Read here

L'Empire des Tsars et les Russes ... Troisième édition ... augmentée

Anatole Leroy-Beaulieu · 1890 · Scanned text

222,852 words · about 15 h 36 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · original scans are not available here · view the original source

Licence: PDM · British Library Digitised Books dataset db14 (doi 10.21250/db14) marks the OCR texts CC Public Domain Mark 1.0 (c. 1510-c. 1900 publications); text+metadata JSONL release doi 10.23636/r7w6-zy15 is CC0 1.0. Public Domain Mark is a status label, not a new copyright licence. · Digitised by the British Library (with Microsoft). Text: British Library Digitised Books, CC Public Domain Mark 1.0.

Text from British Library, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Anatole Leroy-Beaulieu
Language
French
Published
1890
Length
222,852 words · about 15 h 36 min
Sections
34 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (34)
  1. Front matter about 1 min
  2. Chapitre I about 11 min
  3. Chapitre II about 26 min
  4. Chapitre III about 26 min
  5. Chapitre IV about 17 min
  6. Chapitre I about 31 min
  7. Chapitre II about 27 min
  8. Chapitre III about 37 min
  9. Chapitre IV about 25 min
  10. Chapitre V about 32 min
  11. Chapitre VI about 52 min
  12. Chapitre VII about 26 min
  13. Chapitre VIII about 52 min
  14. Chapitre IX about 41 min
  15. Chapitre X about 51 min
  16. Chapitre I about 22 min
  17. Chapitre II about 23 min
  18. Chapitre III about 22 min
  19. Chapitre IV about 33 min
  20. Chapitre V about 40 min
  21. Chapitre VI about 36 min
  22. Chapitre VII about 35 min
  23. Chapitre VIII about 24 min
  24. Chapitre IX about 32 min
  25. Chapitre X about 49 min
  26. Chapitre XI about 24 min
  27. Chapitre I about 19 min
  28. Chapitre II about 41 min
  29. Chapitre III about 57 min
  30. Chapitre IV about 10 min
  31. Livre I De La Religion Et Du Sentiment Religieux En Russie about 2 min
  32. Livre II about 4 min
  33. Livre III about 5 min
  34. Livre IV La about 4 min

Continue:

Front matter

L'EMPIRE DES TSARS ET LES RUSSES OUVRAGES DU MÊME AUTEUR L'emmre des tsabs et les Rosses, in-8°. Paris, Hachette. Tome I. — Le pays et les habitants, 2e édition, 1855. Tome II. — Les institutions, 2e édition, 1886. U.\ homme d'État russe. (Nicolas Miluline), d'après sa correspondance inédits, étude sur la Russie et la Pologne pendant le règne d'Alexandre II. 1855-1872. Paris, Hachette, 1884. Heures de solitude, fantaisies poétiques. Paris, 1805. Dentu. La restauration de nos monuments historiques. Brochure in-8". Paris. 1875. AIpli. Picard. Unempereur, us roi, un pape, une restauration. Paris, 1879. Charpentier. L'empereur Napoléon III et la politique du second empire. — Le roi Victor- Emmanuel et la monarchie italienne. — Pie IX, le Saint-Siège et TÉglise. — La monarchie espagnole sous Alphonse XII.

Les catholiques libéraux, l'Église et le libéralisme de 1850 à nos jours. Paris. E. Pion, 1885. La France, la Russie et l'Europe. Paris. 1888. Calmann Lcvy. 1 1773. — Imprimerie A. Lahure, rue de Fleuras, 9, à l'aiis. L'EMPIRE DES TSARS ET LES RUSSES PAR Anatole LEROY-BEAULIEU Membre de l'institul TOME III LA RELIGION LE SENTIMENT RELIGIEUX ET LE MYSTICISME SLAVE L'ORTIIODOXIE ORIENTALE EN nUSSIE L'ÉtiLISE, L'ÉTAT ET LE TSAR LKS DEUX CLERGÉS : MOINES ET POPES LE « RASKOL l> ET LES VIEUX-CROYANTS SECTES RATIONALISTES, SECTES MYSTIQUES PROTESTANTS, CATHOLIQUES, JUIFS, MUSULMAN PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET C* 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 7ÍI 1889 Druil» de pruprielé •* dt Induction rÍMi***» l!

