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LES LACS DE L'AFRIQUE ÉQUATORIALE V. GIRAUD LES LACS DE L'AFRIQUE ÉQUATORIALE VOYAGE D'EXPLORATION EXÉCUTÉ DE 1885 A 1885 r a k VICTOR GIRAUD Lifutrnnnt de vaisseau OUVRAGE CONTENANT 101 GRAVURES d'aPRÈS LES DESSINS DE RIOU ET 2 CARTES PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET C,L 70, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 18 90 Droits de traduction el do reproduction rówét- A MON ONCLE M. THÉODORE GIRAUD Hommage affectueux. L'AFRIQUE ÉQlATORIALE CHAPITRE l Préparatifs du départ. — Plans de voyage. — Équipement. — Départ de Marseille. — Arrivée il Zanzibar. — La douane et le quai. — La ville. — Installation. — Le capitaine Cambier. — Une audience de Saïd Bargach. — Population de Zanzibar. — • Commerçants et missionnaires. On prétend qu'il faut beaucoup d'énergie et de volonté dans les explo rations lointaines, trop souvent entravées par l'hostililé des indigènes et les difficultés naturelles.
Mais si, pour ma part, j'ai fait preuve de quelque énergie dans le courant de mon voyage, j'ai dû dépenser une somme ■de volonté plus grande encore à en préparer l'exécution. Une fois lancé, le voyage n'est qu'un entraînement perpétuel ; les ennuis du jour font oublier ceux de la veille et empêchent de penser à ceux du lendemain ; si le chemin du retour est généralement fermé par la malveillance des habitants, l'inconnu laisse du moins l'espoir de jours meilleurs. Puis y a-t-il vraiment un grand mérite à aller ainsi de savant quand on ne peut pas revenir en arrière ? Mais les préparatifs du départ amènent avec eux des soucis autrement nombreux. Débarqué à Paris, seul, en tète-à-tète avec mes projets, j'eus un moment d'étourdissement. Je savais certes où j'allais, ce que je voulais, mais les détails pratiques de l'entreprise se pressaient en désordre dans mon esprit.
Pendant le peu de temps dont je disposais, il fallait classer un à un les conseils et les renseignements de toutes sortes dispersés dans les ouvrages que j'avais lus, former mon opinion sur les avis discutés, et enfin prendre l'initiative et la responsabilité de tout. L'AFRIQUE ÉQUAT0R1ALE. 2 Ma famille vint encore, par ses inquiétudes, ajouter à ce trouble profond. Je n'étonnerai personne en disant que, prévenue trop tard, elle poussa de hauts cris. « A vingt-trois ans, me disait-on, j'élais Irop jeune, pas assez préparé, je ne savais pas où j'allais » On se consolait seulement à la pensée que je me découragerais bientôt et reviendrais après quelque temps de séjour à Zanzibar. D'autre pari, plusieurs officiers supérieurs, qui voulaient bien me témoigner de l'intérèt, ne se gênaient pas pour me dire que je compromettais ma carrière.
Chapitre II
Gouvernement de Zanzibar. — Étendue du territoire du sultan. — La justice. — L'armée el la marine. — Le harem. — Revenus du sultan. — L'esclavage et le traité de sir Bartle Frère. — La traite et les canonnières anglaises. — La vie à Zanzibar. — Excursions à la côte d'Afrique. — Souvenir de deux expéditions françaises. — Maizan. — L'abbé Debaize. — Retour de M. Ledoulx. — Mauvaise volonté du sultan. — Engagement des Zanzibarites. — Situation commerciale de Zanzibar. — Embarquement de. la caravane. Le gouvernement de Zanzibar esl une autocratie parfaite; qu'on n'y cherche ni ministres, ni conseillers d'aucune sorte, on ne trouvera parloul que Saïd Bargach1, un sultan et ses sujets, ou plutôt un maître et ses esclaves. Investi de l'aulorité religieuse aussi bien que du pouvoir dictatorial, Saïd Bargach mène son monde avec une énergie qui a son mérite, en face d'une population aussi mélangée et aussi querelleuse que celle de l'ìle.
