Front matter
1. 1 MORALE DAIMS L'HISTOIRE L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduc tion et de reproduction á l'élranger. Cet ouvrage a été déposé au ministère de l'intéiieur (section de la librairie) en décembre 1891. DU MÈME AUTEUR. A LA MÊME LIBRAIRIE t'Iiaiuiiiis;. sa vie et sa doctrine, d'après ses écrits et sa correspondance. In volume in-18 jésus. Prix 3 fr 50 {Ouvrage couronné par T Académie des sciences morales et politiques.) PARIS. — TYPOGRAPHIE* IIE K. N.OX, NOURRIT ET & , 8, RIE GARAXCIÈRE. LA MORALE DANS L'HISTOIRE ÉTUDE SUR l.ES PRINCIPAUX SYSTÈMES DE PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE DEPUIS LAtVTIQUITÉ JUSQU'A NOS JOURS PAR René LAVOLLÉE DOCTEUR ÈS LETTRES ANCIEN' CONSUL GÉNÉRAL DE FRANCE PARIS LIBRAIRIE PLON E. PLO.V, NOURRIT et O, IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE GARAXCIÈRE, 10 1892 Tous droits réservés
Preface
II semble que le moment soit mal choisi pour parler de morale et de philosophie de .'histoire. Comment, dira-t-on, chercher encore une loi et un sens aux événements humains, après les étranges épreuves par lesquelles notre génération et notre siècle ont passé? 11 n'y en avait pas qui eussent conçu de plus hautes espérances : en est-il qui aient éprouvé pareilles dé ceptions? Ce qu'ils ont vu et subi, ce qu'ils voient et subissent encore, n'est-ce pas une sorte de dérision méphistophélique, un perpétuel et amer défi à la morale comme au sens commun? La civilisation abou tissant à .'armement universel, la fraternité humaine préparant d'effroyables tueries, la force brutale triom phant et affirmant son droit, l'immoralité ou la sottise au pinacle et les causes justes seules écrasées : voilà le spectacle que nous jíl.e, à son déclin, ce siècle qui nourrissait, à son aurore, de si vastes desseins, de si brillantes illusions.
Et l'on prétendrait, après cela, qu'il y a dans .'his toire une raison immanente, une loi cachée! Est-ce ironie? Est-ce gageure? Est-ce folie? a PRÉFACE. II Ce n'est rien de tout cela, et, pour le prouver, je demanderai que l'on veuille bien me permettre une historielte. Un de mes amis possédait un très petit et très vieux volume, que j'ai bien souvent feuilleté. C'était une plaquette datant de 1510, imprimée sur bois et ornée de gravures aussi naïves qu'imparfaites. II renfermait le recueil plus ou moins authentique, — plutôt moins que plus, — des lettres soi-disant écrites, en un latin cicéronien, parle « Turc », c'est-à-dire par le sultan Mahomet II, aux princes et aux peuples vassaux ou voisins de son empire. A ces lettres politiques succé dait une épître d'amour; puis, pour clore le volume, à la dernière page, et en guise de conclusion, s'étalait la plus singulière des vignettes.
L'auteur avait eu apparemment la prétention d'y représenter, en rac courci, comme un tableau résumé de la création. Au premier plan, nos premiers parents dormaient côte à côte, sur le bord d'un étang où les poissons se dévo raient entre eux. Dans la campagne environnante, un paysan mettait ses bœufs sous le joug, un loup terras sait un chevreuil, un noble seigneur enlevait sur son cheval une damoiselle. A la lisière d'un bois, on aper cevait un voyageur poignardé par un brigand. Dans les airs, un passereau, saisi par un oiseau de proie, se débattait en vain sous les serres du ravisseur, et, par-dessus le tout, au sommet des cieux, le Christ, assis entre le soleil et la lune, bénissait solennelle ment ce pauvre monde où tout allait si mal. Parmi nos contemporains, il en est certainement plus d'un qui, dans son pessimisme et son décourage- PRÉFACE.
