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L'Irlande, depuis son origine jusqu'aux temps présents

Émile Ganneron · 1888 · Scanned text

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About this book

Author
Émile Ganneron
Language
French
Published
1888
Length
134,027 words · about 9 h 23 min
Sections
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Public Domain Mark 1.0

 

Contents (28)

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L'IRLANDE DEPUIS SON ORIGINE JUSQU'AUX TEMPS PRÉSENTS PAR E. GANÏSERON K. SECRÍTAIBE-RÉDACTEUB AU S F N A T TOURS ALFRED MAME ET FILS, ÉDITEURS M DCCC LXXXVI1I PRÉFACE Sur les flots agités et tumultueux de l'océan Atlantique reposait jadis une île verdoyante qui étincelait au soleil comme la plus brillante émeraude; tout alentour, des iles plus petites, innombrables, lui faisaient une véritable cour. De quel crime se rendirent coupables les habitants de la verte Érin pour attirer sur eux un terrible châtiment? Je ne sais; mais un jour, près d'elle, sortit de la mer une île plus grande, entourée de brouillards, blanche comme l'albàtre : c'était la terre d'Albion, créée pour asservir, pour torturer TIrlande sa sœur. Pendant de longues années, celle-ci maintint sa supériorité ; avec Niall des Neuf Otages et Dathy, elle dominait la Grande -Bretagne, et faisait sentir sa puissance jusque dans le cœur de la Gaule ; avec Sédulus, Virgilius, Jean Scot Érigène, elle tenait fièrement le dra peau des lettres et des arts; avec saint Colomban, saint Columbcill, saint Cormac, saint Gall, elle faisait pénétrer la parole du Christ chez tous les peuples païens.

Floraison merveilleuse, à jamais mémorable, qui devait être payée par tant d'années de misères et de souffrances ! Le long et cruel martyre de TIrlande commença à la conquête de Strongbow, conquête malheureusement imparfaite et qui ne fut com plètement achevée qu'au temps de Guillaume III. Si les Anglo-Normands s'étaient emparés immédiatement de Tîle PRÉFACE 8 tout entière, ils eussent fini, comme tous les envahisseurs qui les avaient précédés, par ne plus former qu'une seule nation avec les indigènes ; TIrlande eût conservé son indépendance , ou bien elle fût devenue partie intégrante du royaume d'Angleterre. Mais, pendant près de quatre siècles, la politique des rois d'An gleterre consista à tenir la balance à peu près égale entre les Irlan dais'et les colons anglais; de là des guerres incessantes, qui arrê tèrent le développement matériel et intellectuel du pays.

Quand les Tudors, plus ambitieux, plus énergiques, plus autori taires, voulurent achever la conquête commencée depuis si long temps, un fait s'était passé qui avait creusé un abîme entre les deux pays : TAngleterre était devenue protestante, TIrlande était restée catholique. Henri VIII, Élisabeth, Jacques I", Cromwell, Guillaume III es sayèrent donc d'arracher en même temps aux Irlandais leur liberté et leur foi; c'était trop, et malgré leur puissance, malgré les moyens odieux et cruels qu'ils employèrent, ils ne réussirent qu'à moitié dans leur entreprise ; ils asservirent les Irlandais , ils les dépouillèrent de leurs biens, mais ils ne purent les faire renoncer à leur religion. Et alors commença cette horrible oppression des catholiques qui a duré jusqu'en 1829; les persécuteurs, pour atteindre leur but, firent appel à toutes les passions, à la haine, à Tambition, à Tenvie, à la crainte , à Tintérêt ; tout fut inutile , le protestantisme ne gagna pas un pouce de terrain.