Chapitre I

Pourquoi ce volume est-il consacré à la religion? — Intérêt scientifique et politique des questions religieuses. — Leur importance particulière dans un pa\s tel que la Russie. — Révolution et religion. — Caractère religieux du « nihilisme • et du mouvement révolutionnaire en Russie. Cc troisième volume est tout entier consacré à la religion et aux choses religieuses. On s'en étonnera peut-être en France comme en Russie. Pour beaucoup de nos contemporains, Tépoque de pareilles études est passée; ils n'en comprennent ni l'intérêt ni l'altrait. S'y livrer, c'est, à leurs yeux, se montrer en relard sur le siècle, avoir des idées ou des curiosités d'un autre temps. En vérité, on pourrait leur retourner ce reproche et leur dire qu'ils en sont encore au dix-huitième siècle. (Jue faut-il pour démontrer Timportance des questions religieuses, si l'histoire, depuis la Révolution, n'y suffit point?

Le dix-neuvième siècle s'était flatté d'en avoir fini avec elles; il a eu beau les dédaigner, elles ne l'en ont pas moins agile; et force lui est de reconnaître qu'elles lui survivront. Tout annonce que, sous ce rapport, Je siècle qui vient ne dif férera guère de celui qui s'en va. II me revient à la mémoire un souvenir de mon adoles cence, sous l'Empire. M. Guizot venait de publier ses Médii talions religieuses; M. deMorny, alors dans le voisinage du Val-Richer, à Deauville, disait à ce propos : « Comment, de notre temps, peut-on s'occuper de pareilles questions? » C'était, il est vrai, à un banquet pour Tinauguration d'un chemin de fer. Bien des Russes, aujourd'hui encore, seraient de l'avis de Thomme d'État du second Empire. II est peu» de pays cependant où pareille opinion nous semble moins de mise.

La religion y mérite d'autant plus d'attention qu'elle a gardé plus de prise sur les masses. N'aurait-elle d'autre attrait pour notre curiosité, que l'étude en serait encore pour nous un moyen de connaître le peuple, de pénétrer ses sentiments et ses instincts, de le saisir dans ce qu'il a de plus intime ou de plus spontané. Les religions sont comme des moules où les générations se viennent successivement modeler, et dont souvent l'em preinte persiste après que le moule est brisé. Parfois, au contraire, la religion se moule elle-même sur le peuple qu'elle prétend former à son image. Ainsi en est-il notam ment des sectes russes. En Russie, l'empreinte religieuse, chez le peuple du moins, est d'autant plus marquée que la religion est demeurée plus nationale, plus populaire; que, dans les sectes, elle a pris quelque chose de plus per sonnel, de plus russe.

C'est dans le vaste champ de la religion, dans les aériennes et nébuleuses régions de la théologie, que l'esprit encore inculte du peuple a pu jus qu'ici se donner le plus librement carrière. L'étudier dans ses croyances, c'est étudier Tetlinographie russe dans ce qu'elle a de plus relevé, non seulement dans les coutumes ou dans les vêtements du paysan, mais dans son esprit, dans son âme et sa conscience. Est-ce là le seul intérêt d'une pareille élude? Nullement. A celte sorte d'intérêt à demi scientifique, à demi litté raire, s'en joint un autre au moins égal, l'intérêt politique. En examinant la religion du peuple, en scrutant ses croyances, en considérant TÉglise qui l'a instruit et les sectes qui l'altirent, nous sommes persuadé que nous LA RELIGION ET LES SOCIÉTÉS. 3 éludions l'État et la société russes dans un de leurs principaux éléments, dans ce qui, en réalité, leur sert de base et de support. 11 serait aussi facile de bâtir une ville dans les airs que de constituer un État sans'croyance aux dieux.

Ainsi parle un ancien, Plularque, si je ne me trompe, et, sur ce point, la plupart des penseurs modernes, y compris Rousseau et Robespierre, ont été d'accord avec Pantiquité. En dépit des apparences, cette vieille maxime ne nous paraît pas encore surannée. La science a eu beau émanciper la pensée de Thomme, les sociétés humaines ont peine à vivre sans croyances supérieures, non pas assurément sans culte officiel ou sans religion d'État, mais sans culte ni sentiment religieux. Ils montrent une présomption naïve, les philosophes qui, avec le fondateur du positivisme, croient l'heure venue de reconduire Dieu aux frontières de leur république, sauf « à le remercier de ses services provi soires ». Dieu a encore des services à rendre. Dieu exilé de la cité, bien des choses pourraient émigrer à sa suite.