III ment d'ailleurs trop motivés, serait tenté de trouver que cette vieille vignette est toujours vraie et résume d'une manière saisissante la seule philosophie de l'histoire qui corresponde à la réalité. Point de jus tice : tout n'est que violence et ruse. Point de loi : tout n'est que hasard. ÎM'est-ce pas là ce que nous offre l'histoire? Rire de tout pour n'en pas pleurer : n'est-ce pas la conclusion du sage? A ceux qui tiennent ce langage, Dieu me garde d'en faire un crime, ni même de le reprocher, car il est des moments où l'on serait presque tenté de parler comme eux. Mais Dieu me garde aussi de m'associer à leurs conclusions! Ils ne font pas attention que leur plainte est la plainte éternelle de l'humanité, et que, pourtant, cette plainte continue n'a pas empêché le progrès de s'accomplir.
Ils ne font pas attention que notre pays, comme le genre humain, a traversé de tout temps des épreuves bien autres que celles d'au jourd'hui, que rhouime est de tout temps le jouet et la victime de la folie ou de la perversité humaines, et que, malgré tout cela, depuis plusieurs siècles, les plus grands génies travaillent à découvrir la loi philoso phique des événements : ils prétendent même savoir trouvée, et la plupart soutiennent que cette loi est une loi de progrès, de bonté, de sagesse. Ont-ils tort? Ont-ils raison? A coup sûr, il vaut la peine de le rechercher et d'étudier leurs systèmes. Je dirai même que jamais le moment ne fut plus oppor tun. Plus le sentiment de la justice et le bon sens sont choqués par les spectacles que nous avons sous les yeux, plus il importe de nous relever et, pour ainsi PRÉFACE.
IV dire, de nous réconforter en détournant nos regards du moment présent pour les reporter sur les siècles passés ou à venir, et pour trouver dans cette contem plation des motifs d'espérance. Si la génération actuelle souffre et qu'elle ne voie qu'elle-même, sa souffrance est sans doute intolérable. Mais si elle se regarde comme un simple anneau dans la chaîne infinie des temps, et si elle acquiert la confiance que, malgré des défaillances passagères, c'est vers le bien que s'ache mine Thumanité, si même elle en vient à admettre que, par une de ces évolutions dont elle a le secret, la divine Providence arrive à faire sortir le bien du mal présent, combien ses épreuves deviennent et plus légères et plus douces ! C'est là toute la question que cherche à résoudre la philosophie de l'histoire, et c'est là, il faut bien le dire, pour tout peuple comme pour tout homme, la question capitale, essentielle, vitale.
A vrai dire, il n'y en a pas d'autre. C'est elle que nous voudrions essayer d'élucider, moins en exposant nos propres pensées qu'en recueillant les témoignages des grands esprits qui ont abordé ce vaste problème, et dont les travaux ont le plus honoré l'humanité.
Introduction
Dans la vie de l'homme, il est un moment solennel, une heure décisive oii il éprouve le besoin invincible de se rendre compte à lui-même de sa destinée. C'est, en général, à cet âge moyen où, dans la plénitude de ses forces et de ses facultés, il garde encore vivantes les impressions de ses premières années, tout en commençant à entrevoir clairement, bien que sans effroi, le terme de sa carrière. — Arrivé à ce point culminant de la vie, qui de nous, comme uu voyageur parvenu au sommet d'une montagne, n'a reporlé ses regards en arrière, n'a évoqué les souvenirs de ses jeunes années, et, comparant la réalité aux rêves passés, ne s'est demandé, souvent avec tristesse, toujours avec anxiété, quel était le sens, quel était le prix de la vie? Qui de nous, à la suite de cette méditation douloureuse, n'a senti le doute et le découra gement envahir son àme?
