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Histoire d'Arras depuis les temps les plus réculés jusqu'en 1789

Edmond Lecesne · 1880 · Scanned text

481,932 words · about 33 h 45 min to read

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Author
Edmond Lecesne
Language
French
Published
1880
Length
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DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULES JUSQU'EN 178» PAR E. LECESNE ANCIEN ADJOINT AU MAIRE D'ARRAS. ARRAS lrnp. ROHARD-COURTIN, place du Wetz-d'Amain, n» 7 PRÉFACE Le goût de l'histoire est un des caractères de notre époque, qui s'y est d'autant plus attachée qu'elle y a obtenu plus de réussite. Par lui, une vive lumière s'est répandue sur ce qui était resté si longtemps obscur : les hommes et les choses d'autrefois ont été mieux connus et mieux appréciés, et les leçons les plus utiles ont surgi de la comparaison du présent avec le passé. Enhardie par ces résultats, la nouvelle école historique ne cesse de marcher en avant. Après avoir sondé l'histoire générale jusque dans ses plus profonds replis, elle a porté ses investigations dans le domaine de l'histoire locale, et là encore, elle a trouvé des richesses inattendues.

Aussi, cette étude a-t-elle séduit un grand nombre de personnes, et l'on a vu de toutes paris se produire des travaux remarquables sur les provinces et les villes de la France. C'est pour m'associer, dans la limite de mes faibles moyens, à un mouvement si fécond, que je me suis décidé à écrire YHistoire de la ville d'Arras. Outre la tendance du moment, je crois y être autorisé par quelques raisons particulières. Né à Arras, y ayant passé la plus grande partie de ma vie, y ayant exercé pendant de longues années des fonctions municipales, j'ai pu étudier à fond mon sujet, et j'ai la prétention de le posséder suffisamment. Ce sujet, je ne crains pas de le dire, est d'un grand intérêt, non- VI seulement parce qu'il retrace aux Artésiens les faits auxquels leurs pères ont pris part, mais aussi parce qu'il leur montre que ces faits n'ont pas été sans éclat.

Arras est une des villes les plus anciennes de la France: elle existait avant Paris. Depuis la con quête romaine jusqu'à nos jours, son histoire se perpétue presque sans interruption, et, dans cette histoire, se rencontrent des évé nements considérables. La défense de l'indépendance nationale par les Atrébates, la prédication de l'Evangile par saint Vaast, les ravages des Normands, l'influence d'Arras sous les comtes de Flandre, les franchises municipales qui lui furent accordées, le succès avec lequel elle les défendit contre les comtes d'Artois, sa splendeur sous les ducs de Bourgogne, les maux que Louis XI lui fit souffrir, sa prospérité du temps des Espagnols, les efforts que firent les Français pour s'en empacr et pour la garder et enfin la déférence que lui témoignèrent des monarques tels que Louis XIV et Louis XV, prouvent que de tout temps cette ville a tenu une large place au soleil.

Chapitre II. Arras Sous Les Comtes De Flandre

(836 à 1180.) I Les Comtes Mérovingiens et Carlovingiens à Arras. — Les Forestiers. — Lidéric. — Bauduin, Bras-de-Fer. — Ses démêlés avec Charles-le-Chauve. — Fondation du comté de Flandre. — Arras capitale de ce comté. — Invasion des Normands. — Dévastation d'Arras. — Création du bourg de Saint-Vaast. — La ville et la Cité. — Siège du château de St- Vaast, par le roi Eudes. — Alliance de Bauduin-le-Chauve et de Charles-le-Simple. — Arnoul-le-Grand. — Invasion des Hongrois — Adelelme comte d'Arras. — Réforme des couvents. — Démonstration de Louis d'Outre-Mer contre Arras. — Avoués de Saint-Vaast. — Arnoul-le-Jeune. — Avènement des Capétiens. — Siège d'Arras par Hugues-Capet. — Prospérité d'Arras sous Bauduin IV. — Querelle de Fulrad et de TEvêque Herluin. — Les Manichéens à Arras. — Bauduin de TIsle. — Puissance de l'Abbaye de St- Vaast. — Rétablissement de TEvêché d'Arras.