Tous les vendredis malin, il réunit bien les principaux dignitaires de la ville, mais c'est moins pour les consulter que pour faire connaître ses instructions. II communique enfin directement avec les consuls des diverses puissances européennes, au moyen d'interprètes, gens à gages, qui ne font que rapporler ses propres paroles. Saïd Medjid, frère et prédécesseur de Saïd Bargach, recevait l'inveslilure des mains de l'imam de Mascate. II y a quelques années le gouvernement anglais le délivra de cette dépendance, sous la condition de payer à l'imam une redevance annuelle de 400 000 francs. Le pouvoir est héréditaire el à la mort du sultan se transmettra à son frère, puis à sa descendance mâle par droit de progéniture. Au lendemain de la conférence de Berlin, il est assez difficile de parler de l'étendue de la juridiction du sultan régnant; lors de mon départ, Saïd 1.
Rappelons que Said Bargach est mort le 26 mars 1888, et a été remplacé par son frère Saïd Khalifa, SAÍfl BARGACH. 21 Bargach prétendait simplement à la suzeraineté de Ioule l'Afrique tropicale, dont les trois dixièmes lui étaient parfaitement inconnus. « J'ai reçu et royaume de mon frère, qui l'a reçu de Dieu », disait-il, oubliant que cc Said Bargach, sultan de Zanzibar, mort en ISNN nouveau genre de droit divin n'a jamais pesé bien lourd dans la balance de la politique européenne. Néanmoins on s'accordait généralement à reconnaître ses droits sur la côte, depuis le cap Guardafui jusqu'au cap Delgado, où commence la province portugaise de Mozambique1. Le voyageur fera ■1. Par une convention du 1" novembre 1886, l'Angleterre et l'AUemagne se sont entendues pour fixer les limites de la domination du sultan de Zanzibar, qui a été reconnu souverain des îles et du L'AFRIQUE KO U A TO 111 ALE. bien de prendre ces mots de côte au pied de la lettre cl, passé la première élape, de ne plus compter que sur ses propres forces.
Ma petite expérience lui apprendra de plus que le pire ennemi de l'Européen dans l'intérieur est précisément l'Arabe de Zanzibar. Saïd Bargach possède, avec ce territoire, les îles de Pemba et de Mafia ; il nourrissait enfin des prétentions éventuelles sur la possession des Comores, ce qui n'a pas empêché celles-ci tle solliciter et d'obtenir le protectorat tle la France. La justice à Zanzibar se rend d'une façon aussi simple qu'expéditive. Certains jours de la semaine, dans l'après-midi, Saïd Bargach donne dans son palais des audiences publiques ; ces jours-là tout le monde, sans distinc tion de caste, le maître aussi bien que l'esclave, a le droit de se présenter à son auguste tribunal ; il n'est pas besoin d'ajouter que l'esclave n'en use qu'avec ménagements. Les plaignants exposent leurs griefs, puis le sultan rend le jugement, qui, pour les fautes légères, se traduit généralement par quelques coups de bâton, appliqués souvent aux deux parties à la fois.
Pour les f ails plus graves le condamné est envoyé en prison; la secte musulmane des Ibadis, dont Saïd Bargach est le chef dans ses États, n'ad mettant pas la peine de mort, l'a remplacée par des supplices qui aboutissent à la mème fin. L'un d'eux consiste à enfermer le patient dans une petite cellule dont le plancher et la muraille sonl garnis de longs clous. On résiste là dedans un jour, quelquefois deux, me disaient mes hommes, dont je liens la plupart de ces détails, puis la fatigue vient, la tèle tourne, on tombe et c'est fini. La peine infligée à l'individu prévenu de vol ou d'assassinat n'est pas moins terrible. Chaque jour, jusqu'à ce qu'il ail avoué sa faute, on le suspend par les mains durant une heure ou deux, avec une pierre attachée à la ceinture; un aveu pourrait le sauver, mais telle est la passion de cette race pour le mensonge, que le prévenu n'avoue bien souvent que quand il esl trop lard pour guérir.
