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LA RÉVOLTE DITE DU PAPIER TIMBRÉ OU DES BONNETS BOUGES En Bretagne en 16 75 (Étude et Documents) Par Jean LEMOINE 'OGRAFHE STÈRE DE LV i ' de Ut mc.sc/uinti et vu iLctî *. ais <Ic Xévet au di ChauÌDOc-). PAï RENNES LA RÉVOLTE DITE DU PAPIEB TIMBBÉ OU DES BONNETS BOUGES En Bretagne en 1675 (Étude et Documents) Par Jean LEMOINE ARCHIVISTE-PALÉOGRAPHE ATTACHÉ A LA SECTION HISTORIQUE AU MINISTÈBE DE LA GUERRE Seullement demandent justice de la mesehante noblesse, juges et maltotiers. (Lettre du marquis de Névet au duc de Chaulnes). TARIS A H. CHAMPION, Libeaieb 9, quai Voltaire RENNES PLIHON & HEKVÉ, Libeaiees 5, rue Motte-Fablet .898 A M. Arthur DE LA BOUDERIE MEMBEE DE L'INSTITUT En témoignage de beaucoup de sympathie et de beaucoup de reconnaissance. Le soulèvement qui, dans le cours de Tannée 1675, troubla profondément la plus grande partie de la Bretagne, dépasse, tant par son importance que par ses caractères, les proportions d'un épisode ordinaire d'histoire provinciale.
Réprimé lente ment et avec peine à Taide de troupes nombreuses, il fut un moment assez fort pour fournir aux ennemis du royaume l'espoir d'une diversion utile, et si, à Rennes et à Nantes, il fut surtout une protestation contre les nouvelles exigences fiscales de la royauté, c'est sous les traits d'une effroyable jacquerie qu'il se répandit bientôt parmi les populations misérables et à moitié sauvages de la Basse-Bretagne, auxquelles ne manquèrent peut-être que l'appui des circonstances et l'audacieuse cons cience de leur force pour transformer cette obscure révolte en une page importante dans l'histoire des révolutions sociales. C'est à M. de 'la Borderie que revient l'honneur d'avoir le premier attiré l'attention sur cet événement et d'en avoir retracé, dans une substantielle étude, l'origine et les principaux développements.
Depuis, la publication de diverses pièces iné dites a permis de mettre en lumière plusieurs points importants. — VIII — Avant d'entreprendre à notre tour la publication la plus considérable qui ait été faite jusqu'ici de documents inédits relatifs à cette question, il nous semble utile d'exposer rapidement les faits nouveaux qu'ils nous font connaître et parfois aussi les conclusions nouvelles qu'ils permettent de formuler. En exprimant toute notre reconnaissance aux personnes qui nous ont si aimablement aidé dans la recherche de ces docu ments, nous tenons à remercier tout particulièrement le savant doyen de la Faculté des lettres de Rennes, M. Loth, pour la large hospitalité qu'il a bien voulu accorder à cette étude dans les Annales de Bretagne. Bénodet (Finistère), septembre 1897. PREMIÈRE PARTIE HISTOIRE CHAPITRE PREMIER CAUSES ET CARACTÈRES DE LA RÉVOLTE — ÉTAT DES SOURCES Eloignée du théâtre ordinaire des guerres, jouissant de par son passé de nombreux et importants privilèges, conservant dans son sein la plus grande partie de sa noblesse jusqu'alors peu séduite par les splendeurs de la Cour, la Bretagne, au com mencement du règne de Louis XIV, passait pour l'une des pro vinces les plus riches et les plus prospères du royaume.