Chapitre I

GÉOGRAPHIE DE L'IRLANDE L'Irlande est, après la Grande-Bretagne, la plus grande île de TEurope; sa surface est, en effet, d'environ 82,240 kil. carrés; elle a la forme d'un rhomboïde irrégulier ayant dans sa plus grande longueur, de Torr-Head, au nord-est, à Mizen-Head, au sud-ouest, 486 kil.; et dans sa plus grande largeur, de Test à Touest, 280 kilom. Elle est située entre 51° 15' et 55° 15' de latitude nord, et entre 7° 43' et 12° 50' de longitude ouest. La plupart des masses géographiques isolées, îles ou presqu'îles, ont, prés du centre de figure, ou du moins dans une position dominante, une épine dorsale de montagnes dont les ramifications se prolongent vers les extrémités de la contrée; TIrlande fait exception à la règle générale; toute la partie centrale de Tîle est occupée par une vaste plaine formant environ la moitié de la surface totale, et ne s'élevant, dans ses points les plus hauts, qu'à 75 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Tout autour de cette vaste dépression, mais surtout au nord et au sud, L'IRLANDE 12 se trouvent des massifs de collines ou de montagnes qui se dressent près du littoral, de manière à former une sorte de rebord circulaire ébréché çà et là. Le sol de cette vaste plaine est formé d'assises régulières et horizontales de calcaire carbonifère , tandis que les montagnes environnantes appar tiennent pour la plupart à des formations plus anciennes : granit, schistes cambriens et siluriens, vieux grès rouge. La géologie atteste d'ailleurs que TIrlande est bien plus ancienne que TAngleterre, et semble avoir été achevée dès Tépoque de la houille et des calcaires du même âge, tout comme la Haute-Écosse et le pays de Galles. Rattachée jadis à Tîle voisine, elle en est séparée aujourd'hui: au nord, par le canal du Nord, dont la largeur est, dans sa partie la plus étroite, de 21 kil. 725 m.; au centre, par la mer d'Irlande; et au sud, par le canal de Saint-Georges, qui compte 111 kil. entre Dublin et Holy-Head et 75 kil. 1/2 dans sa partie la plus méridionale.

La plaine centrale, dont nous avons parlé plus haut, s'étend presque sans obstacle de l'un à l'autre rivage, entre les baies de Dublin et de Galway ; les régions montagneuses du nord et du sud sont traversées par d'étroites et profondes vallées , d'où surgissent çà et là des pointes assez élevées, mais inférieures cependant, comme hauteur, aux montagnes du pays de Galles et de TÉcosse ; le sommet le plus élevé, le Carrantuohill , n'atteint que 1,046 mètres. Tous ces massifs montagneux empêchent TIrlande d'avoir Tunité géogra phique; comme Texpose fort bien M. Élisée Reclus, elle se trouve répartie en trois grandes divisions : la vaste plaine centrale et les deux régions monlagneuses au nord et au sud ; ces deux dernières se subdivisent à leur tour : au nord, la province orientale, TUlster, a été constamment exposée aux attaques des Ecossais, tandis que la partie occidentale, le Connaught, était le refuge des populations indigènes refoulées par Tétranger.

De même, au sud, le Leinster était ouvert aux débarquements des conquérants venant de TAngleterre, tandis que le Munster, au sud -ouest, avec son vaste déve loppement de côtes sur Tocéan Atlantique, appelait les navigateurs de toutes les parties du monde. Le côtes de TIrlande sont d'ailleurs dans toute leur étendue, qui n'est pas moindre de 3,540 kilomètres , et surtout au nord et au sud , découpées , dentelées, par des baies, des criques, des estuaires, circonstance due probablement à Taction de Teau de mer sur lés calcaires de la côte. A Touest, les pentes du rivage sont assez douces; à Test et au midi, elles sont généralement abruptes; au nord, on trouve d'énormes roches basaltiques, qui, en certains endroits, à la Chaussée des géants et au cap L'IRLANDE 1" SÉRIE GRAND IN-8° PROPRIÉTÉ DES ÉDITEURS « J'appartiens à cette école politique qui pense que la plus grande de toutes les bénédictions terrestres est trop chèrement achetée si on la paye d'une seule goutte de sang.