Les crimes de haute trahison, inculpant des personnages dont la con damnation pourrait émouvoir l'opinion publique, se traitent, assure-l-on, par la prison el le couteau. Tous deux jouent dans l'ìle un rôle considé rable, mème dans les plus basses classes de la population, où l'on raconte ces faits avec terreur. littoral a partir d'un po.nl situé un peu au sud du cap Delgado, jusqu'à Kipini, près de l'embou ctiure du petit fleuve Ozi, et sur une distance de 10 milles marins (18 kilomètres environ) dans I intérieur. Au delà de cette ligne, les deux puissances ont déterminé leurs sphères d'action respec tives dans les territoires qu'elles sont censées tenir d» sultan, non en tonte souveraineté mais temporairement et à bail. ARMÉE ET MARINE HE ZANZIBAR. 23 Ces mesures, si excessives qu'elles paraissent, sonl cependant justifiées par le caractère fourbe et mauvais du noir.
II en est d'autres qui le sonl moins ; ainsi un jour un de mes hommes, arrêté à tort, me revint le lende main la cheville brisée par le marteau qui avait rivé son fer. Fallait-il accuser sa maladresse ou celle du forgeron'.' Quittons la justice pour passer à la guerre et à la marine. L'armée régu lière se compose d'un millier de soldats on askaris, habillés et nourris par le trésor; ils sont généralement armés de sniders, et obéissent à des offi ciers comoriens, placés eux-mêmes sous les ordres du général Mathews, ex-officier anglais, maintenant au service de Sa Hautesse. Je ne saurais trop complimenter le général du parti qu'il a su liter de ces petits batail lons, qui n'ont malheureusement pas la bravoure en partage. Le mode de recrutement est des plus ingénieux, je le recommande à nos législateurs.
Toul d'abord les ivrognes ramassés sur la voie publique sont inscrits de droil sur les listes; mais, comme il n'y a pas là de quoi combler les vides nombreux que produit chaque jour la désertion, on s'est avisé d'un autre moyen. Chaque soir, par mesure de prudence, la circulation dans les rues esl interdite aux noirs à partir de huit heures. Le sultan a-t-il besoin de soldats, d'esclaves, pour construire son palais, il avance simplement I'heure sans prévenir, et à sept heures et demie tout ce qui circule dans la ville esl conduit en masse à la caserne. II n'y a aucun espoir à fonder sur cetle armée régulière, mais le sultan peu I, je crois, compter sur les irréguliers le jour où il voudra bien leur ouvrir ses coffres-forts. Les irréguliers, au nombre d'un millier, comme les précédents, marchent par bandes de cent cinquante, sous les ordres d'un Arabe; massés sans ordre, ils s'avancent lentement en tirant leurs fusils el en sautant lourdement au son du tam-tam, d'où leur vient leur surnom de kiroboto, « puces ».
Je ne connais pas de spectacle plus pittoresque que leur défilé; depuis le bandit du Hedjaz jusqu'au Rouga-Rouga de l'Unia nembé, on y voit plus de vingt-cinq tribus différentes. II faudrait des pages pour décrire leurs costumes et leurs armes. Depuis quelques années Saïd Bargach s'occupe d'adjoindre une marine à son armée. Le premier bateau, un grand transport anglais, fut acheté il v a cinq ans, dans le but de s'affranchir de la compagnie the British India, chargée du service de la côte entre Aden et Mozambique; puis en vint un second, puis un troisième; maintenant ils sont cinq dans le port à dépérir sans équipages. A dates très intermittentes ils partent pour Bombay, chargés de passagers, et pour Mascate, où le sultan aime à remonter son harem; enfin chaque année, à l'époque du pèlerinage, ils vont à la Mecque.