Chapitre II La
RÉVOLTE EN HAUTE BRETAGNE — PREMIERS TROUBLES A RENNES ET A NANTES (3 avril— 3 mai 1675). Pendant un mois, du 3 avril au 3 mai 1675, les troubles que nous allons voir se produire en Haute Bretagne, à Rennes, à Saint-Malo et à Nantes, présentent un caractère commun : ils naissent et se développent à l'occasion des nouveaux édits et tendent, de manière plus ou moins confuse, à obtenir leur révocation. Plus tumultueux que violents, ils sont aisément réprimés et, une fois apaisés, ils ne se renouvellent plus sous la mème forme. II leur en succédera d'autres, plus graves, comme à Rennes, mais dont les édits ne seront plus que le prétexte et dont la cause véritable sera le mécontentement produit par l'entrée des troupes dans la ville au mépris de ses privilèges. C'est le 3 avril qu'arrivèrent à Rennes les premières nouvelles des graves désordres qu'avait soulevés à Bordeaux l'exécution des édits relatifs à la vente du tabac et à la marque de l'étain.
Elles y produisirent aussitôt une émotion assez vive, promptement terminée, du reste, grâce aux énergiques mesures aussitôt prises par Huchet, procureur général au Parlement, et l'on en fut quitte ce jour-là pour « quelques pierres jettées et fenestres brisées í1' . » Toutefois, le procureur général, « pour marquer son exactitude, » crut devoir en prévenir le duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne, alors à Paris. En même temps M. d'Argouges, premier président du Parlement, écrivait aux syndics et échevins des principales communautés. de la pro- (1) Lettre de Huchet au duc de Chaulnes, 3 avril 1675. Documents, n° I. — Nous désignons ainsi les documents inédits que nous publions plus loin, en donnant l'indication de la place qu'ils occupent dans cette publication. vince pour leur recommander de conserver le peuple dans l'obéissance et ordonnait en secret aux commis des nouveaux devoirs de ne faire aucune poursuite pendant une quinzaine, tout en laissant leurs bureaux ouverts, « car il fault toujours que l'autorité soit conservée (1). » Le duc de Chaulnes semble avoir dès l'abord pressenti la gravité du mouvement qui se préparait.
En communiquant à Colbert la lettre du procureur général de Rennes, il lui repré sentait que « dans la conjoncture présente et après ce qui s'est passé à Bordeaux, il n'y a rien à négliger sur le fait des édis, l'avidité du gain portant ceux qui les exécutent à des violences et à des injustices qui peuvent causer beaucoup de désordres, » et se déclarait prêt, si le ministre le jugeait à propos, à rentrer aussitôt dans son gouvernement'2'. De nouveaux troubles devaient d'ailleurs y précéder son retour. Le 18 avril, les épiciers de Rennes, prétendant que la foule menaçait d'enfoncer leurs boutiques, allèrent trouver le premier président et lui demandèrent la permission de vendre du tabac comme auparavant. On ne sait quelle fut exactement la réponse de ce dernier. Leur conseilla-t-il, comme l'écrit M. de Coetlogon fils, de ne céder qu'à la violence, leur fit-il espérer, comme d'autres le prétendent, la prochaine révocation des édits? quoi qu'il en soit, les épiciers « prirent cette réponse pour une véritable permission et l'ayant publiée aux menus du peuple, ils ranimèrent contre ceux qui ten oient le bureau général pour la distribution du tabac et le pillèrent ®. » Aucune mesure n'avait pu être prise pour prévenir ou arrêter cette irruption subite.
En l'absence du gouverneur de la province, de M. de Coetlogon, gouverneur de la ville, le fils de ce dernier, assemble l'Hôtel de ville et envoie chercher les capitaines des (1) Lettre de M. d'Argouges aux villes et communautés de Bretagne, 4 avril 1675. Documents, n° II. (2) Lettre du duc de Chaulnes à Colbert, 6 avril 1675. Documents, n° III. (3) Lettre de M de Coetlogon fils à Louvois, 19 avril 1675. Documents, n° cinquantaines de la ville pour leur faire prendre les armes, mais, apprenant que la foule grossissait toujours et qu'après le bureau du tabac, elle avait pillé et forcé ceux du papier timbré et du contrôle et menaçait le bureau général des devoirs, « je crus qu'il n'y avoit plus de temps à perdre, écrit-il à Louvois, et marchay à eux avec vingt ou trente gentilshommes qui s'estoient rendus auprès de moy et chargeay ces mutins dont il en fut tué d'abord plus de douze et blessé près de cinquante, cet échec espouvanta si fort les autres qu'après avoir rué quelques pierres, ils eurent recours à la fuitte ™. » — Ayant ensuite fait fermer les portes de la ville, il y plaça des corps de garde de bourgeois.