Quoi donc! Tant de travaux, tant de déceptions, tant d'efforts en apparence stériles, tant d'in quiétudes pour de si pauvres résultats; la maladie, la souf france pour soi-même ou pour les autres, tant et de tels deuils de toutes parts, le spectacle accablant des inepties, des iniquités et des lâchetés humaines, la pensée déchirante des maux de toute sorte déchaînés à chaque instant sur la terre : voilà doue la vie. L'homme veut tout savoir, tout pouvoir, aimer toujours, dans le meilleur sens du mot; il ne néglige rien, il n'épargne rien pour réaliser cetle vision de sa jeunesse : et pourtant, arrivé au terme de sa carrière, l'un gémit sur les déceptions de son cœur brisé ou déchiré, l'autre pleure le rêve évanoui de son ambition, I'artiste se plaint de n'avoir jamais pu réaliser complètement son idéal, le savant, s'il est vraiment digne de ce nom, s'arrête, comme Socrate, à la plus modeste des conclusions, et, comparant la sublimité des lois, l' immensité des phénomènes à la faiblesse de ses connaissances, il répète le mot du sage antique : « Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien. » Quelques uns, il esl vrai, en très petit nombre, ne ressentent aucuue de ces angoisses, échappent à toutes les atteintes de la mau vaise fortune et jouissent pleinement de la vie : ceux-là se disent heureux, et on les proclame tels. \'e sont-ils pas, cependant, les plus malheureux de tous?
Leur bonheur actuel et apparent ue sera-t-il pas, pour eux, l'oecasion de trop réels déchirements? Cette terre, où ils se plaisent, il la faudra quitter; ces amis, cette famille qui embellit, pour eux, la vie, il faudra leur dire adieu; cette vie elle-même, à laquelle ils s'attachent, ne leur échappe-t-elle pas chaque jour avec une effrayante rapidité, et la vue trop certaine, trop proche du dénouement inévitable n'empoisonne-t-elle pas toutes les jouissances, toutes les joies, tous les bonheurs? Parmi les hommes qui ont su s'élever à la dignité d'êtres pensants, il n'en est pas un que ces réflexions douloureuses n'aient assailli et torturé; il n'en est pas qui, après ce regard jeté sur lui-même et sur l'humanité, n'ait murmuré les paroles désolées de Job sur son fumier :
INTRODUCTION.
. 3 Homo, natus de muliere, brevi vivens tempore, repletur miser Us. Arrivé à ce fond de l'abime où tout parait s'affaisser et se dérober sous ses pas, que fera, que deviendra l'homme? Il semble qu'il n'ait plus qu'à s'abandonner au désespoir, en implorant le néant. II n'en fera rien, cependant; ni le pessimisme ni le désespoir ne sont, en général, dans la nature de l'humanité. S'il a au fond du cœur la foi religieuse, l'homme ne verra plus dans cette vie qu'un temps d'épreuve, dans cette terre qu'un lieu de passage; loin de murmurer contre les épreuves, loin de redouter la mort, il acceptera les unes comme le gage des félicités futures, il appellera l'autre comme une délivrance; et, grâce à cette consolante croyance, la vie aura retrouvé, pour lui, son sens et son prix. Si, au contraire, il repousse la foi et n'accepte que la loi de la raison, s'il ne voit rien au delà de celte vie, rien au delà de cette terre, il peut trouver une consolation, moindre assuré ment, mais encore puissante, dans le sentiment de la péren nité de la race humaine.