Si ces grosses dépenses d'acquisition ne se justifient pas par les résultats, elles s'expliquent par la passion de Sa Hautesse pour tout ce qui est apparat, décors extérieurs. C'est surtout dans le harem que cette passion se donne libre cours. Un jour de grande réception, j'eus occasion d'entrer dans le salon, qui, dans son genre, est vraiment une merveille. Je ne me rappelle pas avoir vu de boudoir plus voluptueusement installé, plus artistiquement décoré. De superbes glaces miroitent sous l'éclat des lustres, les lits disparaissent sous leurs moustiquaires pailletées d'or ; de tous ces divans et tapis moelleux se dégage je ne sais quel parfum d'ambre et de rose propre à griser les tètes les plus solides. Les femmes étaient absentes et l'illusion n'y perdait rien. 11 n'est pas de distractions que le sultan refuse à ces pauvres houris ; pour elles, il a fait venir des musiciens goanais, qui, deux fois par semaine, jouent sous leurs fenêtres.
Elles ont chevaux et voitures pour se rendre la nuit au palais d'été du sultan ; de temps à autre enfin, celui-ci fait disposer son bateau amiral pour les promener en mer, rarement cependant, car Sa Hautesse n'aime pas à s'éloigner tle sa capitale, mème pour quarante-huit heures. C'est peu d'amusements, dira-t-on ; mais en ce monde toul est relatif, el j'ai des raisons de croire que ces cinquante femmes sont très satisfaites de leur sort. On a fait courir sur leur compte les bruits les plus fantaisistes; la vérité est qu'elles sont presque toutes Blanches et en grande majorité Circassiennes et Arabes. On peut juger, d'après le tableau qui précède, des changements considérables survenus dans Zanzibar depuis dix ans. Les charges du gouvernement, qui, lors du passage de Stanley, se chiffraient par centaines de mille francs, se montent maintenant chaque année à plusieurs millions.
Ici quelques mois sur les revenus de Sa Hautesse et sur leur provenance. C'est d'abord la douane, affermée, comme je l'ai déjà dit, à un Banian pour la somme de 2 750 000 piastres. En sus de ce revenu fixe, Saïd Bargach prélève une taxe de 1 800 000 piastres sur l'ivoire qui entre dans l'ìle et de 1 200 000 piastres sur le coprah (amande desséchée de la noix de coco) el le girofle. On peut évaluer, d'autre part, à 2 500 000 fr. les dîmes el autres droits proportionnels que le sultan prélève direclement sur les produits que ses sujets apportent de l'intérieur (métaux, bétail, etc.). Voilà déjà de beaux revenus, mais ils s'augmentent encore par les nombreuses maisons que le sultan possède dans la ville, peut-être la moitié de Zanzibar. Qu'on ne croie pas que Saïd Bargach les fasse construire lui-même; il REVENUS DU SULTAN. 25 laisse ce soin à t'iniliative privée, puis, le travail achevé, il fait appeler le propriétaire.
L'immeuble vaul-il 50000 piastres : « Ta maison méfait envie, lui dit Saïd, je t'en donne 15 000 piastres. » L'Arabe se jette à genoux en remerciant, el pour le consoler le maître lui loue bien souvent la maison, pour l'année, au prix qu'il l'a achetée. Avec de pareils procédés, il esl aisé de comprendre que Sa Hautesse a dans la main toute la fortune des Arabes. Citons un autre exemple entre mille. Quelques jours avant mon retour à Zanzibar, mourut un riche Arabe dont la fortune était estimée à 250 000 piastres. Lc testament était en règle, les héritiers s'apprêtaient à se partager ces belles dépouilles, quand Saïd Bargach leur fit savoir qu'il les déchargeait de ce soin et s'in stituait exécuteur testamentaire. D'exécuteur testamentaire à légataire uni versel il n'y a qu'un pas, et le soir tout l'avoir du défunt prenait le chemin du ptilais.
