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La Bretagne et le duc d'Aigullon. 1753-1770

Marcel Marion · 1898 · Scanned text

273,718 words · about 19 h 10 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Marcel Marion
Language
French
Published
1898
Length
273,718 words · about 19 h 10 min
Sections
16 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (16)
  1. Introduction about 40 min
  2. Chapitre II Travaux Publics about 28 min
  3. Chapitre III about 15 min
  4. Chapitre IV about 44 min
  5. Chapitre V L'administration Des about 25 min
  6. Chapitre VI about 58 min
  7. Chapitre VII Les about 2 h
  8. Chapitre IX Les about 39 min
  9. Chapitre X Les about 1 h 29 min
  10. Chapitre XI Les about 3 h 21 min
  11. Chapitre XII Le about 2 h 11 min
  12. Chapitre XIII Les about 1 h 14 min
  13. Chapitre XIV Le Bailliage D'aiguillon about 56 min
  14. Chapitre XV Les about 1 h 47 min
  15. Chapitre XVII Le about 53 min
  16. Chapitre XVIII Le Second about 1 h 9 min

Continue:

Introduction

M. le duc de Broglie a remarqué, avec beaucoup de raison, que de Inute notre histoire c'est celle du xvm» siècle, telle qu'elle étail traditionnellement présentée; qui a le plumal résisté à l'enquéte sérieuse, approfondie, laite sur pièces, à laquelle s'est livrée la critique contemporaine. Est-ce parce que la violence des passions déchaînées par les événements qui ont précédé la chute de Tan cien régime avait I rouble la sérénité des regards, el que cette his toire avait été, plus que toute autre, écrite sous la dictée de l'es prit de parti ? Est-ce tout simplement parce que l'abondance même des documents subsistant d'une époque si rapprochée de nous rendait la tache plus facile, el de semblables rectifications ne s'imposeraient-elles pas aussi pour d'autres périodes de notre his toire, si nous avions les mêmes moyens d'y porter la lumière ?

Si intéressante qu'elle soit, ce n'est pas ici le moment de discuter cette question. Toujours est-il certain qu'on a commis de graves erreurs en jugeant un grand nombre des hommes et des choses du \viiie siècle par ce que les contemporains en ont dit, et cette remarque devient encore plus spécialement vraie si on rapplique aux dernières années du règne de Louis XV, marquées par des événements graves, qui ont surexcité les passions, créé des ressentiments implacables, et amené une éclosion si abondante de libelles et de pamphlets que les clameurs du parti momentané ment vaincu se font, pour ainsi dire, encore entendre, et qu'il a réussi á imprimer sur la mémoire de ses adversaires comme une sorte de note d'infamie. Très sévère est donc le jugement porté d'ordinaire sur le fameux triumvirat qui a recueilli le pouvoir en 1770, dans des circonstances tellement critiques, à linlérieur et à 1 extérieur, que ses adversaires, s'ils eussent été justes, auraient dû plutôt, semble t-il, lui savoir gré de les avoir débarrassés d'un fardeau si redouta ble et d'avoir assumé la responsabilité apparente des conséquen ces funestes que leurs fautes étaient alors sur le point de produire.

De ces trois odieux personnages, Terray, qui fut le plus\brulal, Maupeou, qui fut le plus énergique, n'ont peut-être pas été, si durement traités qu'ils aient été d'ailleurs, ceux contre lesquels on

INTRODUCTION.

s'est déchaîné avec le plus de violence. Ce peu enviable privilège appartiendrait peut-être au duc d'Aiguillon, bien qu'il ait été le plus modéré. Et la raison en est simple : d'Aiguillon a été plus tôt, et par conséquent plus longtemps que ses futurs collègues, en butte aux attaques furieuses d'un parti particulièrement redou table par la persistance et l'acharnement de ses haines. ïetray n'était pas encore en vue, et Maupeou, dont la défection prochaine n'était pas soupçonnée, était encore l'idole des Parlements, que déjà d'Aiguillon était signalé par eux à l'exécration publique comme le tyran de la Bretagne, le despote éhonté qui avait prisa tâche de mettre à néant ses libertés traditionnelles, et le persécuteur impitoyable du plus glorieux et du plus vénéré de ses en fants. Telle est encore aujourd'hui l'idée que l'on se fait le plus géné ralement de son fameux commandement en Bretagne, et l'on n'a que l'embarras du choix pour noter sous la plume des historiens l'écho de ces accusations formidables.