A la suite de cette énergique répression, qui reçut l'approbation du roi et valut à son auteur une pension annuelle de mille écus<2\ la nuit fut très calme ainsi que les jours suivants et l'on put croire que la tranquillité était définitivement rétablie ; mais Rennes, suivant l'expression du duc de Chaulnes, donnant le mouvement à toute la province, le contre-coup de l'émotion qui venait de se produire dans cette ville ne tarda pas à s'y faire sentir. A Saint-Malo, le peuple et les matelots avaient déjà « témoigné quelque petite disposition à la révolte. » Quand on y apprit, le 19 avril au soir, les événements de Rennes, quelques portefaix firent mine de se jeter sur les bureaux du tabac, « accompagnant cela de quelques paroles insolentes (3), » mais l'attroupement fut promptement dissipé par les bourgeois.
Tou tefois les circonstances étaient assez graves. Le départ pour la pèche de Terre-Neuve devait avoir lieu quelques jours plus tard et il y avait alors dans la ville « plus de 2,000 matelots et gens de marine prests à s'embarquer qui, s'estant eschaufés de vin, seroient plus à craindre avant leur départ qu'en aucun autre (1) Lettre de M. de Coetlogon fils à Louvois, 19 avril 1675. Documents, n» IV. (2) Gazette d' Amsterdam, 2 mai 1675. (3) Lettre de M. du Guémadeuc, évêque de Saint-Malo, à Colbert, 20 avril 1675. Documents, n° VI. temps de Tannée. » Grâce à la prudence et à la fermeté de l'évèque, M. du Guémadeuc, et aux bonnes dispositions des bourgeois, « très bien intentionnés tant pour le service du Roi que pour la conservation de leurs propres biens, » le danger fut écarté. En même temps qu'il réunissait chez lui le syndic et les principaux de la ville et leur enjoignait de surveiller le peuple et de courir sus aux moindres attroupements, l'évèque envoyait dire tout doucement aux fermiers du tabac de ne se hasarder point trop dans les rues et de ne rien faire pour empêcher les particuliers de vendre du tabac comme auparavant tant que les vaisseaux ne seraient pas partis pour la pêche (1).
Nous aurons l'occasion de retrouver plus d'une fois dans cette révolte M. du Guémadeuc, toujours dévoué au service du roi, aidant le duc de Chaulnes de ses conseils, payant au besoin de sa personne et ne négligeant rien pour ramener le calme dans la province. A Nantes, le tumulte, aussi violent et aussi général qu'à Rennes, à l'occasion des nouveaux édits, ne s'y produisit pas de façon aussi inopinée. Le « murmure de la populace y grondait déjà fortement, » quand la nouvelle, qui y parvint le 20 avril, des troubles survenus à Rennes « épouvanta les principales per sonnes. » En l'absence du marquis de Molac, gouverneur de la ville, M. de Morveaux, gouverneur du château et lieutenant du roi, après s'être entendu avec le maire et les échevins pour aviser aux meilleurs moyens de prévenir une sédition et au besoin de la réprimer, avait résolu d'employer à cet effet la garnison du château, alors composée d'une compagnie du régiment du Dauphin'2).
Tel ne fut pas l'avis de M. de Jonville, commissaire des guerres, qui leur représenta fortement combien il était dangereux pour l'autorité du roi d'exposer une force aussi faible au milieu d'une semblable agitation et de laisser ainsi pendant ce temps le château à la merci d'un coup de main. (1) Lettre de M. du Guémadeuc à Colbert, 20 avril 1675. Documents, n° VI. (2) Lettre de M. de Jonville, commissaire des guerres, à Louvois, 20 avril 1675. Documents, n° Le moyen le plus sûr de prévenir l'orage était donc, selon lui, de suspendre pour quelques jours l'exécution des édits, de recommander pendant ce temps aux commis de ne se point trop montrer en public et d'attendre à connaître les intentions du roi. En mème temps qu'on enlevait ainsi à l'effervescence populaire son principal aliment, il importait de conserver les bourgeois dans la fidélité et l'obéissance aux volontés du roi.