Je n'essayerai pas de protester contre ces usages exotiques. Je suis aujourd'hui blasé sur les souffrances du Noir, et l'Arabe, son maître, m'est encore moins sympathique, mais que les Anglais me permettent de sou rire de leur prétendue philanthropie, de celte immense comédie qu'on appelle traité de sir Bartle Frère, de toutes ces distinctions honorifiques accordées au premier négrier du monde, pour le chaleureux concours qu'il ;i apporté à la suppression tle la traite! Je ne saurais trop insister sur ce qu'il y a d'odieux dans la conduite de ce potentat qui, se sentant tomber, s'en prend à la fortune de ses propres sujets pour se donner quelques dernières années de jouissances. Aussi esl il cordialement délesté de son peuple, qui l'aurait même supprimé depuis longtemps s'il ne le voyait soutenu, c'est triste à dire, par les premières puissances de l'Europe.
L'Arabe, autrefois, vivait tranquille du revenu de ses terres, entouré et respecté de ses esclaves, qui, quoi qu'on en dise, n'avaient pas un bien malheureux sort. Le traité de sir Bartle Frère survient et lui porte un coup mortel, en supprimant les bras qui le faisaient vivre : encore pourrait-il s'en relever, ou au moins se faire à sa nouvelle situation, si l'Indien ne le réduisait à la dernière misère en lui prêtant de l'argent. Criblé de dettes, il se charge alors du stock d'étoffés que lui prête le même Indien, et part pour l'intérieur ; pendant cinq ou six ans il mène la rude vie des cara vanes, courant de Bagamoyo à Tabora, de l'Uemba à ('Uganda, rentre enfin à Zanzibar, chargé d'un ivoire qui ne lui appartient pas, puis repart de nouveau pour faire face à de nouvelles dettes. Pendant ce temps, le traité s'esl relâché de sa rigueur première; l'Indien, engraissé, propriétaire de terrains considérables, rachète les esclaves de l'Arabe et devient le véri table maître de l'ìle.
Je ne vois dans toute cette histoire que l'œuvre d'une politique adroite, mais de philanthropie, point. L'exemple de Gordon Pacha autorisant la traite par une proclamation officielle dans sa dernière campagne du Sou dan prouve le cas que l'on doit faire des sentiments humanitaires invo qués par nos voisins ! Quant aux autres résultats du traité, je ne vois pas quels ils peuvent être, [/arrivage des esclaves a diminué, mais le commerce en continue comme par le passé. Les autorités anglaises connaissent comme moi l'existence à Zanzibar de deux marchés ouverts dont je pourrais leur donner ['adresse; elles n'ignorent pas, enfin, l'existence de ces courtiers qui cou rent de porte en porte pour mettre aux enchères leur noire marchandise. A côté de cette tolérance dans la ville mème, on s'étonne à bon droit de la chasse effrénée qui se fait sur la côte, à l'aide des bateaux de guerre.
Stimulées par le prize money, les canonnières anglaises sont toujours à la poursuite des boutres arabes. Je n'ai pas à flétrir ici un pareil système d'encouragement, qui ne trouverait pas dans notre marine un sous-officier pour s'y prêter, mais il me semble cependant qu'après les faits regrettables auxquels le prize money a donné lieu, le gouvernement tle la reine aurait honneur et avantage à le supprimer. Je pourrais citer l'exemple de plusieurs Européens qui, traversant en boulre le canal, ont, la nuit, entendu siffler des balles à leurs oreilles sans qu'aucune sommation préalable leur eût été faite pour reconnaître leur identité. Ces messieurs se sont contentés d'excuses; j'aurais, pour ma pari, élé plus exigeant. Mais je veux raconter l'assassinat du commodore B... pour montrer jusqu'à quel point d'exaspération la brusquerie des pro cédés employés a poussé les Arabes.
En 1881, le ô décembre, le commodore B..., prévenu du départ pour Pemba d'un boutre chargé d'esclaves, se lançait à sa poursuite, avec son secrétaire, dans une petite chaloupe à vapeur montée par douze hommes de Péquipage du London. Les renseignements se trouvaient exacts, et le boutre fut rejoint à peu de dislance de la côte de Pemba ; il battait pavillon français, bien qu'il n'en eût pas le droit, el n'étail monlé.que par le capi taine arabe et cinq hommes d'équipage. U avait de plus un chargement d'esclaves. Peu habitué à des ménagements avec les négriers, lc commodore B... salua le boutre de quelques balles en guise de sommation, puis mit le cap sur lui pendant qu'il carguait sa voile. La chaloupe accostait sans aucun LA TRAITE A ZANZIBAR. 27 souci du danger, quand un coup de feu lité à boni portant renversa le commodore.