Pour la plupart d'entre eux, d'Aiguillon fut le destructeur de son Parlement et le tyran de ses Etats, l'ennemi vindicatif et haineux de son procureur général, l'instrument contre lui des vengeances jésuitiques. Adversaire d'ailleurs implacable de la Bretagne tout entière, de ses lois, de ses privilèges, de sa noblesse, oppresseur de ses populations, il l'aurait traitée en pays conquis, n'aurait rien épargné pour y étouffer la vie politique qui tendait à s'y rallumer et pour courber la libre Bretagne sous le régime néfaste des pays d'élection ; il aurait été par excellence le champion du despotisme dans sa lutte contre l'indépendance provinciale, d'autant plus odieux qu'il aurait apporté dans cette guerre des procédés mielleux et de petites habi letés sournoises, employant l'espionnage, s'efforçant de semer la division dans les corps, dans les ordres, dans les familles, pour arriver plus facilement à ses fins.

Avec cela, doué de peu de talent et d'un petit esprit, médiocre comme général, lâche devant l'ennemi. On aurait, au contraire, vite épuisé la liste des histo riens qui se sont hasardés à porter de ses actes et de sa capacité un jugement plus favorable ('), et il semble même parfois que ceux qui le défendent n'osent pas aller jusqu'au bout de leur opinion. Tel M. Cruppi, qui dans son beau livre sur Linguet, amené à discuter les charges produites contre d'Aiguillon lors du fameux procès de 1770, en proclame hautement l'inanité, et conclut ce pendant que d'Aiguillon est un personnage trop suspect, trop jus tement décrié pour qu'on songe à signer sa réhabilitation, quoi- (') M. Vatel, dans son Histoire de A_sme du Barry, est le plus remarquable à cet égard.

INTRODUCTION.

III qu'il faille pourtant reconnaître « que la preuve de ses méfaits n'était point dans la procédure » (*). Nous osons en appeler de M. Cruppi, historien, à M. Cruppi, magistral, de ce que cette appréciation a d'insuflîsant. S'il avait à juger un homme pour suivi par la haine la plus furieuse, dont les actes, dont les pensées mêmes, pendant une quinzaine d'années, aient été scrutés, fouillés, soumis à la critique la plus minutieuse et à l'examen le plus impitoyable, et qu'on ne trouvât à produire contre cet homme que des accusations invraisemblables et des racontars ridicules, il conclurait sans hésiter à un arrêt d'acquittement solennel. La question est uniquement de savoir si, en effet, les accusa teurs de d'Aiguillon ont fourni des preuves de leurs allégations, s'ils ont vu juste, et il nous a semblé qu'il y avait là un problème historique des plus intéressants, moins à cause de la personnalité mème de ce ministre, qu'à cause du rôle prépondérant qu'a joué « Taffaire de Bretagne » à cette époque de notre histoire, et des conséquences politiques considérables qu'elle a produites.

Amené par des travaux antérieurs à constater combien cette accusation de despotisme, si aisément prodiguée alors contre les représentants de Tautorité centrale dans les provinces, était en général exagérée et dénuée de fondement : combien était grand au con traire leur désir d'éviter avec les pouvoirs locaux, et notamment avec les Etats et les Parlements, des conflits très redoutés et en effet très redoutables : combien la loi perdait en passant par leurs mains de son inflexibilité et la fiscalité de sa rudesse ; ayant vu nombre d'exemples de la faiblesse du pouvoir central, de la timidité de ses agents, et de la résistance victorieuse opposée par les privilèges locaux aux moindres tentatives d'innovation, nous devions naturellement nous demander si Topinion la plus généralement accréditée sur les agissements de d'Aiguillon en Breta gne répondait bien à la réalité des faits.