Avec les Mérovingiens paraissent à Arras les comtes Comites, officiers chargés de représenter Tautorité souveraine et de commander pour elle aux populations. Cette institution, d'origine romaine comme presque toutes celles des Mérovingiens, était d'abord purement personnelle et temporaire l. Plus tard, les comtes furent créés à titre viager, et enfin leurs charges devinrent héréditaires, lorsqu'en vertu du traité d'Andlaw (587), les Leudes forcèrent la royauté à constituer leursofsices en fiefs. Les premiers comtes qui gouvernèrent la ville et le territoire d'Arras sont presqu'entièrement inconnus. Néanmoins, Flodoard * nous a laissé les noms de quelques-uns. II y en a d'autres mentionnés dans les Chartes des couvents et les actes publics. Mais il est fort difficile d'établir une liaison entre eux.

Des auteurs Tont pourtant essayé et ont dressé la liste suivante : En premier lieu, Fromund, qui épousa Théritière d'Othwel, comte de Lens. Ce Fromund, surnommé li poestis, le puissant, possédait Arras, la forte Cité s, et ne craignit pas de faire la guerre à Pépin-le-Bref lui-même. II fut vaincu et dépouillé de son comté, qui aurait été donné à Theudbald. Celui-ci eut pour fils Unroch, qui fut comte d'Arras sous Charlemagne et sous Louis-le-Débonnaire. Après lui, le comté d'Arras passa à Bérenger, son fils, qui mourut en 836 ; il eut pour successeur Everard, qui épousa la propre sœur de Charles le-Chauve, et dont on a le testament. Adelard, son frère, lui suc céda, en 863, puis vint un second Unroch, qui se fit religieux de Saint- Bertin et fut remplacé par Alchmar, qui vivait en 900, sous Charles-le- Simple, et dont nous verrons les démêlés avec le comte de Flandre ; enfin Adalelme, dernier des anciens comtes d'Arras, tué à Noyon, en 912 *.

A côté de ces comtes on en voit d'autres gouverner une partie du territoire d'Arras : ainsi on cite Erkembold, petit-fils de sainte Gertrude, vanté par sa piété profonde, qui étend ses domaines jusqu'aux portes de la ville et s'y constitue un Etat puissant6. Quelques- 1. Pour régulariser son gouvernement et en faciliter Texercice, Clovis institua dans les cités des comtes ou grafions (grafen). Un de ces comtes était placé à Arras. Tailliar, Chronique de Douai. 2. Flodoard, Hist. Remensis ecclesiœ. 3. Voir le poème de Gorin le Loherain. 4. D. Devienne, Histoire d'Artois, t. i, pages 109 et 179. - - Paulin Paris, His toire des villes de France, t. m, note sur Arras. — Malbrancq, liv. 4, chap. 55. Locrius, Chronicon Belgicum. 5. Un autre est mentionné en ces termes dans le poème de Raoul de Cambrai : Et Henrict ot d'Arras la forcit Et si su sires d'Artois, je vos di. uns de ces comtes étaient en même temps abbés laïques du monas tère de Saint-Vaast.

Les riches revenus de l'Abbaye étaient un appât tentant pour les seigneurs de tous les degrés. Aussi, dans le but de se les approprier, ils s'efforçaient de se faire déclarer les chefs de l'Abbaye. D'abord on les accepta comme des défenseurs, ce qui était fort utile dans ces temps de trouble et de violence. L'empereur Charles-le-Chauve lui-même, ne dédaigna pas le titre d'abbé de Saint- Vaast (866) '. Mais bientôt, ces prétendus protecteurs devinrent de véri tables fléaux pour le monastère qu'ils mettaient à contribution, et les religieux eurent plusieurs fois à se repentir de voir les fonctions abbatiales occupées par des hommes trop puissants2. II ne faut pas oublier non plus de citer, parmi les officiers royaux qui eurent des relations avec Arras, Ingelram, dont le nom figure authentiquement dans deux capi tulaires de Charles-le-Chauve, en 844 et 853.