Telle est, à notre sens, la difficulté capitale de notre civi lisation arrivée à Yàge adulte. Loin de diminuer avec le temps et avec Thabitude, cette difficulté s'accuse de plus en plus avec Taffaiblissement des croyances religieuses et Ténervement des notions morales dont ces croyances faisaient la force. Le péril des Etats modernes, leurs révo lutions périodiques, leurs agitations incessantes, l'esprit d'inquiète convoitise qui travaille la plupart des nations, proviennent, avant tout, de ce que les peuples contempo rains ont, en grande partie, perdu leur ancienne foi, sans que rien Tait remplacée. De là, les ébranlements de TOc cident et toutes ces commotions populaires qui menacent la société européenne d'un bouleversement sans analogui depuis quinze siècles. Le socialisme, Tanarchisme ou, d'une manière plus o-énérale, l'esprit révolutionnaire est le fils aîné de Tin croyance.

Les utopies de la terre remplacent la foi au ciel. Partout de nos jours il y a, entre les questions religieuses et les questions sociales, une corrélation qui éclate aux yeux les moins ouverts; et cette connexité deviendra plus manifeste à chaque génération. Nous ne pouvons ici que répéter ce que nous disions récemment ailleurs1: frustrées du paradis et des espérances supraterrestres, les masses populaires poursuivent Tunique compensation qu'elles puissent découvrir. A défaut des félicités éternelles, elles réclament les jouissances de la terre. Le socialisme révolutionnaire prend chez elles la place de la religion; et plus s'affaiblit Tempire de cette dernière, plus cet héritier importun acquiert d'ascendant. Le sentiment religieux disparu, les luttes de classes deviennent fatales; Tordre social n'a vis-à-vis des appétits déchaînés d'autre garantie que la force.

Encore, chez certains peuples, en Occident notamment, la société, privée de base religieuse, peut en retrouver une autre, plus ou moins chancelante, dans la science, dans les progrès du bien-être, dans les intérêts matériels sur tout. Un État relativement pauvre, tel que la Russie, un peuple encore peu cultivé, comme le peuple russe, ne sau rait de longtemps avoir une pareille ressource. Chez lui, comme ailleurs durant de longs siècles, la religion de meure le principal, si ce n'est Tunique étai de la société et de la paix sociale. Ainsi en est-il bien en effet. Le grand obstacle à la ré volution est dans la conscience populaire2. Tout le lourd édifice de la puissance russe repose sur un sentiment, sur le respect, sur Taffeclion du peuple pour le tsar. Or, comme nous le verrons, ce sentiment du peuple envers son souverain est entièrement d'essence religieuse.

A regarder cerlains côtés de son existence, de ses mœurs communales, cerlaines de ses notions ou de ses traditions, 1. Yo.cz les Catholiques libéraux, l'Église et le libéralisme, de 1830 à nos jours (Pion, ,885), p. ló. 2. Voyei t. H, liv. VI, chap. i. RELIGION ET RÉVOLUTION. 5 ce peuple semble avoir la vocation du socialisme; il porte en lui, pour ainsi dire, la révolution à l'état latent1. A-l-il jusqu'ici fermé son âme à des doctrines souvent d'accord avec les instincts du moujik, c'est, en grande partie, qu'il a un frein invisible, plus puissant que toute Tautorité de la police et le génie de la bureaucratie, la foi religieuse. Sans cette foi, la Russie serait déjà, de tous les États des deux mondes, le plus révolutionnaire et le plus bouleversé. S'étonne-t-on que l'esprit révolutionnaire, sous sa forme la plus radicale, ait si profondément pénétré la pensée russe, c'est que, chez des classes entières, Tascendant de la religion a été ébranlé.

