ces sables voyageurs, on arrive facilement au lieu de leur départ en suivant leur direction. Ils nous viennent des côtes de la Manche, c'est-à-dire de la chaîne armorique et spécialement de la Normandie et de la Picardie, où le courroux des vagues battant incessamment le pied des falaises, les ébranle, les entame , en détache des fragments nombreux dont le roulis forme des galets. Lancés à leur tour, comme une épouvantable mitraille, contre ces falaises dont ils ont été détachés, ces galets finissent par ruiner, pulvériser sur une vaste étendue les murs naturels, objels de leurs attaques, et le vent du Sud-Ouest, portant sur ses aîles la partie la plus légère de ces ruines vient étendre sur nos terres ces nappes desable dont nous parlions tout-à-l'heure.
C'est donc au milieu d'une plaine de sable, mais d'une plaine de sable que le génie de la patience esl parvenu à fertiliser, que s'élève la ville de Bruges. Quelle est l'origine de celte cité? Quels furent ses premiers habi tants? A qui durent-ils le bienfait du christianisme? Voilà les diverses questions qu'on se pose naturellement au début d'un travail comme le nôtre. Mais des réponses positives sont ici impossibles; le berceau des villes, comme celui des nations, est entouré d'un voile mystérieux, autour duquel le génie de la fable aime à se jouer, mais qui blesse le regard sévère et scrutateur de l'histoire. On en est donc, ici, comme danstoules les circonstances analogues, réduit à des conjec tures plus ou moins plausibles, suivant le plus ou le moins de valeur des témoignages sur lesquels ou s'appuie.
Nous allons passer en revue les plus précieux de ces témoignages, en laissant au lecteur le soin de les analyser, de les juger, et d'en déduire des conséqin nces. Rien de plus noble, de plus grand que l'origine de Bruges, s'il faut en croire la vie de Saint-Eloi, écrile vers 678 par Saint Ouen; ce serait le berceau même de la Flandre; car pour lui muni cipium Flandrense, ou municipium Brugense, c'est tout un, et celte manière dédire est, du reste, confirmée par celles des historiens postérieurs, ou Bruges est appelée indifféremment pagus Flandrensis ou Flandriemis , Vlandra, Flandres, Flanderes, Flandria, Flandriœ. II faut à ce sujet , consulter le Glossaire deDucange, et Meyer. La Flandria Ethnica de Vredius fait remonter bien haut l'origine de Bruges. C'était, dit— il , un fort en 366, et non loin de ce fort s'éle vait un pont de bois sur lequel devaient passer ceux qui allaient de Oudenbourg à Rodenbourg, maintenant Aerdenbourg.
Ce château fort existait mème depuis longtemps, puisque, d'après Molanus et Canisius (acta sanctorum belg.) Le pape Marcel envoya Saint Chrysole à Bruges pour y prêcher l'évangile. Or, Saint-Chry sole, ou Chryseuil, vivait vers la fin du IIIe siècle, et ce qu'il y a de remarquable c'est que l'église de St Donat, à Bruges, fut long temps en possession des reliques de ce saint, puisque nous voyons en 1CH les chanoines de Bruges envoyer à ceux de Tournay une côte qu'il avaient tirée de la châsse du Saint Martyr. Meyer et Oudegherst s'accordent à dire qu'en Tannée 443, c'est-à-dire sous le règne du Sicambre Mérovée la ville de Bruges fut ravagée et détruite par les barbares ayant à leur têle le fameux Attila. Elle ne tarda pas à se relever de ses ruines; mais elle n'acquit d'importance qu'à l'époque de Saint Eloy, c'esl-à-dire, vers le VII0 siècle.