(Paroles d'O'Connell.) L'IRLANDE 13 Pleaskin, par exemple, font saillie dans la mer et forment des colonnades d'un merveilleux effet. La Chaussée des géants, située sur la côte du comté d'Antrim, est un pavé que forment les sommets de 40,000 colonnes de basalte, et que lave incessamment le flot ; c'est un débris de Tancien pont de lave qui unissait autrefois TIrlande à TEcosse, et un témoignage de faction volcanique qui Vue générale du lac de Killarney s'est exercée avec tant de force dans ce pays, à Tépoque où les volcans d'Auvergne étaient en pleine activité. Avec un tel développement de côtes, l'Irlande possède naturellement un grand nombre de ports. Quatorze peuvent recevoir les plus grands vais seaux; il en est dix-sept où peuvent entrer des bâtiments de la dimension de nos frégates, et trente qui sont ouverts aux caboteurs ; quant à ceux où viennent s'abriter les bateaux de pêche, il est à peu près impossible de les compter.

Les principales baies que présente la côte se trouvent à Touest et au sud-ouest; il faut citer, parmi les plus belles, celles de Kenmare, de Dingle, de Galway, de Clew, de Donegal, etc.; la plus vaste et la plus commode est la baie de Bantry, dans le comté de Cork; elle a environ 40 kilomètres de longueur sur 10 de largeur ; elle est très profonde et se trouve abritée et défendue par de hautes masses de rochers à pic. Un certain nombre d'îles entourent TIrlande et lui forment une sorte de cour; elles sont toutes de petites dimensions et voisines des côtes, dont L'IRLANDE 14 elles ont été évidemment séparées à une époque relativement récente, grâce à cette action de la mer sur les calcaires carbonifères dont nous avons déjà parlé. La plus grande est Tîle Achill, séparée du comté de Mayo par un dé troit très resserré; la plus renommée est celle d'Aran, où Ton trouve encore de nombreux débris mégalithiques, et qui était Tîle sainte par excellence.

Les plus curieuses, à coup sûr, sont les îles Inishkea, situées au nord ouest du Connaught, en plein Atlantique, loin de tout commerce, ignorées de tous les navires ; les habitants en sont restés presque païens jusqu'à nos jours; ils promènent une idole en grande pompe, les jours de tempête, en la priant de ramener le beau temps, et ils ne tuent pas les phoques, parce qu'ils voient en eux les âmes de leurs ancêtres. II existe, en Irlande, une quantité prodigieuse de lacs, couvrant une étendue de 2,300 kilom. carrés; c'est dans le Connaught qu'on en trouve le plus grand nombre; mais le plus grand, le lac Neagh, se trouve dans TUlster; il couvre une étendue de 397 kilom. carrés. II faut encore citer les deux lacs Erne, qui contiennent de 3 à iOO îles, le lac Corrib, et surtout le lac de Killarney, dont les bords offrent les paysages les plus pittoresques.

Tous les fleuves de TIrlande sont, par leur régime, plutôt des enchaî nements de lacs que des courants , dans la partie de leur cours qui traverse la grande plaine calcaire; le plus considérable est le Shannon, qui prend sa source dans les montagnes de Fermanagh et de Leitrim, et qui, après avoir traversé plusieurs lacs et parcouru 320 kilom., vient déboucher dans TOcéan, à Limerick, par un vaste estuaire. Les cours d'eau les plus importants après le Shannon sont : le Barrow, le Nore et le Suir, qui viennent verser leurs eaux réunies dans le port de Waterford; le Blackwater, qui arrose la partie septentrionale du comté de Cork et va se jeter dans la baie de Youghal ; le Lee, qui descend des mon tagnes de Kerry et débouche dans le port de Cork; la Boyne, qui traverse le comté de Meath, et se jette dans TOcéan à Drogheda, etc. etc.

Aux fleuves et aux rivières, si nombreux, il faut ajouter un système de canaux parmi lesquels les plus remarquables sont : le Grand Canal et le Canal Royal, qui relient le Shannon à la mer d'Irlande, et le canal de Newry, qui unit le lac Neagh à la même mer. Le réseau des voies navigables ainsi formé a rendu de grands services, et si les chemins de fer lui ont aujourd'hui enlevé les voyageurs, il conserve encore un grand trafic de marchandises. On trouve en Irlande, plus qu'en aucun pays d'Europe, une vaste étendue de tourbières, couvrant environ la septième partie de la totalité de L'IRLANDE 15 Tîle; leur surface tend même à s'augmenter aux dépens de certains lacs dont Teau se trouve absorbée par la végétation des tourbières; en revanche, il est d'autres lacs qui s'agrandissent grâce à Taction chimique exercée sur la pierre calcaire du rivage par leurs eaux chargées d'acide carbonique.