Ce n'était pas chose aisée, car beaucoup ne cachaient pas qu'ils étaient résolus à ne point souffrir l'exécution des nouveaux édits et M. de Jonville dut leur faire entendre « que s'ils n'aportoient tout le tempérament possible non seulement de leur part, mais de travailler à l'introduire dans l'esprit de leurs voisins, qu'il pourroit leur en arriver à tous une punition qui leur seroit hon teuse et à leur famille et que c'estoit à des cervelles bien timbrées à aporter les bons ordres nécessaires en de pareilles rencontres(1). » Cependant la journée du 20 et celle du lendemain se passèrent sans alarmes, mais le 22, sur l'avis qu'on donna à M. de Morveaux que « le peuple se mutinoit, » celui-ci suivit sa première idée et sortit du château accompagné du maire, de quelques gentilshommes, de M. Ribier, capitaine du régiment du Dauphin et de 30 mousquetaires portant la mèche allumée et le tambour battant(2).
La vue des soldats augmenta le tumulte et il était à craindre qu'une collision se produisant sur quelque point entre eux et la foule, ne vint encore ajouter à l'efferves cence des esprits. Le danger fut pourtant conjuré, grâce aux soins de M. de Morveaux et de M. de Jonville, et « cette après dinée ne se passa qu'en cris que le peuple faisoit contre les gens qu'il apeloit maltôtiers. » Le soir venu, chacun se retira et l'on put croire que la rumeur était apaisée. Mais le lendemain 23, à la pointe du jour, elle recommença de plus belle. La foule, se répandant par les rues aux cris de : « Vive le Roi sans mal tôte, » se rua sur le bureau établi pour la vente du tabac et la (1) Lettre de M. de Jonville à Louvois, 20 avril 1675. Documents, n° VII. (2) Ibid., 23 avril 1675, Documents, n» X. marque de l'étain, brisa les portes et les fenêtres et, après avoir tout rompu, se disposa à aller également piller les bureaux du papier timbré et des devoirs de Bretagne.
Elle en fut empêchée par M. de Morveaux et M. de Jonville « accompagnés de 20 à 30 gentilshommes et des plus honnestes gens de la ville » qui tout le matin, et cette fois sans armes, s'en allèrent « tous à cheval, doucement par les rues, introduire le repos et la tranquillité. » Grâce à leurs efforts et à ceux de l'évèque de Nantes, qui avait parcouru la ville dans le même but, la foule se dispersa peu à peu. De leur côté, le maire et les échevins, réunis le matin à l'Hòtel de ville, avaient, sur les instances de M. de Morveaux, décidé de faire prendre les armes aux bourgeois les plus sûrs et les plus dévoués et dans l'après-midi firent occuper les principales portes de la ville (1). En mème temps, M. de Morveaux retenait au château, dans la crainte de nouveaux troubles, une compagnie du régiment de Champagne qui venait d'arriver, se dirigeant sur Brest (2).
En dépit de l'émotion considérable qu'elle avait causée, cette sédition se terminait donc sans incidents graves et, à part le pillage des bureaux du tabac et de l'étain, n'avait produit aucun dégât sérieux. La situation n'en était pas moins critique. Les bourgeois se montraient toujours hostiles à l'application des nouveaux édits, les habitants faisant partie des cinquantaines convoquées pour le rétablissement de l'ordre, refusaient de prendre les armes et n'obéissaient plus à leurs capitaines ; enfin, comme à Rennes, on voyait en grand nombre des étrangers suspects parcourant les rues et excitant aux troubles. « II semble qu'en toutes ces affaires-cy le diable s'en mesle, écrit M. de Jonville à Louvois, et que cela soit poussé d'une semence estrange, l'on voit quantité de gens icy qui n'ont rien vaillant, lesquels cependant tous les jours boivent et mangent et toujours (1) Lettre de M. de Jonville à Louvois, 23 avril 1675, Documents, n» X (2) Lettre de M. de Morveaux à Louvois, 23 avril 1675, Documents, n" yvres«. » L'étrange semence allait porter ses fruits et abou tissait, dix jours plus tard, le 3 mai, à une nouvelle sédition beaucoup plus sérieuse que la première (2).