II y est dit, qu'il fut envoyé missus au pays d'Artois, et que cette mission eut d'importants ré sultats3. On trouve également mentionné, au temps de Charles-le- Chauve, un sire de Feurmund, avoué d'Arras. II aurait même été choisi par Bauduin, Bras-de-Fer, comme un des douze grands vassaux institués à Limitation des douze pairs de France '. C'est aussi sous la décadence mérovingienne, et sous les premiers Carlovingiens, qu'il est question des Forestiers, dont le nom est resté célèbre, sans qu'on sache bien en quoi consistait leur autorité. Ces hauts fonctionnaires, dont la juridiction 1. Locrius, Chr., page 126, cite la charte que Charles-le-Chauve donna à l'Abbaye de Saint-Vaast, lorsqu'il se fit nommer abbé. 2. L'annaliste du monastère se plaint de cet abus, en termes qui ne manquent pas d'éloquence : « Tous ces seigneurs, dit-il, sont les ennemis de Dieu, et le Roi prophète les condamne, eux qui ne craignent pas de posséder héréditairement le sanctuaire du Très-Haut Chefs non tonsurés d'un troupeau tonsuré, caput intonsum corpori tonso, ils laissent périr les antiques usages par ignorance ou par lâcheté, et peu à peu tout tombera dans le domaine séculier, si les brebis suivent le berger à travers les rochers et les précipices. » 3.

Leglay, Histoire des comtes de Flandre, t. i, page 31. 4. Ces -douze grands vassaux étaient les seigneurs de Blangy, Bruges, Tenre monde, Boulogne, St-Pol, Messen, Nortebeck, Gand, Thérouanne, Tournai, Guînes et Hesdin. paraît s'être étendue sur toutes les contrées qui, depuis, ont formé ce qu'on a appelé les Flandres ', avaient des attributions fort mal définies. On a même prétendu que ce titre était purement honorifique. D'autres ont soutenu que leur pouvoir n'était que temporaire et ne s'exerçait que quand des besoins civils ou militaires se faisaient sentir. D'après une opinion plus accréditée, les Forestiers auraient été les chefs suprêmes du pays, les représentants du Roi, et auraient eu la supériorité sur les comtes. Leur nom aussi a prêté ample matière à controverse: on y a vu la preuve que les provinces du Nord de la France étaient couvertes de forêts, et on a pensé que les Forestiers étaient chargés de leur surveillance et de leur défrichement ; mais il a été répondu que ce nom n'avait rien de commun avec celui de forêts, et qu'il désignait tout simplement un pays frontière, forestieri, dont ces officiers avaient la garde 2.

Quoi qu'il en soit, il paraît à peu près établi d'une part, que la ville d'Arras était le plus souvent comprise dans leur juridiction, et d'autre part, qu'à côté des Forestiers, cette ville ne cessa jamais d'avoir ses comtes particuliers. Ces derniers furent même quelquefois des personnages tellement importants, que Ton voit l'un d'eux désigné parmi les tuteurs de Louis-le-Bègue, lorsque son père, Charles-le-Chauve, va en Italie (875) pour revendiquer la couronne impériale, laissée vacante par la mort de Louis-le-Germanique 3. Le plus illustre des Forestiers est le premier d'entre eux, Lideric, sumommé de Bue, qu'on fait vivre dans le vu" siècle. On dit qu il exerça ses fonctions pendant cinquante ans et qu'il épousa la fille de Clotaire II, sœur de Dagobert. La légende *, et même le roman", se sont emparés de son nom : on en a fait une espèce d'être à part, qui eut des qualités extraordinaires, comme tous les fondateurs de dynastie.

Locrius le dépeint même comme un véritable Brutus con- 1. Hennebert, t. 1, liv. 3, p. 297, dit : Flandria à flatis et fluctibus ità nun cupata. Cette étymologie est plus que contestable. 2. Etude sur les Forestiers et V établissement du comté héréditaire de Flandre, par Jules Bertin et Georges Vallée. 3. D'Héricourt, Rues d'Arras, t. 1, p. 15. 4. Voir son histoire fabuleuse dans Hennebert, t. 1, liv. 3». 5. Lideric, par le comte de Tressan. damnant à mort son fils aîné, pour avoir volé quelques pommes à une pauvre marchande de Louvain1. Quant à lui, il mourut en 677, ne laissant pas moins de seize garçons et deux filles. L'un cîe ses fils, Alliaume, aurait reçu de lui le gouvernement d'Arras2, tandis que Taîné, Anthelme, lui succédait dans ses pouvoirs de Forestier. Cet Anthelme serait mort en 679, sans avoir été marié, et aurait été remplacé par son frère Burchard, qui embrassa le parti de Pépin d'Héristal et se souleva contre Thierry III.