Certaines tourbières redeviennent quelquefois liquides, et se transforment en lacs de boue qui débordent sur les régions inférieures. C'est ainsi qu'en 1821 la tourbière de Kinalady, située près de Tullamore, vers le centre de la grande plaine centrale, se rompit soudain après avoir oscillé long temps comme une mer agitée et mugi sourdement; un courant de boue, profond de 18 mètres, sortit de la crevasse et se répandit en rasant les maisons, en détruisant les forêts qu'il rencontrait, sur une étendue de plus de 12 kilomètres carrés de terrain. Certaines de ces tourbières ont jusqu'à 13 kilom. de profondeur, et M. Reclus évalue à 23 milliards de mètres cubes cette réserve de combus tible que TIrlande possède ainsi à la surface même du sol. Aussi emploiet-on communément la tourbe pour le chauffage des maisons.

Malheureusement elle ne peut guère remplacer, pour les usages industriels, le charbon de terre, qui manque d'une façon presque absolue dans le pays ; la production des mines n'est guère en effet que de 130,000 tonnes, et il faut importer, chaque année, en Irlande, plus de deux millions de tonnes de charbon. C'est là un fait regrettable, qui n'a pas permis d'exploiter les riches gi sements de minerai de fer que Ton trouve sur un grand nombre de points; ils avaient autrefois donné naissance à une industrie considérable; mais le manque de bois et de charbon a successivement éteint les vieilles fournaises, dont la dernière a disparu il y a plus d'un siècle. Dans ces derniers temps, on a essayé d'exploiter de nouveau ces gi sements de charbon et de fer, mais sans arriver à des résultats satisfaisants.

Nous ne parlerons pas ici de Tagricullure, ni du commerce, ni de Tin dustrie ; ce sont des sujets intimement liés à Thistoire du pays, et qui se développeront tout naturellement au cours de notre récit. L'Irlande était autrefois couverte de forêts, mais elles ont depuis long temps disparu, grâce à la mauvaise administration, et, dès le moyen âge, la destruction était à peu près consommée, à tel point que Ton devait cercler les tonneaux avec des fanons de baleine. Elle est plus pauvre en espèces animales et végétales que la Grande- Bretagne et surtout que le continent. Le climat y est très humide ; les pluies y sont très fréquentes , ainsi que les orages, et il y tombe beaucoup plus d'eau, en moyenne, que dans les parties méridionales de TAngleterre ; la température y est plus douce que L'IRLANDE dans Tîle voisine ; on voit des hivers se passer sans glace et sans neige, et celle-ci ne demeure jamais plus d'un mois sur la plaine.

Cette température humide est plus favorable au développement des pâturages qu'à la culture des céréales, dont elle retarde singulièrement la récolte; mais, en même temps, elle entretient une végétation constante aussi bien dans les bois, les prairies, les champs cultivés et les jardins que dans les tourbières. L'Irlande, dit M. Reclus, mérite bien le nom de verte Erin et le surnom d' Emeraude des mers que lui ont donnée ses habitants. « La riche verdure de Tîle, les eaux que Ton entend murmurer dans tous les vallons, les brumes qui s'effrangent sur les montagnes, les nuages que le vent chasse dans le ciel, donnent à la nature un caractère triste et doux, laissant dans Tesprit la même impression que les mélodies irlandaises, à la fois tendres et mélancoliques. » L'égalité de température, qui est, avec Tabondance des eaux, un avantage du climat maritime, permet à un grand nombre de plantes de se développer librement sur le sol de TIrlande.