Nous avons peu de renseignements précis sur cette seconde sédition, « des plus grandes et des plus considérables qui se soit jamais faite dans une ville1 3\ » écrit M. de Molac à Louvois le soir mème de ce jour. U semble bien qu'à part « les gros marchands de la Posse qui dans l'émotion populaire parurent soumis et fidèles ™, » toute la ville fut en émoi et livrée pendant quelques heures à la merci des révoltés. C'est un Bas-Breton des environs de Châteaulin, Goulven Salaùn, « misérable valet de cabaret, » qui, montant à l'horloge de la ville, une chandelle à la main, parait avoir donné le signal de sonner le tocsin <5>. La foule fit-elle une tentative contre le château , c'est ce que permet jusqu'à un certain point de supposer la lettre écrite par M. de Molac à Louvois ; elle s'attaqua du moins aux bureaux du papier timbré que le gouverneur avait fait placer dans le voisinage, les pilla et menaça d'y mettre le feu.
C'est sans doute dans cette circonstance que la femme d'un menuisier de Nantes, Michelle Roux, d'úeY Eveillonne, fut arrêtée et conduite au château. A en juger par les poursuites exercées plus tard, l'Eveillonne aurait été, avec une autre femme, la Le jeune, un boucher et un tripier, à la tète du mouvement. Son rôle fut en réalité beaucoup moins important et l'on ne put dans la suite arriver à établir contre elle d'autre charge qu'une querelle particulière avec un commis du papier timbré. La nouvelle de son arrestation n'en exaspéra pas moins les séditieux qui, se saisissant de l'évèque, sorti pour essayer de les calmer, renfermèrent et menacèrent de lui in- (1) Lettre de M. de Jonville à Louvois, 23 avril 1675, Documents, n° X. (2) II convient de placer entre ces deux dates une nouvelle sédition qui éclata à Rennes le 25 avril et eut pour objet le pillage du temple protestant de Cleuné (A. de la Borderie, op. cit., p. 20).
(3) Lettre de M. de Molac à Louvois, 3 mai 1675, Documents, n° XI. (4) Lettre du marquis de Lavardin à Colbert, 1er juin 1675, Documents, n» XXVI. (5) Lettre de M. de Jonville à Louvois, 29 juin 1675, Documents, n° LXIV. fliger le même traitement qu'on ferait subir à l'Eveillonne. M. de Molac ne crut pouvoir mieux faire que de mettre celle-ci en liberté, et la foule, satisfaite de ce triomphe, se dispersa. N'ayant alors avec lui que trois compagnies des régiments du Dauphin, de Champagne et de Normandie, manquant de blé et de poudre, M. de Molac ne pouvait d'ailleurs agir autrement. II n'en était pas moins partisan d'une répression sévère, con sidérant que cette sédition « peut avoir de très fascheuses suites si l'on n'en arresté le cours en faisant punir les plus mutins'1'. » C'est de cette répression que le duc de Chaulnes va devenir, d'après les instructions de Louvois et du roi lui-même, le prin cipal agent.