L'affaiblissement du sentiment religieux a produit, à celte extrémité de l'Europe, les mêmes effets qu'en Occident. Là aussi, la place laissée vide par la foi chrétienne a été occupée par l'esprit d'utopie et les rêveries socialistes. Là aussi, au culte de Tinvisible a succédé le culte des réalités tangibles, et aux promesses de la Jérusalem céleste les visions d'un paradis humanitaire. C'est une observation déjà ancienne que, chez les peuples modernes, la révolution agit à la manière d'une religion. Nulle part cela n'est plus sensible qu'en Russie. Nous avons eu mainte fois Toccasion de faire celte remarque aujourd'hui devenue banale2. En aucun pays le mouve ment révolutionnaire n'a autant pris Taspect et les allures d'un mouvement religieux. Quelle en est la raison? C'est qu'en Russie la secousse a été plus brusque et la conver sion plus rapide; que l'esprit russe a plus vite passé de la foi chrétienne à la foi révolutionnaire, et qu'en sautant de Tune à l'autre il a apporté dans sa conversion toute la ferveur d'un néophyte.

C'est, en même temps, que l'âme russe est restée plus profondément religieuse; que, jus qu'en ses révoltes et ses négations, elle a gardé, à son insu, les habitudes, les émotions, les générosités de la foi, 1. Voyez t. Ior, liv. VIII, chap. vu. 2. Voyez t. I", liv. IV, chap. iv, p. 193 (2° édit.). Cf. Revue des Deux Mondes, 15 oct. 1873. de façon qu'en devenant révolutionnaire elle n'a fait, pour ainsi dire, que changer de religion. Telle est, nous Tavons vu, la principale originalité du « nihilisme » russe '. Cette originalité est dans le sentiment bien plus que dans les idées. Jamais l'âme humaine, si souvent dupe d'elle-même, ne s'était montrée aussi reli gieuse à traveri son irréligion. Ils ont beau faire profes sion d'athéisme, le « nihilisme », chez beaucoup de ses adeptes, n'est que de la religion retournée.

C'est pour cela que le sexe pieux par excellence, que la femme a pris une si large part au mouvement révolutionnaire russe. Elle allait aux sociétés secrètes et aux missionnaires du socialisme, comme elle eût été au Messie et à ses pro phètes. Précipitée du faîte des espérances chrétiennes, la femme russe a cherché un refuge dans les rêveries hu manitaires, et remplacé Tattente de la résurrection par les songes de palingénésie sociale, portant dans sa foi nouvelle le même besoin d'idéal et les mêmes ardeurs, le même appétit de renoncement, la même ivresse de sacrifice. La jeune fille a dit à la Révolution : « Tu me tiendras lieu d'époux, tu me tiendras lieu d'enfants ». Et elle s'est donnée à cette divinité farouche, comme d'autres se vouent aux fiançailles du Christ; abandonnant pour son im périeuse idole père et mère; lui offrant en holocauste beauté, jeunesse, amour, pudeur même.

Les cheveux que d'autres laissent iomber au pied de Tautel sous les ciseaux du prêtre, elle les a coupés en Thonneur de ce Moloch insensible. Pour lui, elle a dit adieu aux parures de son sexe et quitté les vêtements de son rang. Elle a dépouillé les habitudes du monde et revêtu une robe grossière; elle a frappé à la maison des indigents et a partagé leur repas et leur manière de vivre. Elle a fait, à sa façon, vœu de pauvreté nour se consacrer au service des humbles et à 1. Voyez t. Ier, liv. IV, chap. IV, et t. II, liv. VI, chap. n. RELIGION ET NIHILISME. 7 Tévangélisation des ignorants, servant et adorant le Dieu nouveau dans ses membres soutirants. Le jeune homme, de son côté, obéissant aux mêmes voix, a laissé là ses études et ses livres. II s'est dit, comme l'auteur de TImitalion, que T abondance du savoir n'amenait qu'orgueil et affliction de l'esprit.

II a, lui aussi, découvert qu'une seule science importait à Thomme, celle du salut ; qu'une seule doctrine valait d'être enseignée, celle qui pouvait racheter Thomme de la servitude de la misère. Périsse tout le reste, s'il le faut, et l'art et la civilisation ! Une seule chose est nécessaire, la rédemption des masses opprimées. Tel est le nouvel Évangile, et, s'il veut des confesseurs et des martyrs, Télile de la jeunesse se dispu tera Thonneur de mourir pour lui. II se trouvera des cen taines, des milliers de jeunes gens pour avoir cette folie «le la révolution, comme d'autres, en d'autres temps, ont eu la folie de la croix. C'est à cette exaltation religieuse que le nihilisme russe a dû sa force et sa vertu. Peut-être eùt-il fait plus de con quêtes, peut-être eùt-il été plus difficile à vaincre, si, fidèle à sa première inspiration ■, il s'en fût toujours tenu à Tapostolat pacifique, au lieu de faire appel aux mines et aux bombes.