Au reste, cette antiquité que nous donnons à la ville de Bruges n'a rien d'in vraisemblable. Marchand avance, sur la foi de nombreux documenls que déjà du temps des Romains il y avait de grandes routes dans les Flandres, et il en cite une qui de Cassel conduisait à Rodenbourg (maintenant Aerdenbourg) en traversant Poperinghe, Vlamertinghe, Merchem, Eessene et Bruges (Brugstok). Meyer n'hésite pas à constater dès Tan 44S Texistence de Roden bourg, Oudenbourg, Thourout et de plusieurs autres villes. Plus loin il ajoute, et c'est une opinion corroborée par le témoignage de L. Onulphe, qu'Oudenbourg était la capitale ou la ville principale du pagus Flandrensis, et que Rodenbourg, Oostbourg, Thourout et Bruges (Brugstok) de même que ce qui plus tard fut appelé la Châ tellenie du Franc et toute retendue du pays jusqu'à Boulogne étaient placées sous la juridiction de ce chef-lieu.
Ce qui frappe Tobservateur , lorsqu'il cherche à dresser la carte géographique de la vieille Flandre, c'est que vers le VI° siécle s'éche- Ionnenl à l'envi le long des cours d'eau une foule de châteaux-forts protecteurs des populations environnantes contre les invasions inces santes des barbares du nord. Quel était à cette époque l'état moral et politique de ces populations? Quelle était leur origine? C'est ici que l'obscurité redouble, et qu'il faut une extrême prudence pour ne pas se perdre dans le dédale des conjectures. Dans ses commentaires admirables, César nomme comme les plus anciens habitants des provinces qui furent depuis appelées flamandes, les Nerviens, les Ménapiens, les Morins et les Atrébates. Bruges se trouvait sur le territoire des Ménapiens, auxquels on a, peut-être trop légèrement, assigné une origine germanique, d'autant plus que les contrées où ces peuples surent plus tard définitivement refoulés, ne connurent jamais l'idiônie flamand , ou tudesque : nous voulons parler de la Flandre gallicante dont les villes principales étaient Lille, Douai, Orchies, Ilannoy, Espinoi , Armentières , Tournai et Mons. Le cinquième et le sixième siècle surent l'époque de ce refoulement.
Les Ménapiens furent alors chassés vers le Sud par une foule de Germains qui, sous le nom de Suéves ou de Saxons, vinrent s'établir sur le littoral et spécialement dans la Flandre Occidentale. A l'époque où S'-Eloy parait à Bruges, il semble donc à peu près certain qu'une tribu saxonne s'est définitivement fixée dans cette localité : l'histoire et la philologie sont d'accord sur ce point important. La langue flamande n'est, en effet, que le vieux dialecte allemand, appelé bas-allemand dans le pays mème. Ces préliminaires une fois posés, arrêtons-nous à la ville de Bruges, en suivant chronologiquement ses développements et ses progrès. Cetle ville n'est d'abord, comme nous l'avons observé, qu'un château-fort, élevé contre les invasions tics barbares, et c'est ce que confirment les anciennes armes de Bruges, qui représentaient un vieux château de style romain, entouré d'un fossé sur lequel s'élève un pont (Brugstok).
Ces armes lui restèrent jusqu'en 1304. C'est depuis lors seulement que les armes de Bruges sont un écu sascé d'argent et de gueules de huit pièces, au lion grimpant d'azur, armé et lampassé de gueules, couronne d'or avec croix pendante, le lout surmonté d'une couronne ducale en or, au milieu de laquelle la lettre B, aussi d'or. Cet écu a pour tenans à dexlre un lion d'or armé et lampassé de gueules, et à senestre un ours grimpant, de couleur naturelle. Autour du château-fort, qu'on doit considérer comme le berceau de Bruges, ne tardent pas a venir s'abriter les peuplades environ nantes sans cesse menacées par les hordes barbares. Bientôt le château devient une bourgade, et déjà, du temps de S'-Eloy, c'est-à-dire, vers le septième siècle, c'est un Municipium , ce qui implique bien ridée de ville.
Nous verrons plus tard, en don nant l'histoire de chaque Eglise, ce que fit le christianisme pour cetle civilisation naissante. Voilà bien l'histoire de toute cité. Ses commencements sont obs curs, son enfance reste cachée, et quand elle commence à montrer son front dans le monde historique, elle est dans toute la vigueur de Tadolescence; ses forces demandent à s'exercer; l'avenir est à elle. Avant de faire l'histoire de chacun des monuments, de chacune des institutions qu'a renfermés la ville de Bruges, nous allons donner en peu de mots une idée générale des agrandissements successifs de son enceinte.