Une dizaine d'espèces de plantes, y compris Tarbousier, appartiennent en commun aux Açores, à Madère, au Portugal, au littoral canlabrique et à TIrlande, ce qui semble indiquer une ancienne communication terrestre entre ces contrées actuellement séparées les unes des autres par TOcéan. En dehors du froment, TIrlande produit des légumes, du lin, de Tavoine, du chanvre, et surtout des pommes de terre. Elle est divisée en quatre grandes provinces, ainsi que nous Tavons déjà dit plus haut; ce sont : le Munster, le Connaught, le Leinster et TUlster. Chacune de ces provinces est subdivisée en comtés, de la manière suivante : Le Munster renferme les six comtés de Waterford, de Tipperary, de Cork, de Kerry, de Limerick et de Clare; le Connaught, les cinq comtés de Galway, de Mayo, de Sligo, de Leitrim et de Roscommon; le Leinster, les douze comtés de Longford, Meath, Westmeath, du Roi, de la Reine, de Kilkenny, de Carlow, de Wexford, de Wicklow, de Kildare, de Dublin et de Louth; enfin TUlster, les neuf comtés de Cavan, Monaghan, Armagh, Down, Antrim, Derry, Donegal, Tyrone et Fermanagh.

De ces trente-deux comtés le plus grand est celui de Cork, le plus petit, celui de Louth. Les comtés sont eux-mêmes divisés en deux cent cinquante baronies. Au point de vue ecclésiastique, TIrlande est divisée en quatre archevêchés : Armagh, Cashel, Dublin et Tuam, et en quinze évêchés. L'IRLANDE 17 L'ancienne langue irlandaise, ou erse, se rapproche assez du gaélique des Highlands, et, comme lui, cède presque partout la place à Tanglais; quelques savants ont cherché à l'identisier avec le basque ou avec le phéni cien, mais leurs travaux n'ont pas donné des résultats bien concluants. La langue erse se parle encore dans le Connaught, — surtout dans le comté de Galway, — dans les comtés de Kerry, de Donegal, de Waterford, et dans quelques districts éloignés. Le nombre de ceux qui la parlent diminue tous les jours ; elle ne répond plus d'ailleurs aux exigences de la vie moderne, dont elle n'a pas suivi les développements et les progrès, et elle est condamnée à disparaître dans un avenir peu éloigné.

Chapitre II L'irlande

D'APRÈS L'ANTIQUITÉ CLASSIQUE L'Irlande est fréquemment nommée dans les auteurs grecs et latins , mais sous les vocables les plus divers; tandis que les bardes la désignent d'ordinaire sous le nom d'Inis-Fail ou d'Inis-Ealga, nous la voyons appelée Ierna par Orphée et par Aristote, luvernia par Juvénal, Pomponius Mêla et Solin; Juernia par Ptolémée, Iris par Diodore de Sicile, Iernis par Claudien, Strabon et Etienne de Byzance, enfin Ilibernia par César, Pline, Tacite et Orose. On a même prétendu que Tîle 'H'Ogygie d'Homère, séjour où la nym phe Calypso retint si longtemps Ulysse, n'était autre que THibernie; cette conjecture est moins invraisemblable qu'elle ne le paraît tout d'abord , puisqu'Orphée, en racontant les pérégrinations des Argonautes, suppose qu'ils sont venus de la mer Noire jusqu'à Tîle d'Iernis sans passer par la mer Méditerranée. « Cependant, dit-il1, Anecé dirige le timon avec beaucoup d'art.

Enfin, avant toutes les autres terres, Tîle d'Ierna s'offre à notre vue. » Aristote, dans son traité du Monde, s'exprime ainsi : « Dans cet océan , Ton rencontre deux îles nommées Britanniques , Albion et Ierna. j> César parle de TIrlande dans le livre V de ses Commentaires sur la guerre des Gaules. Après avoir dit que la Bretagne a la forme d'un tri angle, et parlant du dernier côté de ce triangle, il ajoute : « L'autre côté du triangle regarde TEspagne et le couchant. Là est Tîle ' Vers 117S. L'IRLANDE 19 d'IIibernie, qui passe pour moitié moins grande que la Bretagne, dont elle n'est pas plus éloignée que celle-ci ne Test de la Gaule f. » Juvénal ne fait que citer le nom de TIrlande dans sa satire II « Qu'importe d'avoir récemment porté nos armes par delà THibernie? d'avoir soumis à notre empire les Orcades et la Bretagne, où les nuits sont si courtes "- ? » Pline TAncien n'en dit que fort peu de chose également, et encore est-ce d'après le témoignage d' Agrippa. « Agrippa lui donne (à la Bretagne) 800 milles de longueur sur 300 de large.