L'importante publication de M. Carré (!) venait encore accroître Tintérêt de ce problème, en modifiant quelques-unes des idées reçues, et en démontrant Tindispensable nécessité de diminuer la hauteur du piédestal sur lequel avait placé M. de la Chalotais et ses amis Tadmiration intempérante d'un grand nombre de panégyristes trop zélés. Un séjour de. plusieurs mois que noiís eûmes alors à faire en Breta gne nous permit de commencer des recherches, poursuivies de puis dans un grand nombre de dépôts publics, ainsi que dans les dépôts particuliers dont Taccès nous a été possible. C'est le résultat de ce travail que nous apportons aujourd'hui. (>) Cruppi, Linguet, 1893, p. 216, 227. (!) La Chalotais et le duc d'Aiguillon. Correspondance du chevalier de Fon tette, Carré, Paris, 1893. IN'ltlODUCTION Nous avons cherché des preuves des vexations et des crimes du duc d'Aiguillon, el nous n'en avons trouvé aucune.

Loin d'avoir déclaré la guerre aux privilèges de la Bretagne, il n'a pas hésité au contraire à les défendre contre les atteintes que le pouvoir central était fort tenté de leur porter. II a plaidé, parfois avec une grande et môme une excessive énergie, la cause de ses Etats, de ses libertés. voire même de ses préjugés. II a eu en main.-, les moyens de se débarrasser de Topposition gênante qu'il rencontrait dans ces assemblées, et il a évité d'en faire usage. II a sincèrement cherché, tout en restant l'homme du roi, _ être aussi le protecteur de la province, et il y a joui pendant longtemps d'une réelle popularité. U l'aurait conservée, même après le procès des jésuites, au sort desquels il fut plutôt indifférent, sans la mauvaise querelle que lui suscitèrent quelques magistrats turbulents et décidés à se défaire d'un commandant trop actif el trop clairvoyant à leur gré, querelle dont les privilèges de la province furent beaucoup moins la cause que le prétexte.

Fort habilement, Topposition bretonne transporta la lutte sur le terrain qu'elle savait être le plus défavorable au duc d'Aiguillon et accrédita la fable d'une alliance étroite entre ce commandant et les jésuites, d'une participation active de cette société aux troubles de la provinc -, alors qu'elle ne pouvait pas ignorer que c'était un janséniste avéré, M. de Laverdy, qui avait voulu les mesures contre lesquelles elle protestait le plus vigoureusement. Cetle tactique lui valut, outre Tappui de la province, toujours facile à obtenir dès qu'on mettait en avant les grands mots de franchise et de liberté, celui du parti philosophique et de Topinion publique dans le royaume, et elle réussit à accabler sous le poidd'une impopularité inouïe l'homme dont elle avait juré la perte. Elle ne l'oblint pas cependant sans peine, car elle trouva en d'Aiguillon t. n homme capable de lui résister et n'entendant pas abandonner aux parlementaires une victoire aussi facile que beaucoup d'autres commandants de province.

De là une lutte acharnée, marquée, comme toujours, par des excès et des violence de part et d'autre, où Topposition eut pour elle l'ardeur de ses haines, la /violence de ses pamphlets et la complicité d'une partie du ministère, et où le commandant eut contre lui Tincohérence des actes de l'autre partie. Tour à tour violente pu faible. la politique sans suite du pouvoir contribua singulièrement à aggraver et à prolonger la crise : et, quand sa persévérance eut été lassée par la ténacité de la faction hostile, il n'hésita pas à aban bonner le duc d'Aiguillon et les hommes qui avaient consenti à le servir. Si les chefs principaux de Tagitation parlementaire eu rent à subir une longue détention (moins dure toutefois qu'ils ne l'ont prétendu) et plusieurs instructions judiciaires, d'une régu-

INTRODUCTION.

V larité fort contestable, pour des crimes qui n'ont pas été juridi quement démontrés, quoique la réalité en reste d'ailleurs fort probable, tous finirent tôt ou tard par triompher, se montrèrent implacables dans leurs vengeances, et inventèrent d'odieuses accusations contre Tancien commandant, dont le seul crime se trouve être, en définitive, d'avoir encouru de leur part une haine qui n'eut peut-être jamais d'égale. Autant il est contraire à la vérité historique de représenter d'Aiguillon sous des couleurs atroces, autant il serait faux d'ail leurs de prétendre en faire un politique impeccable et un héros exempt des faiblesses ordinaires de Thumanité. Ses justes ressen timents contre M. de la Chalotais l'ont entraîné parfois à d'injustes appréciations, à des déterminations regrettables. II lui a rendu haine pour haine, et ceci, vrai de d'Aiguillon, Test plus encore des personnes de son entourage habituel.