Chapitre II
Age-aîi^SasenicEsía s»ic**esaï§'s de I« Tï!3e tlo Bi'asgcs. Les premiers agrandissements de Bruges nous sont inconnus. Ce que nous savons positivement de ses accroissements remonle à Baudouin-Bras-de-Fer. Non-seulement ce vaillant comte fit fortifier le Bourg en 865; mais les nombreuses habitations qui s'élaicnt groupées autour du château furent elles-mêmes entourées de rem parts et de fossés. 11 sera facile de se faire une idée de l'espace que irconscrivaient ces murailles, en suivant Titinéraire suivant sur la vieille carte de Bruges. Partez de la Halle aux Draps (Walerkalle) située à l'Est de la Grand'Place, el dirigez-vous vers le Pont de St-Pierre, aujourd'hui Pont du Change (Wisselhrug), puis suivez le canal jusqu'au Pont de la Grue. De là dirigez-vous vers le Pont St-Jean, situé à l'Est de ['Aca démie, où vous trouverez aujourd'hui de vastes bâtiments, et gagnez successivement les Ponts du Roi, de Paille, de Sainte-Anne, du Moulin, du Cheval, du Calice, de l'Ane Aveugle jusqu'au Pont dit Hoog-Brug, dans la Rue des Brides , pont que des constructions plus récentes ont íuil disparaître.
Voilà ce qu'était l'enceinte de Bruges en 863. En 919, eut lieu le second agrandissement de Bruges: Voici quelles en furent alors les limites. Elles allaient du Pont de Paille jusqu'au Pont dit Rumunds ou Blankaertsbrug (maintenant Pont des Carmes); de là eiles suivaient les Ponts de la Main d'Or, de la Tour des Augustins, de la Rue Flamande, des Baudets, qui aboutissaient Tune et l'autre à une porte; puis du Lion, de l' Huile (maintenant Pont de la Clef); ceux de la Rue Nord du Sablon qui avait aussi une porte et de la Rue Sud dû Sablon (*) ensuite le pont qu'on désigne sous le nom de Losschaerlsbrugge, ceux des Rues Est et Ouest du Marais, les Ponts de la Vigne, du Béguinage, de la Digue et de Notre-Dame; puis en lon geant le Canal de Grocninghc , gagnez le Pont de Gruuthuys et suisez le Dyver jusqu'au Pont de l'Ane Aveugle.
Dans Tespacc d'un peu plus d'un siècle la population s'était telle ment accrue, qu'on dut songer en 1040 à enclaver dans la ville une autre parlie de terrain. Cette partie est celle qui longe l'embranchc ment du canal en suivant le Pont du Moulin, le pelit pont en bois dit Houllebrugskens , le Pont dit Moeykensbrug , le Pont de Jérusalem, la Rue Rouge, la Rue Longue, la Rue des Marchands, etc. , puis le côté Sud de la Rue des Foulons, où cet embranchement du canal mêle ses eaux à celles de la ville; il baigne alors les murs de la ville dans Tespace compris entre la Porte de Gand, la Porle de Ste-Catherine et le Pont d'Amour; de là il enlre en ville jusqu'au Pont du Béguinage. Nouvel agrandissement en 1270. II comprit tout le terrain qui s'étend depuis le Lac d'Amour jusqu'au Pont y compris les remparts qui joignent les portes de Bouverie, de Maréchal et d'Ostende.
Depuis le Pont S'-Léonard la ville s'étendait sur le Quai Ouest du canal jusqu'au Pont des Carmes. Le dernier agrandissement eut lieu en 1332. II comprit tout le côté Est de la Rue des Foulons, depuis le Pont du Moulin jusqu'à la Porte de Damme ou de Coolkerke, puis toute la partie est du canal jusqu'à ce que de nouveau on atteignit le pont du Moulin. A mesure que le mouvement de la population allait croissant, les mesures d'administration et de police devenaient plus difficiles dans leur application. Philippe, duc de Bourgogne, rendit ce travail plus simple en divisant la ville cn six sections (seslendeelen). II donna à chacune d'elles le nom de l'église qu'elle renfermait dans sa circonscription : c'est ainsi qu'on avait les sections de St-Jean , de Notre- Dame, de St-Nicolas, de Sl-Donat, de St-Jacques et des Carmes.