L'Hibernie, ajoute -til, a la même largeur, mais elle est moins longue de 200 milles. Celle-ci, située au delà de la Bretagne, n'est qu'à 30 milles de la côte des Silures par le plus court trajet3. Nous trouvons dans Tacite un passage assez étendu sur TIrlande : <r Agricola garnit de troupes la partie de la Bretagne qui regarde 1 Hi bernie, plutôt dans un espoir de conquête que par crainte. En effet, lTIi bernie, située entre la Bretagne et TEspagne, et à portée aussi de la mer des Gaules, pouvait un jour réunir par de grands rapports cette portion très puissante de Tempire. L'Hibernie, plus petite que la Bretagne, sur passe en étendue toutes les îles de notre mer. Le sol et le climat, le carac lère et les usages des habitants diffèrent peu de ceux de la Bretagne. Le commerce et les marchandises nous ont lait mieux connaître ses côtes et ses ports.

Agricola avait accueilli un des petits rois de cette nation, chassé par une sédition domestique, et, sous apparence d'amitié, il le retenait pour l'occasion. Souvent je lui ai entendu dire qu'avec une seule légion et quelques auxiliaires on pourrait subjuguer et occuper THibernie; que ce serait même très utile contre la Bretagne si elle ne voyait de toutes parts que les armes romaines, et si la liberté était comme ravie à ses regards4. » ( Vie d' Agricola.) 1 Alterum vergit ad Hispaniam atque occidentem solum; qua ex parte est Hibernia; dimidìo minor et aestimatur quam Britannia, sed pari spatio transmissus, atque ex Gallia, est in Bri tanniam. î Arma quidem ultra Littora Iuvernœ promovimus, et modo captas Orcadas, ac minima contentos nocte Britannos. 3 Agrippa longitudinem D CGG M pass. esse ; latitudinem CCG M crédit.

Eamdem Hiberniae latitudinem, sed longitudinem CCM passuum minorem. Super eam haec sita abest brevis simo transitu a Silurum gente XXX M pass. < Eamque partem Britannias qua? Hiberniam adspicit, copiis iustruxit (Agricola), in spem magis quam ob formidinem. Siquidem Hibernia, medio inter Britanniam atque Hispaniam sita , et Gallica quoque mari opportuna , valentissimam imperii partem magis invicem usibus miscuerit. Spatium ejus, si Britanniae eomparetur, angustius, nostri mari insulas superat. Solum, cœlumque, et ingénia, cultusque hominum haud multum a Britannia differunt. Melius aditus portusque per commercia et negotiatores cogniti. Agricola expulsum seditione domestica L'IRLANDE 20 Ce passage nous apprend qu'au temps d'Agricola TIrlande était supé rieure à la Grande -Bretagne sous le rapport du commerce maritime; il nous montre aussi que de tout temps les petits rois détrônés faisaient appel aux secours de Tétranger, et qu'Agricola, s'il avait eu les mains libres, aurait probablement tenté et accompli la conquête de TIrlande, ce qui eût changé sans nul doute les destinées de ce malheureux pays.

Claudien parle à plusieurs reprises d'Iernis; c'était à Tépoque où le monde romain croulait de toutes parts sous Tassaut des barbares; quelques hommes de génie retardaient par leurs efforts le moment fatal, mais sans pouvoir le détourner. La Bretagne, en raison de son éloignement, était une des frontières les plus attaquées de Tempire ; Théodose , et après lui Stilicon, s'efforcèrent de la défendre, et Claudien a chanté leurs exploits ; il célèbre ceux de Théodose dans le panégyrique du troisième consulat d'Honorius. II s'adresse à Honorius : « Ce héros soumit le Maure fugitif et le Picte bien digne de son nom f, poursuivit le Scot dans sa course incertaine, battit de ses rames auda cieuses les eaux des contrées hyperboréennes et, tout resplendissant des dépouilles du Nord et du Midi, foula de ses pieds les sables mobiles de Tune et l'autre mer2. » Dans le panégyrique du quatrième consulat d'Honorius, il rappelle que Théodose porta ses armes victorieuses contre les Pietés et les habitants de TIrlande, qu'il désigne sous le nom de Scots, nom qui, comme nous le verrons, s'appliqua d'abord aux Irlandais: « Ce héros qui porta ses étendards au sein des frimas de la Calédonie, terrible au Maure, fatal aux rivages d'Albion...