Au mème instant le capitaine arabe, armé de son sabre, sautait dans la chaloupe, massacrait le secrétaire et un matelot, pendant que, chose au moins étonnante, les douze hommes d'équipage se jetaient à l'eau pour gagner la côte. Le cadavre du commodore, resté dans la chaloupe, portait vingt-cinq blessures. On conçoit l'émolion légitime que ce malheur souleva à Zanzibar. Sur une note relative au pavillon français que portait lc boutre, envoyée par le consul général anglais, M. Ledoulx se rendit à bord du London pour faire une enquête, mais des ordres avaient été donnés à tout le monde el aucun tles matelots ne voulut parler. Certes l'occasion étail belle de rompre le traité anglo-français qui assure l'existence desÉlals de Zanzibar, mais il n'y avait pas un seul bateau de guerre en rade. Après maintes recherches, M. Ledoulx parvint à prouver que le boutre n'avait aucun droit au pavillon qu'il portait.
Quant à l'auleur du crime, cerné à Pemba par les troupes du sultan, il se défendit bravement et ne se rendit que couvert de blessures. Le lendemain de son arrestation, il mou rait à bord du Philomel, dont le major lui avait amputé un bras et une jambe. Son frère, trahi peu de jours après, était saisi et se trouve encore dans les cachots du sultan. Quoi qu'on fasse, on n'empêchera jamais la traite sur la côle. 11 arrive souvent qu'un négrier facétieux écrive au commodore du London pour le prévenir du jour el de l'heure à laquelle il doit prendre la mer : allez donc le poursuivre dans les marigots, au milieu des bas-fonds qui encombrent les embouchures. Plutôt que de perdre leur prestige dans une poursuite presque toujours illusoire, les bateaux de guerre feraient mieux de res treindre cette chasse à l'homme à l'arrèt tles boulres qui cherchent à in troduire des esclaves dans les diverses îles tle la côte, dont la surveillance est aisée.
C'est à ce dernier rôle que se réduit Faction des bateaux français en station dans ces parages. J'en vis croiser deux pendant mon séjour, le For fait et le Bour saint. Quels moments charmants j'ai passés à leur bord, en compagnie de camarades que bien souvent depuis j'ai désespéré de jamais revoir! Puisque je parle du Forfait, que l' amiral Le Timbre me permette ici de le remercier du service qu'il m'a rendu en autorisant le Boursaint à transporter mon expédition à Dar-es-Salam ; si je n'ai pas eu de désertion au départ, c'est à lui que je le dois en grande partie. Je m'étais astreint à un séjour de trois mois à Zanzibar, autant pour apprendre le kisouahili que pour avoir une idée des mœurs et usages des Vuanguana (hommes libres) qui devaient composer ma caravane. Par suite de circonstances malencontreuses, ce séjour fut porté à quatre mois.
Je ne saurais Irop engager ceux qui me suivront à ne pas partir trop précipitamment. Ce n'est que par une étude attentive et patiente qu'on arrive à connaître le caractère retors du Noir en général et du Zanzibarite en particulier, et ce n'est qu'en le connaissant bien qu'on peut en faire quelque chose. La vie de Zanzibar, au reste, ne manque pas de charmes. De bon matin, le capitaine Cambier et moi, nous allions tirer à la cible sur la plage, à 2 kilomètres de chez nous; vers huit heures, le soleil est déjà haut, et il fallait songer alors à rentrer pour assister à l'audience que je donnais chaque jour chez moi à la gent nomade de la ville, Arabes aussi bien que Vuanguana. Quand un Européen a annoncé ses projets de voyage, les coureurs de caravanes aiment à venir chez lui le questionner sur les pays qu'il veut traverser, les hommes qu'il compte engager; ils veulent voir ses armes, les richesses de toules sortes qu'il compte emporter.