La charge de Forestier parait avoir été alors supprimée pendant quelque temps. Elle fut rétablie en 792, par Char lemagne, en faveur de Lideric de Harlebeck. Iperius parle ainsi de ce personnage : « C'était un illustre chevalier qui, après avoir combattu pendant plus de soixante aus sous Charles-Martel, Pépin-le-Bref et Charlemagne, reçut de ce dernier roi le gouvernement de Flandre, à titre héréditaire, t II choisit pour résidence un château, mansionem, situé à Harlebeck-sur-la-Lys, où il mourut3. II est cité pour son énergie et la manière dont il faisait respecter Tautorité royale dans toute l'étendue de ses domaines. Sous lui, Arras recouvra presqu'entièrement son ancienne splendeur et s'accrut de nombreuses habitations. On y signale même l'existence d'une école publique, où la jeunesse venait recevoir finstruction que Charlemagne fit tant d'efforts pour propager dans ses Etats.

Cette école était tenue par Haynin, gardien de l'église de Saint-Vaast. Un autre fait prouve aussi que les hommes distingués ne manquaient pas dans Arras à cette époque. Les Papes, qui devaient à la France leur pouvoir temporel, ne lui en avaient pas gardé une longue reconnaissance. Dès que Charlemagne fut mort *, les Francs se virent, à Rome, en butte à de continuels outrages. Deux seigneurs de cette nation, Théodore et I. Locrius, Chronicon Belgicum, p. 66. 2. Sous son administration on trouve aussi mentionnés parmi les missi domi nici donnés à l'Artois, Béranger, comte d'Arras et Rougaire, évêque de Thé rouanne. 3 Iperius, Chronicon. — Malbrancq. — Buzelin, le Guide des Flamands. — Oudegherst, Annales de Flandre, chap. 12 et 14. 4. L'Artois fut pendant longtemps un séjour favori pour Charlemagne.

Comme son père Pépin, il aimait à habiter la métairie nommée La Salle, située près du bourg d'Aire, au confluent du Mardick et de la Laquette. -1 Léon, ayant été assassinés dans le palais même du pape, Louis-le- Débonnaire voulut en obtenir réparation. II envoya à Rome deux hommes de confiance, dont l'un était Adalard, abbé de Saint-Vaast. Ces envoyés firent une enquête minutieuse, et, sur leur rapport, le roi ordonna que les auteurs du meurtre fussent punis de mort. Quant au pape, comme il affirmait que le fait avait eu lieu sans sa participation, on se contenta de son serment, appuyé de celui de trente-quatre évêques,. On donne pour successeur à Lideric de Harlebeck, son flls Enguer rand, qui, suivant Locrius9, resta toujours dévoué à Charlemagne. Meyer et Heuterus ajoutent qu'il entoura de murailles beaucoup de villes de la Flandre maritime et qu'il sit élever des châteaux-forts dans la plupart d'entre elles : c'est un signe de Tapproche des Normands.

En 824, Odoacre remplaça son père Enguerrand. Meyer avoue qu'on sait fort peu de chose sur son compte, « soit que ses actions aient été peu éclatantes, soit que Toubli les ait ensevelies »,Oudegherst dit qu'il reçut, pour prix de sa fidélité à Louis-le-Débonnaire, la possession d'Arras, qui venait d'être enlevée au comte Frémund, fugitif chez les Sarrazins3. Ce qu'il y a de mieux établi, c'est qu'il fut le père de Bauduin Bras-de-Fer, premier comte de Flandre, sous lequel le chaos historique va enfin se débrouiller. Voici le portrait que Meyer fait de Bauduin : « C'était un homme d'une grande âme, d'un corps robuste, d'un beau visage, d'une taille et de manières dignes d'un roi, aussi illustre dans la paix que dans la guerre. » Un tel héros ne pouvait manquer de faire de grandes choses. La plus grande, sans contredit, est la création du comté de Flandre ; mais les moyens par lesquels il arriva à ce résultat sont tellement extraordinaires qu'ils paraissent tenir du roman, quoique beaucoup d'auteurs les attestent*.