Mais, pour n'avoir d'autre ambition que celle de s'immoler, pour s'enfermer obstinément dans la sereine protestation du martyr, il ne suffit pas d'une quasi religion sans Dieu et sans ciel : il faut une foi possédant un Dieu, attendant tout de Dieu, lui laissant le choix de ses voies et de son heure. La révolution a beau devenir une sorte d'humaine reli gion, aussi fervente, aussi croyante à sa manière que l'an cienne ; elle a beau inspirer le même zèle enthousiaste et la même abnégation, elle ne saurait longtemps résister au démon de la violence. Elle est condamnée par son principe à laisser la force morale pour la force brutale. Sur ce 1. Voyez t. II, liv. VI. chap. n. point, il lui est interdit de rivaliser avec les vieilles doctrines qu'elle prétend supplanter. II faut le Christ pour dire à Pierre de remettre Tépée au fourreau.

Le croyant seul peut, devant le juge ou le bourreau, répéter le fiat vo iantas tua. N'est-il pas sûr d'avoir son jour et sa revanche? Et encore, que de fois le croyant même s'est lassé d'attendre! Que de religions ont, elles aussi, armé le maigre bras du fanatique! A certains esprits, le fanatisme semble même un trait essentiel de Texaltation religieuse. Rien, à ce compte, n'a été plus religieux que le « nihilisme ». Ses héros, un Jéliabof, une Sophie Pérovsky, ont égalé le fakir le plus endurci ; et cela, sans Dieu pour les voir, ni paradis pour les recevoir. De tous les mouvements révolutionnaires du siècle, le nihilisme russe est celui qui a le plus clairement affecté les caractères d'un mouvement religieux, et c'est pour cela qu'il a surpassé, en intensité et en grandeur morale, des mouvements politiques autrement importants par leurs résultats.

Toute sa force était dans sa foi, une foi russe. La jeunesse des écoles, dédaigneuse des conceptions théo logiques, « Tintelligence », comme on dit là-bas, a montré qu'en elle le besoin de croire était toujours vivant. Pour ses dogmes révolutionnaires, Tathée a bravé la pauvreté et Texil, souffrant pour la foi nouvelle avec une patience russe, comme ont souffert, durant des siècles, ses compa triotes du peuple, les Raskolniks, pour « la vieille foi ». Si la révolution a eu l'air, en Russie, de prendre elle même Taspect d'une secte, comment s'en étonner dans un pays où fleurissent tant de sectes? Ainsi, là même où la religion semble avoir entièrement disparu, la révolution, qui en a pris la place, laisse voir le fond religieux de l'âme russe.

Chapitre II

Comment, chez le peuple, le sentiment religieux a gardé toute sa puissance. — Raisons de ce phénomène.— L'état de culture de la Russie. — L'histoire et le mode de gouvernement. — Du mysticisme et du fatalisme russes. — Où faut-il en chercher les sources? — Est-ce dans la race ou dans le sol et le climat? — Inlluences de la nature et du milieu. — La plaine et la forêt. — Les saisons. — Les maux historiques : épidémies et famines. — Comment il ne faut pas outrer le mysticisme des Russes. — Quels en sont les caractères et les limites? — Fréquente combinaison de réalisme et d'idéalisme. Chez le peuple, et non seulement chez le paysan, mais chez l'ouvrier, chez le petit bourgeois et le marchand des villes, le sentiment religieux a conservé son antique naïveté. La religion y donne une incontestable preuve de vie : la fécondité; elle y est sans cesse en enfantement, mettant au monde des sectes bizarres dont le nombre même est diffi cile à fixer.