Ephémère comme individu, il se sait immortel, sinon éternel comme membre de Thumanité. Sans doute, il s'affaiblit, il vieillit, il eutrevoit, dans un avenir prochain, la tombe où il va s'anéantir; mais il espère revivre, rajeunir, et, selon la belle expression des poètes, reverdir dans ses fils; des yeux de I'espiit, il croit voir, il croit compter les générations qui sortiront de lui, ces anneaux d'une chaîne infinie qui, se prolongeant à travers les siècles, échappe au regard, sinon à la pensée de l'homme. Frère de tous les hommes, ce n'est plus en lui seul qu'il vit, c'est dans l'humanité tout entière : s'il travaille, s'il lutte, il est soutenu dans le labeur et dans l'effort par cet espoir que ni ses travaux ni ses combats n'auront été perdus pour ses semblables. 11 n'a, suivant le mot de Job, qu'une exis tence courte et remplie de misères; mais sa vie n'est qu'un DAXS L'HISTOIRE. 4 instant dans celle de l'humanité, et, s'il peut, en reportant ses regards en arrière, se sentir plus heureux que ses devanciers, s'il peut espérer plus de bonheur pour ses successeurs, s'il peut croire au progrès de la race humaine, il a trouvé une consolation précieuse.
Les yeux fixés sur le but, le cou reur se plaint-il de la fatigue de la course? Qu'importe au soldat, quand il monte à l'assaut, de sentir la terre se dérober sous lui et de rouler au fond du fossé, si, par son dévoue ment, il a frayé la route au reste de la colonne et si, passant sur son corps, ceux qui le suivent marchent à la victoire? Un sentiment analogue soutient les âmes généreuses qui croient à la perfectibilité de l'humanité. Llles se considèrent comme des gouttes d'eau dans l'océan humain, comme des grains de sable sur une plage sans limites, et faisant, en quelque sorte, litière d'elles-mêmes, elles consentent à lutter, à souffrir, à s'éteindre dans les ténèbres si, grâce à leur effort, la race humaine doit s'élever dans la lumière et parvenir au bonheur. Mais ici, et sous une forme nouvelle, la même question reuaìt, plus pressante, plus formidable.
Croire au progrès, à la perfectibilité, dit l'humanité, n'est-ce pas encore une illusion, la dernière, la plus grande, la plus décevante de toutes? Que l'on jette, avec l'aide de l'histoire universelle, un regard sur les siècles passés : on y retrouve les mèmes faiblesses, les mêmes misères et les mèmes fautes que dans l'histoire de chaque peuple et dans celle de chaque homme : les proportions seules ont changé. Xulle part, la folie et la perversité humaines ne semblent s'être donné plus libre carrière. Le juste opprimé, bafoué, immolé par le vice triom phant, la bonne cause presque constamment sacrifiée à la mauvaise; partout et toujours, le sang, la haine, la guerre; les foules humaines aveuglées par les préjugés, enchaînées par l'ignorance, torturées par la misère, absorbées par les
INTRODUCTION.
. 5 préoccupations matérielles au poinl de perdre, pour ainsi dire, la conscience de leur dignité morale : voilà le spectacle que nous offre l'histoire, voilà le sillon que l'humanité arrose éternellement de ses sueurs et de son sang, voilà le cycle sans fin qu'elle parcourt en gémissant. Tout, dans le monde phy sique, témoigne d'une providence divine : dans le monde moral, tout ne présente que confusion et désordre. La nature est éternelle et puissante; l'homme, envisagé comme individu ou comme race, nous apparaît éphémère et débile. 11 naît chétif, vit misérable et ne tarde pas à mourir : en est-il autre ment des sociétés? L'histoire n'atteste-t-elle pas les humbles et faibles commencements de chaque peuple, leurs progrès lents et pénibles, leur puissance courte et disputée, leur chute rapide et irrémédiable?
On sait à peine le nom des conquérauts qui firent trembler la terre; et, des cités qui furent autrefois le siège des plus vastes empires, les ruines mêmes ont péri. Les races humaines se succèdent, se presseut vers le commun néant, ainsi que des troupeaux poussés vers P abattoir; « assises dans sombre de la mort « , les nations, comme les hommes, semblent traverser inutilement la vie, et l'on est tenté de prendre pour le dernier mot de la sagesse l' égoïsme cruel, la perversité triomphante du méchant. C'est ce doute poignant, cette douloureuse incertitude qu'un poète de la décadence latine exprimait, il y a quinze siècles, dans des vers immortels : « Souvent » , écrivait-il, « uu doute cruel a torturé mon âme. Les dieux, disais-je en moi-même, ont-ils souci de la terre, ou bien est-ellc sans guide, et tout ce qui respire flotte-t-il incertain au gré du hasard?