Bauduin, qui par sa con- 1. D. Devienne, Hist. d'Aì'tois, t. i, p. 114. 2. Locrius, Chronicon Belgicum, p. 103. 3. Quel était ce comte Frémund? Comment porte-t-il le même nom que celui qui avait combattu contre Pépin-le-Bref? N'est-ce pas le même personnage à deux époques différentes ? Tout est doute dans ces histoires dénuées de docu ments authentiques. 4. Oudegherst. — Buzelin. — Locrius, Chronicon, p. 116. — Hennebert t 2, liv. 4, p. 122. duite brillante à la bataille de Fontanet (841) et ses exploits contre les Sarrazins, avait mérité le surnom de Bras-de-Fer, « regardait, dit un moine du temps, un mariage ordinaire comme au-dessous de lui. » II lui fallait une épouse de sang royal. Sa bonne fortune lui fit rencontrer Judith, fille de Charles-le-Chauve. Cette princesse, aussi belle que savante, avait été mariée, à l'âge de douze ans, au vieil Ethehvulf, roi d'Angleterre, qui -mourut quelques années après.

Mais elle se remaria bientôt avec le nouveau roi, Œthelbald, né d'un premier mariage d'Ethelwulf, et dont elle était par conséquent la belle-mère1. Cette union, quoique mieux assortie que la précé dente sous le rapport de Tâge, ne dura pas plus longtemps. Œthel bald mourut, et Judith se trouva encore une fois veuve. Ne pouvant plus être reine d'Angleterre, elle revint en France, où son père lui assigna pour résidence le château de Senlis. Cette résidence était bien rapprochée des domaines de Bauduin, et avec tous les avantages dont jouissait celui-ci, le voisinage ne devait pas être sans danger. Bauduin et Judith se virent et s'aimèrent. Ils firent plus : ne pouvant obtenir le consentement de Charles-le-Chauve2 à leur mariage, Judith s'enfuit en Flandre, sous des habits d'homme 3 et Bauduin la recueillit.

L'outrage était sanglant pour la Maison royale ; Charles-le-Chauve résolut d'en tirer vengeance. II rassembla une armée, dont il donna le commandement à son fils Louis-le-Bègue, et qui entra sur les terres de celui qui Tavait si audacieusement bravé. Mais Bauduin se tenait sur ses gardes : il avait aussi levé des troupes, qui étaient même supérieures en nombre à celles de son adversaire. Sachant les contenir dans une sévère discipline, ce qui n'était pas facile à cette époque', il s'établit avec elles dans une position très-forte, entre le village d'Acq et la ferme de Bertonval, près du Mont Saint-Eloy, et y attendit les Français de pied ferme. S'il faut en croire les his- 1. Flodoard, Hist. de V Église de Reims, liv. 3. 2. Arras dut être visité par ce prince. Tailliar, Chronique de Douai, dit « Paris, Senlis, Beauvais, Reims, Soissons, Laon, Arras, sont tour à tour fréquentés par lui. » 3.

Oudegherst. — Maillart, p. 141. toriens déjà cités, il aurait remporté une victoire complète, et même par deux fois *. Au reste, Bauduin et Judith furent assez embarrassés de leur succès, car, au lieu de continuer la guerre contre Charles-le-Chauve, ils parti rent pour Borne et supplièrent le pape Nicolas Ier de prendre leur défense. C'était très adroit de leur part, le roi ayant déjà réuni une assemblée d'évêques et ayant demandé que les coupables fussent frappés d'excommunication. Le Pape, ainsi sollicité, se décida à provoquer un arrangement. II envoya des légats en France, qui s'efforcèrent de concilier les parties2. On a même le texte, vrai ou faux, d'une lettre qu'il écrivit à la reine Ermentrude pour Tintéresser en faveur de sa fille 3. Le célèbre évêque de Reims, Hincmar, plaida aussi la cause de Bauduin et de Judith.