Placé dans des circonstances extrêmement difficiles, où il était presque impossible de ne pas commettre de . fautes, il s'est parfois singulièrement trompé. On relèvera de sa part des contradictions, des erreurs. Mais souvent elles ont elles-mêmes prouvé en saveur de sa modération et fait voir qu'il n'y avait pas en lui Tétoffe d'un despote orgueilleux et intraitable. II a rendu en somme à la Bretagne, dans la guerre et dans la paix, de précieux services, que la partialité la plus outrée a pu seule méconnaître : et il a toujours manifesté ses préférences pour une politique de conciliation et de ménage ment. Et, à ne considérer même que ses intérêts, il n'en pouvait être autrement. Se connaissant à Versailles un grand nombre d'ennemis désireux d'entraver son avenir et de lui imputer la responsabilité de tout ce qui pourrait se produire de fâcheux en Bretagne, il devait naturellement pencher pour une politique pru dente, voire même timorée.

Avec un roi soucieux avant tout de sa tranquillité, un ministère où il comptait des ennemis déclarés et des amis peu sûrs, il avait tout à perdre à ce qu'il se produisit des troubles dans sa province, et .'événement, d'ailleurs, Ta bien prouvé. Tels sont les principaux points qui seront traités, et nous Tes pérons, démontrés dans le cours de cette étude. C'est pour nous un plaisir d'exprimer ici notre gratitude aux nombreuses personnes qui ont bien voulu faciliter nos recher ches : M. Parfouru, archiviste d'Ule-et-Vilaine; M. Vétault, biblio thécaire de la ville de Rennes; M. Girault-Mangin, de la bibliothèque de Nantes. Nous devons surtout beaucoup aux personnes qui ont bien voulu nous ouvrir l'accès de leurs archives particulières; communication d'autant plus précieuse que c'est dans ces documents d'ordre confidentiel qu'on a le plus de chance de trou- VI

INTRODUCTION.

ver la vérité sur les événements et sur les hommes de cette épo que troublée, et que beaucoup de ces correspondances particu culières restent encore entre les mains de leurs détenteurs, inac cessibles à la curiosité des historiens, comme nous avons pu nous en convaincre personnellement. M. le comte de Chabrillan nous a communiqué le Journal du commandement du duc d'Aiguillon rédigé sous les yeux du duc, à une date probablement postérieure à 1780, par son secrétaire et ami, M. d'Abrieu : inédit, sauf quel ques pages qu'en avait citées M. de Carné, ce journal est précieux en ce qu'il donne Tappréciation personnelle du duc d'Aiguillon : il ajoute d'ailleurs peu de chose aux faits déjà connus, et ne parle guère que des tenues d'Etat». Enfin, grâce à l'obligeante entre mise de M. Saulnier, conseiller à la cour de Rennes, à la complai sance et à Térudition duquel nous avons largement et fréquem ment recouru, nous avons obtenu de M. Pelage de Coniac, de Rennes, communication de documents fort importants, les lettres adressées par M. de Robien, procureur général syndic des Elats de Bretagne, à son frère, M. de Coniac (*) pendant les années 1703-1770.

M. de Robien, résidant souvent à Paris où il représentait les Etats, était au courant de beaucoup de choses, et ses lettres fournissent souvent des détails curieux, bien que la peur de se compromettre Tempêche quelquefois de dire tout ce qu'il sait : peur assez naturelle, car en ce temps-là « les chevaux de poste savaient lire les lettres » (2j. Ce n'est même pas le moindre intérêt de sa correspondance que de faire voir à quel point la vie était devenue difficile, au milieu de ces passions furieuses, pour quiconque ne voulait s'inféoder à aucun parti. M. de Robien était dans ce cas : il aimait d'Aiguillon, moins les gens de son entou rage, et ne détestait pas M. de la Chalotais, dont il fait parfois l'éloge. C'est précisément ce qui donne à son témoignage un très grand prix. La rédaction de cet ouvrage offrait des difficultés toutes particulières.