Sans doute, quand je contemplais la disposition et Tordre de Tunivers, les bornes assignées à la mer, les révolutions des saisons, Talternance du jour et de la nuit, je croyais toutes choses dirigées par la sagesse de Dieu : c'est lui qui fit mouvoir les astres suivant des lois invariables, qui fit naître les moissons en leur temps, briller d'un éclat emprunté la changeante Phœbé et donna au soleil sa lumière propre; c'est lui qui traça les rivages de l'Océan et fit graviter la terre sur son axe. Mais quand je voyais les destinées humaines enveloppées de si épaisses ténèbres, la longue prospérité des méchants, les souffrances des bons, alors, ébranlée de nouveau, ma religion faiblis sait. Malgré moi, je revenais à cet autre système qui nous montre tous les germes vivants emportés par un mouvement sans but, des apparences sans cesse renaissantes poussées à travers un vide immense non par la raison, mais par le hasard; enfin, des dieux indifférents, ou imaginaires, ou ignorants de nos destinées (1). » En écrivant cette page célèbre, Claudien formulait, dans une langue admirable et avec une rare précision, le problème de la philosophie de l'histoire; mais ce problème avait été posé bien avant lui; il avait préoccupé, dans P antiquité, plus d'un grand esprit, plus d'une âme généreuse; il s'était, en quelque sorte, dégagé naturellement de l'histoire elle-même.
INTRODUCTION.
. 7 Or, l'histoire est contemporaine de Thumanité; elle est née, pour ainsi dire, d'un instinct supérieur que Dieu a placé au fond du cœur de Thomme. La brute naît, grandit, se reproduit et meurt, sans laisser après elle un souvenir, sans se soucier d'être oubliée, sans même comprendre ce que c'est que Poubli. L'homme, au contraire, a le besoin inné de perpétuer la trace de son passage ici-bas. Comme s'il avait conscience de Tim mortalité de sa nature , partout et toujours il cherche à tromper la mort, à se survivre à lui-même dans la mémoire de ses descendants. Dès qu'une famille s'est constituée, dès que la filiation s'établit d'une génération à l'autre, la tradition se transmet, l'histoire commence : histoire obscure, confuse, souvent infidèle, histoire précieuse cependant et digne de respect, car elle dérive de l'un des attributs les plus nobles de Tesprit humain et elle contient en germe cette science auguste que Cicéron a proclamée, à juste titre, la <■■■ maîtresse de la vie » .
Ses premiers auteurs ne com prennent sans doute pas la grandeur de leur œuvre; ils cèdent, ils obéissent eu aveugles à une sorte d'instinct sublime, dont les conséquences leur échappent. C'est plus tard seulement, quand de longs siècles se sont écoulés, quand les sociétés se sont constituées et que l'état civilisé commence à remplacer l'état barbare, que l'histoire devient, pour Thomme, une sorte de démonstration pratique et de prédi cation vivante de la justice. A l'appui de leurs préceptes moraux, comme preuve de la vérité des lois religieuses, les pères racontent à leurs enfants, les prêtres rappellent aux fidèles les destinées tantôt heureuses, tantôt déplorables des hommes les plus célèbres, des races les plus illustres, des nations les plus puissantes : ils se plaisent à montrer, connue suprême réparation après la mort, le jugement de la posté rité redressant ici-bas, la justice divine corrigeant dans une vie nouvelle les inégalités souvent iniques des destiuées humaines.