Le roi ne put résister à tant d'instances : il se laissa fléchir, et poussa même la générosité jusqu'à combler de ses bienfaits celûi qu'il acceptait pour gendre. II Téleva au rang de comte héréditaire de Flandre et en fit ainsi un des grands feudataires du royaume. C'était aller un peu trop loin, car il fallut la journée de Bou vines pour avoir raison d'une vassalité qu'il avait rendue trop puissante. Cette aventure n'a pas rencontré une croyance universelle \ II est bien difficile, en effet, d'admettre que les choses se soient passées 1 . André Vaillant, abbé de Saint-Eloy, place ces deux combats à Acq, et dit que les pierres qu'on voit dans ce village ont été destinées à en perpétuer le souve nir. — Meyer pense que ces deux combats furent livrés dans les environs de Lille ; il est d'avis qu'ils furent défavorables aux Français. — Locrius, Chronicon, p. 147. 2.

Décrétâtes, liv. 5, tit. de ruptoribus. 3. Locrius, Chronicon, p. 119. 4. Cette version ne paraît pas remonter au delà du xvie siècle. Les historiens modernes de la France, Sismondi et Henri Martin ne parlent pas des deux batailles perdues par Tarmée française, non plus que Warnekig et M. Kerwyn de Lettenhove (Hist. de Flandre). M. Leglay (Hist. des comtes de Flandre) n'en fait pas men tion. M. d'Héricourt, dans un Mémoire lu à TAcadémie d'Arras (tome 33", p. 183), s'est élevé contre cette tradition, et a démontré que les pierres d' Acq sont des monuments druidiques. II faut dire à la louange de D. Devienne (Hist. d'Artois, t. 2, p. 125), qu'il est moins affirmatif sur ce sujet que les écri vains de son temps. exactement comme le rapportent des historiens, généralement plus amateurs de la mise en scène que de la réalité.

Mais deux faits n'en restent pas moins établis : le mariage de Bauduin avec Judith, et la constitution définitive du comté de Flandre1. Ces deux faits, et surtout le dernier, étaient assez importants pour qu'il fût inutile de les entou rer de merveilleux, ou plutôt, c'est à cause de leur importance que le merveilleux est venu s'y joindre. La combinaison politique qui créa ce vaste Etat sous la suzeraineté de la France, eut pour Arras un résultat des plus considérables. Au nouveau comté il fallait une capitale : or, parmi toutes les cités qui venaient d'être concédées à Bauduin il n'y en avait pas qui pût dis puter à Arras la supériorité 2, car Lille n'existait pas encore, et Gand sortait à peine de son berceau. Arras fut donc choisi pour métropole, caput regni Flandriœ. C'est même sans doute à cette circonstance, que l'Artois fut redevable d'être définitivement rattaché à la Flandre 3.

Les comtes de Flandre vont pendant longtemps fixer leur résidence dans cette ville. En 870, nous voyons Charles-le-Chauve y venir chercher Bauduin pour aller avec lui recueillir la succession de Lothaire, son neveu, qui lui était échue, ainsi qu'à Louis-le-Germanique '. C'est aussi à Arras que Bauduin Bras-de-Fer finit ses jours (879), quoique, suivant son désir, il ait été enterré dans l'Abbaye de Saint-Bertin, où il aimait à se retirer et dont il portait l'habit ". II laissait deux fils, Bauduin Tainé, surnommé le Chauve, comme son aïeul, qui lui succéda, et Raoul, qui fut comte de Cambrai. On trouve ici la première application certaine, dans les provinces du Nord de la 1 La Chronique de Saint-Bavon, dit: Carolus calvus f ecitBalduinumcomitem, ut Flandriam inperpetuam hereditatem obtineret, et omnes villas citra Som mam fluvium et juxtà: A.trebatum, Hesdinum, Bapalmas, Morinum, Aream et Sanctum Audomarum. 2.