Le récit de neuf tenues d'Etats successives, où se rencon trent presque toujours les mêmes questions et les mêmes procédés d'obstruction, présente naturellement une certaine monotonie. Les Etats de Bretagne mettaienl à dure épreuve la patience de ceux qui avaient mission de les tenir : nous nous sommes efforcé de ne pas soumettre à la même épreuve la patience de ceux qui lisent leur histoire, en élaguant tout ce qui n'était pas indispensable. (') Marie-Anne-Geneviève de Brilhac, successivement mariée à M. de Robien, seigneur de Coetsal et k M. de Coniac, conseiller au parlement de Rennes, avait eu de ces deux mariages, entre autres enfants, M. de Robien, procureur général syndic des Etats, et M. de Coniac, sénéchal de Rennes. ("-) Everat, La sénéchaussée d'Auvergne, p. 144. Es LE DUC D'AIGUILLON CHAPITRE PREMIER LE DUC D'AIGUILLON : SES DÉBUTS EN BRETAGNE Emmanuel- Armand Vignerot du Plessis de Richelieu, duc d'Aiguillon, était le troisième héritier de Marie-Madeleine Vignerot, dame de Combalet, nièce du cardinal de Richelieu, en faveur de laquelle la terre d'Aiguillon, qui comprenait de notables parties de l'Agenais et du Condomois, avait élé érigée en duché en 1642.

II naquit le 31 juillet 1720, de Armand- Louis, comte d'Agenais puis duc d'Aiguillon, qui avait fait reconnaître son droit au titre de pair de France par arrêt du Parlement de Paris du 10 mai 1731, et de Anne-Charlotte de Crussol d'Uzès ('). Dès l'âge de 17 ans, il entra au service, où la guerre de succession d'Autriche lui fournit bientôt l'occasion de se distinguer ; en 1742, il fait partie de l'armée envoyée en Ravière, à la tête du régiment de Rrie, dont il est colonel depuis 1739; en 1744, il passe en Italie et reçoit une grave (') Mma d'Aiguillon mère, la grosse duchesse, ou la bonne duchesse, a tenu une grande place dans la société du temps. Très répandue dans le monde des philoso phes et des gens de lettres, elle a été Tamie de Montesquieu, de M"1 du Deffand. Elle fit vigoureusement campagne pour d'Alembert lors de Télection de celui-ci à l'Académie, en 1754.

Lors du procès de La Chalotais, puis du procès de d'Aiguillon, elle a résolu ce problème de continuer à professer pour son fils des sentiments vraiment maternels; et d'être en mime temps bien vue dans le salon de Mme du Deffand, qui reiid plus d'une fois hommage à sa modération. On la savait peu amie des jésuites. Elle est morte le 15 iuin 1772. Elle a laissé quelques traductions d'ouvrages anglais. d'Aiguillon. blessure à la tête, à l'attaque de Château-Dauphin (19 juillet) ; il est de nouveau blessé dans la même campagne, à la journée de Coni (30 septembre) ; ce qui ne l'empêche pas de prendre part à la plupart des actions de la campagne de 1745. Fait prisonnier dans Asti (4 mars 1746) avec toute la garnison française, il est échangé en juin 1747, court rejoindre l'armée, et assiste aux derniers combats de cette guerre livrés autour de Gênes pour délivrer cette ville des Autrichiens vainqueurs (').

II avait élé fait brigadier le 2 mai 1744, maréchal de camp le ltr janvier 1748. En somme, d'honorables états de service : lorsque plus tard on l'accusera d'avoir manqué de bravoure au combat de Saint-Cast, on calomniera doublement et de la manière la plus inique, et son rôle dans cette jour née fameuse, et toute sa conduite passée. Un des innombrables pamphlets qui furent lancés contre lui associe le souvenir de ses exploits guerriers à celui d'exploits d'une autre nature : C'est en servant Mars et l'Amour Que d'Aiguillon devint ministre : De son oncle il eut tour à tour L'humeur, l'esprit et l'art sinistre. Le pamphlet dit vrai, du moins en partie. Ses bonnes for tunes, qui durent, selon toute apparence, être nombreuses, furent en tout cas éclatantes, puisqu'il ne fut rien moins que le rival, et quelque temps, le rival préféré, du roi lui-même.