L'Euro péen, à son tour, prend plaisir à les interroger sur les contrées qu'ils con naissent, à démêler sous ces masques de jais les défauts ou qualités de ceux qui briguent la faveur d'être chefs; il trouve enfin souvent Poccasion de réduire à leurs justes proportions certaines histoires qu'il a lues dans les livres. Qui ne connaît, par exemple, celle des célèbres « fidèles » de Livingstone, qui, au péril de leur vie, rapportèrent à Zanzibar le corps de leur illustre maître? Suzi et Chuma me faisaient quelquefois l'honneur d'une visite, et, questionnés sur les mobiles qui les avaient poussés à rapporter les restes du grand maître, me répondaient infailliblement : « Maître, lu connais les usages; pouvions-nous rentrer à Zanzibar les mains vides sans que le consul anglais nous demandât : « — Suzi, qu'as-tu fait du grand maître? « — Le grand maître esl mort dans l'Ilala ! — Mensonge ! tu Pas jeté en route. » « Alors au lieu de nous payer, on nous mettait en prison; tandis qu'en le rapportant, nous faisions preuve de bonne volonté et nous avons louché toul noire argent....
(Touchante abnégation ! admirable dévouement!) — Puisque tu as vu l'Europe, comment trouves-tu Londres ? — Oh ! bien beau! bien beau! maître, mais il n'y a ni tambou, ni popo (bétel el noix d'arec). Pour nous autres, hommes noirs, Zanzibar vaut mieux. » Je voudrais placer ici une petite étude du Mguana, de cette tête légère, LA VIE A ZANZIBAR. 29 de ce caractère singulier, aujourd'hui dévoué, hon enfant, demain sans cœur, sans l'ombre d'un sentiment humain, mais j'aurai souvent dans cet ouvrage occasion de parler de lui ; ce n'est qu'en le suivant jour par jour qu'on arrive à le connaître. L'après-midi se partageait entre les leçons de grammaire kisouahili et des courses dans les magasins goanais, où je trouvais chaque jour quel ques menus objets pour compléter mon matériel. Vers cinq heures nous quittions la ville pour nous égarer au pas de nos montures, à l'ombre des frais ombrages de ht campagne, dans les champs de sorgho, de giroflier.
Notons en passanl que le café de Zanzibar n'a jamais existé que dans l'imagination de certains épiciers parisiens. Tout celui qui se consomme dans l'ìle vient d'Aden, de la mer Bouge ou d'Anjouan. Le soir nous retrouvai! sur la terrasse de la maison, en face d'une tasse de thé, devant le grand spectacle de ces nuits calmes et énervantes des tro piques; au loin, dans l'ouest, au-dessus de la mer d'huile du canal, les derniers rayons du soleil couchant dessinaient quelquefois la ligne bru ineuse des montagnes de l'Usagara, évoquant à la fois et les souvenirs du passé et les appréhensions de l'avenir. Deux petiles excursions à la grande terre vinrent rompre la régularité de mes occupations. La première, pour suivre M. Hore, le missionnaire bien connu pour tous les services qu'il a rendus à l'abbé Debaize, et qui, partant pour le Tanganika, m'avait obligeamment proposé de raccom pagner pendant quelques jours.
J'avais tout intérêt à voir une caravane en marche et à savoir comment M. Hore transportait le bateau qu'il devait lancer cinq mois plus tard sur le lac. Les missionnaires anglais préfèrent à la roule de Bagamoyo celle qui part de Saadani et vient rejoindre la première à Mpuapua. Toutes deux sonl également fréquentées, mais les désertions dans les caravanes, qui furent très nombreuses en commençant, et les déboires qui en résultèrent pour M. Hore, n'étaient pas faits pour m'engager à prendre l'une ou l'autre; aussi me décidai-je à choisir Dar-es-Salam comme point de départ. Je quittai M. Hore à sa troisième étap.\ en lui adressant tous mes souhaits de réussite et tle bonne santé; je devais le retrouver un an plus tard, sur le Tanganika, dans ce mème bateau qu'au prix de mille fatigues il avait enfin réussi à conduire jusqu'au lac.