En 875, Charles-le-Chauve avait concédé à l'Abbaye de Saint-Vaast, une charte qui contribua fortement à Taccroissement de la ville formée autour d'elle. 3. Locrius, Chronicon, page 125. 4. D. Devienne, Hist. d'Artois, t. 1, p. 133. 5. Locrius, Chronicon, p. 132. — D. Devienne, t. 1, p. 133. — Hennebert, liv. 4e, t. 2e, p. 135. — Une charte de Saint-Bertin, dit qu'il mourut dans ce monastère. Cartularium Sitiense Folquini, édition Guérard, 127. France, d'une transmission héréditaire de Tautorité gouvernementale, et il faut remarquer que cette transmission s'opère paisiblement, à la diffé rence de ce qui avait lieu trop souvent pour le pouvoir royal. Au reste, la concorde allait plus que jamais devenir nécessaire dans ces provinces, car elles étaient exposées au plus grand fléau qu'elles eussent souffert depuis longtemps.

Les Normands s'avançaient de toutes parts. Déjà, dans les dernières années de Bauduin Bras-de-Fer, ils étaient parvenus j usqu'à Cassel, et avaient même menacé l'Abbaye de Saint-Bertin , dont les moines s'étaient empressés d'emporter les richesses. Dans une seconde invasion, qui eut lieu en 880, la Flandre entière fut dévastée. Bientôt les Normands pénétrèrent en Artois. Les historiens locaux prétendent que les hommes du Nord auraient été appelés par un comte de Ponthieu, mécontent, comme les Arabes le furent en Espagne par un seigneur traître à sa patrie '. Les deux versions sont peut-être suspectes d'avoir été calquées Tune sur l'autre ; mais, ce qui malheureusement ne peut être révoqué en doute, c'est le ravage et la désolation que cette invasion entraîna après elle. Le jour de la fête de saint Pierre (1er août 881), les hordes barbares parurent devant Arras 2.

La ville n'était pas en état de se défendre : elle avait à peine conservé quelques-unes des fortifications élevées par les Bomains. L'ennemi y pénétra presque sans résistance. II mit tout au pillage et massacra les habitants 3. Les maisons furent brûlées ou détruites, la cathédrale fondée par saint Vaast, fut renversée de fond en comble, l'Abbaye de Saint-Vaast fut saccagée; mais, s'il faut en croire Locrius, l'église resta debout4. Le chef Normand qui s'empara d'Arras, se nommait Garmund ; il venait des côtes de la Manche, et avait ravagé sur son passage, Thérouanne et Boulogne. Bauduin-le- Chauve essaya vainement de Tarrêter ; battu à Wimille 6, il en était ré- 1. D. Devienne, t. i, p. 134. — Hennebert, t. n, livre 4», p. 136. 2. Circà solemnitatem sancti Pétri urbem Atrebatum devenerunt, omnibus quos ibi reperère interfectis, circuità omni terra, ferro et igné cuncta populaires, ad sua revertuntur.— Balderic, Chron. d'Arras et Cambrai, liv. i, ch. 59. 3.

Locrius, p. 136. — Balderic, Chronique de Cambrai et d'Arras — Paulin Paris. Notice sur Arras, dans YHistoire des villes de France,t. m, p. 314. 4. Quidquid hœserat domi diruptum à barbaris, ipsa domus incensa, solum templum inustum mansit. Locrius, p. 132. 5. On a prétendu que ce nom vient de ce que huit mille Français périrent en cet endroit. D. Devienne, Histoire d'Artois, 1. 1, p. 135. duit à le surveiller de loin, et à faire pour ainsi dire la part du leu. A la nouvelle de ce désastre, Louis III accourut de Vienne, en Dauphine, entraînant à sa suite tout ce qu'il trouva de guerriers, et vint livrer ba taille sur les bords de la Somme ou de l'Escaut '. On dit qu'il fut vainqueur, et qu'il obligea les Normands à se retirer. Mais ce succès n'em pêcha pas les hordes de pillards de se répandre pendant plus de dix années dans tout l'Artois.

Arras devint à peu près inhabitable ; en 890, on n'avait pas encore songé à en relever les ruines. Le seul trésor qui échappa à la fureur des barbares, fut le corps de saint Vaast ; il avait été transporté à Beauvais avant leur arrivée, et, pendant quatorze ans qu'il resta dans cette ville, il y attira de nombreux pèlerinages 2. Mais enfin ces jours d'épreuve cessèrent pour Arras. Les habitants dispersés revinrent peu à peu et se mirent à rebâtir leurs demeures. En même temps, l'abbaye de Saint-Vaast était entièrement reconstruite et, pour la mettre à Tabri de nouvelles attaques, on Tentourait de hautes murailles et on Tappuyait d'un château-fort, qui fut appelé le château de Saint-Vaast3. Ce centre de défense attira les populations autour de lui, et des constructions bien plus nombreuses que celles qui avaient été renversées par les Normands ne tardèrent pas à s'élever dans ses alentours.