Vers l'áge de vingt ans, beau, spirituel, très recherché à la cour, il était, parait-il, assez séduisant pour avoir inspiré un tendre attachement à M'"e de la Tournelle ; et par un bizarre contraste, sa fortune politique, qui devait arriver à son apo gée par la faveur déclarée de Mme du Rarry, risqua peut-être d'être entravée au début par celle de la future duchesse de Châteauroux. Tous les nouvellistes du temps ont connu et noté la passion de M"18 de la Tournelle pour le jeune comte d'Agenais, passion poussée au point de Lavoir fait hésiter d'abord à accueillir les avances royales ('-). Louis XV, si peu (') Le titre de noble génois, qui figura depuis dans la longue série de ses titres et qualités, rappelle cet épisode, et la reconnaissance de cetle république qui l'ins crivit sur son livre d'or.

(J) D'Argenson, nov. 1740, nov. 1742; Luynes, nov. 1742. Quand M»» de la Tour nelle se fut laissé séduire par la grandeur de la place que le roi lui offrait, sans FAMILLE DU DUC D'AIGUILLON 3 jaloux qu'il fùt de son naturel (et il n'en a donné que trop de pivuves), parait cependant n'avoir pas vu sans un certain dépit ce rival dont il n'aurait pas triomphé, si la lutte avait été égale. Tel fut peut-être le premier principe de cette espèce de froideur et de défiance qu'il marqua dans différen tes circonstances à d'Aiguillon, alors même qu'il déployait toute la puissance royale pour le défendre, et qui en 1771 retarda de six mois son arrivée au ministère. Toujours est-il que le roi aimait assez, dans les railleries qu'il ne se privait pas quelquefois de lancer contre le duc, à évoquer le souvenir « du bon tour qu'il lui avait joué » (').

D'Aiguillon tenait d'ailleurs à trop de personnages de la cour, et à des personnages trop importants, pour que cette nuance de mauvaise humeur, si vraiment mauvaise humeur il y eut, ait pu avoir pour lui des suites fâcheuses. II était naturellement prédestiné par ses parentés et ses alliances à jouer un rôle des plus importants. Arrière petit-neveu du cardinal de Richelieu, neveu du maréchal de Richelieu, apparenté à M. de Maurepas, il était devenu, par son ma riage (4 févr. 1740) avec Louise-Félicité de Rréhan, fille unique du comte de Plélo, ce fameux ambassadeur en Dane mark qui s'était fait tuer si héroïquement sous les murs de Dantzick, le neveu du secrétaire d'Etat de la maison du roi, le comte de Saint-Florentin ("). En outre, M"0 de Plélo avait la protection déclarée de la reine Marie Leczinska, qui, reconnaissante envers un défenseur aussi énergique de la cause paternelle en Pologne, lui avait fait avoir une pension de 10,000 1. et Pavait attachée à sa personne comme dame du Palais en 1748.

M. de Crussol d'Uzès, neveu de M1"8 d'Ai guillon mère, très bien vu de l'infant don Philippe, duc de avoir aucun goût pour lui personnellement V, 96), elle ne lui fit pas mystère de rattachement qu elle avait pour M. d'Agenais ; et d'autre part la passion de celui-ci était toujours des plus vives (Luynes, V, 300, janvier 1744). Lorsque le comte d'Agenais fut blessé au siège de Château-Dauphin, on disait que la duchesse se sentit blessée du mème coup : elle se serait même, parai t-il, évanouie en apprenant cette nouvelle. Aussi le roi n'était-il nullement exempt de querelles dans son faux ménage : « On prétend, lit-on dans le Journal de police publié à la suite du t. VIII du Journal de Barbier, qu'il y a eu quelques difficultés entre le roi et Mme de la Tournelle, à l'occasion d'une lettre du duc d'Agenais » (5 janvier 1743).