Ces diverses sections rayonnaient de la Grande Place jusqu'aux f*) Lc fu;:.i: qui o» o:t cndiuít rencontre lc can.il dit S-icye sc (ror.vail <lb. ville. la remparts. Celle division eut lieu en 1583. La circonférence de la ville mesurée cn 1362 ainsi qu'en 1373 par ordre du Magistrat donnait 27,430 pieds, ce qui fait 10,972 pas, plus une fraction, ou un peu plus de deux lieues, ce qui donnerait 8 à 9 kilomètres dans la manière actuelle de mesurer, en supposant quatre kilomètres seu lement à la lieue. II nous serait difficile de croire que la ville ait aujourd'hui la mème étendue. Mais, comme le mesurage se sitpeut èlre par les remparts extérieurs, il y aurait de la témérité sans doute à récuser ce fait. Nous Venons de parcourir les différentes portes de la ville; il n'est pas sans intérêt de connaître une circonstance qui donne une haute idée de l'esprit de charité qui animait nos pères.
A chaque porle de la ville, il y avait un hospice pour tous les étrangers nécessiteux :on leur donnait gratuitement la nourrilure et le logement. Cet état de choses existait encore avant la première révolution. L'hospice de la porte Ste-Croix portait pour dénomination : Hos pice de la Colonne. Celui de la porte de Gand était désigné sous le nom d'Hospice de Nazareth. La porle de Bouverie avait son hospice de St-Julien. La porte Ste-Calharine celui qu'on appelait la Maison des Drapiers. A la porte Maréchale se trouvait celui des Aveugles, là où est aujourd'hui Notre-Dame des Aveugles. Celui de Sl-Josse était près de la porte des Baudets. Enfin il y en avait un commun pour tous les voyageurs indigents qui arrivaient par les portes de St-Léonard, de Coolkerke, et celle qu'on appelait Speypoort.
Celle porte de St-Léonard se trouvait là mème où se Irouve aujourd'hui celle du Bassin; elle s'ouvrait sur la route de Dudzeele, Son nom lui venait sans doute de ce qu'il existait autrefois sur celle route une petite chapelle dédiée à St-Léonard, dont on voyait encore les ruines à la fin du XVIII" siècle. La porte dile Speypoorle était placée à Test du pont en pierres, en face du quai dit Potlerye-Reye. On en voit encore aujourd'hui les fondements sur lesquels en a élevé une maison. Bruges avait cn oulre ses porles d'eau, -ou écluses. Elle servaient à retenir ou à laisser échapper les eaux des canaux de l'Eclusc, d'Ostende et de Gand, qui tous trois communiquaient avec lc bassin. La première de ces écluses se trouvait établie près du Lac d'Amour (Minnewater). Elle retenait ou faisait pénétrer dans Tintérieur de la ville les eaux fournies par le canal de Gand; ces eaux s'écoulaient alors sous le pont de la rue de Digue, celui de Noire-Dame, etc., jusqu'au grand canal, où après avoir atteint la porle dite Speypoorte , elles se déchargeaient dans le canal de Damme.
Une autre écluse se trouvait près du pont de pierres dont nous avons parlé plus haut. A l'endroit dit Speytjen ou Koeyspeyle , un moulin hydraulique déversait le trop plein des fossés extérieurs dans l'inlérieur de la ville par le canal dit de Racme, le pont (de Losschaerls) ou des Capucins, la rue Sud du Sablon et ainsi de suite jusqu'au pont de la Main d'Or, d'où l'eau se jetait dans le grand canal. II y avait encore une autre écluse entre la porte Ste-Catherine et le Pont du Lac d'Amour. L'eau des fossés extérieurs pénétrait au moyen de cette écluse sous un petit aqueduc voûté construit sous le mur de clôlure des remparts. En ce mème lieu on plaça en 1481 un moulin qui faisait refluer les eaux tout le long de l'Arsenal à travers les Bogards, aujourd'hui École Bogaerde, jusqu'au Pont du Bégui nage , où elles allaient se mêler à celles dit Lac d'Amour.