Chapitre III La
RÉPRESSION A NANTES — NOUVEAUX TROUBLES A RENNES (mai— juin 1675). Venant après l'émeute de Bordeaux et au moment où l'on apprenait que cette ville n'avait pas craint d'envoyer des députés en Hollande pour demander un appui'2', les troubles de Bretagne étaient de nature à faire naître de sérieuses appréhensions. Si, au jugement de témoins oculaires et d'esprits modérés comme le marquis de Molac, ces troubles exigeaient une sévère répres sion, il ne faut pas s'étonner que la Cour en ait éprouvé une vive irritation et résolu d'y mettre promptement fin. Les instructions adressées au duc de Chaulnes ne laissent, d'ailleurs, aucun doute sur la volonté du roi à cet égard. « Le roi, écrit Louvois au marquis de Molac, le 9 mai, est résolu de faire un grand exemple qui contiendra les habitants à l'advenir'3'. » En (1) Lettre du marquis de Molac à Louvois, 3 mai 1675.
Documents, n° XI. (2) Lettre de M. de Sève, intendant de Guyenne, à Louvois, 1er mai 1675 (Arch. du Ministère de la guerre, vol. 440, fol. 2). (3) Lettre de Louvois au marquis de Molac, 9 mai 1675. Documents, n» même temps que le Parlement de Rennes est invité à rechercher et à poursuivre les auteurs et coupables des séditions'1', des ordres sont donnés pour l'envoi en Bretagne de troupes qui permettront au duc de Chaulnes d'assurer l'exécution des arrêts qui seront rendus, « Sa Majesté, lui écrit Louvois, n'estant pas résolue de souffrir plus longtemps la mauvaise conduite de quelques-unes des villes de Bretagne et voulant y faire faire des exemples assez sévères pour pouvoir contenir le reste de la province'2'. » Ces troupes, composées d'un bataillon du régiment de la Couronne et de six cents archers des maréchaussées de France, devront d'abord se diriger sur Nantes, occuper les principales places et y vivre aux dépens de la ville tout autant que le duc de Chaulnes l'estimera nécessaire « pour faire un rude exemple. » Celui-ci profitera de leur séjour « pour faire exécuter à mort ceux qui se trouveront convaincus d'avoir eu part dans les séditions passées. » Et le ministre ajoute : « le Roi désire qu'après cela vous en fassiez autant à Rennes. » Rentré dans cette ville dès le 2 mai au soir, le duc de Chaulnes s'était aussitôt appliqué à y ramener le calme, invitant le Par lement à faire rétablir les bureaux des nouvelles impositions, détruits dans la dernière sédition et faisant veiller par des com pagnies de bourgeois à la sécurité de la ville.
Tout en étant convaincu de la nécessité d'une répression, il redoutait l'impression que produirait dans la province l'envoi des troupes annoncées, et, dès le 15 mai, dans une lettre à Louvois, demandait leur rappel 3 . Cinq jours plus tard, il partait pour Nantes. Depuis la violente émotion du 3 mai, cette ville était rentrée dans le calme, et rabattement semblait avoir succédé, au moins chez les bourgeois, à l'effervescence des jours précédents. Dès le 6, le maire et les échevins décidaient d'envoyer des députés à Rennes pour féliciter le duc de Chaulnes sur son arrivée dans (1) Ordre du roi à M. de Breteuil, 8 mai 1675. Documents, n° XII. (2) Lettre de Louvois au duc de Chaulnes, 8 mai 1675. Documents, n° XIII. (3) Lettre du duc de Chaulnes à Louvois, 15 mai 1675. Documents, n° la province'1'.
C'est aussi avec les marques de la plus entière soumission que, quelques jours plus tard, ils écoutaient la lecture de la lettre de Louvois annonçant l'envoi des troupes et dépu taient vers M. de Molac un ancien Président des Comptes, ancien maire de la ville, pour « protester au nom de toute la Commu nauté de faire tout ce que Sa Majesté ordonnera'2'. » Ce n'est pas, d'ailleurs, au marquis de Molac qu'allait incomber la tâche d'assurer l'exécution des ordres du roi. Accusé de faiblesse lors de la dernière révolte, il venait d'être rappelé à la Cour et allait y justifier sa conduite, « laquelle, écrit-il à Louvois, a été tel lement masquée et si fort déguisée contre toutes les vérités connues que je m'estimerois indigne de vivre si je manquois à faire connoistre à Sa Majesté les motifs de telles calomnies'3'. » C'est le 22 mai que son successeur, le marquis de Lavardin, fit son entrée solennelle à Nantes, aux côtés du duc de Chaulnes.