Telle est l'histoire hiératique et patriarcale dont on retrouve la trace à l'origine de presque tous les peuples et comme au berceau de Thumanité. C'est ainsi qu'elle nous apparaît, en Égypte, dans ces jugements solennels rendus par les prêtres et auxquels chaque homme, depuis le dernier laboureur jusqu'au Pharaon, était soumis après sa mort. Le maître absolu, le souverain tout-puissant qui avait parcouru la terre en conquérant et sous lequel tout avait plié pendant sa vie, se retrouvait, au lit de mort, soumis, comme le plus humble de ses sujets, à la critique, au verdict, à la malédiction de ceux qu'hier encore il faisait trembler : l'histoire de son règne s'écrivait d'après le témoignage de ses contemporains, et c'était de leur jugement que dépendait la sépulture ou Tabandon infamant de son cadavre.
On tomberait, il est vrai, dans une étrange illusion si Ton s'imaginait que toujours un sentiment de justice rigoureuse dictait ces arrêts solennels : sans faire preuve d'une défiance exagérée, on peut soupçonner, supposer mème que, dans plus d'une occasion, la caste sacerdotale, qui rendait ces jugements sans appel, savait y trouver un moyen de satisfaire ses ressentiments ou d'affermir sa puissance. Les vengeances privées elles-mêmes ont du souvent se faire une arme de la justice posthume instituée dans le seul intérêt de la vérité; mais, malgré toutes ses imperfections, en dépit des abus qu'elle servait à couvrir, cette institution, inventée par les Egyptiens, imitée par les Juifs, n'en demeure pas moins Tune des conceptions les plus remarquables de Tesprit humain et l'un des titres de noblesse de l'histoire.
Cette science est ainsi apparue, dès ses origines, sous l'un de ses aspects les plus augustes, sous Tune des formes qui la recommandent le plus au respect de Thuma nité, comme vengeresse des faibles opprimés, comme avant coureur de la justice divine.
INTRODUCTION.
. 9 Elle ne garda pas longtemps, il est vrai, ce caractère judi ciaire et sacré. Lorsque la théocratie eut fait place au gouvernement des rois ou des nobles, l'histoire se transforma comme les institutions : de sacerdotale, elle devint politique et philosophique. L'historieu fut une sorte de Nestor réel et sanscesse renaissant, dont la fonction spéciale était d'éclairer, à Taide de Pexpérience du passé, la voie suivie par les rois ou par les peuples contemporains. Au lieu du jugement hiéra tique prononcé par le prêtre sur un cadavre, on eut Tensei gnement de Texemple donné par les philosophes à la cour des souverains ou par les orateurs du haut de la tribune aux harangues. Que cet enseignement ne fùt toujours ni fort éclairé, ni fort sincère, qu'il fùt surtout très souvent méconnu par la passion, qui pourrait le nier?
Mais il conservait encore, en géuéral, une inspiration et une direction morales des plus nettes. Sans vouloir dégager de l'étude des événements la loi qui préside aux destinées humaines, sans prétendre dérober, pour ainsi dire, le secret de la providence divine, les philo sophes, les sages demandaient aux souvenirs des temps passés des arguments contre le vice, des exemples en faveur de la vertu. Avec Tautorité de Texpérieuce, ils cherchaient à mettre leurs contemporains en garde contre les entraînements des passions, contre Tenivrement de la puissance et de la prospérité, lis montraient les rapides succès des méchants bientôt suivis de revers irréparables, les épreuves du juste préparant sa récompense finale, la chute presque inévitable de Timprudent et du superbe; ils exhortaient Thomme à se dominer lui-même pour dominer le monde et à ne rien attendre de durable et de solide que de la seule pratique de la vertu.