L'IRLANDE 21 réclament le consulat pour son héros, et voici en quels termes elle s'ex prime : « Et moi aussi, dit-elle, Stilicon m'a sauvée au moment où j'allais succomber sous les coups des nations voisines, lorsque les Scots sou levaient TIrlande tout entière et que Téthys écumait sous les rames ennemies. C'est â sa sollicitude que j'ai dû de ne plus craindre les flèches du Scot , de ne plus trembler devant le Picte, et de ne plus voir mes côtes menacées par le Saxon hardi à braver tous les vents1. s> Ce passage est très intéressant, d'abord en ce .qu'il atteste Texistence, à cette époque, d'une marine irlandaise sérieuse, capable de lutter contre les flottes romaines , et ensuite parce qu'il nous parle d'une alliance entre les Scots, les Pietés et les Saxons, sur laquelle nous aurons à revenir plus tard.

Les géographes sont assez sobres de détails sur TIrlande et généralement peu bienveillants pour elle. « Les habitants de cette île sont grossiers, dit Pomponius Mêla; ils ont encore moins de vertus que les autres nations, quoiqu'ils aient quelques connaissances; ils sont extrêmement cruels. Orose est aussi bref; « L'île d'Hibernie, dit-il, est située entre TEspagne et la Grande- Bretagne; elle est plus voisine de celle-ci; son étendue est moins con sidérable, mais la température de Tair la rend plus fertile; elle est habitée par des tribus de Scots. » Diodore de Sicile porte un jugement sévère sur les habitants de TIr lande : « Les plus féroces des Gaulois, affirmet-il, sont ceux qui habitent le Nord. On dit que plusieurs d'entre eux sont anthropophages comme les Bretons qui habitent Tlris. » Strabon n'est ni plus précis ni plus bienveillant.

Le poète Festus Avienus, racontant le voyage d'Himilcon le Cartha ginois, s'exprime en ces termes : « De là il ne faut que la course de deux soleils pour arriver à Tîle sacrée; c'est ainsi que les anciens Tont nommée. Cette île jette dans la mer beaucoup de plantes, qui couvrent la surface des flots. La nation hibernienne habite cette terre. Tout auprès s'étend Tîle d'Albion. » 1 Me quoque vicinis pereuntem gentibus , inquit , Munivit Stilico , totam quum Scotus lernen Movit, et infesto spumavit rémige Tethys. Illius effectum curis , ne tela timorem Scotica , ne Pictum tremerem, ne littore toto Prospicerem dubiis venturum Saxona ventis.

Chapitre III L'irlande Jusqu'a Saint Patrick

11 n'existe peut-être pas de pays qui possède une histoire aussi complète et remontant à des temps aussi reculés que TIrlande: cela tient à la division du peuple en tribus distinctes et à Texistence d'une catégorie particulière d'individus, les bardes, dont le devoir spécial était de pré server les généalogies des familles régnantes et de conserver la mémoire des exploits de leurs ancêtres. II en résulta une infinité de légendes parallèles se rapprochant, se confondant sur certains points, se divisant sur d'autres. Lorsque les Ir landais se convertirent au christianisme, les suides ou sages e.ssayèrent de combler le vide qui existait entre leurs premiers ancêtres et Noé , et ils arrivèrent à donner à cette histoire nationale une suite et une consistance vraiment extraordinaires. Puis les moines s'emparèrent de ces récits légendaires, et cherchèrent à leur donner une forme classique; ils les dotèrent d'une chronologie, en se préoccupant surtout d'établir un synchronisme entre les dates qu'ils leur donnaient et les dates de Thistoire des autres peuples.