(lj Lettre de LouisXV àChoiseul, vers la fin de 1770 (-...u. de Paris, IV, 1829). (*) Le comte de Plélo avait épousé en 1722 Louise Phélypeau.x de la Vrillière, sœur du comte de Saint-Florentin. Parme, fut ministre plénipotentiaire à cette cour, et une de ses filles eut pour parrain et marraine l'infant et l'infante en 1753. Toutes ces parentés et alliances devaient faire du comte d'Agenais un des personnages les plus en vue de cette faction qui gaidait envers Mme de Pompadour une attitude hostile ou tout au moins malveillante, cultivait l'amitié de la famille royale et à la tête de laquelle furent tour à tour M. de Maurepas, le maréchal de Richelieu, le comte d'Argenson : faction que l'on ne saurait appeler royaliste, le mot étant dépourvu de sens pour cette époque où personne n'avait encore ni le désir d'une révolution, ni même l'idée qu'elle fùt possible : mais qui regrettait les défaillances du pouvoir, l'abandon des traditions gouvernementales de Richelieu et de Louis XIV, déplorait les concessions faites à l'esprit parlementaire et au jansénisme, se défiait des idées nouvelles, goûtait peu les philosophes, et notait avec inquiétude des symptômes menaçants de dissolution dans l'Etat.

C'est à ce groupe qu'appartenait d'Aiguillon, que son caractère essen tiellement autoritaire et hostile aux gens brouillons et tra cassiers, pour employer des expressions qui reviennent souvent sous sa plume, aurait d'ailleurs rangé naturellement dans le camp opposé aux frondeurs et aux mécontents. Tou tefois, esprit éclairé et exempt de préjugés, en même temps que courtisan habile et délié, il ne s'asservit jamais aux passions et aux rancunes d'un parti : son antipathie pour les Parlements ne le rangea point parmi les défenseurs obstinés des prétentions du clergé, son peu de goût pour les jansénistes ne fit nullement de lui un ami bien chaud des jésuites, pas plus que sa parenté avec Maurepas et Richelieu et son amitié avec le Dauphin ne l'empêchèrent de rechercher, d'obtenir et de conserver longtemps la faveur déclarée de Mmo de Pompadour et même, pendant quelque, temps, de Choiseul.

Devenu duc d'Aiguillon et pair de France par la mort de son père, le 31 janvier 1750, il dut encore attendre quelques années avant d'occuper un de ces postes importants auxquels il semblait destiné. Des voyages à Parme, où il jouissait d'un grand crédit auprès de l'infant et de l'infante, et de son cou sin le ministre de France : une longue querelle avec les corps de ville d'Agen et de Condom, ainsi qu'avec les prési- ÉTAT DE LA BRETAGNE EN 1753 5 diaux el sénéchaussées de ces deux villes « qui, voulant se donner des airs de capitale et se distinger par de mauvaises façons » (*), refusaient de lui rendre, lors de sa première entrée dans son fief, les mêmes honneurs qui avaient été rendus en 1642 au fondé de pouvoir de Mme d'Aiguillon, et qui ne cédèrent que tardivement et de mauvaise grâce, remplis sent assez obscurément les années 1751 et 1752.

C'est avec Tannée suivante, celle où d'Aiguillon reçut le commandement de la Rretagne, que commence véritablement son his toire. Le poste était beau, mais dangereux. Aucune province du royaume n'avait conservé autant d'autonomie que ce petit pays, passionnément attaché à ses privilèges, dont le plus important était de ne payer que les subsides consentis par ses États et enregistrés par son Parlement; aucun n'offrait donc autant de difficultés aux hommes chargés de l'ingrate mission d'y faire prévaloir les volontés du gouvernement central, c'est-à-dire, en fait, d'y lever les impôts nouveaux dont le Trésor obéré avait un besoin de plus en plus pressant. La Rretagne fut vraiment au xvin6 siècle le purgatoire des intendants et des commandants. Tous les deux ans il leur fallait faire entendre raison à des Etats extrêmement turbulents, où, malgré la règle du vote par ordre, une cohue démesurément nombreuse de gentilshommes savait le plus souvent imposer sa volonté aux quarante évêques ou abbés qui composaient (') Tourny, intendant de Guyenne, k M"10 d'Aiguillon, 24 avril 1751, Arch.