Par malheur, cette prédication, solide et logique quand elle s'appuie sur un enseignement divin et sur la croyance à la vie future, manquait de force dès qu'elle avait pour base la seule parole des philosophes et les préceptes de la prudence humaine. Maintes fois elle fut démentie par les faits : maintes fois, au grand scandale de la philosophie, on vit le tyran, suppresseur, Thomme vicieux et injuste conserver jus qu'au dernier jour sa puissance et son bonheur, sans appa rence de remords ni de souffrance morale; maintes fois, au contraire, les épreuves du juste et du sage n'eurent d'autre terme que la mort. C'est alors que, suivant le mot de l'un de nos plus illustres contemporains, l'histoire put être appelée « une grande école d'immoralité » ; c'est alors qu'au sein de sociétés riches et corrompues, on vit des écrivains plus sub tils que généreux faire de l'étude des siècles passés un art politique à l'usage des tyrans et des despotes.
Pour eux, point de dessein arrêté dans la succession des événements, point d'intervention providentielle ni de rétribution finale : selon les uns, le hasard préside en aveugle à toutes choses; suivant les autres, les événements se déduisent logiquement les uns des autres sous Timpulsion des passions humaines, et c'est à maîtriser les siennes dans la limite de son intérêt, en pro fitant de celles des autres, que doit tendre uniquement la politique inspirée par l'histoire. Pour eux, en un mot, de toutes les vertus dont une morale rigoureuse recommande la pratique, la prudence est la seule que l'histoire nous enseigne à observer; le succès est le dieu unique auquel l'histoire élève des autels. Ainsi, tour atour devancière de la justice divine, témoin de la sagesse humaine, guide et conseil de la tyrannie, l'his toire, dans les sociétés primitives, n'est encore qu'une science auxiliaire et, en quelque sorte, dépendante.
Pour qu'elle arrive à la plénitude de sa puissance et de sa dignité, il faut qu'elle découvre, qu'elle proclame et enseigne ses propres lois non plus comme instrument de règne ou comme preuve à Tappui de doctrines étrangères à elle-même, mais comme
INTRODUCTION.
. 11 règle souveraine, immuable et constante des mouvements de Thumanité sur cette terre. La géométrie n'était pas encore véritablement une science quand la pratique de Tarpentage apprenait aux hommes les propriétés de certaines figures ou quand Tobservation des révolutions sidérales leur révélait les premières notions del'astronomie et de Part nautique : elle ne Test devenue que lorsque, dégageant de faits particuliers et contingents des règles générales et immuables, elle a formulé les lois d'après lesquelles se mesurent tout espace et toute étendue. II en a été de mème de l'histoire : elle n'est arrivée à sa pleiue puissance, à sa complète et parfaite dignité que le jour où, constituant sa propre philosophie, elle a découvert à quelles règles obéissent les événements, dans quel sens se dirige la marche de Thumanité à travers les siècles.
Travail immense que les plus grands génies de tous les pays et de tous les siècles ont successivement entrepris et qui n'est pas encore terminé, qui ne le sera sans cloute jamais. Que de pro blèmes, en effet, et quels problèmes ! II s'agit de savoir si nos destinées sont régies par le hasard ou par une loi providen tielle, si les peuples sont dominés par les fatalités de la nature physique ou s'ils peuvent s'y soustraire, enfin si la race humaine est condamnée à végéter ou appelée à pro gresser. Dès que Thomme a pu avoir conscience de son anti quité et embrasser d'un regard un certain nombre de siècles, ces questions redoutables se sont posées devant lui, et, depuis lors, dans tous les temps, mais surtout de nos jours, elles n'ont cessé d'être agitées. Elles Tont été, elles le sont encore dans tous les sens, comme les problèmes que soulève la constitution morale de Thomme lui-même et qui forment le domaine de la philosophie proprement dite.