II y avait une autre écluse enlre le bassin et la porte de Cool kerke, (maintenant porte de Damme); elle déchargeât les eaux de Tintérieur dans le canal d'Ostende. Celle de la Coupure, servait à retenir ou à lâcher les eaux du canal de Gand. Tout ces travaux annoncent une ville importante. Si l'on ajoute à ces détails, que, non-compris les ruelles, Bruges avait 260 rues larges et bien entretenues; que presque toutes les places publiques étaient jadis ornées de pompes ou fontaines , la plupart de forme élégante ; on conviendra qu'on n'avait rien épargné pour l'ornement et la salu brité de celle importante cité.
Chapitre III
l.-> S50ll!**$. Berceau vénérable et premier boulevard de la cité , le Bourg mérite les prémices de nos recherches. Ce n'est pas que l'histoire nous fournisse de bien curieux détails sur ce vieux monument; mais indépendamment de la vérité historique , n'y a-t-il pas quelque poésie dans le souvenir de cette forteresse au destin de laquelle semblaient préposés les génies protecteurs de celte grande ville. Aujourd'hui , ce que nous nommons le Bourg, c'est la réunion de tous les bâtiments qui se sont successivement groupés autour du château fort primitif, bâtiments que nous allons passer tous en revue dans ce chapitre en commençant par le château fort lui-même, qui donna son nom à cet ensemble. C'est toujours à Vredius qu'il faut recourir, quand il s'agit des antiquités flamandes. Cet infatigable chroniqueur avait colligé toutes les pièces qui présentaient quelque intérêt sur celte matière, et les avait dépouillées avec le plus grand soin , pour en extraire les fails les plus importants.
Malheureusement le temps lui manqua souvent pour exécuter le plan qu'il s'était tracé et ce n'est pas sans douleur, qu'après avoir parcouru son immense travail, nous n'y avons rien trouvé de^tout ce qu'il nous promettait dans plusieurs passages sur le Bourg de Bruges. II se contente de dire que dans lc lieu où s'élève actuellement la ville de Bruges, un château fort avait élé bâti du temps de Phara niond, pour servir de Boulevard contre les invasions des Romains. II ajoule avoir lu dans un vieux manuscrit sur parchemin, que St-Donat , était le septième évêque de Rheims vers 366 , et qu'à celle époque Bruges n'était autre chose qu'un château auquel on arrivait par un pont de bois, nommé Brngstock. Flandr. Ethn. fol. 403. Quoi qu'il en soit du silence de Vredius, ou de ses vagues indica lions, toujours est-il qu'elles ne peuvent suffire ici, et que nous devons, autant qu'il est en nous, donner au lecteur une idée de ce qu'on appelait le Bourg.
C'était une espèce de citadelle, composée de plusieurs bâtiments dont l'ensemble avait à peu près la forme circulaire. De hautes mu railles flanquées de tours et baignées par de larges fossés lui don naient un aspect formidable. A TOuest s'élevail le château nommé Bruche, qui fut plus tard celui d'Oudenburch. De ce château d'Ou denbourch faisaient partie la prison dite hetSteen et la chapelle de la Cour, qui est la crypte môme près de laquelle s'élève la chapelle de Sainl-Basile. — Au Sud, se trouvait het Gyzelhuys ou maison d'ôíage et une partie du vieux château den Love. — A Test la plus grande partie du château den Love, et quelques habitations où plus tard résidèrent les Comtes de Flandre. Au Nord enfin , l'église de St-Donat et un autre bâtiment qui devint plus tard le palais de la Prévôté.
On entrait dans le Bourg par quatre portes de structure inébran lable, et qui faisaient face aux quatre points cardinaux, dont elles empruntaient le nom; une garde fidèle et nombreuse en surveillait les approches. Voici la situation respective de ces portes : celle de ['Est se trouvait à l'entrée de la rue Haute, celle du Sud au milieu de la rue de T Ane Aveugle , celle de Y Ouest à l'entrée de la rue des Brides. Chacune de ces portes avait pont-Ievis, retranchements et palissades. Elles existaient encore à la fin du XVI!IC siècle. Lorsque en 863 Bauduin , surnommé Bras-de-Fer , premier Comte de Flandre, vint de St-Omer, fixer sa résidence à Bruges, il fit démolir l'ancien château (Bruche) , c est-à-dire la plus vieille con struction de la Cité, et les matériaux de ce vénérable boulevard servirent à la construction des murailles dont nous venons de parler.