Poussé à cette place par la faveur de Colbert, M. de Lavardin ne devait pas tarder à se montrer inférieur à son rôle et allait être rappelé quelques mois plus tard. Rien d'ailleurs ne pouvait donner une définition plus exacte de son talent que lui-même quand il écrivait au marquis de Seignelay que, « désespérant de faire quelque chose de grand au pays nantois, » il serait obligé, « à l'exemple d'un des héros de Rabelais, de se contenter de médiocrité. » Pour le moment du moins, les effets de cette médiocrité allaient être atténués par la présence du duc de Chaulnes. Celui-ci, en se rendant à Nantes, avait un double but : punir les auteurs des troubles et rétablir les anciens bureaux. Si la répression n'y fut pas aussi sanglante ni aussi étendue que le demandait Louvois, elle aboutit pourtant en peu de jours à y faire de nouveau régner la tranquillité.
Le duc de Chaulnes, à son entrée, avait ordonné qu'on arrêtât cinq des personnes les plus fortement soupçonnées d'avoir pro- (1) Arch. munie, de Nantes, BB 48. (2) Lettre du marquis de Molac à Louvois, 18 mai 1675, Documents, n° XVIII. (3) Ibid. voqué les derniers troubles, mais quatre avaient aussitôt pris la fuite. L'autre était ce misérable valet de cabaret, Goulven Salaùn, bas-breton des environs de Châteaulin, coupable d'avoir monté à l'horloge de la ville, le 3 mai, pour sonner le tocsin. Ce fut la première victime. Son procès lui ayant été fait en deux jours, il fut condamné à mort par sentence du Présidial, le 22 mai, remis à René Chaumoin, exécuteur criminel, après avoir été soumis à la question, et pendu sur une « place publique de la ville, » sans doute la place du Bouffay, ce qui ne fut pas sans quelque murmure, car, pendant ce temps-là, nous dit M. de Jonville, « la plus grande partie des habitans, grondans, disoient entre eux qu'on avoit bien fait de s'attaquer à un bas breton, que si l'on eust entrepris d'arrester des gens de la ville pour les mettre à mort, ainsy qu'on faisoit de ce vallet, qu'ils auroient plustost esté tous pendus que de le souffrir et que pour cela ils se seroient tous sacrifiez (1). » Parmi les personnes qui s'étaient empressées de quitter Nantes lors de l'arrivée du duc de Chaulnes, figurait cette Michelle Roux, dite YEveillonne, arrêtée le 3 mai, et que le marquis de Molac avait dû remettre aussitôt en liberté.
Bien que le Pré sidial n'eût trouvé contre elle aucune charge sérieuse et que de l'avis mème du duc de Chaulnes « elle ne fust pas, dans le fonds, fort criminelle, » celui-ci crut toutefois devoir prononcer son bannissement de la province, « sa fuitte estant une marque assurée de sa mauvaise conduitte et une conviction du crime dont elle est accusée d'avoir causé les derniers troubles'2'. » Mais c'est en vain, paraît-il, que le duc de Chaulnes voulut appliquer la mème peine au mari de cette femme, un menuisier, celui-ci lui ayant répondu hautement « que luy ny sa femme n'estoient pas les coupables en rien, qu'il ne sortiroit pas la ville quelque commandement qu'il luy en seroit fait, qu'il aymoit autant estre pendu que d'estre obligé de quitter sa patrie et son (1) Lettre de M. de Jonville à Louvois, 29 juin 1675.