Dans une seconde excursion je débarquai un jour à Bagamoyo avec le capitaine Duval, un de nos plus enragés sporlsmen parisiens, qui, las du sanglier el du faisan, venait chercher sur la côte d'Afrique des émotions plus mâles. Le Père Étienne nous reçut avec cette obligeance que tous les L'AFRIQUE ÉQUAT0R1ALE. Européens de Zanzibar connaissent, et passa loute une journée à nous piloter dans la mission : journée charmante, du reste, occupée à courir d'un atelier à l'autre, à nous promener dans de superbes plantations de cocotiers, à admirer l'église et les corps de logis, deux belles constructions en pierre dont se ferait honneur un architecte habile. Le surlendemain de notre arrivée, nous quittions Bagamoyo, et, après huit heures d'une marche effrayante dans les boues argileuses du Kingani. nous venions camper dans un petit village au nord de notre point de départ; la marche suivante nous amena en plein terrain de chasse.
A l'heure où j'écris ces lignes, je vois souvent le capitaine Duval, qui veut bien me compter au nombre de ses amis : au milieu du brouhaha de la capitale, au Bois ou ailleurs, que de fois ne nous sommes-nous pas rappelé ces soirées au bivouac, ces longues veillées où, la pipe aux dents, assis sur une caisse, à la clarté incertaine de quelques lisons de bois vert, nous interrogions nos Noirs sur la meilleure route à prendre pour le len demain. Nous parlions peu de Paris alors; à Paris, au contraire, l'Afrique revenait constamment dans nos conversations. Le capitaine Duval oblint les plus beaux résultats avec ses express rifles sur les élans, cobes à croissant, hippopotames, et plus lard sur les girafes et antilopes de toutes espèces; je dus, pour ma part, reconnaître l'insufli sancede mes armes et me convaincre de l'expérience qu'il faut acquérir pour envoyer froidement et sûrement sa balle.
Lancés à la poursuite d'un cobe, nous débouchâmes un jour sur la grande route de Tabora. Que de souvenirs rappelle ce petit sentier qui n'a pas vingt centimètres de largeur et que les herbes recouvrent aux Irois quarts! Stanley, Burton.Cameron et bien d'autres ont passé là, la tète pleine de leurs grands projets ; il y a cinq ans à peine, ce pauvre abbé Debaize les suivait pour aller mourir à Oudjiji. Enfin Maizan fut massacré à quelques pas d'ici. Je ne puis quitter ces parages sans envoyer un souvenir à ces deux expéditions françaises, qui. pour avoir fini malheureusement, n'en ont pas inoins jeté leur lustre sur notre pavillon. C'est à l'enseigne de vaisseau Maizan que revient l'hoiineur d'avoir le premier attaqué l'Afrique tropicale par Zanzibar. En 1845 il arrivait dans l'ìle chargé d'une mission du gouvernement, et, après huit mois tle séjour, il partait un peu précipitamment pour Bagamoyo, fuyant le rappel que venait de lui apporter un bateau de guerre.
Maizan était venu à Zanzibar à une époque fâcheuse, nous dit Bttrton ; on y parlait des projets ambitieux de la France, toujours soupçonnée de -'EXPÉDITION DE MAIZAN. 31 vouloir s'établir (lans les ports de la côte, et les Banians tremblaient pour leur commerce. Voyant dans l'entreprise du jeune enseigne les prélimi naires de ('expédition redoutée, ils usèrent probablement de leur influence sur les Vuararamo pour obtenir qu'on les débarrassât du voyageur. On ìi beaucoup reproché à celui-ci de s'être chargé d'objets de valeur i|iii pouvaient exciter la convoitise des indigènes, ce qui n'est une faute qu'autant que l'on n'a pas assez de fusils pour défendre ses richesses. Sa seule imprudence1 est vraisemblablement d'être allé se confier seul aux mains d'un chef indigène, Mazounguéra, chef de Dagilamora.
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