Sur ce même terrain il fit bâtir son nouveau palais auquel il donna lc nom d'Oudenburch, et il y enclava une chapelle dédiée à Sl-Basilc, dont nous parlerons dans un autre chapitre. Elle se trouvait en face de la rue nommée aujourd'hui Oudenbourg. Celte rue élait ainsi nommée, disent quelques historiens, parce que jadis elle con duisait à Oudenburg. Dans le lieu où se trouvent aujourd'hui le tribunal Criminel, la Salle de la fameuse Cheminée et la Chapelle du Franc, Liederick De Buck, premier forestier, fit dit-on, élever, cnTan 662, un château dit den Loove. Baudouin, Bras-de-Fer , voyant ce château tomber en ruines sous les altaqucs réitérées des Normands et des Danois, le fit reconstruire entièrement, et lui donna mème un aspect plus re doutable. Le même Liederick De Buck, dont il serait bien difficile de con tester Texislence, comme on prétend le faire aujourd'hui, avait fait construire en 621 sur la partie septentrionale du Bourg, une chapelle en l'honneur de la Sainte Mère de Dieu ; Baudouin, Bras-dc-Fer, la fit agrandir et la consacra à Saint-Donal.
Voici dans quelles circonstances. Lc Comte de Flandre venait de se réconcilier avec le Roi de France, Charles-le-Chnuve, et toutes les difficultés qui avaient suivi son mariage avec Judith fille de ce monarque étaient aplanies. Pour témoigner à son gendre toulc l'estime qu'il faisait de lui, Charles lui accorda lc corps de Saint-Donat. On ne pouvait rien offrir de plus précieux à un prince dont la piété égalait la valeur. Aussi Baudouin, pour témoignage de la joie que lui causait ce pré cieux don, voulut-il que le nouvel édifice portât le nom d'Eglise de St.-Donat. Le corps du Saint y fut porté au milieu de 'la joie et de la vénération publiques; de Thourout où il avait été déposé provi soirement jusqu'à Bruges où il devait définitivement rester, les populations se pressaient sur son passage et lui portaient l'hommage de leurs respects.
La chapelle conslruile dans celte circonstance par Baudouin, Bras-de-Fer, devint le chœur de la Cathédrale, que Ton bâtit plus tard sur le mème emplacement. Comme nous nous réservons de traiter plus loin l'histoire de chaque église, nous nous bornerons pour le moment à ce que nous venons de dire sur celte importante basilique.
Chapitre IV
■.'HùtcI-ile-YllIo. Comme on le voit, ce Baudouin-Bras-de-Fer aimait à laisser des souvenirs durables de son administration. C'est encore lui qui fit élever en 865 la maison dite Ghyselhuys, ce qu'on pourrait traduire par maison-d'arrèt ou d'otage. Plus tard ce bâtiment devint le Schepenhuys. Ce n'est que depuis 1577 qu'il a été démoli pour faire place à l'IIôtel-de- Ville. Louis de Mâle, comte de Flandre, fit poser en 1577 la première pierre de ce nouvel édifice, dont nous allons donner la description. Ce monument a la forme de presque tous les Hôtels-de-Ville : il n'en diffère que pour les détails d'architecture. II se développe sur une largeur de 26 mètres, 30 centimètres; sa hauteur est de 19 mètres, 13 centimètres, non compris le toit. Sur ce toit on a pe é six croisées à pignon sur chacune desquelles plane un ange en cuivre doré; six tourelles ornent le sommet de Tédifice, et elles sont re marquables de légèreté et de délicatesse : leurs flèches aiguës cou pent l'horizon de la manière la plus pittoresque, et donnent à l'ensemble une grâce charmante.