L'homme du peuple semble n'avoir pas encore franchi ce degré de civilisation où toutes les conceptions prennent spontanément une forme religieuse. A cet égard, comme à tant d'autres, il est le contemporain de généra tions depuis longtemps disparues chez nous. S'il est, en Europe, des États où la religion a tenu une aussi grande place, il n'en est peut-être point où elle en occupe encore une aussi large. La rudesse du sol et du climat avait préparé son empire; les vicissitudes de l'histoire, la forme du gouvernement public et privé Tont affermi; l'état de culture Ta maintenu. Lorsque, au-dessus d'un village des steppes, j'apercevais Téglise dominant de ses coupoles vertes les noires ca banes du paysan, il me semblait voir un emblème de cette vieille royauté de la religion sur la terre russe.

Que si Ton nous demande comment ou pourquoi la religion a gardé, sur le peuple et sur la vie populaire, un ascendant qu'elle a perdu en tant de contrées de l'Europe, les raisons en sont multiples. C'est d'abord, et avant tout, le degré de civilisation du pays et, si Ton peut ainsi parler, Yàge intellectuel de la nation. Ce peuple, encore jeune malgré ses mille ans d'histoire, en est à une sorte d'adolescence, où les croyances de sa longue enfance conservent presque toute leur autorité. II n'en est pas encore arrivé (nous parlons, bien entendu, des classes populaires) à la phase du scepticisme, à cette crise des croyances que traversent depuis un siècle les sociétés occidentales. II n'a pas encore passé par cette redoutable mue intellectuelle qui a, pour longtemps, ébranlé la santé morale des peuples modernes.

II a eu beau être visité par Diderot, il a beau posséder la bibliothèque de Voltaire, il en est encore à Yàge théologique, et, malgré les recrues faites chez lui par les disciples de Comte, rien n'indique qu'il en doive bientôt sortir. Dans cette Russie, pareille à ses paresseuses rivières, les siècles paraissent couler plus lentement. Pour la grande masse de la nation, le moyen âge dure toujours. Luther est encore à son couvent, el Voltaire, Tami de Catherine, n'est pas né. Elle est restée au quinzième siècle, pour ne pas dire au treizième. C'est une impression que j'ai souvent eue en Russie. Après avoir franchi, au milieu d'un peuple de pèlerins, les hautes portes du monastère de Saint- Serge, ou être descendu, à travers deux longues files de mendiants, dans les galeries des catacombes de Kief, il me semblait mieux comprendre notre moyen âge.

De même, pour qui n'a pas foulé le sol encore intact de la sainte Russie, la meilleure manière de se représenter le peuple russe, c'est encore de remonter au delà de la Réforme et de la Renaissance, aux siècles où la foi au surnaturel dominait toute la vie populaire, où des hérésies naïves et grossières étaient le refuge des esprits les plus hardis. LA FOI DU PEUPLE. 11 Ce peuple a conservé l'inlégrité de croyances des époques où Ton n'ose mettre en doute que les conditions de la foi et la forme du salut. Son grand charme et sa grande force, c'est qu'il n'a pas été entamé par notre aride scepticisme. De là vient qu'à travers son apparente grossièreté il a souvent l'âme moins grossière que des peuples extérieurement plus policés. Ce qu'il avait de noble et d'élevé dans lc cœur ne s'est pas flétri au contact d'un esprit de négation qui n'est pas fait pour les petits et les humbles, et qui, en descendant des lettrés ou des savants dans les foules, s'y dessèche en un inepte et brutal matérialisme.

C'est uniquement, dira-t-on, que la Russie est arriérée de plusieurs générations. C'en est au moins une des raisons. Libre à chacun de l'en plaindre ou de l'en féliciter. Ce qui est certain, c'est que c'est là un fait gros de conséquences, d'autant qu'à considérer Tépaisseur des couches populaires et le mince épidémie déclasses soi-disant instruites qui les recouvre, il faudra longtemps pour que ce qu'on appelle les idées modernes en pénètre le fond. La Russie populaire vit dans une autre atmosphère que la nôtre : les vents qui soufflent de TOccident seront long temps avant d'en avoir renouvelé Tair. C'est presque le seul pays de l'Europe où Thomme du peuple ait conservé le sens de Tinvisible, où il se sente réellement en communion avec les hôtes du monde supra terrestre. Ses villages de bois, en vain traversés par la vapeur, sont de ceux où un saint des vieux jours se sentirait lc moins dépaysé.