Aujourd'hui les monuments anciens.de cette histoire irlandaise ont disparu, et il est bien difficile d'établir une ligne de démarcation exacte entre Thistoire et la légende. Nous nous contenterons donc de résumer rapidement les annales qui nous ont été transmises , en insistant sur les faits qui nous semblent avoir un fondement historique et en engageant nos lecteurs à n'accepter les autres qu'avec une certaine réserve. Les premiers habitants de TIrlande furent, dit-on, des Ibères, et les L'IRLANDE 23 historiens nationaux ne manquent pas de faire valoir, à Tappui de cette hypothèse, que Ton retrouve aujourd'hui chez leurs compatriotes Tama bililé, la douceur, la gaieté, et surtout le tempérament religieux qui dis tinguaient cette race. Quelques savants prétendent que les premiers Irlandais étaient de race touranienne , et qu'ils arrivèrent dans Tîle , apportant avec eux la brebis , le cheval , le chien , Tâne , le bouc et la vache ; ils enterraient leurs morts, ajoutent ces mêmes savants, dans des chambres sépulcrales dont on retrouve encore les traces aujourd'hui.

L'Irlande s'appelait alors Inisna- Veeva, autrement dit Tîle des Bois; aussi les premiers rois, les premiers héros, les demi -dieux sont-ils honorés comme ayant défriché les forêts. D'après les traditions arrangées après coup, comme nous savons vu tout à Theure, les Ibères vinrent s'établir en Irlande, avant le déluge, conduits par leurs rois Bith, Lara et Fintann, sous la direction suprême de la reine Céasaire, nièce de Noé; ils débarquèrent dans la partie supérieure de la baie de Bantry, à Dunaman, et occupèrent tout le pays. Le déluge engloutit la reine et son peuple ; mais Fintann , le patron des bardes et des savants, se changea en saumon, et quand le flot, se retirant, Teut laissé sur la colline de Tara, il reprit sa première forme. Une autre race succéda à celle de Céasaire, celle de Partholanus, qui arriva, les uns disent de Scythie, les autres de Grèce, sur cinquante vaisseaux chargés chacun de cinquante guerriers; les nouveaux venus étaient des agriculteurs labourant la terre, faisant la moisson, élevant des troupeaux.

Dés les premiers temps de leur arrivée, nous les trouvons en lutte avec les Fomorians, géants qui vivaient de chasse et de pêche. II est assez difficile de savoir quelle était cette race que nous verrons toujours lutter contre chaque nouvel envahisseur ; certains auteurs la considèrent comme étant la première occupante du pays; d'autres, au contraire, pensent que les Fomorians étaient des pirates étrangers, qui sont venus à diverses époques faire des incursions en Irlande, et qui y ont souvent fondé des établissements considérables. Partholanus battit leur chef, Cical le Bude, à Moy-Itha, et ses descendants occupèrent ensuite, sans contestateurs , TIrlande pendant trois cents ans. Au bout de ce temps, ils moururent tous d'une peste et furent enterrés à Tamlecht-Manitire-Partholain , aujourd'hui Tallaght , près de Dublin.

Trente ans après cette catastrophe, Nemed, cousin de Partholanus, arriva également de Scythie avec ses cinq fils ; il conduisait trente vais- L'IRLANDE seaux portant chacun trente guerriers et voulut prendre possession de Tîle ; mais il fut, lui aussi, attaqué par les Fomorians, qui le battirent et lui tuèrent son plus jeune fils, Arthur. Nemed en mourut de chagrin et lut enterré à Ard-Néméid, près de Queenstown. Les Fomorians, sous leur roi Conan, se trouvèrent maîtres de TIrlande. Les Némédiens se soulevèrent bientôt et d'abord avec succès ; ils assiégèrent la forteresse principale de leurs adversaires, Tor-Inis, aujourd'hui Torry- Island ; Conan fut battu et tué avec tous ses enfants ; mais le triomphe des Némédiens fut de courte durée. Un autre roi fomorian arriva d'Afrique avec soixante vaisseaux et les détruisit presque complètement ; trente guerriers seulement, échappés au carnage, se sauvèrent dans un seul navire; parmi eux se trouvaient trois chefs : l'un, Briotan, se réfugia en Bretagne; l'autre, Séméon, s'établit, ainsi que le troisième, Ibath, dans TEurope orientale; de lui vinrent les Fir-Bolgs, et d'Ibath, les Tuatha de Danan.

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