Documents, n" LXIV. (2) Ordonnance du duc de Chaulnes, du 30 mai 1675. Documents, n° bien. » Ainsi, ajoute M. de Jonville, dans sa lettre du 29 juin, « ledit menuisier est toujours demeuré dans Nantes où il travaille dans sa boutique W. » Les charges recueillies par le Présidial, au cours des premières informations, amenèrent pourtant d'autres poursuites, d'ailleurs peu nombreuses. Le 4 juin, nous apprenons, par une lettre du marquis de Lavardin, la mort dans sa prison « d'un des accusés qui avoit reçeu une blessure à la dernière émotion et par là a échappé le juste chastiment qu'il méritoit; » le 8 juin, l'arres tation d'un autre accusé à qui l'on faisoit le procès par contu mace ; le 15, nous trouvons encore mention de deux accusés à qui on a réglé le procès à l' extraordinaire et dont l'un, Jean Guyon, savetier, fut, le 21 suivant, condamné à être « attaché et pilorisé au carcan de la place de Bouffay. » Si le juge criminel et le procureur du roi au Présidial « font admirablement bien leur charge, » ils doivent pourtant relâcher plusieurs accusés contre lesquels ils n'ont pu réunir de charges suffisantes. « C'est un crime bien public que la sédition, écrit M. de Lavardin, et avec une infinité de témoins on a de la peine à trouver des preuves convainquantes (2', » et il se contente de faire éloigner de la ville « quelques créatures tumultueuses contre qui on ne pouvait rien trouver pour leur faire leur procès selon les formes'3'. » En même temps, les bureaux des devoirs étaient de nouveau ouverts et dès le 28 mai, le duc de Chaulnes pouvait annoncer à Louvois leur entier rétablissement.
Beaucoup avaient été envahis et pillés dans la journée du 3 mai, et les commis demandaient avec instance qu'on les indemnisât des pertes qu'ils avaient subies en cette occasion, non sans exagérer fortement d'ailleurs la grandeur de ces pertes. Le duc de Chaulnes les accuse même formellement d'avoir, en certains cas, provoqué (1) Lettre de M. de Jonville à Louvois, 29 juin 1675. Documents, n" LXIV. (2) Le marquis de Lavardin à Louvois, 15 juin 1675. Documents, n° XLII1. (3) Le marquis de Lavardin à Colbert, 4 juin 1675. Documents, n° les troubles : « La pluspart ont faict ce qu'ils ont peu pour estre pillez après avoir osté de chez eux ce qu'il y avait de meilleur. » C'est ainsi que l'un d'eux, à Nantes, avait fait une déclaration en forme qu'il possédait 250,000 livres dans un coffre-fort.
Sur l'ordre de M. de Morveaux, le coffre-fort fut enlevé, transporté au château, ouvert en présence du premier président de la Chambre, et l'on n'y trouva que 14,000 francs et des billets pour 50,000 livres. Quant aux pertes réellement subies et pour lesquelles les réclamations des commis furent reconnues fondées, le gouverneur crut « qu'il serait avantageux d'en rendre les bons bourgeois responsables pour les engager à s'opposer aux désordres et à les prévenir a>. » C'est aussi à la communauté qu'incomba, conformément du reste aux ordres de la Cour, le soin de fournir aux frais du logement des troupes qui venaient d'être dirigées sur Nantes. Le duc de Chaulnes avait en vain demandé leur rappel et écrit à leurs chefs pour les prier de suspendre leur marche. Louvois ne veut rien changer aux ordres donnés, et, le 27 mai, lui notifie de nouveau que l'intention de Sa Majesté est que ces troupes « séjournent dans Nantes et y vivent aux dépens des habitans jusqu'à ce qu'une justice plaine et entière y ait esté faite des séditions passées (2). » Le bataillon de la Couronne n'est pas encore entré dans la ville, que le 2 juin, le duc de Chaulnes exprime de nouveau à Colbert le désir de le voir s'éloigner bientôt, attendu « qu'il ne pourra y estre que beaucoup à charge à ceux qui n'ont point trempé dans les derniers mouvements(3). » M. de Jonville accuse, il est vrai, le duc de Chaulnes et le marquis de Lavardin d'avoir, de leur propre autorité, promis aux maire et échevins de les préserver des troupes moyennant une somme de dix mille livres qu'on leur remettrait et dont ils auraient la libre disposition ™; mais il semble bien (1) Lettre du duc de Chaulnes à Colbert, 2 juin 1675.
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