L'état de culture du peuple n'est pas la seule raison de cette persistante prédominance des penchants religieux; l'histoire, l'état social, Tétai politique de la Russie n'y sont pas étrangers. Dure a été la vie sous le sceptre paternel des tsars. Rares et précaires étaient les joies qu'offrait Texistence à ce peuple de serfs. Sentant peser sur lui tout le poids d'un des plus pesants édifices sociaux qu'ait connus le monde chrétien; ne voyant s'ouvrir à ses yeux de chair aucune libre perspective, il était d'autant plus enclin à chercher des échappées sur Tau delà. II lui fallait un monde plus clément, où il trouvât en tout temps un refuge. La religion le lui assurait. En même temps que la grande consolatrice, la foi était pour lui la grande revanche de l'âme. Plus cette vie élait lourde, plus il vivait de l'autre.

L'ignorance des masses, le manque de tout bien-être, la double tyrannie du bailli représentant le seigneur et de la police représentant TÉtat, toutes les tristesses de Texis tence russe concouraient au même effet, tournaient le cœur du peuple dans le même sens. Cette influence historique s'étend secrètement jusqu'aux classes cultivées, aux classes atteintes, depuis un siècle, du scepticisme occidental. Elles aussi ont durement res senti le poids de l'histoire et de la vie. De là, en grande partie, l'accent original de leur mélancolie, leur précoce désenchantement d'une civilisation inférieure à leurs exi gences, leur effort convulsif, dans le naufrage de leurs croyances, pour se rattacher à une foi nouvelle. De là, chez tant de ceux qui traversent le désert de la vie russe, un penchant au pessimisme, au mysticisme, au nihilisme, trois puits profonds et voisins l'un de l'autre, où se laissent choir bien des âmes lasses.

De là, pour une bonne part, les sou dains et douloureux coups d'aile d'une littérature restée croyante dans Tincrédulité, gardant le sentiment d'une foi qu'elle a perdue et frappant de ses élans impuissants un ciel vide. Nous sommes portés, en Occident, à demander à la race, au sang slave, le secret des penchants mystiques et de Tinstinct religieux des Russes. De pareilles vues ont beau se retrouver jusqu'à Pétersbourg ou à Moscou, c'est là, me semble-t-il, moins une explication qu'une simple con statation. Entre le génie slave et le génie hindou, entre le nihilisme de l'un et le bouddhisme de l'autre, on s'est plu à découvrir une ressemblance; et cette ressemblance, on a été, chez nous et en Russie, jusqu'à Tatlri- LE MYSTICISME ET LA RACE SLAVE. 13 buer à une parenté des deux races et à la pureté du sang russe l. Le nihilisme mystique de certains contemporains (nous ne parlons pas ici du nihilisme révolutionnaire, assez improprement dénommé) a beau présenter certains points de contact avec le vieux bouddhisme des bords du Gange, il y a entre l'esprit russe et l'esprit hindou, l'un essentiel lement réaliste, l'autre essentiellement métaphysique, non moins de contrastes que de similitudes.

A tout prendre, ils ne diffèrent guère moins que les épaisses jungles du Dec can et les pâles forêts du Nord. L'un tient du soleil des tropiques et l'autre des neiges du cercle polaire. Si notre œil perçoit entre eux de secrètes affinités, cela prouve une fois de plus que les extrêmes se touchent; cela montre que la nature sait, dans les régions les plus dissemblables et par des moyens opposés, aboutir parfois aux mêmes effets; que Thomme peut, sous les cieux les plus divers, éprou ver à son insu les mêmes sentiments. Encore, en pareil cas, la part de l'histoire et de l'état de culture, la part du régime social, politique ou religieux, est-elle peul-êlre plus grande que celle de la nature. Quant à conclure de pareilles similitudes de tempérament à une étroite parenté de race; quant à en faire honneur à la pureté du sang aryen des Russes, regardés comme la lignée directe des Aryas, toutes les données de Tethnographie protestent contre ce système.