En contemplant Thumanité dans ses phases successives comme en étudiant Thomme isolé, le phi losophe a constaté tour à tour faction de la volonté propre et du libre arbitre, celle des circonstances et des objets extérieurs, enfin celle de celte force supérieure que nous recon naissons sans pouvoir la comprendre ni la définir, et qui est pour les uns le hasard, pour les autres la Providence. Appli quées aux sciences philosophiques, ces diverses notions ont enfanté successivement le fatalisme et le mysticisme, puis Tidéalisme, puis le sensualisme et le scepticisme, enfin, comme conciliation suprême de ces systèmes opposés, Téclec tisme. Dans le domaine historique, des tendances semblables ont donné naissance à des systèmes analogues. Suivant que la foi en uu dieu infiniment puissant et bon a augmenté ou décru dans le cœur de Thomme, suivant que la croyance au libre arbitre s'est fortifiée ou affaiblie, la philosophie de l'histoire est devenue, elle aussi, fataliste, spiritualiste, maté rialiste ou sceptique.
Ainsi, toujours unes et constantes dans leurs manifestations les plus diverses, cesgrandes conceptions de Tesprit humain se perpétuent d'âge en âge et s'étendent à tout ce qu'embrasse, dans sa fécondité presque infinie, Tin telligence de Thomme. PREMIÈRE PARTIE ANTIQUITÉ, MOYEN ACE ET RENAISSANCE, CHAPITRE PREMIER. ANTIQUITÉ. I Si, dans les pages qui précèdent, nous avons réussi à déterminer le principe et les origines de la philosophie de l'his toire, le but et l'objet de cette science doivent, par là mème, ressortir clairement. L'histoire recueille, contrôle, discute et raconte les faits : la philosophie de l'histoire en scrute les causes, en recherche le lien, en dégage les enseignements, en étudie les lois. Les événements qui, depuis Tapparition de Thumanité, se déroulent sur notre globe ne sont-ils que les effets d'un aveugle hasard, les manifestations incohérentes d'une force capricieuse, injuste, fatale?
Dans ce cas, il n'y a pas de philosophie de l'histoire. Mais, si Ton écarte cette hypothèse désespérante, humiliante pour Thomme, injurieuse pour la Diviuité, contredite par un examen quelque peu attentif des faits, il faut, de toute nécessité, que la raison déterminante de ceux-ci soit mise en lumière. Rechercher, exposer sous faction de quelles circonstances, grâce à quelles influences ils ont pu se produire : telle est la première tâche de la philosophie de l'histoire. Expliquer en vertu de quelles conséquences logiques ils se succèdent, s'enchaînent et, en quelque sorte, s'engendrent les uns les autres : voilà le deuxième objet de cette science. Mais elle ne s'en tient pas là : elle prétend faire aboutir à des conclusions d'un intérêt immédiat et direct ses éludes abstraites et, pour ainsi dire, théoriques; si elle interroge le passé, c'est pour éclairer le présent, pour pressentir et pres que prévoir l'avenir.
Guide des hommes d'Etat, conseillère des politiques, auxiliaire de la morale individuelle, elle s'em pare de Texpérience des générations disparues pour en tirer des leçons à l'adresse des générations actuelles; elle ne se borne pas à dire ce qui fut; elle explique comment et pour quoi ce qui fut a été et devait être tel qu'il fut, comment et pourquoi, dans des conditions identiques ou analogues, le mème entraînement ou la mème sagesse, les mèmes passions ou les mèmes vertus doivent entraîner les mèmes consé ■ quences heureuses ou néfastes. Elle va plus loin encore dans cette voie, plus avant dans cet ordre d'idées. Au delà des probabilités, elle cherche la certitude; au delà des analogies, la loi. A force de comparer, de rapprocher les faits et leurs causes, à force de remarquer la fréquence, sinon la constance des rapports entre certains événements et certaines circonstances matérielles ou morales, elle en arrive à se demander si des règles, aussi absolues que celles de la logique, que celles mêmes des sciences physiques ou mathématiques, ne président pas au développement des faits historiques, si l'histoire, en un mot, n'est pas une succession immense et continue de problèmes moraux dont il suffit de déterminer exactement la donnée, les éléments et les conditions pour en dégager d'avance et sûrement la solution.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of La Morale dans l'Histoire. Étude sur les principaux systémes de Philosophie de l'Histoire depuis l'antiquité jusqú à nos jours.