II y avait aux deux extrémités du bâtiment deux cheminées qui élaient ornées d'une couronne aussi en cuivre doré. Les deux couronnes ont disparu ; une des cheminées est restée debout et Ton y voit encore les barres de fer destinées à la soutenir. On dit, et pourquoi ne pas rapporter ce fait qui peint toute la naïveté d'une époque? on dit que, Tan de grâce 1433, une affaire de la plus haute importance était pendante devant les tribunaux de France, affaire tellement compliquée, tellement ardue, que ces mêmes tribunaux n'osaient porter une décision. La renommée des Magistrats de Bruges avait passé la frontière; on connaissait leur habileté, leur grande sagesse : on en référa donc à leur jugement. Ce jugement ne se fit pas attendre, et la sentence fut si bien motivée que le Roi de France en fut émerveillé, et s'écria dans un mouve ment d'enthousiasme que ce qui avait servi d'issue à la voix respcc tablede ces hommes divins méritait une couronne.
Et voilà pourquoi, ajoute la chronique, ces deux cheminées sont couronnées. Voici les vers que cet événement à inspirés à un poète latin fíinc auro rutilante micut libi fuira corona . Civica quam gestat vertice macta domus; Haec a Parisio quondam tibi missa senatu JEqui testatur te studium esse pênes. D'après ces deux distiques, il semblerait que les couronnes avaient été envoyées par le parlement de Paris. D'immenses croisées ogivales encadrées de légères nervures, sont percées à la façade principale. Mais ce ne sont pas les seuls ornements de cette façade. Dans des niches qui existent encore, on voyait autrefois les statues en pierre de presque tous les Comtes de Flandre; ces niches elles-mêmes étaient ornées d'armoiries coloriées et dorées avec le plus grand soin. Ce magnifique travail ne reçut son complément qu'en 1786, où Ton plaça des statuettes dans les niches restées vides jusqu'alors.
Outre les armes de la Flandre et celles de Bruges qui décoraient cet édifice, on y avait encore placé les statues des six prophètes et toute la scène de TAnnonciation. Les armes des villes subalternes se trouvaient au bas de chaque croisée : c'étaient celles de Oudenbourg, Damme, Ardenbourg, Thourout, l'Écluse, Dixmude, Nieuport, Furnes, Gravelines. Dunkerque, Bergues- St-Winoc, Poperinghe,Bourbourg,Mardyk,Meunyckerede, Houcke, Ghistelles, Blankenberghe, Ostende, Muyde, Wervick, Loo, Oost bourg et Loinbaertzyde. On voit encore aujourd'hui sous les culs-de-Iampe de chaque niche, plusieurs sujets traités avec un talent qui fait vivement regretter la destruction de tant de chefs-d'œuvre. En attendant que la sollicitude du gouvernement et de l'administration communale rétablisse ce monument dans toute sa splendeur primitive, nous allons indiquer la place qu'occupait chacun de ces beaux morceaux de sculpture.
En suivant horizontalement la ligne inférieure, et en commençant près de la rue de ['âne aveugle, on voyait d'abord Baudouin-Bras de-Fer, premier Comte de Flandre, armé de pied en cap; puis la statue de la Ste-Vierge et celle de l'Ange ou l'Annonciation. Venaient ensuite le prophète David, Salomon, Daniel, Zacharie, Jérémie, Job et Ezéchiel. En montant à la ligne suivante, on rencontrait Baudouin de Cons tantinople, Jeanne de Constantinople, Guillaume de Dampierre, Marguerite de Constantinople , Gui de Dampierre , Robert de Béthune, Louis de Cressy, Louis de Mâle, Philippe duc de Bour gogne, Marguerite de Mâle, Jean-sans-Peur, Philippe-le-Bon, Charles-le-Téméraire, Maximilien et Marie-de-Bourgogne. Sur la troisième ligne toujours en remontant, et en se dirigeant dans le sens horizontal paraissaient Philippe-le-Beau, Charles-Quint , Philippe II, Philippe III, le prince Albert, Isabelle Claire Eugénie, Philippe IV, Charles II, Philippe V, Charles VI empereur, Marie Thérèse et Joseph II.
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