S'il est injuste de refuser aux Russes le titre d'Aryens, il est hors de doute que le Slave moderne, que le Russe en particulier, fortement croisé d'éléments finno-turcs, est par le sang un des moins aryens des peuples indo-européens2. La ressemblance du vieux slavon avec le sanscrit ne saurait, à cet égard, rien prouver. Les Lithuaniens du Niémen seraient, à ce compte, en droit de faire valoir des titres supérieurs. Les plus éloignés du 1. Voyez, p. ex., le beau livre de M. E. M. de Vogué de Roman Russe, chap. icr. 2. Voyez t. I", liv. II, chap. n. berceau supposé de nos ancêtres communs, les Celtes, pour raient, eux aussi, par certains côtés, prétendre à une res semblance avec leurs lointains cousins du Gange, sans que Bretons ou Gallois en puissent conclure au privilège d'un sang plus pur.

Ici, comme en bien d'autres questions, T appel à la race n'éclaire rien, d'autant que Tinstinct mystique est loin d'être également commun à tous les peuples de souche slave. II est peut-être plus rare chez les Slaves du Danube ou de TElbe que chez leurs voisins de sang germanique. II n'a guère d'empire que chez les Russes et les Polonais, en tant de choses si différents, en cela seul peut-être sem blables. Et encore, si, au dix-neuvième siècle, la littérature polonaise, la religieuse poésie de Mickiewicz, ou de Kra sinski, le poète anonyme, est tout imprégnée d'un doulou reux mysticisme, cela tient avant tout aux souffrances ou, comme disent ses fils, au long martyre, à la passion de la Pologne, cette crucifiée des nations. Si Mickiewicz, le grand poète de Lithuanie, s'est, avant Léon Tolstoï, égaré dans les subtils brouillards des sectes mystiques, c'était chez Tadepte du tovianismc, attendant la résurrection de sa patrie, autant folie patriotique que folie religieuse.

Veut-on, chez les Slaves du Nord, regarder le penchant au mysticisme comme un trait du tempérament national, il faut, croyons-nous, en rechercher Torigine dans l'histoire d'un côté, dans la nature de l'autre. Pour employer le langage du jour, la théorie des « milieux » nous paraît ici moins décevante que celle des races. Si de pareilles recherches ne sont pas entièrement vaines, Texplication la moins trom peuse est encore celle que nous fournissent ces deux grands fadeurs du caractère d'un peuple, l'histoire et le climat, autrement dit le milieu moral et le milieu physique Chez les Slaves, comme chez toutes les grandes races, Tinstinct religieux a ses sources au plus profond du cœur; chez le Russe, le sentiment mystique nous semble jaillir du sol et découler du ciel. SOURCES DU SENTIMENT RELIGIEUX. 15 Nous avons déjà tenté d'analyser les principaux traits de la nature russe et la manière dont ce ciel et cette terre ont agi sur le caractère national1.

Les impressions de celte pâle nature se résument pour nous en un contraste. Sur ces vastes plaines tantôt nues, tantôt couvertes de maigres forêts, Thomme se sent petit, sans que la nature se montre réellement grande. II se sent faible, il se sent pauvre sans que la nature lui fasse toujours sentir sa force ou sa richesse. Une pareille terre, sous le froid ciel du Nord, éveille aisément Tinstinct de l'insini avec le sentiment de Tinanité de la vie. Cette terre russe, à la fois immense et débile, incline Tàme à la mélancolie, à Thumilité, à la médi tation intérieure, par suite au mysticisme. La plaine illimitée, forêt ou steppe, a sur le Russe une influence comparable à celle du désert sur TArabe. Ces espaces sans fin donnent à Thomme, suivant les âges ou les tempéraments, deux impressions différentes.

Tantôt cette étendue plate et monotone Teffraye, le rapetisse, le replie sur lui-même, lui donne le besoin de se serrer contre ses semblables et lui rend Dieu présent derrière ce ciel toujours fuyant. Tantôt ces vastes horizons lui donnent, avec le sentiment de Tespace libre, celui de la vie libre; ils le sollicitent à des courses illimitées et à de longues chevau chées, excitant en lui le goût de Tindépendance, de Tentre prise, de Taventure. Ces deux impressions se retrouvent chez le Russe, non moins que chez TArabe, parfois isolées et souvent réunies. L'une a encouragé le moujik à ses migra tions séculaires et poussé au loin le Cosaque, le sauvage enfant de la steppe, qui ne pouvait tolérer de frein à sa liberté ou de bornes à ses incursions. L'autre a peuplé les couvents ou les skites des forêts du Nord et fomenté les rêves des sectes mystiques de la Grande-Russie.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…