Bientôt cette ville, ainsi reconstituée et agrandie, désira recouvrer ce que Tantiquité eût appelée son palladium. On redemanda à Beauvais, les restes de saint Vaast : Honoré, Tévêque de cette ville, aurait bien voulu les garder, et il opposa d'abord aux réclamations des moyens dilatoires; mais il fut obligé de céder, et, le dimanche 15 juillet 893, les reliques vénérées rentraient dans l'abbaye, aux acclamations de toute la population*. Dodilon, évêque de Cambrai, qui avait été abbé de Saint-Vaast, s'était rendu à Beauvais, 1. D. Devienne, Histoire d'Artois, t. i, p. 137. — Ch Louandre, la France du Nord. 2. D'après T annaliste du monastère de Saint-Vaast. il survint à Beauvais, en 886, un violent incendie qui détruisit tout ce que les religieux y avaient apporté, sauf les reliques du saint. 3.

L'ancien monastère n'était point fortifié. Les Annales bénédictines (t. in, p. 230), le dépeignent ainsi : nec locus monasterii munitus, mûris ve circumsep tus, nec saltem vallo circumdatus. 4. Locrius, Chronicon, p. 139. — Molanus, 5 febr. avec plusieurs religieux, pour recevoir le précieux dépôt, et, pendant toute la route, qui fut de quatre jours, lui et ceux qui Taccompagnaient le portèrent alternativement sur leurs épaules '. Avec nos idées modernes, nous ne pousserions sans doute pas aussi loin le dévouement, mais nous sommes obligés de reconnaître tout ce que cette piété naïve a de respectable. Si les remparts dont on venait d'entourer le monastère, ne devaient plus servir contre les barbares, ils allaient bientôt avoir à repousser un autre ennemi. Cet ennemi était le roi lui-même. Raoul ou Radulphe, abbé de Saint-Vaast, étant mort (9 janvier 892), les religieux, disent les Annales bénédictines, envoyèrent au roi Eudes, le comte Egfrid, pour Tinformer de ce décès, et lui demander ses intentions au sujet du successeur à nommer.

Rien n'était plus correct, car l'abbaye étant de fondation royale, la nomination des abbés appartenait au roi. Mais, pendant l'absence de Tenvoyé, des intrigues s'élevèrent, comme il arrivait presque toujours au cas de vacance d'une abbaye. Un nommé Everbert, sans doute émissaire de Bauduin-le-Chauve, s'insinua auprès des religieux, et leur persuada que leur véritable maître était le comte de Flandre et non le roi de France. Pendant ce temps, Bauduin s'était emparé du château de Saint-Vaast et y avait fait des préparatifs de défense ; mais comme il redoutait la colère du roi, il lui envoya des députés pour lui dire que le dernier abbé de Saint-Vaast étant son cousin, il croyait avoir droit à lui succéder ; qu'au reste il ne voulait rien obtenir par la force et que c'était pour cela qu'il sollicitait Tassen timent royal.

Eudes ne partageait nullement cette manière de voir: loin de reconnaître que Bauduin eût des droits sur l'abbaye. il voulait se réserver pour lui-même cette riche aubaine. II lui Répondit donc qu'il eùt à se rendre auprès de lui, et qu ils verraient ensemble à arranger les choses pour le mieux. Ce n'était pas ainsi que Tentendait Bauduin. Au lieu d'aller trouver le roi, il laissa à Arras son frère Baoul, et partit pour la Flandre, où il réunit des troupes. Eudes ainsi bravé, eut d'abord recours aux armes de TEglise : il fit excommunier son 1. C'est en mémoire de cet événement, que fut instituée la fête de la Transla tion de saint Vaast, qui se célébrait aux Ides de .juillet. vassal par une assemblée d'évêques, réunie à Reims1. Ce moyen n'ayant pas réussi, le roi réunit une armée nombreuse et vint mettre le siège devant le château de Saint-Vaast.

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