Gironde, C. 2287. — D'Aiguillon tenait peu à ces honneurs pour eux-mêmes, et se déclarait prêt à se contenter du cérémonial que M. de Tourny fixerait, mais il jugeait essentiel « de faire sentir k ces esprils indépendants qu'ils ne lc sont pas autant qu'ils veulent le faire croire », et telle était aussi la manière de voir de M. de Tourny, ainsi que du subdélégué de Condom, Goyon, dont les lettres fort curieuses et spirituellement écrites donnent une idée peu favorable du naturel turbulent, tracassier et lâche de ses administrés. II jugeait l'occasion excel lente « pour contenir les républicains de ce pays-ci ». « Les gens de ce pays-ci, écrivait-il k M. de Tourny, sont arrogans avec ce que l'on appelle les bonnes gens : les prendre par douceur et par bonté dans certaines occasions serait de l'eau claire; les mener avec fermeté est l'unique parti qui puisse les mettre k la raison.

Quand on leur parle du bon ton, ils deviennent plus souples et plus ram pants que des vers ■>. On suivit ces sages conseils et le duc put être content de la réception qui lui futfaile par les communautés et les corps constitués de son fief, à l'exception du présidial de Condom, du sénéchal et du chapitre d'Agen (Cf. Lauzun, Documents inédits relalifs à l'entrée du duc d'Aiguillon à Agen et à Condom en 1751. Agen, 1885). l'ordre du clergé et aux quarante-six maires, officiers muni cipaux, ou officiers de justice, qui formaient la pseudo-représentation du Tiers-État. Ignorante, passionnée, professant pour toute idée politique un culte quasi-superstitieux pour le pacte célèbre de 1532 et une insurmontable défiance contre tout ce qui venait de Versailles, imbue de l'idée qu'elle ne devait pas être soumise aux mêmes charges que le reste du royaume dont elle se distinguait avec soin, très pauvre en outre et d'autant plus âpre à défendre sa bourse, cette noblesse n'accordait jamais les impôts qu'avec une sorte de serrement de cœur; et, en les accordant, elle réussissait le plus souvent à les abonner et à en conserver l'administration.

Dans l'intervalle des sessions, le même esprit de défiance revivait dans la commission intermédiaire, cet abrégé des États, chargé de gérer les affaires de la province, d'en exclure avec soin les représentants de l'autoritè royale, de faire bonne garde autour des privilèges, et de pousser le cri d'alarme à la première infraction qui pourrait leur être faite. Un Parle ment de composition exclusivement nobiliaire, tenant à la noblesse provinciale par les mille liens du sang, des relations et de l'amitié, complétait cette constitution ultra-aristocrati que, à laquelle certaines apparences libérales ont valu de la part de plusieurs historiens des appréciations trop élogieuses. Elle était très propre à maintenir à peu près immuables les idées, les mœurs et les institutions, et à faire de la province un centre de résistance : elle avait réussi à écarter de la Rre tagne les atteintes les plus rudes de la fiscalité royale, et ce pays fut et resta jusqu'à la Révolution de beaucoup le moins imposé qu'il y eût en France; mais le bénéfice de cette immunité relative était pour la noblesse, non pour la masse de la population, aussi durement traitée et aussi accablée que nulle part ailleurs dans le royaume.

Plus populaire d'ailleurs qu'elle ne le méritait, cette constitution ne man quait jamais d'être vigoureusement défendue lorsqu'elle était ou paraissait être menacée, et tel était précisément le cas au moment où commence ce récit. Le gouvernement venait en effet de tenter un effort décisif pour ruiner cette indépendance fiscale qui le gênait et dont les nécessités de l'unité nationale ne permettaient plus de s'accommoder, en introduisant en Rretagne, de même que ÉTAT DE LA BRETAGNE EN 1753 7 dans les autres provinces privilégiées, un impôt déjà vieux, mais organisé d'une façon toute nouvelle. Le vingtième, créé par édit de mai 1749, devait être levé partout sans abonne ment, par les propres agents du pouvoir, sur les déclarations des contribuables, vérifiées par ses contrôleurs ; et les forces contributives réelles des différentes parties du royaume devaient être par là mises enfin au grand jour.

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